Ames d'Occident

Part 12

Chapter 121,485 wordsPublic domain

--Ces bergers des hautes bruyères, fit en rentrant le curé, sont restés des êtres à part, tout farcis de superstitions vaguement païennes. Il faut leur pardonner: ils vivent si seuls!

Comme il paraissait peu soucieux de s’étendre davantage sur l’incident, j’imitai sa réserve. La journée, d’ailleurs, tirait à sa fin: nous n’avions plus guère que le temps de nous préparer pour notre expédition du soir.

Ce fut dans le _jaunting-car_ du presbytère, conduit par le sacristain-fossoyeur, que nous accomplîmes le trajet. On sait la légèreté quasiment impondérable de ce véhicule national. Nous eûmes tôt franchi les quatre milles qui devaient nous mettre à destination, bien que la route, défoncée par les pluies, ne fût pas précisément des plus roulantes. La grille du parc était large ouverte; large ouverte aussi, la maîtresse-porte de la demeure seigneuriale, à laquelle on accédait par un perron à double rampe.

--Dans la nuit du trente et un décembre au premier janvier,--me chuchota mon vénérable compagnon, pendant que nous traversions le vestibule, spacieux et sonore comme une nef d’église,--entre librement à Mac Swine Manor toute personne, si misérable soit-elle, qui peut, à un titre quelconque, se réclamer du clan des Nial Mor.

Pour l’instant, la maison, quoique brillamment éclairée, semblait enveloppée de solitude et de silence. Nous fûmes introduits dans un salon. De part et d’autre d’une monumentale cheminée de marbre, deux figures, qu’on eût dites de marbre aussi, se levèrent. Le prêtre fit les présentations; j’étais devant lord Henry et lady Margaret,--elle, souverainement aristocratique d’aspect et de manières, blonde d’un blond de paille mûre, toute jeune encore à voir, malgré ses quarante-six ans; lui, prématurément vieilli, cheveux et barbe de neige, encore qu’il n’eût guère dépassé la cinquantaine, la figure lasse, indifférente et comme accablée d’ennui.

* * * * *

Quelles paroles furent échangées à ce moment-là, et quelles pendant le dîner qui suivit, comme dans la veillée où nous nous attardâmes au sortir de table, sous les lambris d’un hall somptueux, ce serait, en vérité, peine perdue que de chercher à m’en souvenir. Elles n’étaient manifestement proférées que des lèvres et destinées à masquer la pensée des principaux interlocuteurs plutôt qu’à la traduire. J’essayai de déchiffrer cette pensée sur les visages, mais en vain.

Ce qui me reste dans la mémoire, de cette longue et funèbre soirée, c’est le sentiment de l’indéfinissable malaise, de l’attente muette, inavouée, mystérieusement tragique, qui se devinait dans les âmes et se communiquait aux objets eux-mêmes, à la maison, au parc, à tout le paysage d’extrême occident, couché dans l’immensité de la nuit. Seul, _father_ Mac Carthy s’obstinait encore à briser les épaisseurs de silence qui, de plus en plus, nous enserraient comme des glaces. Lady Margaret feignait de l’écouter.

Quant au dernier des Nial Mor, sans le geste machinal dont il appliquait parfois son mouchoir à sa bouche, il aurait eu l’air plus immobile et plus figé que son ancêtre de pierre, dans l’église de Killibegs.

Brusquement, comme l’énorme pendule à carillon tintait le quart avant minuit, nous le vîmes se dresser de son fauteuil, la face extraordinairement pâle, presque exsangue, mais les yeux animés d’une résolution singulière, celle-là même, pensai-je, qui enflammait, aux jours anciens, les héros des vieilles épopées irlandaises, fondateurs de sa dynastie. J’interrogeai du regard le curé d’Inver.

--C’est l’heure où les serviteurs de Sa Grâce et les tenanciers de ses domaines sont admis à lui présenter leurs vœux, déclara-t-il avec simplicité.

Lady Margaret venait de presser le bouton d’un timbre. Et, dans le fond du hall, des hommes, des femmes, en effet, parurent. Le régisseur de Mac Swine Manor s’avançait à leur tête. Un à un ils défilèrent. Au fur et à mesure qu’ils s’arrêtaient devant lui, lord Henry les saluait par leur nom. Ainsi faisaient jadis ses aïeux, lorsqu’ils passaient la revue de leurs guerriers, voire de leurs guerrières. Pas une fois il ne se trompa dans sa nomenclature. Je fus étonné de constater que cette parade domestique, d’un caractère si noble et si émouvant, n’avait duré que treize minutes. La dernière dans l’ordre de marche avait été la gardeuse de porcs de Mac Swine Manor: elle finissait de s’incliner devant lady Margaret quand les premiers coups de minuit retentirent.

Aussitôt que la douzième vibration se fut éteinte, lord Henry baisa longuement la main de sa femme; puis, se tournant vers l’assistance, massée à l’autre bout de la pièce:

--Soyez témoins que Nial Mor a été chez lui jusqu’à la dernière minute de l’année pour tous ceux et toutes celles qui le voulaient rencontrer! prononça-t-il à voix haute.

Un formidable: oui! gaélique, jailli de quelque cent vingt poitrines, ébranla le hall.

