Part 1
ANDRÉ LEBEY
AMENO KAMATO
(DESSINS DE G. CORVEL)
PARIS LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie 21, RUE HAUTEFEUILLE, VIe MCMXXIV
DERNIÈRES PUBLICATIONS DU MÊME AUTEUR
Jean de Tinan (Floury). Coffrets étoilés (Renaissance du Livre). Les 7 idées des 7 dîners des 7 (Renaissance du Livre). Gerbes et Mosaïques (Povolovsky). Blasons du plaisir (Bernouard).
Copyright by les Éditions G. Crès et Cie, 1924.
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A ADOLPHE HODÉE ET A LA SOCIÉTÉ _LES AMIS DES JARDINS_ QUI VEULENT RÉSURRECTIONNER L’ART DE LA NATURE AUTOUR DES DEMEURES COMME DANS LES CITÉS, C’EST-A-DIRE RAMENER L’HARMONIE
MAKEMONO
DANS LE GOUT DE L’ÉCOLE DE TOSA
«Qui habite ici? Je ne sais. Et, cependant, je verse des larmes reconnaissantes.»
SAÏGHIO (XIIe siècle).
En ce temps-là, sur les Iles heureuses, qui possèdent l’hégémonie du monde, le gouvernement des quatre mers et des dix mille pays, la tempête de la guerre avait tout dévasté, telle que les morts devenaient plus nombreux que les vivants. La fureur était si générale que les fils du Soleil Levant n’arrêtaient plus de se tuer. Les cadavres infectaient jusqu’aux montagnes; l’air même que respiraient les dieux commençait d’être impur. Le sol détaillait à l’infini la dévastation terrible. Partout les corps s’amoncelaient en monceaux ou s’allongeaient en longues lignes irrégulières et les incendies continuaient d’éclairer dans la ténèbre nocturne le tableau tragique abandonné par la lumière du jour; pendant ces nuits si lourdes, quelquefois exemptes de combat quand les fatigues accumulées avaient raison de la lutte même, seuls les incendies empêchaient la terre d’apparaître désertique tout en ajoutant à son horreur. Les champs mornes et nus, veufs de culture, se succédaient, monotones. Les grandes rivières n’abandonnaient plus au vent qui les faisait chanter les couleurs frémissantes de l’espérance. Essaimée la houle des blés qui balance dans ses remous, à la grande saison, la couleur de l’astre royal. Presque plus d’arbres. L’humanité se consumait ainsi d’autant plus que la nature, toute-puissante, cessait de s’imposer à sa pensée comme à son cœur, car l’homme existe par elle, vit en elle, respire en elle, à travers son étendue où il renouvelle son énergie mystérieuse. Les poissons ne paraient plus les eaux de leurs reflets d’arc-en-ciel. Le gibier des forêts, anéanti, n’ouvrait nulle part l’éventail en fuite de ses plumes ocellées. Et le souvenir cherchait en vain aux parcs quelquefois moins effacés de la mémoire l’époque lointaine où les roches et les herbes, les feuilles et les fleurs parlaient de l’invisible ou vers lui. Pourquoi les Ancêtres divins avaient-ils fait taire jusqu’aux moindres bouches? La plainte immense de toute la nature saccagée aurait, peut-être, à la longue, atteint les sens des hommes, affaibli leurs bras. Il n’était pas jusqu’aux torrents rapides qui ne fussent devenus sans murmure; ils coulaient une eau morte de plomb fondu, muette et lourde. Les pierres, comme pétrifiées, restaient sans éclat. Le cours régulier des saisons cessait de demeurer une espérance possible. L’harmonie occulte entre la vie humaine et les marées n’opérait pas. Shino-tsou-Hiko, le prince à la longue haleine, aux souffles lents, indéfiniment prolongés, dont la persistance continue, inépuisable, s’épanche sur les flots, comme à travers les pins, s’était emporté lui-même dans son dernier soupir. Les dieux du vent dont les deux piliers invisibles soutiennent l’ordre universel, l’auguste pilier du pays et l’auguste pilier du ciel, s’étaient évaporés, chacun sur sa propre colonne.
