Aimée Villard, fille de France
Part 4
--Grand-père, comme je suis contente! Mais que j’ai eu d’inquiétude pour toi!
Quand il passa le seuil, tandis que Brunette lui léchait les mains, il montra à la lueur de la lampe une figure toute creusée, où du sang coulait dans la barbiche blanche. Aimée s’écria, effrayée:
--Tu es tombé!
En hâte, elle prit un linge pour le laver avec de l’eau de lavande. La mère se lamentait, mais il souriait, s’étant assis dans le fauteuil de bois. Il mangea la soupe qu’on lui avait gardée chaude, près du feu.
VIII
Le lendemain, Lionnou Fansat frappa de bon matin à la porte de la Genette. Au moyen d’un fort bâton appuyé sur l’épaule, il portait une valise de toile où se balançait une paire de souliers à clous.
Brunette aboya. Seule, Aimée était levée; la mère, les petiots, le vieux dormaient encore.
Elle ouvrit à Fansat et le fit entrer, en lui disant des paroles d’amitié et de merci. Elle avait préparé un tourain qui est un bouillon à la farine de blé, relevée d’une gousse d’ail ou d’un oignon frit dans du lard.
--Asseyez-vous et mangez un peu. Il fait loin de Ballanges à la Genette.
Elle posa sur une serviette de chanvre une bouteille de cidre bouché, et une assiette de salé.
Fansat, plaçant ses hardes dans un coin, la remercia bien poliment. Il mangea la soupe chaude et but un bon coup.
De derrière les rideaux à fleurs qui fermaient de tous les côtés son lit, le vieux Villard envoya à Lionnou Fansat un salut tout enroué.
--Je peux point me lever encore, mon pauvre.
--Vous tracassez point, repartit Fansat. On fera ça qu’il faut.
La mère à son tour s’éveilla, fit entendre quelques plaintes et se rendormit.
--Ne faisons pas de bruit, dit Aimée. Laissons-les dormir. Pourvu que les petits soient réveillés une heure avant la classe; ça suffit. Il faut du sommeil à ce petit monde.
Brunette qui avait grondé quelque temps se tut, et levant son nez fin vers Lionnou, elle devinait un ami.
Le ciel parut se hausser et l’air devint bleuissant et doré.
Fansat alla à l’étable et remarquant que les bêtes mangeaient et que la litière était propre, il s’étonna:
--C’est-il vous qui avez tenu ça en état? C’est point de la besogne de demoiselle. Mais c’est brave, ça!
Elle rougit de confusion, et dit qu’elle avait fait comme elle pouvait, sans plus. Fansat la considérait, ébaubi; et liant deux vaches qu’il attela à la charrette où il porta le soc, il se mit à parler de confiance:
--Ah! mademoiselle Aimée, si j’avais su que vous soyez en peine de trouver quelqu’un, y a bon temps que je serais venu. Vous vous souvenez, peut-être, que j’ai prêté souvent la main à Villard quand j’étais jeune valet, mais vous étiez toute petite. Courteux de la Grangerie jasait partout qu’il achetait votre bien et j’ai idée qu’il racontait des histoires au monde pour qu’on n’aille pas chez vous et que vous lui laissiez le bien pour bon compte, à force d’ennui.
Elle était heureuse et ne songeait à accuser personne par ce matin moins pur que son cœur où la lumière s’ouvrait. Elle dit:
--Je vais vous montrer les terres. C’est un beau temps pour labourer. Je reviendrai vite, car il faut m’occuper des petits et de mon grand-père.
Tandis qu’ils cheminaient, le soleil s’élevait, découvrant tout le pays, glissant sur les haies, coulant dans le guéret, les prairies, les eaux où ses ors se mêlaient d’argent parmi de grandes brumes bleuâtres.
Ils arrivèrent au Fondbaud. Fansat s’écria:
--Le temps y est. Faut se presser.
Il enleva le soc de la charrette, détacha les vaches. Puis, ayant lié les bêtes à la charrue, il les guida de l’aiguillon et d’un cri sonore. Le soc fonça dans les dernières mottes que Pierre Villard avait soulevées, et il fendit doucement la terre.
