Part 3
Pour lui ressembler, ils firent comme lui. Ils se saisirent de tout ce qu’ils trouvèrent, de pierres, de cailloux et de petits rochers, d’ustensiles oubliés et de poteries. Il y en avait de toutes sortes, échouées là mystérieusement, et celles de Raku, en terre douce et poreuse, vernissée, qui porte le sceau de la joie par la grâce d’Hideyoshi, et celles de Toshiro, si vieilles, en terre brune, et celles de Karatzu, rugueuses mais émouvantes, et celles d’Hizen, et celles d’Hirado si fines, si bleues, si suaves. Beaucoup partirent sur la terre, qui revinrent avec des armures et des sabres, et il paraissait que les armes étaient de toutes les époques comme si les hommes n’avaient jamais cessé de se battre; d’ailleurs, la famille Miôchin, par delà Masuda Munemori, ne remonte-t-elle pas au petit-fils du dieu Takara qui enseigna le travail du métal? Mais les lames de Masamura cédaient encore devant celles de Masamune, qui coupaient un cheveu déposé sur leur tranchant par le zéphir aussi bien qu’elles fendaient une barre de fer massif. Il est vrai que la barre initiale avait été elle-même faite selon la règle, enfermée dans une enveloppe d’argile et de cendre sans être jamais touchée par la main nue, puis chauffée au fourneau sur du charbon de bois, fendue par le milieu et pliée en double. Sur l’enclume ensuite, repliée jusqu’à quinze fois, réunie à trois barres préparées de même, cinq fois encore pliée en double et soudée, elle se trouvait alors constituée par 16777216 couches de métal. La lame étirée enfin dans toute sa longueur était trempée: revêtue d’une couche d’argile et de charbon de bois en poudre, elle ne laissait à découvert qu’une bande de métal d’un quart de pouce environ et la lame était, sur le fourneau, portée au rouge sombre tandis que le tranchant était chauffé à blanc; puis l’eau décisive à la température déterminée. Et les Dieux, à retrouver ces objets, à les revivre, à s’en réjouir, se sentaient moins malheureux. Et comme s’ils trempaient à nouveau les lames enchantées dans la nuit éternelle, glacée, ils répétaient la chanson même du grand Masamune qui faisait entrer de la sorte l’esprit de la musique dans le métal: «Que la paix règne sur la terre, la paix!»
Ama-tsou-Mara rapporta une grande cuve de bronze.
Ameno-Kamato, qui reprit sa place la dernière, à l’écart, pliait sous le poids d’arcs énormes, si nombreux qu’elle disparaissait presque entre leurs bois et leurs cordes, un peu comme une araignée dans ses toiles. Elle seule n’ajoutait rien au vacarme auquel ils s’efforçaient sans qu’il en résultât autre chose qu’un bruit insensé dont l’exagération, encore accrue par leurs clameurs, paraissait devoir faire s’écrouler les dernières architectures qui supportaient le monde. Et dans toutes ces nuits barbares, c’était comme si les maîtres célestes, dépossédés, s’entraînaient à la destruction finale universelle.
Derrière le bloc énorme, Amatérasu, réveillée maintenant, écoutait avec tranquillité, certaine de sa revanche. Ce désordre prolongé, permanent, signifiait effectivement la fin de tout, par conséquent le début d’autre chose. Mais elle n’y pouvait rien, et la folie de ses anciens compagnons lui faisait aimer davantage sa retraite inviolable. Hors de leur atteinte, à ne plus éclairer que son domaine personnel, elle découvrait en elle-même des clartés particulières.
Les périodes de bruit et de silence entretenaient les Dieux, alternativement, mais ne les sauvaient point. Bientôt, il leur parut que l’ombre devenait de plus en plus froide. La chaleur amassée dans l’éther, et qui résultait de tant et de tant de milliards de jours, commençait de s’épuiser. Ils se regardaient, blêmes, en frissonnant. Étaient-ils décidément condamnés? Ils n’osèrent se répondre et comme ils savaient, plus ils réfléchissaient, qu’il en serait ainsi, selon toute vraisemblance, ils décidèrent d’oublier. Pour y parvenir, ils accrurent le vacarme infernal, comme si, en tapant sur leurs instruments divers, ils martelaient jusqu’au souvenir, comme s’ils l’enfonçaient au plus profond du passé. Un vent de folie les saisissait, qui recouvrait leur mémoire, mais bientôt l’ombre, de plus en plus froide, pénétrait leurs corps, arrêtait leurs bras, glaçait leurs cœurs en leur rappelant que rien, même quand il s’agissait d’eux, ne saurait interrompre le cours ascensionnel des lois inexorables.
Une nuit lugubre où leur ardeur désespérée commençait de se ralentir, sur un signe d’Omoï-Kané-no-Kami, Uzumé dansa.