De mémoire humaine ou extra-terrestre, jamais tant de flèches n’avaient obscurci l’atmosphère. La lutte noble du sabre avait été si constante, tous les guerriers y étaient devenus d’une habileté si régulière, les combats duraient depuis si longtemps que, pendant plusieurs jours, la guerre avait un peu reculé: les hommes paraissaient avoir rendu leurs armes inutiles par la science plus grande encore avec laquelle, de part et d’autre, ils savaient s’en préserver dans le moment même qu’ils les employaient contre l’adversaire. Les archers atteignaient à une adresse inconnue; ils combattaient derrière la première ligne des samouraïs dont les duels duraient des heures et la passion de s’entretuer était telle, malgré la tristesse qu’ils ressentaient en eux de temps à autre, que, par delà la première mêlée, les traits, au-dessus des grands guerriers de bronze, d’or et d’argent, casqués d’antennes, entretenaient une sorte de musique aérienne, menaçante et plaintive. C’était comme une voûte artificielle mouvante, tissant sans fin sa trame, sauf à l’instant où deux flèches heurtaient leurs bambous ou leurs fers; elles cassaient net avec un bruit sec qui semblait répondre aux coups des lames de sabre sur les plaques de métal des armures; mais l’infernale trame n’arrêtait pas son sifflement aigu dont le déroulement presque régulier reprenait aussitôt dans le silence, les soupirs ou les clameurs des combattants acharnés à leur fin. Plusieurs fois des groupes de shoguns, seuls survivants du massacre dont ils n’avaient pu se rendre compte tout à fait, combattaient encore tandis que leurs troupes, derrière eux, de part et d’autre, étaient déjà étendues à terre où l’épaisseur des traits sur les cadavres, ou autour d’eux, dressait comme une suite de fragiles stèles tombales inclinées sous le vent. Les deux derniers survivants décuplaient leur ardeur, possédés en plus par les âmes des morts insinuées en eux pour leur valoir une fureur nouvelle. Quand l’un avait achevé de tuer l’autre, blessé lui-même, sanglant, il prenait enfin conscience du décor, de sa victime et du malheur commun. Alors, à genoux près des siens, devant l’ennemi vaincu, devenu fraternel, le kodzuka sorti de son sabre rouge embrassé une dernière fois, seul au milieu des plaines de carnage d’où montait, ici et là, une dernière colère ou un suprême gémissement, il s’ouvrait le ventre, avec méthode, selon le rite ancien. Et il restait là, les entrailles sorties, le regard fixe, le visage immobile, affreusement crispé sur la dernière souffrance.
Bientôt les aigles noirs aux grandes ailes découpées descendaient de la zone des neiges, suivis des corbeaux qui demeuraient à distance pour se partager les restes épars; ils venaient par bandes, en tournant d’abord à travers l’étendue, puis s’abattaient d’un coup, féroces et majestueux. Les uns et les autres commençaient de frapper du bec. Un effroyable cri montait tout à coup dans le silence vers la nue vide, car quelques-uns se réveillaient de leurs blessures, mais les oiseaux étaient plus nombreux que l’infortuné dont le cœur battait encore suffisamment pour qu’il sentît fouiller sa chair ou ses yeux, pas assez pour qu’il pût soulever les bras et se défendre. D’autres oiseaux, d’ailleurs, arrivaient toujours, sans fin, les vautours au long cou; les éperviers bruns, réguliers et fiers, qui se découpent nets sur l’azur, comme un sceau héraldique, mouvant et ailé; vers le soir, les chouettes lugubres. Bientôt il n’existait plus de vie humaine et les vastes ailes battaient de joie à travers les flèches dans les plumes de celles-ci.