Aimée gardait le silence, pleine d’une grande émotion. La trace du sillon interrompu s’effaçait dans la lumière. Un moment, elle revit dans son cœur son père défunt, quand il allait, les bras allongés, les mains tenant ferme les mancherons, les regards attentifs. Elle entendit de nouveau le son de sa voix, sur cette campagne. Puis elle ne vit plus que Fansat qui conduisait l’araire et le soleil qui enchantait la terre ouverte.
Il dit:
--Je rentrerai à mi-jour.
Elle lui souhaita bon courage et revint vite à la Genette en coupant à travers champs. Elle pensait qu’il fallait pétrir le pain et faire, dans l’après-midi, des lavages de linge. Quand elle rentra, la mère était levée et s’occupait à casser quelques brindilles qu’elle jetait au feu.
--Ma pauvre Aimée, souffla-t-elle, je suis fort aise que notre vieux ait trouvé Lionnou Fansat, c’est un bon homme. Mais de payer un valet, ça sera bien cher. Et moi, je me fais honte; je peux plus travailler comme autrefois. Je passe une heure de temps où j’aurais mis quatre minutes. Ça fait que tu as une grosse charge. Pourras-tu porter ces cassements de tête? Dans la mienne à moi, me semble qu’il y a plus que du vent noir.
Elle s’agita encore un peu, plaça et replaça la vaisselle, accrocha le porte-poêle, mais bientôt elle tomba de tout son poids sur une chaise et marmonna:
--Pauvre, je ne vaux plus rien. Depuis qu’il est parti, tout est parti et j’étais point si forte, avant ...
Aimée ne répondit pas, ayant peur des paroles qui dévorent le temps. Elle courut à la chambre où dormaient encore les enfants. Elle poussa les volets, toucha le lit où Tine et Vone se frottaient les yeux. Nonot le premier sauta sur le plancher et il frétilla dans le bout de chemise d’homme que lui avait taillée Mémée.
--Tu sais, Nonot, nous sommes contents. Nous avons un valet pour faire la terre.
--Tu es contente, moi aussi je suis bien content.
Puis il cria:
--J’ai une chemise à fente comme grand-père!
Il enfila tout seul sa culotte. Tine et Vone, un peu paresseuses, sortirent lentement des draps quatre petons frais aux doigts qui remuaient comme des boules. Elles s’habillèrent et s’aidèrent l’une l’autre comme on le leur avait appris. Aimée démêla leurs chevelures, et bientôt tous les trois, comme à l’habitude, ils furent lavés et vêtus. Ils vinrent dans la cuisine embrasser leur mère qui se demandait par quel prodige la vie continuait de fleurir.
Aimée prépara le panier de classe où, entre deux assiettes retournées, elle avait placé un bout de salé avec de longues tranches de pain, et plié dans un papier trois billettes de chocolat.
Quand ils descendirent les marches de la terrasse en faisant claquer leurs sabots ferrés, elle courut les baiser sur leurs joues luisantes, se retenant de les étreindre longtemps. L’amour maternel qui est comme un feu du ciel réchauffait son cœur virginal.
Lorsqu’ils ne furent que trois points sur le sentier, elle revint près du feu; elle prépara la soupe pour sa mère et pour son grand-père qui se levait. Cela fait, elle alla traire les deux vaches qui étaient restées à l’étable; et le lait refroidi, elle le fit cailler dans des gages. Un bout de fromage, pour le marendé[B], c’est bien agréable à étendre sur du pain. Brunette la suivait sans cesse et elle sentait sur ses talons le souffle de son museau.
Le vieux était encore recru de la fatigue de la veille; mais en mangeant sa soupe, le coude posé sur la table, il dit à Aimée:
--Ça me fait contentement quand je pense que Fansat laboure les terres. Ah! c’est point facile de trouver quelqu’un au jour d’aujourd’hui. Depuis que je t’entends aller et venir, dès la pique du matin, tout comme une fourmi, j’en avais peine. Tu auras encore trop de besogne pour ta jeunesse. Mais je te sais contente.
Il se leva et ouvrant une boîte de noyer, il en sortit cent vingt pistoles.
--Tu vois, ma fille, dit-il à la mère. On aura de quoi payer cette année, après ça ira mieux. Je gardais ça pour les jours de misère.
