Aimée Villard, fille de France

Part 6

Chapter 63,979 wordsPublic domain

Comme elle allait répondre, Villard et Fansat rentrèrent.

--Que nous veux-tu? dit le vieux sans même s’asseoir.

--C’est rapport au papier des maçons pour la relevée du mur. Ça monte à deux cent dix-huit francs et cinq sous, ce qui fait cent neuf francs pour chacun ... Pour les cinq sous, j’en donnerai trois pour arranger la chose. Je suis bon homme.

--Tu es bon homme, on le sait, repartit Villard. Mais tu peux plier ton papier dans ton gilet. On n’a rien à payer là-dedans.

Courteux se leva, la face empourprée:

--Alors, vous voulez point payer?

--Allez voir dehors si le coucou chante comme le merle, dit Fansat impatienté.

Courteux descendit deux par deux les marches de la terrasse en assurant que l’on aurait de ses nouvelles. Et pour décocher une belle injure, il hurla:

--Mangeurs de poulets!

Quatre jours après, Villard reçut une assignation à se présenter devant le juge de paix de Bellac. Il se rendit à la ville, en carriole, au jour fixé.

Courteux exposa son affaire sur un ton aigre-doux; les mains cachées dans les poches de sa blouse, il se trémoussa, mais en vain.

«Le mur mitoyen, déclara le juge, ne soutenait pas un bâtiment appartenant à Villard. Courteux avait jugé bon de le faire reconstruire, mais Villard n’était nullement tenu d’y contribuer, pas même dans la proportion de la plus-value que le mur acquérait, du fait de la reconstruction. Les frais devaient rester entièrement à la charge de celui qui les avait occasionnés. Et encore Courteux, en projetant une énorme pierre, l’avait fait s’écrouler volontairement à un endroit.»

--Mais y ne tenait point, monsieur le juge de paix, je vous le certifie!

Il répéta dix fois cette phrase, en arrondissant ses yeux qui ne clignotaient plus, tant il était ému. Mais il dut s’en aller déconfit.

XVII

On se gaussa dans la contrée de ce faiseur de procès. Il perdait son prestige d’homme malin, acquis par tant de ruses. Il jura de se venger; des jours entiers, il y songea, la tête dans ses mains; un premier échec l’avait rendu prudent. Il eut des idées qui ne lui faisaient pas beaucoup d’honneur. Comme il menait ses vaches paître dans une prairie voisine d’un champ de choux qui appartenait au bien de la Genette, il laissa brouter les légumes en comprenant qu’il faisait une bêtise et risquait trop d’être découvert. Sa rage ne pouvait s’apaiser. Il enfonça de longues pointes dans les pommiers de Villard, à la hâte, quand il était sûr de n’être pas vu. Un moment, il rêva d’amorcer un procès en détournant soi-même un ruisseau qui traversait la Genette et venait irriguer la Grangerie, pour se plaindre ensuite de manquer d’eau. Mais il eut peur d’être déjoué. Il poussa la folie jusqu’à porter nuitamment, à pas de loup, quelques jeunes lapins dans le potager de la Genette, afin qu’ils broutassent les légumes sans que l’on sût à qui s’en prendre.

Un soir pluvieux, comme il errait, tracassé par de mauvaises pensées, dans les terres de la Genette, il se trouva brusquement en face de Lionnou Fansat. Il eut un premier mouvement de recul, mais Fansat le saisit solidement au col de sa veste, et dans sa figure hérissée, les yeux brillaient clair.

--Ne recommencez point ces amusements, vieux! Ça vous coûterait cher et je vous baillerais une volée qui vous donnerait envie de vous reposer. Et merci pour les lapins, on en fera de bons civets.

Courteux bégaya, demandant grâce et feignant une grande surprise.

XVIII

Aimée cachait profond sa peine, mais elle se trouvait bien lasse. Jamais elle n’avait mesuré tant de jours où son cœur s’était dévoué. Elle ne pensait pas que par elle, la maison, la terre avaient été préservées. Et elle ne pouvait empêcher que le souvenir de Jacques Lavergne ne l’atteignît encore à certaines heures silencieuses où le soir d’été se replie.

