Aimée Villard, fille de France

Part 5

Chapter 53,992 wordsPublic domain

Clémentine, fille de Queyroix le sabotier, avait grandi avec Aimée, joué avec elle, étudié sur les mêmes bancs d’école. Elle n’était pas jolie, mais sa figure, pleine de franche amitié, avait la fraîcheur d’une pomme rouge et ses yeux étaient d’un bleu limpide. Elle se plaignit gentiment de ne plus voir Aimée à Lascaud.

--Tu ne viens plus chez nous; ça m’ennuie, mais je comprends ça. Je sais toute la besogne que tu fais, ma pauvre. On en est tout étonné dans le pays. Un moment, on avait cru que la Genette serait vendue. Ne m’en veux pas si je te dis ça. Comment peux-tu faire?

--Ce n’est pas si difficile que tu crois. Quand on aime bien, tout s’arrange. Mais à cette heure Lionnou Fansat nous aide, et les mauvais jours, il me semble, sont passés. Nous pourrons nous promener un peu le dimanche et nous en aller cueillir de la bruyère.

Aimée avait pris par la main Nonot, qui sautait en marchant, d’un pied et de l’autre, tandis que Vone et Tine cheminaient devant eux, bien sages.

Lascaud était du côté de la Genette. Aimée accompagna Clémentine jusqu’à la Croix-du-Repaire, lieu où le chemin se dédouble. Elles étaient contentes de parler des choses et des gens du pays. Depuis longtemps elles n’avaient eu ce loisir. Comme elles allaient se quitter, Jacques Lavergne les dépassa et sauta lestement de bicyclette. Il salua Aimée et sourit à Clémentine.

--J’ai beaucoup de chance de vous rencontrer, avec votre gentille amie. Ne serez-vous pas au bal, ce soir?... Mais j’y songe, cela est incongru, vous êtes en deuil.

Il y eut un silence. Aimée était douloureusement étonnée par les paroles précipitées de ce garçon qui soulignait sa légèreté en s’excusant. Clémentine la quitta, et elles se promirent de se revoir plus souvent.

Jacques Lavergne, poussant de la main sa bicyclette, demanda à Aimée la permission de l’accompagner un peu. Mais elle répondit qu’elle était pressée et peu disposée à parler.

--Vous aurais-je blessée? dit-il en levant vers elle des yeux attristés. Si cela était, j’en serais bien malheureux.

Et remontant brusquement sur sa bicyclette, il s’éloigna vers Rieux. Aimée, en revenant à la Genette, se reprocha d’avoir été dure pour ce garçon, un peu étourdi peut-être, mais qui lui parlait d’une voix douce.

Nonot l’avait quittée et poursuivait dans l’herbe du fossé quelque sauterelle verte. Elle courut vers lui et, l’élevant dans ses bras, elle l’embrassa avec une ardeur dont elle était effrayée.

XI

Aimée pouvait à présent prendre un peu de repos, tant Lionnou Fansat montrait du courage à la besogne. On avait chaussé les pommes de terre, désherbé le blé. Et l’on attendait que l’été eût grandi encore pour le cueillir.

Le paysage avait pris une nouvelle gravité; il s’en élevait de plus rudes accents, une force et une couleur issues du soleil qui travaillait avec les hommes. L’herbe s’était assombrie et fortifiée; la pointe des rocs devenait dorée, et la vallée ouvrait un chemin féerique au courant de la rivière où la terre plus belle venait se mirer. L’air à midi avait un tremblement lumineux sur les pièces de blé qui jaunissaient et les tiges pliaient davantage sous le poids du grain. C’était partout une grande nativité; de la chair et du sang pour tous et aussi de l’âme.

Mais tout demeurait simple et le voile du mystère se déchirait sans bruit.

La saison en était à ce point d’or vif d’où l’on peut mesurer la récolte. Avant que s’aiguisent les faux, il y avait encore quelque répit. Les jeudis et les dimanches, Nonot menait tout seul les bêtes dans le pré des Beaux que l’on avait fauché de bonne heure. Il était impayable, quand il portait derrière les vaches la guyade droite, trois fois plus haute que lui, mais bien crâne tout de même, la casquette un peu sur l’oreille, le petit mollet arrondi. Il sifflotait et Brunette en sautant lui touchait l’épaule; il lui parlait en faisant la grosse voix, et elle devenait soumise, humble, comme si le vieux Villard eût commandé.