Aimée se tenait droite près de la table. Elle était heureuse; il lui semblait que les murailles de la maison qu’elle avait senti trembler quand le malheur avait soufflé, devenaient tout à coup plus fortes. Mais elle ne s’attarda pas à songer sans rien faire. Elle ouvrit la maie, et retroussant les manches du corsage bien au-dessus de la saignée, elle fit couler la farine et l’eau qu’il fallait et se mit à pétrir. Elle travaillait la pâte avec joie et la voyait se gonfler sous ses mains.
--Tu es une fille du bon Dieu, ma Aimée, marmonna le vieux.
Elle se sentait une grande force dans l’odeur de ce froment moulu comme si elle brassait de la vie. Du pain pour le bon grand-père, pour sa mère qui la regardait émerveillée, et les petits enfants qui étaient à l’école.
Parfois, elle s’arrêtait, la figure devenue rouge d’un effort prolongé et rythmé. Elle était alors d’une beauté ardente, avec ses bras aussi blancs que la fine farine de blé. Ayant achevé de pétrir, elle apprêta six corbeilles où elle arrondit un linge bien propre qu’elle poudra, puis elle les remplit de la pâte et les recouvrit de couvertures de laine.
La mère, accroupie devant le feu, pelait des légumes pour le repas. Elle se mouvait lentement et s’arrêtait parfois le couteau dans les mains, tournée vers les braises qu’elle regardait avec fixité. Le vieux, assis sur le banc à sel, avait allumé sa pipe et fumait à petits coups, les mains posées sur les genoux. Il considéra sa bru un moment et il grogna en crachant dans la flamme:
--Pauvre femme ... le feu brûle plus de même depuis que mon garçon a péri.
Aimée venait déjà à son aide, et vivement pelés, les légumes sautèrent dans la brasière où fondait une petite côte de porc. Puis, le couvercle refermé, on n’entendit plus que le bruit étouffé d’une cuisson à feu doux.
--Je te remercie, dit la mère; c’est plus fort que moi. Je dors sur la besogne. Je suis devenue vieille, d’un coup.
Aimée répondit à peine, de peur de s’attendrir et de pleurer, ce qui n’avance pas à grand’chose. Elle se hâta de mettre de l’ordre, essuya les meubles et fit les lits.
La matinée était avancée. Le soleil, par la croisée, coulait ses rayons jusqu’au feu. Tout à coup, Brunette aboya furieusement. La voix de Courteux s’éleva, et passant le seuil, il cria:
--Vas-tu me mordre? Bonjour, vous autres!
Il prit une chaise sans attendre qu’Aimée la lui offrît, et ses yeux clignotèrent en considérant le vieux Villard qu’il trouva jaune comme un coing et la mère qui n’avait guère de sang aux joues. Et il tourna le dos comme à dessein à Aimée qu’il avait vue en entrant; elle avait porté sur lui des regards trop clairs. La maie était encore ouverte et il aperçut les corbeilles sous les couvertures.
--Tu as fait le pain, ma pauvre, dit-il à la mère, sachant bien que, seule, Aimée avait pétri, car il voyait de la pâte séchée à ses doigts.
--Ah! c’est ta Aimée, c’est point possible. Tu la tueras. Elle est point pour ça.
--Ça nous regarde, Courteux, dit la mère.
Puis elle garda le silence. Le vieux Villard continuait de fumer sa pipe et ne regardait Courteux que d’un œil, ce qui était un grand signe de méfiance.
Courteux vit bien que l’on attendait qu’il parlât. Il le fit sans hâte en repoussant une colère dont il avait peur.
--Je suis venu rapport à votre bien. Je suis toujours prêt à l’acheter un bon prix, avec du bel argent comptant. Vous pouvez pas faire toute cette terre; elle vous aurait la peau et les os, mes pauvres.
Aimée avait grande envie de le mettre à la porte, mais elle se contint; et elle lui répondait mieux que par des paroles en continuant de mettre tout en ordre et en propreté parfaite.
Le vieux Villard s’arrêta enfin de fumer et dit avec une force qui décontenança Courteux:
--Tu peux aller faire un tour ailleurs; la Genette n’est pas pour ton nez. Tu perds ton temps.
Courteux feignit l’indifférence, mais il souffla fortement:
--Tu sais, ça n’est pas joli ce que vous avez fait, Villard. Je pensais que Lionnou Fansat me prêterait la main pour quelques petits biens que je fais à moitié et vous l’avez louée à belle année. Est-ce vrai? Vous avez imaginé de me souffler à la barbe le Desforgues, mais ça n’a pas mordu. C’est point des choses qu’on fait au monde.
