Ames d'Occident

Part 11

Chapter 113,781 wordsPublic domain

--Jamais de la vie! Je n’entends pas que mon secret coure la plaine et que les valets de charrue fabriquent des chansons avec mon désespoir. Non, je tiens à faire mes affaires moi-même, monsieur de l’Isle-Adam. Et, s’il faut que je perde la bataille, eh bien, il me restera la Fontaine de Minuit!

--La Fontaine de Minuit? Qu’est-ce à dire, Jérôme? me récriai-je avec sévérité, m’imaginant qu’il parlait d’attenter à ses jours.

--Oh! ce n’est pas ce que vous pensez, protesta-t-il.

Et, esquissant un sourire triste:

--C’est vrai, les gens de Maël ne connaissent ni l’existence, ni les vertus de cette source. Les trois quarts des forestiers les ont eux-mêmes mises en oubli, et je les ignorerais sans doute pareillement, si Monna Kerdudo, la sorcière du bois, qui m’a tenu sur les fonts baptismaux, ne me les avait enseignées.

--Et quelles sont ces vertus?

Il me prit la main et murmura:

--Espérons que je ne serai pas obligé d’y avoir recours. Mais si, contre ma plus chère attente, j’étais réduit à cette nécessité, n’ayez crainte, monsieur de l’Isle-Adam, vous en seriez le premier averti.

Nous nous quittâmes là-dessus.

Ceci, ai-je dit, se passait en juin. De tout l’été, de tout l’automne, je n’eus aucune nouvelle de mon étrange ami. Mais, un après-midi de décembre, comme je me promenais, en lisant mon bréviaire, dans une des avenues du manoir familial, je perçus soudain, derrière moi, le froissement d’un pas furtif parmi les feuilles mortes. Je me retournai: c’était Jérôme Garel qui me rendait visite et qui, par discrétion, pour ne pas interrompre ma lecture, avait ôté ses sabots. Je constatai avec compassion qu’il avait encore maigri depuis notre rencontre. Sa mine était d’un homme exténué: sous sa veste en peau de bique, ses os saillaient. Je m’abstins de toute question. Ses yeux me remercièrent de mon silence.

--Monsieur de l’Isle-Adam, dit-il, j’ai un grand service à vous demander.

--Parle, Jérôme.

--Voici. Dans dix jours, ce sera Noël... Puisque vous n’êtes, pour le présent, attaché à aucune paroisse, vous plairait-il de nous donner une messe de minuit en forêt, à nous, les gens des bois, qui ne sommes non plus les paroissiens de personne? Nous avons, dans le ravin de Kerdonan, une chapelle de Saint-Barnabé où, depuis les temps de la chouannerie, il n’a pas été célébré d’office. La toiture, il est vrai, n’est pas en très bon état, mais il ne manque pas une pierre à l’autel.

--Ce sont tes camarades, les bûcherons, qui ont eu cette idée?

--Oui..., non..., moi et mes camarades. Monsieur de l’Isle-Adam, je vais vous expliquer: la chapelle de Saint-Barnabé est construite juste au-dessus d’un souterrain où coule une fontaine...

--La Fontaine de Minuit, je gage?

--C’est son nom.

--Et alors?

--Alors, autrefois, du temps que la chapelle avait son chapelain, il suffisait d’une goutte d’eau puisée à cette fontaine, la nuit de la Nativité, pendant la sonnerie du _Sanctus_, pour guérir à jamais de leur mal ceux qui souffraient d’un amour contrarié... Monna Kerdudo m’a certifié que, si toutes les anciennes conditions étaient remplies à nouveau, la propriété que la source avait jadis, elle l’aurait encore.

Il y avait dans sa voix, dans son regard, dans son geste, une supplication si ardente que je ne tergiversai pas une minute, et, sans même réfléchir que je me faisais peut-être, moi, soldat du Christ, le complice de quelque antique superstition païenne, je répondis:

--Tu peux annoncer à tes camarades que j’officierai dans la chapelle à la date fixée.

Le recteur s’arrêta un instant. Ses prunelles s’éteignirent, puis se ravivèrent. Il reprit:

V

Je me rappellerai jusqu’à l’heure de ma mort cette messe de minuit chez les forestiers. Avec ses murs délabrés, ses pierres disjointes, les touffes d’herbe, de saxifrages et de cochléarias, qui poussaient dans les interstices, l’humble chapelle rustique avait tout l’aspect d’une crèche à l’abandon. Le Rédempteur eût pu la choisir pour y naître. Par les lambris crevassés de la voûte, on voyait étinceler, dans l’azur frissonnant du ciel d’hiver, les piqûres diamantées des étoiles. Une surtout resplendissait d’un éclat fantastique, celle-là sans doute qui conduisit à l’étable de Bethléem les bergers galiléens.

