Ameno Kamato

Part 2

Chapter 23,624 wordsPublic domain

Amatérasu tient le plus haut rang dans l’histoire sacrée. Elle a reçu l’investiture éclatante. Élevée à la monarchie céleste, elle fit rayonner dans la lumière les beautés d’un caractère divin. Quand le Mâle impétueux s’élança vers les cîmes, il bouleversa toute la nature et, bien qu’il eût annoncé sa visite, son auguste sœur se méfia de ses intentions. Elle dit même tout haut dans la chambre sacrée, aux murs chargés de plus de couleurs que les ailes de tous les papillons de l’univers, tandis que ses femmes innombrables tissaient ses vêtements plus nombreux et plus colorés encore: «La raison, qui mène mon frère ici ne part sûrement pas d’un bon cœur... Il veut me voler mon territoire.» Elle avait alors dénoué sa chevelure lourde afin de la tordre d’augustes nœuds; et à la fois dans l’auguste nœud gauche et dans l’auguste nœud droit, comme aussi dans le reste de son auguste coiffure et pareillement à son auguste bras gauche et à son auguste bras droit, elle avait enroulé un auguste cordon complet de joyaux courbés long de huit pieds, de cinq cents joyaux. Elle avait posé en écharpe sur son dos un carquois d’un millier de flèches, mis un gantelet fort et résonnant, et, saisissant son arc à la corde dorée, l’avait fiché de telle sorte que le sommet de l’arc trembla. Enfin elle avait enfoncé ses pieds dans le sol dur jusqu’à la hauteur de ses belles cuisses, faisant voler la terre comme de la neige, et elle s’était tenue plus vaillante qu’un homme puissant...

Il contait encore...

Il contait toujours...

Il termina en annonçant la victoire.

Les Dieux se levèrent tous ensemble. Soulevés par une foi inusitée, ils l’acclamèrent. Les bras étendus vers leur propre désir, ils paraissaient diaphanes; lumineuses, leurs couleurs, pailletées d’une poussière d’astres, les inspiraient aussi comme si d’innombrables âmes chatoyantes pavoisaient la leur; et il leur apparaissait que c’était la lumière divine elle-même qu’ils retrouvaient en eux. «Au commencement étaient le Verbe et l’Action», et il semblait encore que toutes ces clartés colorées rendaient la nuit moins sombre. Transportés, ravis, en marche vers un nouveau destin, ils étaient comme une armée de lucioles gigantesques qui remplaçaient au lit desséché de la grande rivière céleste les aubes obscures par un fleuve de transparence immatérielle.

Ils reprenaient la trame interrompue. Ils revivaient avec l’histoire sans plus s’y durcir, ni s’en séparer. Inexpugnables, à l’abri de l’erreur, redevenus les fils de l’espace autrefois solaire, ils redevenaient la vie du thème immense et n’était-il pas vain que celui-ci en leurs personnes fût travaillé d’une sorte d’inquiétude perpétuelle? Elle les menait au salut. Ils redescendaient vers les îles de la perfection, sur cette terre japonaise où ils avaient vécu si près de ses fils, autour d’eux. Ils reverraient au cœur du Yamato, dans la patrie de la patrie, les longues pentes boisées du Kô-ya-san, où la nature, spiritualisée, est devenue religieuse dans ses moindres détails. Quelques-uns se promettaient de s’y fixer afin d’y accueillir, à la fin des siècles, les derniers sages, exilés, qu’ils mèneraient à leur tour vers la libération.

Leur pensée, onctueuse comme de l’huile, les ramenait aux paysages désertés qu’aiment les hommes vertueux parce que les rochers, les arbres et les saisons s’y amusent, s’y balancent et s’y suivent comme des enfants. La montagne y est une chose puissante; sa forme haute, escarpée, comme un homme à l’aise, parée comme une cuirasse de mikado, se dresse avec grandeur, en contemplant tranquillement tout ce qui est plus bas qu’elle; ou bien elle se renverse en dressant un front nu qui ne voit plus que l’azur. L’eau est une chose qui vit, profonde ou unie, mouvementée ou pleine comme la chair, ou rapide et violente à la façon de la flèche; les gazons, les fleurs, les saules la regardent avec un éclat joyeux ou, penchés, alanguis, en préparant des larmes, et plus d’un saule meurt par amour, de s’être trop penché sur elle.