Ce soir-là, qui était un lundi de la semaine de Saint-Jean, Aimée alla au champ. Elle s’assit sous une sorte de voûte fraîche et verte que formaient de fins noisetiers dans un repli de prairie. Les vaches paissaient tranquillement et la paix de l’air était si grande que l’on entendait le bruit de l’herbe broutée. Brunette avait pris place sur un petit tertre; de là, assise sur son derrière, la queue en rond, les deux pattes de devant jointes, elle se tenait immobile. Seule, sa tête tournait de côté et d’autre, avec des regards vigilants. Dans son poil noir passait l’obscure clarté d’une joie paisible. Aimée n’avait nul besoin d’élever la voix pour commander. Si une vache franchissait le buisson, Brunette d’un bond la ramenait, puis revenait au même endroit, continuer sa garde. Ce sérieux, cette maîtrise émerveillaient toujours Aimée. Elle se souvenait que, parfois, dans les jours qui suivirent le malheur, Brunette avait conduit, gardé et ramené seule le troupeau. Mais sa pensée sortait de ce champ où la lumière s’apaisait.

Depuis que Jacques Lavergne l’avait rencontrée à bicyclette comme elle revenait de la procession des Rogations, Aimée l’avait revu à la faveur de la belle saison. Il l’avait émue par des paroles gentilles et de tendres assiduités. Elle appelait à l’aide de son émotion naissante les jours d’enfance où ils jouaient en sortant de l’école de Rieux. C’était un petit garçon tapageur et malicieux; tirer un bout de natte, pincer une fillette ou glisser dans son panier quelques pierres, c’étaient pour lui jeux naïfs et prétexte à rire longtemps. Elle le revoyait à douze ans, espiègle blondin; puis il était parti à la ville. Dans la paix du soir qui tombait et la fraîcheur des sources invisibles, elle se mit à chanter des airs du pays pour charmer la solitude où parfois passe trop de mystère.

Soudain Brunette bondit et aboya. Aimée, cessant de chanter, vit Jacques Lavergne qui poussait la barrière de bois. Elle fut si troublée qu’elle ne put lui répondre, comme il lui disait:

--Je passais par là, et je ne pensais pas vous découvrir comme un oiseau dans un nid. Je ne vous dérange pas, mademoiselle Aimée?

Et, sans attendre qu’elle parlât, il s’assit sur l’herbe courte en tournant vers elle ses yeux pleins de joie.

--Vous chantiez une jolie chanson ...

--Oui, ça me tient compagnie ...

Il s’approcha d’elle et murmura des paroles dont elle n’entendait que le son qui la charmait. Il lui avait pris les mains, sans heurt, insensiblement, ne cessant de la regarder avec émerveillement. Dans ce coin de prairie, il la trouvait plus belle qu’aucune fille du monde.

Il haussa la voix et dit:

--Aimée, vous ne connaissez pas ce que c’est que l’amour. En ce moment je sens bien que je vous aime ... Vous seriez ma femme. Vous quitteriez cette campagne et nous serions heureux en ville, car je ne pourrais vivre ici toute l’année. C’est agréable d’y passer trois mois, mais c’est tout.

A ces mots, elle dégagea doucement ses mains. Il poursuivit, n’osant lui reprendre les doigts:

--Vous verriez; ce serait le bonheur. Vos gentilles mains ne seraient plus meurtries par un travail grossier.

Elle le considéra de ses yeux clairs et pleins d’un étonnement douloureux; ce n’était plus le chant de la voix émue qu’elle entendait, mais le sens de paroles qui la blessaient. Il devint pressant; il implorait:

--Je serais si heureux de vous arracher à ces besognes. Écoutez-moi, Aimée, ne dites pas non.

Elle vit ses épaules étroites, son maigre visage où brillaient des yeux dont le feu était attirant et doux.

--Jacques, on n’avait pas besoin de me dire que la vie des campagnes valait mieux que celle des villes; je le sentais bien. Vous-même, cette vie vous a fatigué et vous êtes venu vous reposer un peu chez nous. Il me semble que je vous aimerais si vous vouliez rester au pays.

Il se récria. Que demandait-elle! Il l’aurait voulu qu’il ne le pouvait plus.

--Je vais repartir bientôt, mademoiselle Aimée. Réfléchissez. Pensez que je vous aime. Mais vivre ici, toujours, en travaillant la terre, je ne le pourrais ...