Elle avait maintenant le loisir d’aller souvent à Lascaud. Avec Clémentine qui s’occupait de couture, elle devisait des choses du pays, et le rire naïf de son amie qui fusait à propos de riens, l’ensoleillait. Bien jeunes encore, elles pouvaient se dire: «Te souviens-tu?» et parler des années de prime enfance.

Les jours s’écoulaient, calmes, limpides, reflétant du ciel.

Aimée s’attardait au champ. Elle emmenait avec elle Nonot qui l’égayait par maintes boutades d’enfant éveillé. Lorsqu’il avait assez cabriolé dans la prairie rase, bien joué avec Brunette, il venait se blottir contre sa grande sœur et demeurait quelque temps silencieux. Elle sentait une douceur infinie descendre, lorsqu’elle posait sa main sur la petite tête blonde. Comme cet enfant gardait bien son cœur!

En ce temps, il advint que Brunette mit bas un petit, dans le nid de paille qu’elle roula dans un coin de la grange.

--Nous n’aurons pas besoin de noyer les autres, puisqu’y en a qu’un, dit Fansat.

Nonot, Vone et Tine voulurent toucher le nouveau-né qui était couleur de paille d’avoine.

--Il n’a pas les œils encore ouverts, dit Nonot.

--Il est bien grassouillet, ajouta Vone.

Brunette leur laissa caresser son petit, puis elle l’attira sous sa fourrure noire, après l’avoir léché de sa large langue. Et l’on entendait le clappement du nourrisson qui tétait, cependant que la mère ouvrait grands ses beaux yeux dorés.

Il ne se passait pas de jours sans que l’on vînt la fêter, lui porter un bout de galette, une jatte de lait. Alors elle se levait pour remercier et le petit chien détaché de sa mamelle roulait drôlement sur les reins, ce qui amusait beaucoup les enfants. Puis elle revenait à son nid et s’immobilisait pour ne cligner que de l’œil et ne frémir que du bout de ses oreilles frisées.

Après une huitaine de jours, elle put quitter son petit et reprendre sa tâche dans les champs. Le chiot goulu la tétait trois fois par jour et maintenant il pouvait se soutenir en tremblant sur ses courtes pattes pour retomber vite sur son derrière orné d’une queue rase guère plus grosse que celle d’un rat. Il ouvrit les yeux et les montra, couleur d’étang à la brume; l’or de la vie n’y mettrait son anneau que plus tard.

Le dimanche qui suivit la bonne fête du 15 août, Aimée, levée dès la pointe du jour, aperçut Brunette qui revenait d’une brève promenade qu’elle avait coutume de faire, dès l’aube. Elle avait l’air inquiet; son poil se hérissait quand elle poussa la porte de la grange qui était entr’ouverte. Aimée vint la caresser. Le petit chien sortit de son nid de paille et sauta vers sa mère pour la téter. Mais Brunette l’éloigna, ce qui étonna beaucoup Aimée. Et tout à coup, elle s’abattit tout d’une pièce ainsi qu’une masse de bois, les pattes étirées comme si elles étaient liées. Ce fut si brusque qu’il parut à Aimée qu’en tombant sur la terre battue, elle s’était transpercé le cœur de part en part sur quelque couteau dressé.

Bientôt Aimée comprit; Brunette se débattait, roidie, durcie, empoisonnée sans aucun doute. Elle la releva et la soutint entre ses bras. Elle la caressait et tremblait comme elle. La bonne bête la regardait d’un œil dilaté et fixe.

Alors elle appela de toutes ses forces et demanda du lait. Lionnou Fansat accourut, apportant une jatte qui en était pleine. Il grogna:

--C’est ce porc de Courteux.

Elle arriva à mettre Brunette debout. La chienne eut la force de lapper le lait en frissonnant de tout son corps où passaient des élancements qui lui rebroussaient le poil. Mais de nouveau elle tomba sur le flanc, horriblement crispée.

Aimée vit bien qu’elle allait mourir. Elle la prit tout contre elle en s’asseyant sur un tas de foin et des larmes roulaient sur ses joues. Les regards suppliants de Brunette, tandis qu’elle haletait les muscles sortis comme des cordes, se tendaient vers sa maîtresse; ils semblaient dire:

--Sauve-moi; je ne t’ai jamais fait de peine! Comment ne peux-tu pas me sauver!