L’assistance elle-même avait quelque chose de pastoral et de biblique.

Une trentaine d’hommes, vêtus de peaux de bêtes, la composaient, âmes primitives et un peu sauvages comme leur équipement. Ils étaient accourus par les sentes obscures, à la trouble clarté de leurs lanternes de fer-blanc, munies d’un carreau de corne. D’aucuns avaient amené leurs femmes et leurs enfants. Tous adoraient à voix basse, en un fredon indistinct et très doux que prolongeait, au dehors, la rumeur de l’immense forêt murmurante, comme si elle eût prié avec ses fils.

Jérôme Garel, lui, brillait par son absence.

Mais, à l’autre extrémité de la chapelle, sous le porche, Monna Kerdudo était à son poste, ses doigts griffus de fée des bois cramponnés à la corde de la cloche. Il fallait, en vérité, qu’elle fût d’un chanvre solide, cette corde, puisqu’elle ne resta pas aux mains de la vieille sorcière quand j’élevai l’hostie au-dessus des fronts prosternés. Monna Kerdudo vous avait une façon de sonner le _Sanctus_ qui eût plutôt fait penser au tocsin.

L’office terminé, je m’acheminais, pour dépouiller mes ornements sacerdotaux, vers une espèce de réduit, pratiqué à droite du chœur en guise de sacristie, lorsque je me trouvai subitement en face de Jérôme Garel, surgi je ne savais d’où.

Il était haletant; il riait et pleurait à la fois, sans pouvoir articuler une parole. Enfin, il balbutia:

--Un miracle, monsieur de l’Isle-Adam! Un pur miracle!...

Je crus qu’il avait l’esprit dérangé.

--Non, non, protesta-t-il, je ne suis pas fou.

Et, dès que j’eus quitté mon surplis:

--Venez, vous jugerez vous-même!... Par ici, dit-il, en projetant devant lui, vers le sol, la lumière du fanal qu’il portait.

Une ouverture béante se creusait là, presque à nos pieds, donnant accès dans un escalier de granit dont les marches moussues allaient se perdre au sein de la terre, sous la chapelle. Je m’y enfonçai à la suite du forestier, et pénétrai, guidé par lui, dans une manière de crypte, toute tapissée de fougères et de scolopendres.

Une fontaine ténébreuse en occupait le milieu, encadrée de larges dalles, la plupart à demi descellées.

Jérôme s’agenouilla sur l’une d’elles:

--Voilà comme j’étais, il n’y a qu’un instant... J’avais fait le signe de la croix, dit adieu à Catherine et puisé, au _Sanctus_ sonnant, le philtre d’oubli qui allait l’arracher de mon cœur, puisque cependant son père refusait de consentir à ce qu’elle fût mienne... Tout à coup, au moment de boire, patatras! C’était cette dalle qui venait de basculer sous moi, tenez, monsieur de l’Isle-Adam, comme ceci...

Je laissai échapper un cri de stupéfaction.

La pierre, en se renversant, avait mis à découvert un véritable monceau d’or.

Pour me prouver que nous n’étions ni l’un ni l’autre les jouets d’une hallucination, le forestier plongea les mains dans le tas. Les jaunets tintèrent.

--Quand je vous le disais, monsieur de l’Isle-Adam, que vous aviez opéré un miracle!

Debout maintenant, Jérôme Garel me dévisageait d’un air de triomphe.

--Il n’y a de miracle que d’En-Haut, répondis-je.

Muré dans son idée, il rétorqua:

--Celui-ci ne se serait pas accompli sans votre intercession et celle de saint Barnabé... Dans les dictons de Monna Kerdudo sur la Fontaine de Minuit, il n’a jamais été question d’un trésor caché sous la margelle. Donc...

--Tu ne voudrais pourtant pas que cet or ait poussé là d’aujourd’hui, comme champignons en cave!

--Eh! monsieur de l’Isle-Adam, la nuit de Noël a vu de plus étonnantes merveilles! m’opposa Jérôme avec simplicité.