Elle soupira, troublée, mais elle maîtrisait son cœur. Il lui suffisait de prononcer tout bas le nom de la Genette et cela seulement jetait l’ancre dans des profondeurs, sans l’empêcher pourtant de frémir.

Elle dit en souriant:

--Adieu, Jacques. Voilà le serein qui tombe. Il ne faudrait pas que l’on nous voie ici.

Il était décontenancé, et il devinait cette douleur obscure qui naissait en elle et que, vaillamment, elle refoulait. Il s’en alla, tandis que le soleil du soir formait des étangs de pourpre dans le ciel. Une dernière fois, il se tourna vers elle et mit deux doigts sur sa bouche en signe de baiser ou de silence, car il sentait que les paroles ne pouvaient rien sur cette enfant aux yeux clairs.

Quand il fut parti, elle cria bien fort pour ne pas pleurer:

--Il faut rentrer! Brunette, va les chercher! Va les chercher!

Et les bêtes tournèrent, rassemblées par les voltes de la chienne.

XII

Aimée s’isolait parfois, et rêvait; une première ardeur inconnue l’avait effleurée. Elle faisait un cruel effort afin de continuer à travailler, avec un régulier courage, dans les champs et à la maison.

Mais l’élan de son cœur avait tout remis en marche. Sa mère reprenait le collier des besognes rustiques et du bon souci. Lionnou Fansat, un matin de juin, comme il martelait sa faux, lui dit, levant vers elle sa grosse tête ébouriffée:

--Mémée, quelque chose vous ennuie. Je sais pas quoi, mais j’en ai de la peine.

Elle lui répondit en souriant si paisiblement qu’il s’accusa d’être trop fin.

La saison était venue de faucher. Il se levait, dès le petit jour blanchissant, et il s’en allait, l’aile de fer sur l’épaule; la corne de bœuf creusée, où trempait dans l’eau la pierre à affûter, pendait sous sa veste courte.

Il ouvrait la barrière du pré tout argenté de rosée; et les jarrets durcis, les mains attachées au bois, la poitrine en voûte, il faisait ronfler la faux dans l’herbe qui se couchait, en masses égales. Rythmant sa besogne dans le haut silence du matin, il ouvrait un sentier mouillé jusqu’au buisson de clôture. Alors il revenait vers la barrière, d’un pas régulier, la faux battant comme un balancier; il remontait et redescendait, plein d’équilibre, sans un mouvement inutile, selon la vieille loi d’un travail bien ordonné.

Puis il s’en revenait à la Genette, aux feux du soleil de midi et content de la tâche accomplie.

Les foins furent rentrés en bonne condition. La charrette chargée à fond, solidement câblée, conduisit vers le portail de la grange de petites collines d’un gris de lézard qui laissait dans l’air le sillage et l’odeur des herbes mortes.

Vone, Tine et Nonot étaient de la fête. Ayant râtelé et fané, ils avaient mangé à l’ombre des noisetiers, quand le soleil de la journée descend dans la prairie et joue avec des troupes de moucherons.

Les grands jours où l’on moissonne le blé brillèrent. Les gerbes s’amoncelèrent dans la grange en attendant les battaisons. Lionnou Fansat les avait couronnées d’un gros bouquet de fleurs en signe de suprême joie.

Aimée se demandait pourquoi elle n’était pas pleinement heureuse; pourtant il était bien vrai que cette moisson était sortie de son cœur.

XIII

Elle évitait d’aller seule dans les champs ou sur la route de Rieux. Elle craignait et désirait à la fois de revoir Jacques Lavergne. Elle pensait qu’il reviendrait bientôt à Limoges, son congé fini. Depuis que le temps des grands travaux était passé, elle avait pris l’habitude de s’isoler dans sa chambre; au milieu du silence, elle songeait à Jacques, se plaisant secrètement à l’embellir et à lui prêter de charmantes vertus. Elle reformait à son gré les traits de son visage, et elle s’efforçait de changer le sens des paroles qu’il lui avait dites. «S’il voulait! rêvait-elle. Il me plaît et il m’a bien montré qu’il me regardait sans déplaisir.»

Sa songerie amoureuse montait. Un brusque désir la prenait de se vêtir avec coquetterie et de presser le pas sur le chemin de Rieux où, certainement, il l’attendait.