Les Dieux regrettaient la terre. Ils y revoyaient les soirs pleins de pourpre triomphale où, à côté des poètes qui ne se doutaient pas de leur présence, ils comparaient les poèmes à une peinture musicale sans forme virile, où à côté des peintres, ils voyaient dans leurs peintures une poésie qui avait pris forme. Et les peintres et les poètes, sans savoir pourquoi, faisaient silence pour laisser monter vers eux, comme un rappel, la vie cachée des choses. Ils savaient, mieux que les autres, que la nature n’est pas un plan distinct, séparé de leur activité. Aucun décor n’y reste insensible et par l’âme ils prenaient contact avec l’essence de tout. L’âme des paysages se mêlait à leur âme et la faisait chanter.

Tandis qu’ils rêvaient, Omoï-Kané-no-Kami siffla les oiseaux aux longs chants de la nuit éternelle et les fit chanter. Il prit les deux rochers de la rivière déserte et le fer des montagnes de métal. Il appela le forgeron Ama-tsou-Mara, qui fut chargé de fabriquer la lance du soleil. Il fit venir Ishikoridomé, qu’il pria de façonner un miroir bien poli et Tamanoya auquel il demanda un cordon complet de joyaux courbés, au nombre de cinq cents: magatamos, cornalines, chalcédoines, chrysoprases, améthystes, toutes en forme de virgules. A Ameno-Koyané, ainsi qu’à Fonto-Tama, il ordonna de faire tirer l’omoplate d’un des daims sacrés du mont Kagou ainsi que d’y prendre de l’écorce de cerisier sauvage afin de procéder à la divination véritable et complète, en arrachant par ses racines un sakaki de cinq cents branches, arbre saint du Shinntô. Tous réunis autour de l’arbre vénérable accrocheraient aux branches supérieures le cordon de joyaux, long de huit pieds, aux branches moyennes le grand miroir, aux branches basses les offrandes blanches et les offrandes bleues, également purificatrices et pacificatrices; Ameno-Koyané réciterait avec dévotion le grand rituel; Ameno-Tadji-Karaono se tiendrait caché; en dernier lieu Ameno-Uzumé se mettant en écharpe le céleste lycopode du mont Kagou, faisant du fusain céleste du même mont sa coiffure, des feuilles de bambou de la même montagne à ses mains, en bouquet, danserait sur une planche sonore près de l’endroit où se cachait Amatérasu. Elle danserait même sans mesure, animée par l’esprit divin, éperdue jusqu’où, dans son délire, il entendrait conduire ou même égarer ses mouvements et ses gestes. Et les Dieux se tiendraient autour d’elle afin de l’exhorter et de l’accompagner de toutes manières.

Ils partirent aussitôt à la recherche du soleil.