Je m’étais penché pour examiner de près sa trouvaille. Les pièces à l’effigie de Louis XV et de Louis XVI abondaient. Mais comme, dans le nombre, figurait en outre un lot assez considérable de «souverains» anglais, je n’eus guère de doute sur la provenance de toute la somme. Mon père, qui, dans la guerre chouanne, avait commandé un corps de partisans, m’avait souvent parlé de cachettes de ce genre, où l’on enfouissait, à l’abri des perquisitions révolutionnaires, les subsides envoyés par les princes. C’était même sa tarentule, à ce cher homme, de s’imaginer qu’il y en avait plusieurs d’intactes dans nos parages... Celle que j’avais sous les yeux lui donnait pour une fois raison... Je me relevai en bénissant les mystérieux desseins de la Providence qui faisait servir l’argent des rois à réaliser le rêve d’un bûcheron.

Jérôme attendait, anxieux.

--C’est de l’or chrétien, n’est-ce pas, monsieur de l’Isle-Adam?

--Du bel or de Noël, et qui ne doit rien à personne, oui, mon garçon. Ramasse-le, il est à toi. Tache d’en tirer du bonheur pour le reste de tes jours, et ne manque pas de payer une toiture neuve à la chapelle de saint Barnabé.

Il eut je ne sais combien de louis à se fourrer dans les poches...

VI

--Exactement quatre cent quarante, monsieur de l’Isle-Adam! lança joyeusement une voix qui n’était celle d’aucun des convives.

Tous, nous sursautâmes sur nos chaises.

Passionnément attentifs au récit du vieux prêtre, nous n’avions pas entendu la porte de la salle à manger s’ouvrir, ni le visiteur inconnu entrer. Celui-ci était un paysan d’une soixantaine d’années, vert encore sous ses cheveux noirs, à peine tramés de quelques fils d’argent. Son petit chapeau rond, noué d’un lacet en guise de jugulaire, sa veste courte, en «berlinge» roux, et ses guêtres de toile bise décelaient un montagnard de l’Arrée.

--Parbleu! s’écria le recteur en se levant, c’est le cas de dire avec le proverbe que, quand on parle du loup, on en voit la queue.

--On voit même le loup tout entier, n’est-ce pas, monsieur de l’Isle-Adam? répliqua l’homme en promenant sur nous son clair regard.

--Viens çà près de moi, fit le recteur. Et, se tournant vers le marguillier:

--Jonathas Morvan, voici un camarade devant lequel il serait imprudent d’affirmer qu’il n’y a pas de trésors de Noël.

Puis, s’adressant à toute la table:

--Messieurs, j’ai l’honneur de vous présenter maître Jérôme Garel, époux de dame Catherine Callac et propriétaire en titre de Rozviliou... Comment vont tes douze fils, ô patriarche?

--Bien. C’est le plus jeune, Benjamin, qui, cette année, a tué le chevreuil.

--Ah! c’est vrai! s’exclama le prêtre... J’ai omis de vous l’apprendre, messieurs: depuis la fameuse nuit dans la forêt de Porthuault, il ne se passe point de Noël que le braconnier d’autrefois ne m’apporte en offrande un chevreuil commémoratif.

Et, pour demeurer fidèle à ses habitudes, M. de l’Isle-Adam ne manqua pas d’ajouter:

--J’espère, messieurs, que nous aurons le plaisir de le manger ensemble.

CHEZ LE DERNIER DES NIAL MOR

A Paul Ringuenoire.

I

Il y a de cela quelque douze ans. Je voyageais dans le Nord-Ouest de l’Irlande, qui est, comme on sait, la région de l’île restée la plus primitive, la plus intacte, tout imprégnée qu’elle est encore du vieil esprit gaélique. De Donegal, où j’avais passé les fêtes de Noël, je m’étais acheminé, à travers le _bog_, l’immense tourbière noirâtre, sur Inver. Le directeur du séminaire de Maynooth, à Dublin, m’avait remis une lettre de recommandation pour le curé de cette paroisse.

Il faisait, malgré la saison, un de ces temps moites et tièdes, d’une douceur mélancolique et comme voilée de larmes, où se complaît volontiers la mansuétude de l’hiver irlandais. Je trouvai _father_ Mac Carthy bêchant son jardin. Il m’accueillit avec une cordialité patriarcale.

--J’entends que nous finissions l’année ensemble, déclara-t-il dès l’abord.