Un soir, elle s’habilla de sa plus belle robe et s’attarda à se coiffer. Elle allait passer le seuil, mais Nonot qui musait par là, vint la saisir aux jambes pour rire. Dans son âme croyante, elle vit en ce simple fait un signe d’En-Haut. Elle s’effraya comme si elle était coupable.

Les jours suivants, elle multiplia maints petits travaux de ménage, afin de s’arracher aux rêveries dont elle sentait obscurément le danger.

Elle ne cessait de s’occuper des enfants, leur taillant des vêtements ou leur faisant des lectures dans une Histoire sainte, pleine d’images. Sa mère, dont la santé restait chétive, ne devinait pas le tourment qu’elle cachait et dominait avec simplicité, comme elle accomplissait toutes choses.

Mais quand la nuit tombait, la maison se refermait sur elle comme un manteau, la paix revenait dans son cœur. La terre qu’elle avait gardée l’environnait, elle le sentait bien, d’une tranquille reconnaissance.

XIV

Un dimanche, dans l’après-midi, Clémentine Queyroix vint à la Genette. Sa figure ronde et fraîche gardait un mystère inaccoutumé.

Aimée était assise sur la terrasse; Vone et Tine, de chaque côté de ses épaules, penchaient leurs têtes frisées pour lire dans le livre d’images qu’elle commentait en riant, tandis que Nonot faisait sauter des billes sur une grosse pierre. La mère préparait des légumes pour la soupe du soir, les raclait et les pelait en les laissant tomber dans une bassine pleine d’eau.

Le vieux Villard fumait tout doucement sa pipe sans parler, les yeux tournés vers l’horizon où le soleil éclairait des champs vides et des verdures brûlées; à ses pieds Brunette était couchée, le museau posé sur ses pattes allongées, et soufflant de temps à autre, en clignant de l’œil. Les grillons agitaient des milliers de graines sonores; la grande paix qui suit la levée des récoltes était venue.

Lionnou Fansat était parti pour Ballanges voir ses enfants et sa femme. Il y allait plus souvent en ce mois, n’ayant plus à travailler du soir au matin, sans arrêt.

Clémentine Queyroix sentait bien quel était le bonheur simple et sûr qui couvrait aujourd’hui la maison, après tant de peines. Tout était si tranquille sur ce seuil et dans les champs!

Chacun lui donna amiteusement le bonjour; Aimée alla chercher une chaise pour qu’elle se reposât dans la fraîcheur de l’ormeau qui versait son ombre sur la terrasse. Mais Clémentine murmura:

--Viens un peu dans la cour avec moi. Il faut que je te parle. En se promenant, on causera mieux. Si tu voulais, nous irions cueillir de la bruyère à Villemonteil.

Aimée accepta avec plaisir. Elle avait besoin de respirer au grand air et de prendre du loisir sous le ciel d’une belle journée.

Elles suivirent un sentier qui serpentait à travers de hautes prairies et faisait un courant silencieux de fraîcheur et de repos. Elles se disaient, chemin faisant, de ces petits riens qui entretiennent la gentillesse française. Bientôt elles arrivèrent sur le plateau de Villemonteil. Le versant opposé de la rivière se dressait, violâtre et roux avec les grandes formes tourmentées de ses rochers. La bruyère en fleur étendait ses nappes que le soleil allumait.

Dans ces lieux, tout était pur comme à la naissance du monde; le chant profond de la terre s’élevait, et le vent avait un goût sauvage comme celui d’une pousse de fougère écrasée.

Aimée et Clémentine entrèrent dans une châtaigneraie où l’herbe fine luisait. La lumière était amicale sous ces arbres dont le tronc s’étale à grands plis tournants, semblable à quelque manteau encore empli du souffle d’une marche mystérieuse. Quelques-uns avaient été fracassés par la foudre, mais de la blessure sortait le jet d’une pousse ronde et lisse, avec une souplesse de couleuvre dressée.

Assise sur l’herbe, Aimée, près de son amie, liait un bouquet de bruyère. Elle dit:

--Il fait bon ici. Je me sens tout à l’aise.

Sur la ligne lointaine de l’horizon, un rayon dansait, un point d’eau vive, un mince éclair comme il en sort d’une ablette qui saute au fil de la rivière. Clémentine murmura:

--Mémée, tu vas me gronder.