Pleurant sur la grande race qui savait seule douer de vie la matière, Amatérasu, de plus en plus esseulée, au fur et à mesure que la guerre épuisait tout, errait, lamentable. La terre élue, dont elle était la protectrice, semblait la repousser de toute sa désolation et elle passait au-dessus d’elle en glissant dans l’air qui accumulait les heures sous ses pieds, comme pour la dérober à sa douleur, mais, attirée invinciblement, elle revenait sur elle dans le désir d’y rencontrer quand même un dernier refuge, bien que rien n’y fût épargné et que sa dévastation s’étendît sans autres limites que ses rivages. Il ne restait plus de temple et dans l’unique, dont toutes les ruines n’avaient pas été détruites, elle arriva pour y voir sa propre statue, laquée d’or au rayonnement de son auréole, lutter à la base contre les flammes qui dévoraient le trône de lotus, noir d’encens immémorial, où posaient ses pieds jusqu’alors immaculés. Amatérasu demeura là devant son effigie comme si elle contemplait son propre bûcher. Elle ne bougeait pas tant il lui apparaissait inutile de retarder sa destruction fatale; de plus en plus immobile, elle laissait son âme rejoindre l’œuvre antique, possédée du vœu de mourir à son tour; elle ne se ressaisit qu’à l’instant où elle ressentait qu’elle devenait, en quelque sorte, la statue elle-même, vaincue par le feu, colonne lumineuse et pétillante sous la voûte du temple qui commençait de craquer et de brûler doucement. Elle passa ses mains sur son visage en serrant ses tempes pour y retrouver le battement de ses veines et reprit sa course, plus douloureuse encore. Morts tous les paysages, morte la beauté de la terre parée où l’homme, modeste et fort, était demeuré à sa place dans le système du monde, dominé jusqu’en sa volonté par l’immanence des principes qui animent l’univers, subtil à croire celui-ci formé des images transitoires qui lui révèlent les forces éternelles. Comment tant de familiarité avec les choses dont il dépassait la forme en apparence inerte afin d’en surprendre la vie cachée avait-elle pu l’amener à se soumettre si totalement à la guerre? Pourquoi tant de spiritualité, si déterminée jadis vers les simplifications audacieuses qui ne laissent plus subsister de la forme que l’Esprit, l’avait-il laissé vaincre par le Mal?

Pourtant la suprématie des fils du chrysanthème demeurait certaine, par le cœur, par l’intelligence, et leur développement lent, pareil à celui des grands peuples et des grands maîtres, l’avait démontré, comme tant d’autres magnificences. Eux seuls, dans le vaste monde, à l’inverse des autres peuples, ne possédaient pas la faculté qui permet de croire à ce qu’on sait n’être pas vrai. Ne leur avait-il pas été accordé le don de maîtriser l’univers, aussi loin que la limite où le ciel se dresse comme une muraille, aussi loin que les bornes où les nuages bleus reposent aplatis, aussi loin que les confins où les nuages blancs gisent, au loin, abaissés, aussi loin sur la plaine bleue de la mer que la limite où atteignent des proues des vaisseaux sans laisser sécher leurs gaffes, ni leurs rames, enfin sur les routes que les hommes suivent sur la terre aussi loin que la limite où parviennent les sabots des chevaux foulant des roches inégales et les racines des arbres.

Haute dans sa robe d’or, Amatérasu, de toute la volonté de ses mains longues à la manière des lianes, tendues en cette minute comme les fines aiguilles de pin, jetait la malédiction suprême vers son frère exécré. Pourtant elle aussi se sentait impuissante au moment même qu’elle appelait contre lui les puissances éparses des divinités inférieures; une barrière infranchissable l’isolait sur elle-même, en la séparant des choses. Les forces de la Nature, reléguées ou perdues, ne montaient plus vers ses paumes ouvertes sur le désert; la réalité formidable qui se dissimule derrière les montagnes caressées par les nuages, les cascades ruisselantes, l’orgueil des rochers, les volutes des brouillards, l’eau lente ou vive des fleuves et l’éventail des arbres qui chante dans le vent avec les vagues de la mer, qui découpe les astres et les entretient dans leur permanence, reculait aussi derrière les choses disparues dont elles étaient le signe. Tout était fané, effeuillé, comme l’art des fleurs, symboles des divers éléments, dont le poème d’aucun bouquet ne disposait plus nulle part les gammes éclatantes. Évanoui l’indéfinissable sentiment des décors champêtres qui parlent au cœur tout bas, mais si loin en lui-même, sans qu’il soit possible de l’exprimer par des mots.