Et il héla sa vieille servante, qui émergea de derrière une haie, la tête encapuchonnée d’un tartan, la taille ceinte d’un torchon de toile en guise de tablier.

--Mary, le ciel nous envoie un hôte.

L’instant d’après, j’étais installé dans une chambre des plus confortables,--«celle de Monseigneur, quand nous avons l’honneur de sa visite», m’annonça Mary,--d’où la vue s’étendait au loin, par-delà des vallées d’émeraude, d’un vert si lumineux qu’elles en étaient comme diaphanes, jusqu’à la masse violette du Slieve-League où la mer occidentale accrochait ses guipures d’argent. Au dîner, comme je montrais quelque confusion de me laisser héberger avec ce sans-façon, le Père Mac Carthy me coupa la parole dès les premiers mots.

--Trêve d’excuses françaises! fit-il d’un ton de jovialité bourrue; ne voyez-vous pas que votre arrivée est une bénédiction pour moi, dans ce canton perdu? On est un peu en dehors du monde, ici, savez-vous, et c’est moi qui vous suis obligé de m’apporter comme un petit air d’Europe. Songez qu’en fait de proches voisins, je n’ai que les morts du cimetière... Dieu ait leurs âmes!

Au vrai, Inver est une de ces nombreuses paroisses irlandaises qui, englobant un territoire de plusieurs milles carrés, n’ont point d’agglomération centrale. L’église, avec son enclos des tombes, le presbytère avec son écurie, son étable à vaches, son bout de jardin et son arpent de pré, formaient, à cette époque, tout le village. A quelques yards plus haut, sur le versant d’une colline broussailleuse, s’élevait la demeure du sacristain, lequel remplissait en même temps les fonctions de fossoyeur et de sonneur de cloches. Les autres habitations,--de misérables _cabins_ pour la plupart,--s’égrenaient dans toutes les directions, tantôt accrochées aux pentes, tantôt enfouies dans les bas-fonds du vaste pays accidenté dont elles ne faisaient, si l’on peut dire, que ponctuer la solitude. Les cottages de fermiers aisés se reconnaissaient, de-ci de-là, moins au crépi blanc de leurs murs qu’au bouquet d’arbres qui les ombrageait et à la teinte rose des labours qui s’élargissaient en tache d’huile autour d’eux, semblables à des commencements de tonte dans l’épaisse toison de bruyère noire dont cette contrée farouche était comme fourrée.

Le bon prêtre, cependant, avait éprouvé le besoin de se reprendre presque aussi vite.

--N’allez pas, au moins, en conclure que je m’ennuie parmi mes ouailles. Je n’échangerais pas ma cure d’Inver contre le siège épiscopal de Kilkenny dont elle dépend. Je pais un pauvre troupeau; mais, puisque vous me donnez quelques jours, et que notre vieille race vous intéresse, je vous mènerai chez elle; nous nous assiérons devant ses feux de tourbe, à ses humbles foyers. Vous verrez quels braves gens!... Mais j’y pense: à la Saint-Sylvestre, qui est après-demain, il en passera bon nombre au presbytère pour être les premiers à me saluer sur le seuil de l’année nouvelle; et vous pourrez vous offrir, sans vous déranger, le spectacle de la pure et authentique Irlande honorant à sa manière le plus indigne de ses pasteurs.

Tout en parlant, le vieillard s’était animé. Une flamme soudaine avait empourpré son visage. Ses yeux brillaient.

--Il faut, néanmoins, que je vous montre le pays,--mon pays!... Vous n’en trouverez pas un second qui lui soit comparable. Tous les matins, quand, au moment d’aller dire ma messe, je le contemple du terre-plein de l’église, je remercie le Seigneur de l’avoir fait si beau... C’est une fascination... Après l’avoir parcouru, vous comprendrez, j’en suis sûr, le mot du vieux Nial Mor, répondant à saint Colomban qui, pour le préparer à sortir sans regret de cette vallée de larmes, lui vantait les magnificences de la patrie céleste: «Je croirai donc n’avoir pas quitté Inver.»

Je connaissais ce Nial Mor, ami de Colomban, pour avoir admiré dans l’église de Killibegs, la sculpture archaïque, assez analogue à un bas-relief assyrien, qui le représente en guerrier des âges barbares, vêtu du _kilt_ à forme de jupe, les jambes nues, la main droite appuyée sur sa hache d’armes; mais je dus confesser au Père Mac Carthy que j’ignorais qu’il fût d’Inver.