Elle poursuivit tout d’une haleine:

--Jacques Lavergne sait que nous sommes ici. Avant de partir, il voulait te revoir. Je n’ai pas pu lui refuser. Il t’aime tant!

--Ce n’est pas bien, ce que tu as fait là, mais je ne t’en veux pas, car je connais ton bon cœur, repartit Aimée.

Maintenant, elle était troublée, anxieuse. La belle soirée s’assombrissait à ses yeux. Quelque temps passa; les deux amies ne parlaient pas, mais le frémissement de l’eau animait l’air et montait du fond de la vallée.

Aimée, la première, vit Jacques Lavergne qui venait sur le sentier bordé de hautes fougères. Comme à l’habitude, il était bien vêtu et s’avançait avec aisance.

--Que vous êtes sauvage, mademoiselle Aimée! s’écria-t-il, en l’abordant. Il a fallu que je m’aventure dans ces terres de loup-garou pour vous découvrir.

Clémentine s’était éloignée et s’appliquait à cueillir des touffes de bruyère en fleur.

Jacques, à mi-voix, tout près d’Aimée, murmura:

--Avez-vous réfléchi à mes paroles? Voulez-vous toujours vivre dans ce pays? Si vous consentez à devenir ma femme, vous ne le regretterez-pas. Aimée, de grâce, écoutez-moi.

--Je vous écoute bien trop, dit-elle.

Alors il devint suppliant. Bientôt, il allait reprendre à Limoges une vie de bureau qui ne lui permettait pas de la revoir comme il le désirait; ne lui laisserait-elle pas emporter un peu d’espérance?

Elle appela Clémentine d’une voix pleine d’une secrète détresse. Et devant son amie, elle dit, pâlie, la figure creusée de tourment:

--Jacques, je peux parler en présence de ma compagne, et je le veux. J’ai pour vous plus que de l’amitié, peut-être, mais jamais je ne quitterai la Genette. Moi, je ne compte pas, mais ce que j’ai donné, je ne peux pas le reprendre. J’ai bien réfléchi; ce que vous désirez n’est pas possible. Et si je vous évitais, c’était pour ne pas être forcée de vous parler comme cela. Je craignais beaucoup cette peine.

A ces mots, elle leva les yeux vers lui et elle était partagée cruellement entre la douleur et la fierté. Jacques sentait le tremblement secret de cet amour étouffé; il devint grave, et cachant son émotion, il s’éloigna. Partis du même point natal, ils allaient sur des routes qui divergeaient.

Clémentine embrassa Aimée, et les bras autour du cou de son amie, elle lui dit:

--Pardonne-moi; j’avais cru bien faire ...

Elles se levèrent pour regagner leur logis. Aimée ne parlait pas. Clémentine soupira:

--Pauvre petite, peut-être l’aimais-tu?

Aimée répondit:

--Tais-toi; il vaut mieux ne rien dire. C’est fini.

Et elles revinrent silencieuses dans les rayons obliques du soir.

XV

A la Grangerie, Courteux avait travaillé d’arrache-pied. Il était vrai qu’il possédait trop de terres, mais il se montrait insatiable. Son avidité grandissait avec les difficultés qu’il rencontrait. A grand’peine, il trouvait quelques valets dociles dont l’espèce se perd peu à peu, de ces hommes qui obéissent sans murmure, aveuglément, comme s’ils portaient dans les reins dix siècles de servitude.

Il leva sa récolte, mais il tournait, comme on dit, un œil de coin sur la Genette qui avait donné de bon blé, contre toute attente. Il avait compris d’où venait l’obstacle.

Il connaissait trop la vie de la terre pour ne pas savoir qu’il est des femmes et des filles qui montrent parfois de ces profondes et silencieuses ardeurs plus fortes que toutes les ruses et tous les malheurs. Aimée Villard, il le devinait, était une bonne flamme du ciel qui avait rallumé un foyer près de s’éteindre. Mais ayant rentré son blé, il voulut, selon le vieil atavisme de chicane, passer sa rage sournoise. D’abord, il ne craignit pas de conter qu’Aimée était un peu coureuse; on lui rit au nez. Il fallut trouver autre chose.

Un beau matin, comme il faisait sa ronde par les champs grillés de soleil, il entra dans une pièce de terre qui touchait le bien de la Genette sur une longueur d’une trentaine d’ares. A cet endroit, les deux domaines sont séparés par un mur mitoyen de pierres sèches, à peine plus haut qu’un homme de taille moyenne.