A travers les trois grandes îles et les petites, elle ne trouva que trois jardins à peu près intacts. L’un disait la Rectitude, l’autre la Douceur amoureuse et le troisième, qui continuait le second, la Tristesse. Amatérasu demeura longtemps dans celui-ci comme s’il fût, désormais, son dernier sanctuaire. Il était enveloppé de pins sombres que défendaient de longs ifs noirs, et les ifs ténébreux entouraient une lanterne de pierre qui, dans l’obscurité du soir, laissait filtrer sur le site silencieux une lumière pâle, mystérieuse. Il avait une quinzaine de mètres carrés: rien n’y était régulier; son jardinier-poète savait trop, par expérience, avec quel imprévu la douleur enveloppe l’âme; néanmoins, une sérénité bienfaisante tombait de sa beauté mélancolique et ses vallonnements aux pentes douces offraient comme autant d’abris.

Le second portait en offrande au ciel la petite pagode qui s’ouvrait au bord de son lac à moitié couvert de nymphées et, dans les camélias qui l’entouraient, la pagode, comme les fleurs, ouvrait le cœur, en lui donnant envie de s’y reposer. Tout n’était artificiel que pour capter mieux la nature en la mettant en valeur et en la dépassant; de fait, plus spontanée en apparence que nulle part, arrivée au maximum de sa signification, elle s’offrait dans toute sa joie tranquille comme vers une autre jouissance plus étonnante encore dont la plénitude la dominait tout en se manifestant déjà en elle avec une persuasion irrésistible, et cette violence faite d’une ardente langueur de vivre, ainsi sauvée au milieu de la dévastation universelle, était extraordinaire; elle persuadait que le plaisir de la volupté doit venir à bout de tout. Il n’était rien dans l’agencement des arbres, des corbeilles et des fleurs, dans la recherche des contrastes de la forme, de la ligne et de la couleur qui n’environnât la déesse, au point de la rendre à nouveau amoureuse de la vie, et par-dessus les iris foncés au violet magnifique qui bordaient la dernière porte, les érables, distribués de manière que les rayons du soleil couchant viennent en les frappant rehausser les riches tons de pourpre de leurs feuilles, avaient l’air, sous le vent, de lui dire doucement adieu avec de longs gestes, de longues mains végétales, quand elle gagna le jardin de la Rectitude.

Il était presque tout en pierres amenées de très loin, dont les plus remarquables, alignées au long d’une allée droite, menaient à l’une d’elles, toute droite elle aussi, plantée debout, nue et fixée du côté de l’orient. Une perspective infinie fuyait derrière, à travers la campagne ouverte, si loin que rien n’y arrêtait la vue jusqu’à l’horizon du ciel, et tout s’harmonisait tellement avec le décor que l’âme même du soleil levant paraissait s’être réfugiée là. Elle palpitait, jaune impalpable, poussière dorée, autour de l’aiguille de pierre qui marquait l’heure au sable roux des douze allées au centre desquelles elle rayonnait de lumière et d’ombre. Amatérasu, droite contre elle, ajoutait encore à cette irradiation et son éclat colorait la blancheur des chrysanthèmes répandus alentour, dans les massifs, à profusion.

Au loin, du fond du lointain, la clameur atroce de la bataille arrivait par bouffées, à intervalles. La fille du feu la trouvait plus odieuse encore après sa halte dans les trois jardins. A quoi bon vivre pour voir souffrir et mourir tous ceux qui sont la vie, dans l’impuissance d’empêcher la disparition progressive des êtres qui la perpétuent? Rien ne mordait sur leur fureur homicide. Elle savait qu’elle n’avait à celle-ci aucune responsabilité; pourtant, elle se cherchait des raisons contraires: faute d’en découvrir, elle songea tout à coup qu’elle favorisait quand même le déchaînement du meurtre par la lumière du jour. Bientôt, elle se persuada qu’elle était maudite également puisque les fils de la Terre ne la méritaient plus et que la seule arme qui lui restât contre Szannôo était de la supprimer. Elle n’avait plus le droit d’éclairer le monde puisqu’elle aidait ainsi, sans le vouloir, au meurtre, et que les hommes se vouaient à la Nuit. Il ne lui restait qu’à disparaître.