Elle était merveilleuse dans son kimono orange et noir où des éperviers fauves ouvraient leurs ailes en forme de croissant. Elle éployait elle-même sur celles-ci, comme sur l’ondulation de toute la soie et la douce langueur pâle ambrée de son visage aux cheveux noirs traversés de bois laqué d’or, un grand éventail blanc mêlé de feuilles vertes qui palpitait, tel un doux clair de lune parmi des branchages. Elle allait, lentement et légèrement, tournant sur elle-même à petits pas, ce qui soulevait l’étoffe autour de ses jambes fines et, quand elle s’arrêtait, la faisait s’arrêter aussi pour s’enrouler d’un seul mouvement rythmique, courbée sur ses sandales aux deux lames de bois. Elle tapait dès lors avec elles sur la planche où elle évoluait, les faisant claquer sur place à petits coups de plus en plus vifs, serrés et pressés.
Charmés, les Immortels, oublieux de leur misère, redoublaient l’accompagnement en essayant de suivre le mouvement de la danse. Malheureusement ils le contrariaient plutôt. Aussi frappaient-ils de plus en plus fort afin d’atténuer et de perdre leur maladresse dans le bruit grandissant qui, sur toutes choses, devenait leur seul refuge, dernier moyen qui leur permît de se fuir.
Derrière le bloc énorme encastré dans la roche de la caverne comme s’il en faisait partie, le silence d’Amatérasu finissait par persuader ses prisonniers qu’elle n’était pas là.
L’ombre devenait de plus en plus glacée, au point de paraître se solidifier comme de l’eau, et les huit cents myriades de dieux se tâtaient personnellement, puis se touchaient les uns les autres pour être sûre qu’ils n’étaient pas encore devenus des glaciers noirs.
Une nuit le froid fut tel qu’ils se sentirent mourir.
Ils pensèrent qu’il valait mieux, une fois pour toutes, accepter le Destin. Ils allumèrent un grand feu et prièrent Uzumé de danser une dernière fois au milieu de la flamme où elle leur symboliserait le dernier rayon de la douce vie. Ils voyaient là, en outre, une tentative extrême et se demandaient si leurs plaintes ne seraient pas telles qu’Amatérasu, à condition qu’elle fût réellement ici et à moins qu’elle n’ait voulu leur sommeil éternel, n’y saurait plus résister. A la pensée qu’elle demeurerait seule, à son tour, ne se laisserait-elle pas fléchir?
Certaine de périr également, Uzumé décida de mourir de sa danse même en s’y donnant toute jusqu’à la dernière palpitation du cœur dans sa poitrine, et elle espérait qu’il s’y romprait net à l’instant du plus grand vertige afin qu’elle ne sentît même pas le passage tragique.
Elle commença plus lentement encore que les fois précédentes, allant et venant au milieu des flammes sans les atteindre avec une aisance infinie. Elle ondulait comme une autre flamme immatérielle. Quand une des langues de feu qui la prenait pour une de ses sœurs se rapprochait trop, elle l’écartait d’un large coup du grand éventail blanc qui tombait sur elle comme une aile de neige. Elle était si parfaite que le désir renaissait au cœur des Dieux et, au fur et à mesure qu’elle accélérait sa cadence, il devenait de l’amour. Ils imaginaient la Mort vaincue et que la danse entreprise pour les y amener les en écartait. Uzumé, serrée par le feu au point que l’éventail palpitait de plus en plus vite et plus rapidement sur lui, ne leur paraissait pas pouvoir en être atteinte, ni consumée. Elle ne sentait plus le danger, sinon pour dominer sa menace croissante. Montée sur la cuve de bronze placée sur la passerelle qui la faisait résonner à la fois sous ses pieds jusqu’au cœur du ciel et de la terre qu’elle réunissait à nouveau, elle grandissait, surnaturelle, dans sa divinité même, et les Dieux hors d’eux-mêmes, sans savoir ce qu’ils faisaient, redoublaient d’ardeur à frapper sur leurs instruments improvisés ou à jeter des morceaux d’arbres dans le brasier magique. L’accompagnement était tel qu’Amatérasu, collée contre le bloc énorme, se retenait de peur de le déplacer.
L’accord s’établissait peu à peu entre les Dieux et la danseuse; ils s’entendaient presque, sans atteindre encore au rythme. Cette espérance singulière, qu’ils ne s’expliquaient pas, ouvrait sa voile au lac ténébreux de leurs âmes malades,--une voile qui frémissait sur leurs vagues intérieures comme le grand éventail blanc sur les flammes hautes au centre desquelles résonnait de plus en plus sous les pas, de plus en plus rapides, de la nouvelle déesse qui délivrait l’olympe oriental, la cuve enchantée.
Et Uzumé, inouïe, les mains au-dessus de la tête, à travers l’espace, vers le ciel, semblait grandir jusqu’à lui pour y moissonner les astres qui allaient revenir.
Tout à coup, les Dieux entendirent comme une nappe d’eau musicalement surnaturelle qui répandait ses ondes chantantes et murmurantes.