Courteux considéra avec grande attention ce mur et il découvrit que, çà et là, il n’était pas très solide. Il apparaissait clairement à ses yeux qu’il fallait l’abattre et le reconstruire plus solidement.

--Villard payera à moitié les frais; ça l’ennuiera. Ce sera toujours ça pour commencer. Après, je trouverai autre chose.

Il s’en alla bon pas à la Genette, et patelin, il dit à Villard qui sarclait son potager:

--Vieux, je viens rapport à une petite affaire. Le mur qui sépare ma terre de la Pie de la vôtre, qui est celle des Vergnes, est à cette heure quasiment ruiné. Y peut me tomber dessus quand je passe. Faut le refaire.

--Tu nous cherches chicane, ça te réussira point, s’écria Villard; à force d’être fin, on devient bête.

Mais Courteux assura qu’il ne badinait pas, et il demanda que Villard vint aussitôt constater en quel piteux état se trouvait le mur.

Lionnou Fansat, qui donnait à manger aux bêtes dans la grange, sortit à ce moment:

--On y va, père Courteux. Passez devant avec Villard.

Sans perdre de temps, il courut au hameau de Peyrelevade, chercher un de ses cousins, le vieux Chantaud, qui pourrait servir de témoin. Avant d’aller à la terre de la Pie, il conta à Aimée la querelle que soulevait Courteux.

--Je ne crois pas qu’il ait raison, dit Aimée. Il faut cependant le surveiller de près. Veillez-y bien, Fansat.

Fansat et le vieux Chantaud arrivèrent bientôt près de ce mur dont Courteux voyait seulement aujourd’hui la vieillesse.

Le compère déclara de nouveau avec une tristesse feinte que ces pierres mal assemblées pouvaient, en tombant, lui casser une jambe.

--Ou deux, ajouta Fansat tout bas, et sur un ton plus élevé il affirma que le mur serait debout alors que Courteux serait couché au cimetière.

--Je l’ai toujours vu comme ça, dit Villard, un peu bossu, mais solide.

--Solide, glapit Courteux. Regardez donc!

Et saisissant une énorme pierre, il la lança de toutes ses forces contre la muraille qui s’écroula sur une longueur d’environ cinq pieds.

Alors le vieux Chantaud se redressa dans sa blouse:

--Courteux, vous n’aviez pas le droit de faire ça.

--Si je l’ai point, je le prends!

--Ça va bien, opina Villard.

Courteux se mit à vociférer. Il perdait toute mesure et montrait une folle colère, car il se sentait pris à son propre piège. Sa malice l’avait poussé dans ce mauvais pas.

Il parut s’apaiser soudain, et grogna:

--Ce mur peut pas rester comme ça. Je vais le faire rebâtir. Nous payerons tous les deux les frais de maçonnerie, moi et Villard. On mettra du bon mortier. J’y veillerai.

--Nous ne payerons rien, dit Villard en lui tournant le dos. Allons-nous-en.

--C’est ce qu’on verra, cria Courteux.

XVI

Un mois passa. Le mur de la terre de la Pie était reconstruit à neuf et couvert de tuiles qui le préserveraient du mauvais temps.

Courteux ne tarda pas à venir à la Genette annoncer cette nouvelle. Il entra dans la maison, prit une chaise sans qu’on la lui offrît et dit à la mère Villard qui était seule au logis, en ce moment:

--Je vous porte la note des maçons pour le mur. Ça monte à deux cent dix-huit francs et cinq sous. Mais ne vous ennuyez pas, j’en payerai la moitié, car le mur est aussi bien à moi qu’à vous.

La mère gémit:

--Ah! misère, vous savez faire que des méchancetés à nous autres qui avons tant de peine.

Il se rengorgea et déclara qu’il y avait été bien obligé. Il ne fallait pas chercher de la méchanceté où il n’en était pas plus que dans le creux de la main.

--Je n’entends rien à tout ça. Villard est à Rieux avec Fansat rapport à un petit veau et Aimée est à Lascaud. Patiente, ils vont s’en revenir, car il est bientôt midi.

Elle continua d’apprêter le repas. Un bon petit poulet rôtissait sur un lit de céleri.

--Tu te nourris bien, gronda Courteux. Chez moi, les pommes de terre font la ronde avec les haricots.