Inutilement sur quelques points de l’immense cimetière, le cerisier, roi des arbres à l’époque du renouveau, aux jours d’avril, étendait avec une piété naturelle, éclatante, ses branches colorées de neige douce et rose. Elles duraient moins encore, d’année en année, qu’aux temps propices, déjà lointains, comme abolis, de la paix bienfaisante, emportées par les vents sauvages, desséchées par les flammes qui venaient jusqu’à elles, car les incendies qui s’allumaient partout se propageaient des semaines entières. La nappe mouvante, éployée à la façon d’une mer fluide, déchaînée, sans cesse renaissante, dévorait tout. Il semblait ainsi que dans cet âge barbare où il n’y avait plus ni sépultures, ni funérailles, le feu, stimulé mystérieusement par une puissance secrète, ait été mandaté pour achever l’œuvre des oiseaux de proie en remédiant par sa purification souveraine à la besogne d’ensevelissement que ne pouvaient accomplir les vivants dont le seul destin était désormais de se détruire. Ceux qui ne se battaient pas, trop vieux, étaient depuis longtemps morts de faim. Les enfants en bas âge avaient suivi les femmes, les autres les armées, mais les femmes avaient accompagné les clans et étaient mortes peu à peu, soit de fatigue, soit dans les sacs des villes et des camps, soit même de la main de leurs maris, de leurs amants ou de leurs frères, qui avaient égorgé jusqu’à leurs enfants quand ils y étaient contraints par la certitude de ne pas les sauver. L’assiégeant entrait presque toujours dans une cité morte au milieu des cendres. Tout était de deuil ou de feu dans l’Empire d’Amatérasu. Les lacs étalaient des eaux troubles, souillées, corrompues, et dans les golfes des côtes désertes, au long des caps effilés sur la mer, l’écume des vagues, elle-même ensanglantée, rejetait et reprenait tour à tour les cadavres. Du haut du ciel, les flots, le long des îles jadis parées et riantes parce que les hommes n’avaient pas déserté le Shinntô, qui est la Voie des Dieux, paraissaient répéter, mais mouvantes, les vagues des morts que les oiseaux et les flammes n’avaient pas encore dévorés sur la terre.
Sur cette tristesse générale, le Fugi-No-Yama lui-même, sommet du globe terrestre, voilait souvent sa cime étincelante, sacrée. Le prodigieux lotus aux huit pétales sans tache avait cessé de s’épanouir. Des treize provinces de l’Empire dont il était la parure, la joie, le symbole et la protection, il survenait de longs jours où nul ne le distinguait plus. Personne, dans la nécessité de la lutte quotidienne, sauf à de rares instants, n’invoquait sa force tutélaire. Les milliers et les milliers de pèlerins d’autrefois ne se dirigeaient plus vers lui pour y porter une fois l’an, selon l’usage, leurs prières rythmées. Le mont divin se vengeait ainsi d’avoir cessé d’être le lieu central de l’union parfaite où toutes les croyances de toutes les confessions se conciliaient à son abri vers le même culte de l’astre solaire et de la patrie, car il n’est en réalité qu’un seul culte à travers le monde sous les apparences diverses ou les noms opposés, en dépit de leurs hostilités mêmes, et suivant le vers fameux du poème révélé en songe à l’empereur Séiwa, les Dieux siègent dans le cœur de l’homme. La déesse du Feu, qui fait éclore les fleurs, s’était envolée de ses mystères et les fervents qui se prosternaient devant Ko-no-hana-saku-yia-himé, disséminés au hasard ou tués aussi, ne pouvaient célébrer la dynastie des Maîtres suprêmes. Le Fugi, pointu sur les dix cercles qui mènent à son sommet, n’était plus le lotus unique, la fleur excellente, close sur son cœur ou l’ouvrant sur le monde, dont les huit pétales correspondent aux huit vertus dispensatrices de la sérénité profonde, et il se dressait, nu, vers le ciel muet comme pour implorer, malgré tout, le mystère insondable de l’espace, autel de la Nature, sans prêtres, bientôt sans peuple. Seul l’orage se faisait entendre en plusieurs nuits pesantes autour de sa majesté; la foudre qui diminuait le scintillement des étoiles l’entourait alors d’un halo d’éclairs qui rendait la neige irréelle et spectrale.