Extraits d’eux-mêmes, transportés, leur être transi pénétré de chaleur et de fraîcheur à la fois, ils regardèrent au-dessus de l’Arbre vénérable et là, plus haute que lui, debout sur le promontoire de la caverne céleste, dominant le bloc énorme, ils virent s’avancer vêtue d’une robe de lumière, Ameno-Kamato. Ses mains aux doigts recourbés dans leurs ongliers d’argent couraient le long d’un instrument inconnu, formé de cordes tendues les unes à côté des autres, jaunes sous ses gestes pâles. Et ils reconnurent qu’il était fait de grands arcs de shoguns allongés aussi les uns à côté des autres, croisés par deux, liés ensemble.
Omoï-Kané-no-Kami en compta trente-trois.
Magicienne du champ de bataille où il ne restait plus un seul vivant, mais dont elle avait vaincu la loi sanglante en la dépassant vers une recherche supérieure, elle remplaçait sur l’arme dangereuse les flèches meurtrières et fatales par les traits invisibles et rédempteurs des sons. Et les grands arcs de laque rouge des princes défunts vibraient comme l’espoir en répandant à travers l’espace, par la totalité du rythme perdu, puis retrouvé, l’harmonie tutélaire.
Sa harpe haute en main, Ameno-Kamato accompagnait Uzumé dont la danse, plus ardente encore, mais plus régulière, devenait prodigieuse. Les Dieux tous debout, dressés d’un seul élan, entonnèrent un hymne unanime où leur douleur égalisée se dépassait à la recherche du salut.
Uzumé, portée au paroxysme de toutes les allégresses et de toutes les délivrances par la musique éperdue d’Ameno-Kamato dont la douceur sonore, aux longs sanglots heureux, atteignait les extases divines, ouvrit son kimono sur les pointes de ses seins ronds et purs. Dansant toujours, d’un pas de plus en plus savant, mais frénétique et accéléré, elle l’abandonna jusqu’à ses pieds qui le piétinèrent. Et elle était si belle, nue sur le feu dont l’or dorait encore sa peau dorée, en y éclairant les ombres douces qu’il semblait faire vivre déjà vers leurs promesses de bonheur, que les Dieux arrêtèrent leur chant pour le terminer par une clameur d’allégresse dont l’écho retentit jusqu’au bout du monde.
Alors il parut que la nuit se faisait éclatante. Mais comme ils avaient perdu l’habitude de la lumière, les Dieux cessèrent d’abord de voir, accoutumés seulement à la transparence phosphorescente qui émanait d’eux-mêmes comme au feu dont ils avaient entouré Uzumé. Au fur et à mesure qu’ils redevinrent toute leur réalité, ils distinguèrent. Bientôt ils contemplèrent tout à fait l’Aube nouvelle. Ils étaient eux-mêmes comme agrandis jusqu’aux voûtes de l’éther par l’irradiation qui les ressuscitait sur toute la Plaine des Hauts Cieux et le Pays central des plaines de roseaux illuminés entre lesquels le lit desséché de la Rivière du ciel coulait et poudroyait comme la voie lactée. L’immense rayonnement emplissait l’Infini. Là-bas, très loin, sous leurs pieds, plus loin encore, les Iles de la Perfection, telles des coquilles irrégulières de nacre ou de perle sur la mer, mûrissaient un orient magnifique. Et comme la grande lyre s’exaltait toujours, les sphères célestes, entraînées, répondaient des différentes parties de l’espace en abandonnant pour la première fois la révélation de leur musique aérienne aux notes prolongées,--soit rythmiques et continues comme les vagues de la mer, soit effeuillées en long pétales espacés aux sons de bronze blanc, sonores, mais filtrés par l’atmosphère bleue, sans fin.
Amatérasu avait poussé d’elle-même le bloc monstrueux.
Il avait roulé jusqu’à l’Arbre vénérable et s’était brisé à son contact.
Ameno-Tadji-Karaono avait aussitôt pris la main de la réapparue et Fonto-Tama s’était empressé de tendre une corde derrière son auguste dos pour l’empêcher de revenir en arrière.
Droite devant la bouche d’ombre, la Reine de la Lumière, heureuse, rayonnait de toute part sur le globe enivré, et les rayons d’or du soleil répondaient, au-dessus d’elle, aux cordes d’or d’Ameno-Kamato. Plus bas, Uzumé attendait, immobile, qu’Omoï-Kané-no-Kami lui mît en main le miroir sacré de l’Arbre vénérable pour le dresser sur les Dieux à genoux devant elles trois.
Et les trois Déesses resplendissaient sur la même ligne droite.
* * * * *
Le Monde était sauvé.
Il ne lui restait qu’à renouveler les disciplines éternelles.
LE PRÉSENT OUVRAGE ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 15 NOVEMBRE MIL NEUF CENT VINGT-TROIS POUR LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie, PAR DURAND, DE CHARTRES, A ÉTÉ TIRÉ A 570 EXEMPLAIRES, SOIT 20 SUR RAPHIA DE MADAGASCAR (DONT 5 HORS COMMERCE) NUMÉROTÉS DE 1 A 15 ET DE 16 A 20 ET 550 EXEMPLAIRES SUR ALFA (DONT 50 HORS COMMERCE) NUMÉROTÉS DE 21 A 550 ET DE 551 A 570.
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