Aimée s’en alla dans sa chambre pour ne pas entendre le compère. Mais Villard, tout à coup, se leva tout droit dans la cheminée et cria d’une voix enrouée par l’âge:
--Écoute toi! Y a plus de place pour un grain de plus dans le boisseau. Tu vas donc me faire la leçon, vilain coucou! Tu as point assez de pondre dans le nid des autres!
Courteux quitta sa chaise et pour que ses mains ne tremblassent pas, il les accrochait aux revers poisseux de sa veste rapetassée.
--Vous le regretterez, grogna-t-il. Bien le bonjour.
Il s’en alla plus vite qu’il n’était venu. S’en retournant à la Grangerie, il longea les terres de la Genette qui le faisaient loucher. Il entendit le cri de Fansat qui labourait bravement au soleil. Il songea:
--Ils auront de la pomme de terre. C’est encore temps.
Il cria:
--Eh! Fansat, tu travailles comme une fourmi!
--Comme vous le voyez, Courteux, repartit Fansat.
--Arrête-toi un peu. J’ai à te causer.
Lionnou Fansat arrêta les bêtes, et appuyé sur l’aiguillon, il écouta Courteux qui lui disait à voix basse:
--Alors comme ça, tu es embauché à la Genette ... Mais c’est des crève-de-faim; y te payeront point. Tu mangeras pas gras. Écoute-moi, mon ami, si tu les plantes d’abord, je te baille tout de suite, le double du loyer qu’ils t’ont promis. Tu viendras chercher l’argent à la maison.
Fansat cracha à terre et grogna, la bouche en coin sous le poil frisé:
--C’est tout ça que vous m’avez voulu jaser. C’était point la peine. Si vous étiez point vieux, je vous piquerais le bas de l’échine avec ma guyade.
Et humant le vent, portant le regard au loin, il poussa ses vaches dans la terre qu’un bon soleil blanchissait.
Courteux s’éloigna en soufflant comme un blaireau qui aurait donné du museau dans une pierre pointue quand il cherchait de la terre bien douce où se nicher.
IX
La paix revenait sous le toit de la Genette. Les pommes de terre avaient été plantées en bonne condition. Tous ces jours, on avait barré la porte de la maison. La mère retrouvait un peu de vigueur pour aider, et les enfants, en revenant de classe, couraient jusqu’aux champs, car le soleil ne quittait plus aussi vite le ciel; ils avaient semé, eux aussi, contents d’obéir à leur grande Aimée.
Cette pressante besogne achevée, Fansat eut le loisir de souffler un peu. Il se plia à ce qui fait le plus souvent le souci des femmes: traire, puiser l’eau, veiller au poulailler qui s’était bien dépeuplé. C’était pour soulager Aimée qui n’en pouvait plus. A ces petits soins, il ajoutait d’autres travaux; il fallait curer les rigoles des prés qui poussaient dru, redresser les barrières et tailler les buissons dont les ombres sont mangeuses d’herbe.
Il y avait peu de bois; il en fit en coupant des arbres morts. Bientôt il devrait désherber, faucher, et ce serait dur de «lever l’été» avec si peu de bras. Il mena le dernier veau en foire et le vendit bien.
La belle saison était tout à fait venue. L’air était mol et chaud. Près de la maison, dans le verger, des pêchers qui, l’hiver, sont laids et bossus, se changeaient en nuages roses, aussi légers que ceux qui flottent au ciel à la fin d’une claire journée. Un petit vent faisait neiger les pruniers fleuris. Les poules s’ébattaient à l’aise dans la cour et leurs plumes avaient des reflets verts. Aimée cueillait au nid leurs œufs et les portait, tièdes encore, à sa mère qui les gobait crus avec un grain de sel.
Elle ne pensait jamais à elle, assez heureuse de se dévouer sans cesse. Mais le soleil plus chaud, l’odeur de la fraîche verdure, ce printemps qui faisait sauter le lien de l’hiver et se répandait sur la campagne tout entière, cette espérance qui volait avec les oiseaux et coulait dans les eaux bleuies, la touchaient et lui portaient au cœur des songes nouveaux.
Après des mois si rudes, elle sentait pour la première fois une terrible lassitude et cherchait un appui.