--Il n’en sera pas différemment dans l’année nouvelle, si Dieu m’aide! repartit d’un ton déjà moins compassé le châtelain de Mac Swine Manor.

--Et maintenant, conclut-il, soupez en joie!...

_Father_ Mac Carthy avait dit vrai: la minute redoutable franchie, lord Henry n’était plus le même homme. Si nous nous fussions rendus à ses instances, il nous eût gardés près de lui, à sabler du porto, jusqu’à l’aube.

III

--Eh bien?--me demanda le prêtre, tandis que le sacristain-fossoyeur, un peu gris, nous ramenait à fond de train sur Inver,--vous avez vu le dernier des Nial Mor sous ses deux aspects: n’est-ce pas qu’ils ne se ressemblent guère?

--J’aime mieux le second, répondis-je, celui d’après minuit.

--Il est plus humain, mais l’autre est plus héroïque, plus irlandais. C’est par l’autre que lord Henry est vraiment de sa lignée et qu’il la continue.

--Comment cela?

--En montrant que, s’il partage les faiblesses de ses ancêtres, il possède aussi leur intrépidité... Savez-vous quelle visiteuse était attendue, cette nuit, toutes portes ouvertes, à Mac Swine Manor?

--La «Femme noire», je suppose, insinuai-je, désireux de prouver au Père Mac Carthy que j’étais capable de quelque perspicacité.

Il n’avait pas prévu cette riposte.

--Ah! fit-il, vous aviez donc saisi au vol la phrase du vieux Padd!

Et il poursuivit, avec une nuance de tristesse dans la voix:

--Oui, les traditions les plus funestes sont souvent les plus longues à tuer. Vous n’arracherez pas de l’esprit de nos populations, pourtant si chrétiennes, cette croyance invétérée, que toute famille de sang noble a sa messagère mystérieuse, sa Femme noire, ou, comme on dit en gaélique, sa _banshee_, chargée par un décret divin de lui intimer l’ordre fatal. Au jour marqué, vous conteront les pâtres du _bog_, elle s’annonce, dès le matin, sous l’aspect d’une grande ombre, surgie des montagnes, et qui s’allonge dans la direction de la maison menacée. C’est ainsi que, d’après le vieux Padd, la _banshee_ des Nial Mor plane d’abord sur les bruyères de Carrick. Vers le soir, elle emprunte les traits d’une des personnes de la domesticité, se glisse sans obstacle jusqu’au maître et, lui touchant la main, profère à voix basse ce seul mot: «Venez.»

--De sorte que, dans le défilé de tout à l’heure, chacune des femmes, sans en excepter la gardeuse de porcs, pouvait être la _banshee_?

--On vous affirmera qu’elle revêt aussi bien les déguisements d’homme.

--Et lord Henry avait la conviction que de l’une de ces bouches allait peut-être s’échapper son arrêt.

--Il n’y a pas d’exemple qu’un de ses aïeux ait vécu au-delà de cinquante-cinq ans... Sous une forme ou sous une autre, qu’elle lui fût signifiée ou non par l’antique _banshee_ familiale, lord Henry, cette nuit, attendait la mort... Il l’attendait, sinon sans angoisse, du moins avec dignité, et cela, _chez lui_, sur sa terre domaniale, parmi ses gens et ses vassaux, ayant son curé à ses côtés,--ce qui, par parenthèse, vous a valu à vous-même un spectacle peu commun de nos jours, même en Irlande.

--Je vous en suis plus reconnaissant que je ne puis dire, _father_.

Il reprit avec accent:

--Je ne serais pas un prêtre, si je croyais à l’existence des _banshees_, et je sais de science certaine que Dieu nous rappelle à lui quand il lui plaît; mais je ne vois jamais approcher le trente et un décembre sans être affreusement obsédé par la crainte d’une catastrophe à Mac Swine Manor... Tenez, ce matin, lorsque Mary m’a remis la lettre, je me suis imaginé un moment que tout était consommé. J’en avais la sueur froide.

--Je m’en suis aperçu, _father_... Mais pourquoi, je vous prie, cette date du trente et un décembre plutôt qu’une autre? Y a-t-il une raison?...

--J’ignore si elle est plausible, répondit le Père Mac Carthy, mais je dois convenir qu’il y en a une: vous la trouverez inscrite sur les tablettes funéraires des Nial Mor enterrés dans notre église depuis le quatorzième siècle. Toutes portent: _anno decedente decessit._ Ce qu’un dicton populaire rend ainsi: «Finir comme un Nial Mor, à la Saint-Sylvestre.»

* * * * *

Au presbytère, Mary guettait notre retour.

--Quoi de nouveau, _father_?

--Rien.

--Dieu soit loué! murmura dévotement la vieille Irlandaise.

Et elle joignit les mains vers les constellations palpitantes qui, dans le ciel d’Inver, présidaient à la naissance de la jeune année, sur les confins de la grande île celtique, aux marges de l’Extrême-Occident.

TABLE

PÉCHÉ D’INNOCENT 1 L’INCENDIE DU VENDREDI SAINT 39 LE SONNEUR DE GARLAN 93 LA BARRIQUE D’OR 149 LE ROMAN DE LAURIK COSQUÊR 189 LE TRÉSOR DE NOËL 267 CHEZ LE DERNIER DES NIAL MOR 299

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--836-7-11.