Szannôo, Dieu du Mal, roi de la terre et des cieux, régnait sur le globe. Il s’en étonnait lui-même quand il se plaisait à réfléchir, mais comme son orgueil était caressé par l’étendue de sa domination, il oubliait ce qui lui permettait de l’imposer. S’il avançait plus loin du côté de son cœur, il se disait qu’il n’était pour rien dans l’aventure et que la puissance à lui conférée découlait des hommes, car les dieux ne vivent que dans la mesure où ceux-ci les créent; leur existence, leur mort ou leur résurrection dépendent de leurs caprices. Plus il réfléchissait, plus il se sentait fort, plus il trouvait aussi dans cette énergie souveraine de quoi humilier les siens qui l’avaient toujours relégué, bafoué ou meurtri, vaincu, en tous cas; il y goûtait la subtilité d’une revanche dont il n’était pas responsable, la joie de la vengeance que les humains, justement, assurent le plaisir des dieux. Farouche, porté à ne pas croire durable tout ce qui dépendait de la lumière, il se demandait en dernier lieu si cette ascension rapide n’était pas dans l’ordre du Destin qui domine tous les Olympes. Les temps étaient venus, un nouvel âge commençait, décrété par une loi supérieure. Il ne passait plus que lui dans les nuées et il ne redoutait que sa sœur Amatérasu, reine du jour, qu’il s’inquiétait seulement de ne rencontrer jamais. A la longue, par crainte d’une catastrophe, il se mit à sa recherche. Mais le chasseur sombre escaladait en vain les pics du ciel, fouillait sans résultat les profondeurs de la terre; invisible, la Déesse n’était nulle part où il pût atteindre, à moins qu’elle ne lui échappât. Il se consolait devant le cours régulier des aubes et des crépuscules, et, bien qu’il eût maudit la clarté dès sa naissance, il se réconciliait avec elle, maintenant qu’il s’en croyait le dominateur, jusqu’à la reconnaître nécessaire.
Un matin, elle cessa de pâlir la nuit. Il attendit longtemps, attendit encore, mais la nuit restait bien semblable, sauf que la lune en avait disparu, ce qui la rendait plus sombre. Les étoiles, pâles, demeuraient découpées, brillantes et froides. Puis elles cessèrent en grand nombre. Il frissonna: Amatérasu aussi serait-elle morte?... Il se demanda, des nuits et des nuits, ce qui avait pu se passer; pourtant, comme il restait encore des soldats et que la guerre continuait, il étendit les bras vers les derniers astres qui commençaient de s’effacer, pour les prendre à témoin de sa maîtrise. Puis, arrivé au bout du monde, là où une stèle usée atteste encore, d’après la légende, que fut inhumée la première femme, il s’assit lentement. Transporté d’allégresse, saisi d’une joie terrible et frénétique, acharné sur soi, certain d’être devenu le chef unique et de pouvoir tout régler à son gré, entraîné à penser qu’il saurait enfanter seul une race d’êtres nouveaux, maudits comme lui, destinés à des luttes plus gigantesques encore qui perpétueraient son règne, énorme, immense, étendu jusqu’aux voûtes du ciel, couvrant le globe, qu’il serrait ensuite de ses ailes membraneuses et velues, il féconda les terres et les eaux de sa joie solitaire, dans la possession et l’amour de lui-même.
Les Dieux n’étaient pas moins inquiets. Retirés au plus haut de la nue, ils voyaient avec une terreur étrange, qui ne les avait jamais effleurés, la nuit conserver l’espace. Ils ne comprenaient pas. Leur orgueil souffrait moins que leur immortalité et ils en voulaient à la sœur autant qu’au frère: ainsi, désormais, au lieu de dépendre des deux, ils n’obéissaient qu’à lui, mais ils n’oubliaient pas que c’était par sa faute à elle et, comme depuis des siècles ils ne savaient plus rien du chasseur noir qu’à force de rabaisser ils ne fréquentaient, ni ne voyaient, c’est contre Amatérasu que grandissait leur rancune; elle s’augmentait de toutes les imprécations accumulées contre elle. Du plus loin qu’ils remontaient le long de Shinntô, rien de semblable n’avait pu se laisser prévoir et eux aussi, réduits à merci, se demandaient si la Voie divine n’allait pas se clore. Ils n’entendaient plus rien, ni à leur propre nature, ni à leur peuple, dont la morale naturelle, qui naît spontanément du cœur, paraissait éteinte, car les hommes des temps anciens, dont l’âme était pleine de droiture, n’avaient pas besoin de règles. Les Immortels, pour la première fois, envisageaient l’éventualité de la Mort. Un vent glacé soufflait sur leur détresse. Il est dit, dans les Hautes Écritures, que les Dieux sont des miroirs et que la Divinité seule reflète clairement la Nature.