Par un de ces matins de fin avril où la pluie descend sur les collines, en rideaux d’argent léger, Jacques Lavergne, sautant de sa bicyclette, monta les marches de la terrasse. Il entra et salua Aimée avec une aisance des villes. La mère jardinait en compagnie du vieux Villard, et Fansat courait les champs où il y avait toujours quelque chose à faire.
--Mademoiselle Aimée, dit-il en s’asseyant, je vous avais dit que je viendrais vous voir. On s’est connu autrefois enfants, à l’école, mais après vous avez été en pension chez l’institutrice et moi je n’ai presque plus quitté Limoges.
Il la regardait avec une douceur qui la touchait. Elle était assise près de la table dans le jour doré qui tombait de la fenêtre, et elle reprisait des vêtements de Nonot.
--Je vous remercie, Jacques; c’est agréable de se promener par ce beau temps-là.
Il lui fit entendre, en baissant la voix, qu’il n’était venu que pour elle et non pour jouir de ce premier soleil.
--Mon Dieu, que vous êtes jolie, Aimée! murmura-t-il.
Elle tenait les yeux baissés sur son ouvrage, mais ce murmure l’environnait d’une chaleur soudaine. Il la voyait de profil et la ligne de son visage était animée d’une ombre très douce.
Un silence passa entre eux. Elle leva vers lui des regards purs et le trouva gentil. A présent, il parlait en choisissant des mots qu’il jugeait élégants:
--Ne vous ennuyez-vous pas? La campagne, c’est charmant l’été, mais l’hiver, je ne la saurais supporter. A la ville, il y a de tout, des distractions abondantes et variées. Vous n’avez pas quelquefois envie d’y aller? Mais j’y songe, vous ne connaissez pas cette vie.
--Je me trouve heureuse ici, sous ce toit, et j’aime la paix où l’on travaille à l’aise.
Il dit des paroles de regret. Il était dommage qu’une fille comme elle voulût se cacher en ces terres perdues. Il lui demanda la permission de la revoir.
--Je voudrais, Aimée, que nous nous rencontrions dans les champs. Nous nous promènerions à l’ombre des sentiers fleuris. Vous me parleriez de vous. On dit que vous êtes vaillante, mais quelquefois ne sentez-vous pas le désir d’être écoutée par un garçon de votre âge qui serait votre ami?
Il la regarda, avec une ardeur cachée. Elle répondit par quelques mots simples, tandis qu’un sourire naissait sur ses lèvres, éclairait doucement les traits du visage. Il s’en alla, émerveillé de tant de pureté. Aimée continua de travailler à son ouvrage en rêvant. Mais Vone, Tine et Nonot montèrent bruyamment les marches où sonnaient leurs petits sabots.
Nonot courut vers Aimée et sauta sur ses genoux. Alors elle sortit de sa songerie; elle comprit que, pour la première fois, son cœur avait battu la campagne loin de la maison et du feu qui s’éteignait. Elle l’attisa en hâte. Mais Nonot l’avait saisie par un pan de sa robe.
--Pourquoi tu ne parles pas, Mémée? Est-ce que tu as mal?
Elle se tourna vers lui avec brusquerie; elle vit que les yeux de l’enfant l’interrogeaient, et soudain elle cacha son visage sous ses mains rapprochées.
X
La saison était avancée. Il fallait maintenant désherber les pommes de terre et les chausser; elles s’annonçaient belles, la feuille drue et bien verte. La mère, encouragée par sa fille Aimée, travaillait de meilleur cœur; Fansat se montrait rude abatteur de besogne. Et les jeudis, Vone, Tine et Nonot aidaient de leur mieux, tandis que le grand-père soignait le bétail.
La fête des Rogations arriva. De bon matin, Aimée vint au bourg de Rieux; ses petites sœurs et Nonot l’accompagnèrent, vêtus de leurs habits du dimanche.
L’abbé Verdier dit la messe. Aimée lisait dans son paroissien les paroles qui ne passent pas: «Poussez des cris de joie vers Dieu, habitants de la terre!» Heureuse d’un bonheur qui n’était pas de ce monde, elle était à genoux dans la lumière de son âme. Le curé donna lecture de l’Évangile du jour: «En vérité, je vous le dis, si vous demandez quelque chose au Père, en mon Nom, Il vous le donnera ...»
Il ne fit aucun commentaire et continua l’office. Aimée priait, le visage penché, les mains jointes.