Fansat pleurait en éloignant le petit chien. Le poison agissait avec une effrayante violence. Aimée se sentait impuissante à sauver Brunette. Elle vit peu à peu les yeux de la bête si chère pâlir, devenir glauques et s’effacer l’anneau d’or qui les éclairait. Un dernier accès; Brunette se détendit, pencha sa belle tête et mourut.

XIX

On l’enterra dans le verger sous un pommier rond, dans ces ombres où tant de fois elle avait dormi à l’heure chaude de midi, en ces lieux qu’elle gardait de ses abois vigilants et de ses regards attentifs. Un petit oiseau était venu se poser sur le tertre frais, sans doute pour y cueillir quelque grain; Aimée y vit un signe de douceur.

Brunette fut pleurée dans les champs et le soir, au coin du feu. La mère, le vieux Villard et Lionnou Fansat retracèrent sa vie obscure que la fidélité réchauffait sans cesse, pareille à quelque flamme profonde dont on ne voyait qu’un reflet fauve dans ses bons yeux.

--Il ne lui manquait que la parole, dit la mère.

--Non pas! tous ses mouvements parlaient, s’écria Aimée. Elle montrait sa joie par des battements de sa queue en panache; son inquiétude quand elle pointait ses oreilles, son obéissance lorsqu’elle les rabattait. Elle avait des signes pour toutes les circonstances de la vie.

Le vieux Villard rappelait qu’il l’avait dressée, jeunette, pas plus grosse qu’un chou. Dans le pré des Beaux, elle jappait et, se lançant sur les vaches, elle butait contre des mottes de taupes, faisait la culbute et repartait de plus belle. Qu’elle était mignonne et vaillante!

Nonot ne pouvait croire qu’il ne la reverrait plus et il l’appelait plusieurs fois par jour, bien surpris qu’elle ne lui répondît pas, elle qui accourait de si loin pour lui poser ses pattes sur l’épaule. Vone lui dit:

--Elle est partie trop loin, mon Nonot, elle ne t’entend pas.

Mais Lionnou Fansat avait juré de confondre ce brigand de Courteux. Il alla à Rieux et entrant chez le pharmacien, il acheta quelque brimborion de remède. Puis, avant de passer la porte, il demanda:

--Vous avez vendu de la noix vomique à Courteux, de la Grangerie. Ce brigand a empoisonné notre chienne.

--Oui, il m’en a demandé, il y a quatre jours, pour les taupes qui ravagent ses champs. Il en a pris de quoi tuer un bœuf.

Lionnou Fansat tira son chapeau et s’en fut à la Grangerie. A moitié chemin, il rencontra Courteux dans les parages de Villemonteil. Il se précipita sur lui:

--Ah! bandit, tu as empoisonné notre Brunette! Ah! tête de putois!

Courteux se recroquevillait.

--Prends garde à toi si tu me touches. Je n’ai pas pour un sou de poison chez nous.

--Menteur! Le pharmacien t’en a vendu une provision; j’en sors, pas plus tard que ce matin!

Courteux grogna des mot indistincts et jeta des regards bas et fuyants. Fansat lui cria dans la barbe:

--Je t’avertis que si tu recommences le plus petit tour contre la Genette, je te couperai les oreilles avec mon couteau.

Et n’y tenant plus, il l’empoigna à plein corps et le lança dans un fourré d’épines noires.

Courteux hurlait à l’assassin. Fansat lui imposa silence et sortant son couteau de sa poche, il lui souffla une telle peur qu’il se tint coi et ne bougea pas plus qu’une méchante bête traquée.

XX

Au temps des battaisons, il arriva que de bonnes gens se plaignirent plus fort que de coutume, de la rapacité de Courteux. Les sacs de blé qui leur étaient dus fondirent, au moment du partage, sans que l’on pût en accuser la chaleur torride. On les ficela plus bas qu’on ne l’avait pensé. Courteux assurait que ce phénomène était tout naturel; chacun pouvait se contenter de ce qui restait, après tant de travaux.

D’habitude, pauvres vieux et femmes trop débiles pour cultiver eux-mêmes leur bien enrageaient, mais se taisaient.

Cette fois, la femme Courteux reçut un avertissement sous les espèces d’œufs que l’on écrasa sur sa figure, en plein marché de Rieux; ce qui la fit ressembler, ainsi jaunie et furieuse, à quelque sorcière chinoise.

Là ne se borna pas le signe de la réprobation communale.