Vite décidée, n’envisageant aucune autre solution plus favorable à la cessation du massacre, elle atteignit d’un seul vol rapide la plus haute montagne céleste, s’y enferma dans la grotte dont elle seule connaissait la profondeur, puis, comme sa clarté filtrait encore en laissant à travers l’espace une lumière diffuse, elle roula une roche énorme qui boucha toute l’ouverture.

Et elle s’endormit.

Des nuits et des nuits, puisqu’il n’y avait plus de jours, elle dormit de la sorte. Elle ne s’éveilla qu’après avoir été, des nuits et des nuits également, arrachée à sa lourde torpeur, d’abord par un vacarme infernal, ensuite par un bruit singulier, inconnu.

Les Dieux, à la suite d’un voyage aux pérégrinations contradictoires, avaient découvert le refuge de la Déesse et planté l’Arbre vénérable de la Science du Bien et du Mal devant la roche énorme qui murait la grotte divine. Et des nuits et des nuits, après avoir tenu conseil sans parvenir à se mettre d’accord, ils s’étaient prosternés à tour de rôle en suppliant Amatérasu de réapparaître. Chacun avait non seulement récité les litanies différentes que leur adressaient, autrefois, leurs propres fidèles, mais y avaient encore ajouté des accents étranges, nouveaux, suggérés par leur détresse. Vainement. L’Assembleur de Pensées lui-même, dont ils avaient refusé le plan une fois qu’arrivés, ils s’étaient trouvés en mesure d’en faire l’essai, ne savait plus quel conseil leur proposer. La tête vide, comme les autres, il s’abandonnait aux heures funèbres en suivant les lamentations qui montaient de l’assemblée auguste. Vainement. Tous se ruèrent plusieurs fois pour arracher le bloc ou le pousser plus loin dans la caverne, saisis, à la fois, par la volonté de délivrer Amatérasu d’elle-même ou de la tuer; ils s’essayèrent aussi à tailler la pierre brute. Vainement. Ils n’avaient même plus de désirs et se couchaient, résignés, dans l’attente de la Mort.

Le sommeil, à la fois pesant et fiévreux qui les possédait de plus en plus, les anéantissait si lourdement qu’une nuit ils se soulevèrent avec un immense effort et se mirent à hurler. Au fur et à mesure qu’ils criaient davantage, ils consentaient moins à mourir. Et c’était une sorte de mélopée vengeresse à la rumeur inouïe. A la fin, leurs vociférations étaient si chargées de colère douloureuse, exaspérée, qu’Omoï-Kané-no-Kami craignit qu’ils ne finissent par faire comme les hommes maintenant à bout, presque tous morts sur la terre ravagée, en remplaçant leur guerre par celle des Dieux. Il résolut d’exécuter ses projets. Il cacha Ameno-Tadji-Karaono et ordonna à Ameno-Koyané de réciter le grand Rituel.

Ameno-Koyané le déroula et, tandis que se répandait une odeur d’encens macéré, il fit les différents gestes de l’officiant qui purifient les yeux, puis entraînent à la méditation pénétrante des Sept Roues extérieures, la Roue du Feu, la Roue du Vide, la Roue de l’Air, la Roue tournante de la Loi, la Roue de la Terre, la Roue de l’Eau, enfin la Roue de la Métamorphose; puis il dessina toujours de ses bras levés, après avoir répété le signe de la Flamme, qui est triangulaire, le sceau du Sabre de la Grande Intelligence.

Après une dernière élévation, que nul n’a le droit de définir, il entama la vraie Parole, pénétrée, comme d’une essence immémoriale, de tous les rites anciens, et qui s’ouvre par une phrase mémorable: «Au temps où commencèrent le Ciel et la Terre, les Divinités se formèrent dans la plaine des Hauts-Cieux...»

Il continuait:

«Lorsque la terre, jeune, pareille à de l’huile flottante, se mouvait ainsi qu’une méduse...»