--Accordez-moi ce que je Vous demande pour la maison. Donnez-moi la force de bien travailler. Gardez de toutes maladies Tine, Vone et Nonot qui sont comme de petits orphelins. Qu’ils soient bons. Mon Dieu, je ne suis rien, mais Vous pouvez tout.
La messe finie, les cloches sonnèrent pour la procession. Les fidèles se rangèrent sous le porche et l’institutrice fit marcher ses élèves. Les femmes, dans leurs capes noires, s’avancèrent, le chapelet aux doigts, et les jeunes filles aux corsages clairs.
L’abbé Verdier tenant à la main un crucifix argenté parut, suivi de son mérillier, vieux paysan de Rieux.
Le soleil était haut et la cloche semblait repousser les nuages dont quelques îlots flottaient dans le ciel.
Les litanies des saints commencèrent, tandis que le cortège, après avoir traversé le bourg, entrait et se resserrait dans un sentier qui tournait en une masse de robuste verdure où brillaient les feux de la rosée.
Dans une immense paix fraîche, sous les branches des chênes qui se rejoignaient, l’abbé Verdier allait, appelant la multitude des anges et des saints, les apôtres et les innocents que le Cruel égorgea, les prêtres, les ermites, les moines laboureurs, les martyrs d’où coule, pour les siècles, la source de sang qui purifie le monde. Une réponse de la terre, un écho venu des bois proches, se levait.
Au tournant des sentes, des croix se dressaient, ornées de bouquets de fleurs, alors un enfant sonnait de sa clochette et l’abbé Verdier bénissait les fidèles agenouillés. Chacun se relevait et retenait son pas pour rythmer la marche. Aimée unissait sa prière aux souffles de son pays et suppliait Dieu d’éloigner le péril qui guette sans cesse.
--Daignez donner et conserver les fruits de la terre! chantait l’abbé Verdier.
Le chant latin était beau comme la branche flexible des chênes.
Pour tous, le mérillier, homme que trente ans de travail dans les champs avaient desséché et rendu pareil à quelque noir sarment, répondait:
«Exaucez-nous, Seigneur!»
Tous savaient que le nuage est plein de foudre et de grêle qui s’abattent sur le blé.
«Daignez donner le repos éternel à nos fidèles défunts!»
Dans cette humble voie où, depuis des siècles, la procession avait passé, avec les mêmes rites et les mêmes chants, au milieu de la même terre, les morts précédaient les vivants et se répandaient dans la plaine et sur les collines, par grandes foules silencieuses, invisibles comme des flammes au soleil.
Là-bas, de l’église, venait la prière balancée des cloches. Les fidèles, après avoir cheminé dans les sentiers touffus et sous l’enroulement des verdures, arrivèrent sur un plateau d’où l’on découvrait l’horizon à perte de vue. Des étangs ouvraient, dans des éloignements gris et bleus, des trappes d’argent où se débattait du soleil surpris; et sous le trait brillant de la rivière, se déployaient les rames diversement colorées d’une terre ensemencée de seigle, de blé ou de colza, enflammée, çà et là, par l’ajonc et le genêt en fleur. Alors, les prières latines, l’invocation millénaire qui sortaient de la poitrine d’un homme de ce pays, furent saisies par le vent et poussées dans de divines immensités.
La double file tourna vers le bourg, en se rapprochant et en s’aiguisant; coin vivant dont l’angle aigu était formé par de petits enfants. L’église ouvrait le cœur d’ombre de son ogive, étoilé par les points d’or des cierges qui brûlaient sur l’autel. Ces femmes, mères et veuves, qui fermaient la marche, étaient de ces humbles pleureuses que l’imagier, en ces temps où la foi était en feu, taillait dans la pierre des cathédrales.
Une dernière bénédiction fut donnée des marches de l’autel, et l’église se vida. Aimée, toute remplie encore de cette cheminante prière à travers la campagne, sortit et s’attarda un moment devant le porche. Nonot cachait derrière son dos une touffe de fleurs qu’il avait cueillies.
--Tiens, Mémée, c’est pour toi, dit-il en l’offrant avec une gentille brusquerie.
Elle prit les fleurs et embrassa le petit; puis elle appela Tine et Vone qui babillaient avec des compagnes de leur âge. Mais elle aperçut Clémentine Queyroix, de Lascaud, et courut vers elle.