Quelques jours après les réjouissances des battaisons, Lionnou Fansat rencontra au bourg de Rieux le compère Courteux. Il faisait chaud et il pouvait être dix heures du matin. Si Lionnou rencontra Courteux, c’est qu’il le cherchait un peu, sans doute. Il l’aborda avec familiarité et lui dit sur un ton bon enfant:

--Vous m’en voulez toujours, je parie, de vous avoir frotté d’un peu près. Mais, me semble que vous êtes plus sage, à cette heure. Oublions tout ça. Je paye à boire.

Courteux accepta à regret, mais il avait soif et il allait boire sans qu’il lui en coutât rien. Ils entrèrent dans une petite auberge fraîche.

Fansat rabattit sur ses yeux son feutre et remplit les verres. Ils venaient à peine de trinquer qu’un âne montra ses longues oreilles à travers la fenêtre basse. Brusquement, Fansat cria à pleine gorge:

--Charivari!

Courteux s’empressa vers la porte, mais une bande de garçons l’entoura et il comprit que toute résistance serait vaine.

Le baudet attendait, dignement paré pour la cérémonie, orné de branches de sapin, de floquets de rubans, de pelures de légumes qui tire-bouchonnaient. Des queues de choux-cavaliers lui servaient de chasse-mouche. Tout allait bien; Fansat avait posé sa forte main sur l’épaule de Courteux qui tremblait de colère.

On attacha soigneusement, non loin de la queue de l’âne qui semblait assez âgé pour mériter du respect, un tonnelet rempli de vin blanc. Courteux fut coiffé de force d’un bonnet jaune et boutonné solidement dans une camisole de femme qui ne devait pas être coquette. Et saisi par quatre garçons, pincé quelque peu, il dut enfourcher l’âne à rebours.

Des lurons lui firent escorte, la tête couronnée de casseroles fourbies, vêtus de vestes et de pantalons retournés dont la doublure était un peu pisseuse. La compagnie se mit en branle. François Pairaud de Lavergne, bien laid, mais fameux ménétrier, raclait du violon et imitait à merveille le miaulement des chats amoureux; un autre faisait haleter un accordéon poussif; c’était une brave petite musique et pimentée de chansons.

Le cortège dansant et grimaçant occupa les ruelles du bourg. Chacun de courir sur le pas des portes, d’applaudir et de bien rire.

Un des acolytes qui avait une pomme de terre nouvelle dans la bouche et deux haricots de Soissons dans le nez, élevait un récipient de faïence tout neuf, dont l’oreille était mignonne, si tout ce qui est petit est mignon.

Fansat hurlait de moments en moments:

--Charivari!

La bande demandait:

--Pour qui?

Fansat de répondre:

--Pour Courteux qui rase les grains de blé et qui empoisonne les chiens!

Le patient dut boire le vin blanc qui lui fut présenté dans la grosse tasse. On lui avait barbouillé la figure avec de la suie, et son col était orné d’un collier de pommes de terre enfilées dans une ficelle. Sur son passage, les braves gens se tenaient les côtes et se faisaient du bon sang.

A chaque cri de: Charivari! à chaque réponse, un garçon qui n’avait pas les deux pieds dans le même sabot, tirait le douzil du tonnelet, remplissait de vin le récipient et le faisait passer sous la queue de l’âne qui gardait son sérieux; après, il offrait à boire à qui en voulait; et on en voulait.

Le cortège fit trois fois le tour du bourg. Mais ce fut un beau tapage quand l’âne jouant sa partie, se mit à braire et à faire du bruit par toutes ses embouchures, en ruant sec.

--Il va faire gagner l’avoine à Courteux! s’écria en chœur l’assemblée.

Mais les plus beaux spectacles ont une fin, Lionnou Fansat laissa descendre Courteux de sa monture rebelle. Et tout à coup, déployant un fouet de meunier, il le fit claquer avec force sur la tête du compère qui, n’ayant pas le loisir d’enlever le bonnet et la camisole, s’enfuit, crevant de rage, à travers champs, au cri de: Charivari! Charivari!