Mais les paroles primitives, à partir d’ici, ne peuvent être répétées, car elles s’échapperaient du texte saint, dites par des lèvres profanes, de même que le cheval de Han-Kou s’envola de la soie dans le tumulte et dans la nuée, dès que le maître, la peinture achevée, eut terminé ses yeux.

Dans le silence, les phrases mystiques se succédaient. Certaines étaient prodigieuses, d’autres si simples et dénudées qu’elles semblaient venir d’un temps où rien n’existait encore. Balancées sur le mode mineur et uniforme, elles visaient à capter l’essence première des métaux, des plantes et des formes animiques errantes. Elles célébraient la majesté de l’Inconnaissable, qui est le premier et le dernier mot de toutes les religions, et il se trouvait qu’elles parlaient constamment de choses déjà disparues, comme les hommes, les Temples, la Lune et le Soleil. Il en était de même quand elles décrivaient le palais des divinités supérieures où des Dévas, les ailes fermées, montaient la garde autour du flamboiement de la grande escarboucle dont le mot qui s’y inscrit n’est compréhensible que de ceux qui ont dépassé toutes les sagesses. Il était question de dalles de marbre noir, miroitant à la façon des eaux d’un lac sans fond, sur lesquelles passaient des êtres impalpables, le visage rose sous des diadèmes étoilés; au-dessus d’eux, des arceaux montaient les uns sur les autres vers des dômes blancs, arrondis sous un azur un peu sombre, aux teintes violettes semées d’astres palpitants. A travers les strophes passait et repassait l’éternel balancement d’une Aspara, et en écrasant des fleurs dans ses paumes, elle leur faisait exhaler un parfum plus doux.

Et il semblait aux Immortels que c’était la Vie.

Et Ameno-Koyané s’écria:

«O œil de feu!

Centre rayonnant de la grande étoile, source essentielle, premier et dernier secret que notre peuple adore sous la forme d’une femme pour t’aimer davantage et pouvoir te posséder dans l’extase suprême, entends-moi! Si j’ai suivi de toute mon intelligence la route de la Vérité parce qu’elle est faite pour le cerveau, comme la fleur et le fruit pour le cerisier, la lumière est faite pour nos yeux qui vont se fermer s’ils ne la reflètent plus!

O Déesse!

Toutes les existences viennent de toi, hormis le Mal que tu ne veux plus nous aider à vaincre. Voilà pourquoi ton frère triomphe. Prends garde que son règne ne demeure, sur la terre et dans les cieux, par delà l’Extra-monde!

O Lumière!

Expansion de la vie, vie mystérieuse, individualisée dans la multiplicité des formes, tout ce qui a été et sera dans l’éternité des temps est issu de toi seule ou en dérive et les formes elles-mêmes ne sont que la lumière fixée par un courant qui se dilue ensuite afin de te ramener les âmes!

O Clarté!

De même que le prisme te décompose en sept rayons, de même les plans supérieurs décomposent la lumière originelle dont nul, à part toi, ne saurait se faire idée, en sept nuances dont l’intensité diminue d’autant que les plans traversés par elle sont de moins en moins éthérés!

O Divine!

Chacune des couleurs est analogue à l’une des sept facultés de l’âme, aux sept vertus et aux sept vices, aux formes géométriques planes et solides, aux sept planètes issues de toi,

Car tu es une,

O Pure entre les Pures!

Amatérasu resplendissante!»

Mais rien ne répondait dans la grotte profonde, et le roc énorme, toujours immobile, intact, ne laissait filtrer ni grain de poussière lumineux, ni soupir imperceptible.

Alors Omoï-Kané-no-Kami prit deux morceaux de bois de fer, et les frappant l’un contre l’autre, en tira une suite de sons; ils se succédaient au milieu des éclairs qui partaient du bois heurté, zigzaguant à travers l’assemblée auguste. Assis au-dessus d’elle sur une branche de l’Arbre vénérable, il atteignit, dans l’imagination des Dieux, l’aspect d’un nouveau maître de la foudre.