--Il est si bien de chez nous, repartit avec vivacité mon hôte, que sa famille--une des seules qui n’aient pas été dépouillées par les Cromwelliens--possède encore les trois quarts de la paroisse. Notre landlord actuel descend de lui en ligne ininterrompue.

--Alors, cette résidence que j’ai entr’aperçue en venant et dont j’ai longé le parc pendant plus d’un mille?...

--Abrite Sa Grâce Henry Mac Swine, le dernier des Nial Mor... parfaitement!

--Le dernier, dites-vous?

--Heu!... J’en ai bien peur. Après vingt-cinq ans de mariage, il attend encore un héritier. C’est une de ses tristesses; c’est une des miennes aussi, car ces Nial Mor sont vraiment d’une belle souche, nourrie de sève héroïque, et qui, pour son dévouement à la catholique Irlande, mériterait de reverdir jusqu’à la fin des temps... J’aimerais vous conduire à lord Henry. Mais, à cet égard, vous tombez mal.

--Il est absent?

Le vénérable curé d’Inver eut un sursaut d’indignation:

--Lui? Absent?... Oh! que non pas!... L’absentéisme, dont se meurt notre terre irlandaise, n’a pas d’adversaire plus intraitable. Il est celui qui ne bouge jamais. Pas une fois il n’a mis les pieds à Londres et pas un dimanche, vous m’entendez, il n’a manqué l’office à la paroisse... Regoûtez-moi ce porto: il vient de chez lui... Non, si je me fais scrupule de vous présenter à ce noble rejeton d’une grande race et de visiter avec vous Mac Swine Manor, où Hoche, votre Hoche, a, dit-on, couché deux nuits, c’est que le moment n’est pas des plus propices... Hum!... Comment vous expliquer cela?...

_Father_ Mac Carthy se gratta le sourcil gauche, puis:

--Je n’ai pas à vous apprendre qu’il y a toujours eu dans le tempérament celte un je ne sais quoi d’énigmatique, de déconcertant, et nous autres, gens d’Erin, nous sommes des archi-Celtes. Nous avons parfois nos humeurs bizarres, ou, comme vous dites, en France, nos lunes. Lord Henry est, à l’ordinaire, le plus abordable, le plus sociable des hommes, mais, par un phénomène assez étrange, les fins d’année ne lui réussissent pas. Il semble que l’approche de la Saint-Sylvestre exerce sur lui une influence néfaste. Il est absorbé, silencieux, triste, incapable de se mettre en frais et de s’intéresser à une conversation suivie: bref, tout l’opposé de son caractère véritable. Dans ces conditions, vous risqueriez de n’emporter de lui qu’une impression très fausse... Vous comprenez, n’est-ce pas? que j’hésite... D’autre part, il me serait pénible, j’en fais l’aveu, que vous vous éloigniez d’Inver sans avoir été reçu par le descendant suprême du clan illustre qui en a, pendant des siècles, incarné l’âme.

Et le Père Mac Carthy conclut:

--Enfin, nous verrons.

Après quoi, choquant son verre contre le mien, il prononça en gaélique:

--_Da slaintié!_ (A votre santé.)

II

Deux jours plus tard, mais au repas du matin, cette fois, nous nous retrouvions assis, l’un en face de l’autre, dans la salle à manger du presbytère, ornée de meubles d’acajou massif où se jouaient en reflets de pourpre les clartés mobiles du ciel irlandais. Par les larges baies des fenêtres, la vue embrassait des lointains vaporeux, irisés de lumières charmantes, aux nuances d’une douceur et d’une délicatesse ineffables. Le soleil, vainqueur de la brume, la déchirait en voiles argentés qui se balançaient dans l’azur avec des gonflements d’étoffes légères. Après la pluie dont elle nous avait inondés la veille, sans miséricorde, pendant la tournée que le curé d’Inver m’avait fait faire chez les notables de la paroisse, l’année agonisante, parvenue à son terme, promettait d’expirer dans un sourire.

--Quand je vous le disais, que nous aurions une belle Saint-Sylvestre!... commença mon amphitryon. Larmes promptes, mais vite essuyées, telle est l’Irlande...

Il allait poursuivre sur ce thème, lorsque Mary entra en tenant à la main un pli cacheté:

--C’est de la part de lady Mac Swine, _father_... L’homme est dans la cuisine, qui attend la réponse.