XXI

Le temps approchait où l’on arracherait les pommes de terre. La campagne était roussie, et par grandes étendues, l’automne poussait son feu encore secret. On voyait mieux le mouvement de la branche des arbres qui retenaient un feuillage plus lourd. Le travail des eaux et du soleil préparait la vieille magie dans ces solitudes que le cri d’un oiseau inconnu déchire. Depuis qu’elle était moissonnée, la terre semblait s’éloigner de l’homme et découvrir sa face éternelle. Les étangs n’étaient plus des miroirs que l’on brisait en y pêchant des liasses de poissons, mais des boucliers d’argent que les chevaliers du ciel avaient jetés dans la prairie: une merveilleuse paix en était conclue au sommet des airs.

Dans les éloignements, sous la feuille enroulée avec une dernière puissance, l’horizon prenait la couleur fondue des bruyères, des fruits, de la fougère brûlée; des arceaux irréels s’ouvraient à l’aube dans des fumées blanches qui montaient des herbages, et la nuit, s’élevaient des portes de légendes.

Aimée n’était pas insensible à cette poésie éparse et changeante, mais elle goûtait simplement le haut repos de la saison.

XXII

On éleva le petit de Brunette avec beaucoup de peine. Trois fois par jour, Aimée fit chauffer du lait qu’il venait laper en jetant de menus abois. Quelque temps, il chercha sa mère, et fureta, son bout de nez à terre, reniflant et soufflant, tout tremblant sur de grosses pattes. Bientôt, il suivit les vaches au champ, affairé et trottinant, poussant des jappements aigus. Fansat connut qu’il serait bon de garde. Dans l’herbe rase, il se lançait de toutes ses forces contre les bêtes qui balançaient leurs fronts pesants. Parfois, il se précipitait et son museau butait contre une motte de terre et le faisait rouler sur la tête; mais il repartait, ouvrant sa petite gueule rose et jappait, jusqu’à ce que Nonot le prît dans ses bras et le berçât comme un poupon.

XXIII

Le vieux Villard se courbait davantage et somnolait des journées entières, non loin de la cheminée, en attendant que le feu de l’hiver lui tînt compagnie. Il s’abandonnait à un demi-sommeil, car il sentait que la maison était en sécurité.

Quand on lui faisait compliment d’Aimée, il bredouillait de plaisir et d’émerveillement, ou bien il pleurait.

Là-haut, sur la planche du grenier, les sacs de blé étaient entassés. On avait plié sous la bonne charge du grain. La mère, à vrai dire, ne reprenait pas grand courage, mais au fond d’elle, le chagrin s’était assoupi.

Le soir, on se rassemblait autour de la table de cerisier. Aimée amusait à des jeux rustiques ses petites sœurs et Nonot, ou bien elle inventait et retrouvait de vieilles histoires qui font s’agrandir d’étonnement les yeux des enfants. La mère tricotait. Lionnou faisait des paniers, et dans ses gros doigts, c’était merveille de voir le brin s’assouplir. Après le repas du soir, Aimée récitait la prière où, comme à l’habitude, on demandait à Dieu le pardon, la paix.

XXIV

Septembre coupait dans l’étoffe des belles journées. Le temps des veillées revenait. Lionnou Fansat avait fauché le regain; et les prés encore drus donnaient à manger aux bêtes. Le petit de Brunette était maintenant haut sur pattes et montrait les qualités de sa mère. Aimée avait voulu qu’il se nommât: Fidèle.

Elle ne fréquentait pas les assemblées et les frairies où éclate la joie paysanne. Parfois le souvenir de Jacques l’émouvait furtivement. Elle avait su qu’il était revenu à Rieux pour de brefs congés, mais elle évitait de le rencontrer. Elle avait élevé son cœur dans le ciel de son pays. Il lui était toujours agréable d’aller au champ et de se faire accompagner de Nonot ou de Tine et Vone. Elle s’asseyait sous des arbres roussis par l’automne. Elle trouvait du bonheur dans le silence qui montait de la campagne où elle avait voulu fixer sa vie.

Un soir, suivie de Nonot, elle mena loin les bêtes, dans un pré qui côtoyait la Gartempe. A cet endroit se dressent des rochers noirâtres qui, se recourbant, retiennent beaucoup de mystère. L’arbre s’y convulse et lève des rameaux crispés, près de l’eau qui roule, étranglée et sombre. Là, tout est sauvage et rude; le ciel clair et le soleil même ne peuvent effacer la trace des temps tragiques.