La religion cessait d’être puisque le lien entre eux et les hommes était brisé. Ils le constataient avec d’autant plus d’angoisse que le deuil universel leur prouvait leur destin; il en devenait le présage. Comme ils pleuraient, maintenant, l’âge d’azur où ils avaient fait parler les rochers, les arbres, les plantes, les moindres herbes! Ils auraient voulu retrouver la parole perdue afin de la leur rendre, mais ils s’y efforçaient en vain, assurés au moment même qu’ils le tentaient que tout était inutile. Ils appelaient, sans obtenir de réponse, les divinités secondaires, celles qui brillent comme des lucioles et celles qui bourdonnent comme des mouches. Fatale époque où, par leur faute réciproque, le ciel et la terre furent séparés! Les Kamis intermédiaires n’accomplissaient plus leur office de messagers, épuisés, sans doute, comme ils allaient l’être eux-mêmes.
Une fois, néanmoins, de la plaine des hauts cieux où ils étaient retirés, ils entendirent s’accroître une plainte immense. Elle monta d’abord comme d’une seule voix, puis, au fur et à mesure qu’elle se rapprochait, tout en gardant unis les ensembles divers de son gémissement, elle laissait mieux percevoir que celui-ci était innombrable. Et c’était le soupir des huit cents myriades de dieux qui pullulaient, en venant demander les raisons de la mort du monde.
Les yeux humides de larmes, les visages tirés par la lassitude, ils arrivèrent.
Ils se réunirent tous en une assemblée formidable au lit desséché de la Rivière du Ciel et, quand ils se tinrent là, essaim momentanément immobile, silencieux, le Kami de l’Espérance, incliné vers Omoï-Kané-no-Kami, l’Assembleur de pensées, le supplia de trouver un plan pour forcer la déesse de la lumière à réapparaître.
Accablés, ils reprenaient courage par le désir de l’action dont leur discussion même, qui fut prolongée, leur valait déjà, en partie, la promesse. Le calme au milieu duquel les uns et les autres, à leur tour, régulièrement, prenaient la parole, augmentait peu à peu leur attente. Car l’Assembleur de pensées, vieillard vénérable à la tête d’argent, aux lignes fortes, douces et restées jeunes, leur avait demandé d’abord de lui faire connaître les intentions qui animaient le concile auguste. Ils se tenaient à leur place, selon le rang hiérarchique, lumineux dans la nuit pâle, sous les couleurs de leurs costumes et de leurs insignes. Si les hommes avaient pu pressentir d’en bas tant de grandeur, les armes leur seraient tombées des mains, ils auraient échangé à leur tour le baiser fraternel, mais, jusqu’à ce qu’ils aient pu s’égaler à leurs maîtres, le Destin cruel exige qu’ils persévèrent à se déchirer.
Les uns voulaient qu’Amatérasu fût sommée de réapparaître, persuadés, assuraient-ils, qu’elle céderait devant l’unanimité divine; ils ajoutaient qu’en cas de résistance, du moment qu’ils possédaient la force et qu’ils étaient sûrs du succès de la contrainte, il ne subsistait aucune considération de nature à empêcher le recours immédiat et brutal, au besoin, à celle-ci. Les autres avançaient que des prières pourraient suffire; le cœur de la Déesse ne résisterait pas à la supplique générale de tous ceux qui soutiennent le monde avec elle, au-dessus du Malheur et de la seule Matière. Les Dieux les plus anciens ne partageaient aucune des deux certitudes qui venaient du scepticisme ou de l’optimisme; ils n’étaient sûrs que d’une chose, pour leur part, le résultat à obtenir, la nécessité de vaincre; aussi tout devait-il y être subordonné. Une fois là, ils avouaient leur impuissance; des différents moyens examinés aucun ne leur donnait satisfaction, et le stratagème qu’ils auraient voulu découvrir ne leur venait pas; la ruse, en effet, leur paraissait le procédé le meilleur vis-à-vis d’une femme qu’il fallait faire céder contre sa volonté. Mais Amatérasu était au-dessus de la Faiblesse, de l’Amour, du Plaisir et de la Surprise; véritablement reine, réellement impériale, elle déjouait les trames du Hasard et du Destin, les calculs de l’intelligence, les pièges des sens ou du cœur; la volonté la plus subtile se brisait, dissoute d’avance, aux pieds de son trône, diamant dur et clair, lucide et intangible, fait de la possession complète de soi.