La physionomie du prêtre s’était tout à coup rembrunie, et je crus remarquer qu’en ouvrant la lettre ses doigts tremblaient. Mais il n’eut pas plutôt jeté les yeux sur le papier que son front se rasséréna.

--_Well_, Mary. Dites simplement à l’homme de répondre que c’est entendu.

Et, s’adressant à moi:

--Je n’osais pas vous introduire de ma propre autorité chez les Nial Mor. Mais il n’est pas comme ces régions en apparence inhabitées pour propager les nouvelles avec la soudaineté de l’éclair. Lady Mac Swine sait déjà que je vous ai fait hier les honneurs de la paroisse et serait heureuse, m’écrit-elle, si vous acceptiez de m’accompagner, ce soir, au château. Moi, je ne puis me dérober à l’invitation, et vous avez vu que je me suis également engagé pour vous, sans vous consulter. Au cas où l’excursion vous tenterait peu, en raison de ce que je vous ai confié l’autre jour, je serai quitte pour vous excuser.

Elle me tentait, au contraire, beaucoup plus que je ne voulais le laisser soupçonner. Indépendamment du désir que j’avais, puisque pourtant l’occasion m’en était fournie, de connaître un homme avec lequel devait s’éteindre un des plus grands noms celtiques, auréolé de toutes les gloires de la légende, les propos du Père Mac Carthy sur la maladie étrange de ce dernier des Nial Mor, loin de décourager ma curiosité, l’avaient excitée au plus haut point. J’étais persuadé que le vieux prêtre ne m’avait pas tout dit et qu’il y avait dans l’histoire de lord Henry quelque particularité mystérieuse qu’il me révélerait peut-être, de lui-même, soit à l’aller, soit au retour.

Une scène rapide, dont je fus le témoin au cours de l’après-midi, me confirma dans mon pressentiment. Ainsi que m’en avait prévenu mon hôte, les gens d’Inver, obéissant à une antique et pieuse coutume, s’étaient mis à dévaler du haut pays vers le presbytère. Ils arrivaient par bandes, comme en procession. D’aucuns apportaient des offrandes, humbles étrennes campagnardes, qui des pommes de terre, qui du beurre, qui des œufs, qui des tranches de lard frais. Les plus pauvres, qui étaient aussi les plus nombreux, n’apportaient que leurs souhaits, mais ils les clamaient avec une ferveur si bruyante que le silence habituel du paysage en était comme effaré. A chacun, à chacune, le curé distribuait sa bénédiction, tandis que Mary, dans la cuisine, versait aux hommes le verre de whisky traditionnel, qu’ils avalaient d’une gorgée. Durant trois heures consécutives, ce fut un va-et-vient presque incessant. Je vis défiler là des types inoubliables, spécimens à la fois magnifiques et sordides de la plus noble et de la plus insouciante des races.

Un surtout captiva mon attention. C’était un grand vieillard osseux, d’une maigreur de squelette, drapé dans une espèce de plaid en loques, le pantalon retroussé jusqu’à mi-jambes, les pieds nus. A sa barbe de prophète, étalée en nappe sur sa poitrine, au bâton d’épine recourbé dont il s’aidait dans sa marche, et n’eût été le «melon» cabossé qui le coiffait malencontreusement, vous l’eussiez pris pour la vivante image d’Ossian, fils de Fingal. Le prêtre, en l’apercevant, s’écria d’un ton moitié indulgent, moitié courroucé:

--Vous êtes donc fou, vieux Padd!... Descendre de la montagne en cet accoutrement, quand, il n’y a pas dix jours, vous avez failli rendre l’âme!... Gageons qu’avant la fin de la semaine vous m’aurez encore appelé pour vous extrémiser...

Le bonhomme, qui s’était découvert, secoua sa tête chenue:

--Il le fallait, _father_..., il le fallait.

--Vous n’aviez plus de médicaments?

--Ce n’est pas cela, toussota le vieux... Ma fille Suzie, en s’éveillant, ce matin, a vu, sur la bruyère de Carrick, l’ombre de la Femme noire des...

Le Père Mac Carthy ne le laissa pas achever.

--C’est bien, c’est bien, Padd... Je sais... Je suis averti.

Et il entraîna vers la cuisine le fruste Ossian des monts; mais, par l’entrebâillement de la porte je pus entendre celui-ci marmotter, en vidant son verre:

--Longue vie, _father_... Dieu garde notre Nial Mor!

* * * * *