Cette fin de journée était chaude et chargée d’orage. Peu à peu, les nuages s’amoncelèrent et formèrent une voûte noire bientôt déchirée d’éclairs. Un grand vent se leva, rebroussant les feuilles, tordant les arbres et rabotant la rivière.

Aimée voulut revenir à la Genette, mais elle connut vite que c’était impossible. Nonot épouvanté, s’agrippait à sa robe et les bêtes, que Fidèle tentait de rassembler, s’abritaient sous les rochers. Une pluie drue et lourde tomba dans une fumée d’eau qui flottait. Aimée se blottit dans un creux de terrain préservé par des rocs surplombant; elle retenait Nonot contre elle, mais l’averse eut bientôt fait de les tremper. Quand elle vit que l’orage durait, elle ôta son corsage et se dépouilla de son gilet dont elle emmaillota Nonot.

--Mon Dieu, faites que Nonot n’ait pas de mal, priait-elle.

Elle fut prise de frissons et serra les dents pour que Nonot ne vît pas qu’elle grelottait.

Après une heure où la campagne semblait noyée sous un déluge, le ciel se rasséréna et le soleil alluma des gouttelettes dans les arbres.

Nonot, encore étourdi par les coups de tonnerre, n’osait bouger. Aimée le ranima en riant, rassembla les bêtes et s’en revint à la Genette, mais l’eau qui la mouillait jusqu’aux os l’alourdissait et elle tremblait de froid.

La mère l’attendait sur le seuil; elle se hâta en gémissant de lui préparer du vin chaud. Nonot fut vite revêtu d’habits bien secs. Grâce au gilet dont sa grande sœur l’avait couvert, il avait eu plus de peur que de mal.

Aimée se coucha et toute la nuit, elle eut la fièvre. Sa mère qui la veillait entendit qu’elle disait:

--Couvrez Nonot, il aurait froid ... Attendez, j’ai un manteau de laine bien chaud ...

Quelques jours après, comme elle toussait, on fit venir M. Rémy qui diagnostiqua une bronchite. Mais elle disait:

--Ce n’est rien ...

Confuse d’être malade et de donner de la peine. Alors la mère sentit qu’un feu nouveau la ranimait. Nuit et jour, elle se tint au chevet de sa fille, attachant sur elle ses yeux et son cœur.

XXV

Après deux longues semaines, Aimée fut hors de danger. Mais elle ne se levait pas encore. Il lui semblait qu’elle trouvait enfin un vrai repos. Elle ne s’ennuyait pas; Clémentine Queyroix s’asseyait près de son lit et lui contait de naïves histoires de campagne. Sa bonne figure rouge, aux yeux francs, aux cheveux bien lissés, était agréable à regarder.

Elle parlait maintenant à Aimée de son frère Martial qui achevait son service en Tunisie et qui reviendrait bientôt en Limousin.

--Tu te le rappelles certainement, bien qu’il soit plus vieux que nous autres; étant un peu sauvage, il ne sortait pas beaucoup. C’est un brave garçon.

Aimée se souvenait de lui, comme d’un jeune homme bien planté, un peu rude de manières. Nonot et les petites sœurs venaient s’asseoir au bas du lit, sur le couvre-pied, et ils jouaient aux osselets.

La mère, qui ne cessait de préparer des tisanes, voulait les chasser de la chambre, mais en vain; Aimée la suppliait de les laisser auprès d’elle. Le grand-père lui tenait compagnie de longues heures et la considérait en silence.

Un jour, le curé Verdier lui apporta des livres pleins de contes et de beaux récits.

Aimée, les ayant lus, s’étonnait que sa vie fût si calme. Mais elle n’avait aucun désir de connaître des jours mouvementés, liés par cent intrigues. Quand elle était seule, elle refermait les livres de l’abbé Verdier et regardait, longtemps, frémir la pointe vivante d’un jeune frêne qui s’élevait devant la fenêtre.

XXVI

Enfin elle put se lever. Elle fut bien heureuse de voir que Nonot et les petites sœurs aidaient au ménage et aux soins de la basse-cour. Elle s’émerveillait de découvrir que sa mère, depuis sa maladie, semblait être devenue plus forte qu’elle ne l’avait jamais été. Mais quand on lui disait qu’elle s’était montrée vaillante et courageuse, à plein cœur, elle rougissait, prise de gêne, comme si l’on se moquait d’elle.

XXVII