Devant l’exposé implacable,--implacable comme elle,--il paraissait que le découragement gagnait à nouveau l’assemblée, jusqu’alors contenue. Des plaintes recommençaient, isolées, puis se rejoignant et se répondant, comme si la lamentation, reprise à la façon d’un hymne, pouvait seule, dans l’angoisse universelle, délivrer de la malédiction, éperdue, qui s’appesantissait jusque sur eux. Mais le répit était court. Le silence retombait jusqu’au fond de leur être, plus lourd que toutes les pierres de tous les sépulcres d’autrefois. Rares étaient ceux qui levaient encore leurs regards sur Omoï-Kané-no-Kami, tant il donnait l’impression qu’il estimait superflu de répondre ou de parler. Pourtant, lorsqu’ils eurent tous épuisé, jusqu’à la limite de leurs forces ou de leur fatigue, les désespoirs comme les espoirs de leurs sentiments, l’Assembleur de Pensées se leva.
Il éleva aussi ses mains, en les rejoignant de manière que les médius dressés, en se touchant par le bout, représentent l’auréole flamboyante, puis les index, levés et appuyés contre la face dorsale des médius, l’activation de la flamme. Longtemps silencieux dans cette attitude, il figurait, immobile, le reliquaire allongé de son intelligence et de soi-même. Ses lèvres remuaient à peine, sans bruit, pour une prière muette; ses yeux, tournés vers le visible ou vers l’invisible, s’ouvraient et se fermaient tour à tour, et le battement des longs cils recourbés paraissait prendre possession de l’inconnu.
Enfin, il parla.
Il fallait d’abord joindre la Déesse.
Il y avait toute chance qu’elle se fût cachée dans son domaine habituel. Les dieux l’y cerneraient de toute part et ils délibéreraient mieux là-bas, inspirés par l’endroit même. Le plus urgent, afin qu’elle ne s’en échappât point, était d’y partir. Il avait, d’ailleurs, son plan et son idée. Sûr de la réussite, il ne demandait que de la confiance afin d’en mettre l’essentiel à exécution sans perdre une minute.
Et il dit avec une conviction singulière:
--La Reine des Cieux ne peut vivre concentrée sur son propre rayonnement sans se détruire elle-même. Que la patience soit notre vertu principale, constante, la certitude notre bâton de pèlerin. Dans la caverne qui la cache, le feu dont elle est faite entamera peu à peu les rochers; ou bien il les dissoudra pour s’en évader, ou bien, dévorée par sa propre flamme, Amatérasu, afin de ne pas mourir en tissant le linceul de son bûcher, sera contrainte de laisser filtrer, fût-ce par une fissure minuscule, le plus mince de ses rayons. A la minute même où celui-ci passera, nous commencerons d’être victorieux.
Et il ajouta:
--Au surplus, j’ai mieux encore afin d’achever notre conquête.
En lui-même, cependant, il ne pensait qu’à moitié ce qu’il avait dit, mais il savait que pour faire agir les dieux aussi bien que les hommes, il est nécessaire de procéder par des affirmations formelles. Il n’ignorait pas davantage que le fait d’entreprendre une action en engendre une autre et que celles-ci, à leur tour, suscitent de nouvelles pensées parmi lesquelles se rencontre la plus juste et la meilleure. L’essentiel n’est-il pas de tromper le malheur, une fois sa méditation épuisée, en l’arrachant à son obstination?
Puis, pour les distraire, en même temps qu’afin de les égaler à leur tâche, il leur rappela la première querelle de la déesse avec Szannôo.