Aimée

Part 9

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Et par son étiolement j’étais informé de la présence dans mon esprit d’un doute, d’un problème. Il ne se posait pas en termes très clairs: je me disais seulement: «Il faut voir tout cela d’un peu plus près; que s’est-il passé exactement tout à l’heure? Il y a du bizarre dans ce qui nous est arrivé. Où étaient toutes ces choses, en moi, que je lui ai si brusquement jetées au visage? Qui m’a donné tout à coup cette audace, cette violence? Et pourquoi m’a-t-elle à la fois si bien écouté et si peu répondu? Qu’était-ce que ce plaisir qu’elle recevait de moi? Comme il était silencieux! Et moi, quand il le faudra, saurai-je aller plus loin que l’insulte, jusqu’à la caresse, jusqu’au mensonge qu’il faut pour persuader?»

Tout le bonheur où j’étais rentré de façon si imprévue, se trouvait donc ainsi comme suspendu à une question qu’il n’était pas en mon pouvoir, pour le moment, de résoudre. Et j’allais, dans cette nuit calme, par les rues pacifiées, emporté par l’espoir et retenu par l’analyse, en proie à un transport ambigu qui aboutissait sans cesse à de la perplexité.

VII

Rien ne peut enlever son esprit à cette solitude.

Ste-Thérèse.

Dure perplexité et qui ne devait pas trouver de si tôt un terme. Car Aimée ne fit rien d’abord pour la dissiper. J’eus beau venir la voir tous les jours, j’eus beau me river à elle: sa conduite demeura aussi énigmatique qu’elle l’avait été dans les trois précédentes semaines.

Ce fut un mélange extraordinaire d’admission et de refus, d’audience et d’absence, d’élan vers moi et de totale distraction.

Régi maintenant par une gravitation inflexible, j’arrivais chaque jour vers cinq heures. L’escalier déjà était difficile à monter, à cause de mes jambes qu’affaiblissait l’émotion. Je posais le doigt sur la sonnette. Il y avait une glace près de la porte: je m’y voyais livide. Comment allais-je la trouver? Que répondrait-elle à mes questions? Dans quelle mesure serait-elle disposée à l’écho? Qu’obtiendrais-je de cet instrument mystérieux? Jusqu’où irait notre consonnance?

J’entrais. Je suivais le couloir qui menait à sa chambre. Je frappais doucement à la porte. «Bonjour, vous!» me disait-elle d’une voix si bien posée qu’il était impossible d’y reconnaître ni joie ni ennui de me voir.

Je m’asseyais: «Je vous attendais», ajoutait-elle. Ou bien: «Je pensais justement à vous.» Ou même parfois: «J’avais besoin de vous voir.»

Pourtant notre conversation prenait, suivant les jours, un essor bien différent. Il y en avait où elle ne réussissait pas à quitter le sol; nous nous traînions de banalité en banalité, épuisant trop vite la provision de petites nouvelles que nous avions à nous annoncer, ne sachant plus ensuite quoi chercher qui fît pont entre nos esprits trop distants.

C’était à ces moments qu’Aimée laissait paraître ce qu’il y avait de court en elle. Aucune de ses pensées ne parvenait à durer; à peine énoncées, elle les laissait mourir avec indifférence. Moi, de mon côté, j’étais trop maladroit pour les reprendre et les ranimer. Quand je la voyais ainsi lente et lointaine, je ne pensais plus qu’à souffrir et toute inspiration se retirait de moi.

J’essayais bien parfois de l’intéresser à mes affaires; elle m’écoutait, faisait effort pour me suivre; mais cet effort, justement, m’était si pénible à voir que j’écartais aussitôt, de moi-même, le thème que j’avais amené:

--Je ne sais pas pourquoi je vous ennuie avec mes histoires, disais-je.

Et c’était fini.

Même le pur bavardage nous était refusé. Je n’ai pas d’esprit. Elle gouvernait trop lentement ses mots quand ils n’exprimaient pas l’essentiel de ses sentiments. Nous ne trouvions pas de pente à descendre sans penser. Et comme je ne pouvais pas malgré tout m’arracher à sa présence, nous restions à nous martyriser d’ennuyeuses réflexions sur les évènements, qu’il nous fallait aller puiser au plus profond de notre indifférence.

Mais il y avait d’autres jours, ceux où dès la porte je reconnaissais Aimée en proie à son démon. C’est dans leur espérance que je venais, bien qu’il fût impossible de prévoir quand ils surgiraient.

«Rayonnante» n’est pas assez fort pour exprimer l’état où je la trouvais ces jours-là; «furieuse» l’est à peine trop, mais risque tout de même de suggérer une exubérance, des gestes dont elle n’avait même pas l’idée. Elle brûlait seulement; ses yeux, que mon premier regard avait cherchés, cueillis, perdaient à flot leur électricité; dès que nous nous mettions à parler, de grandes ondes de rire la dépassaient, irrésistibles; il y avait quelque chose qui ne souffrait plus sa seule âme comme contenant.

Quelque chose que je n’avais même pas besoin de comprendre pour y répondre; quelque chose que je sentais soudain en tout moi-même le pouvoir délicieux d’accroître, de développer et de satisfaire.

Je me mettais à rire moi aussi, à lui jeter des questions, des tendresses, des injures; je la comparais à tout ce que je pouvais imaginer de véhément, de cruel, d’inhumain. La pensée de ce qu’il y avait d’anormal, de scandaleux dans le plaisir qu’elle attendait de moi, m’exaspérant autant qu’elle me ravissait:

--Quel monstre vous faites! lui criais-je.

Toute la révérence qui d’habitude m’encombrait était remplacée par cette colère lucide qui m’avait envahi le jour du concert.

Peu à peu, profitant de la distraction où la plongeait le bizarre encens que je faisais monter vers elle, je me frayais un chemin jusqu’à son âme, et tout à coup:

--Qu’avez-vous dit? l’interrompais-je.

Nous nous arrêtions, je recueillais le mot qui venait de lui échapper, je le lui apportais délicatement comme un nid d’où peu à peu je faisais s’envoler vingt traits de son caractère qui s’y tenaient tapis.

Sérieuse maintenant, appliquée comme une écolière, elle m’aidait; elle rectifiait ce que mes inductions avaient de téméraire, elle confirmait le reste, m’approvisionnant d’exemples au moment où j’étais sur le point d’en manquer, allant chercher des détails de sa vie que j’ignorais et qui me donnaient raison.

Un moment nous nous acheminions ainsi sans trop de bonds, unis par un sentiment presque abstrait, penchés sur nous-mêmes dans un même esprit de froide observation.

Il y avait cette lumière qui avait paru devant nous, qu’il fallait suivre, sans en laisser rien perdre, et porter soigneusement chacun à notre tour, jusqu’à ce qu’elle s’éteignît d’elle-même entre nos mains.

Mais peu à peu nos découvertes mêmes nous rendaient notre transport; notre dialogue reprenait sa vitesse de vertige; il se mettait à zigzaguer comme l’éclair, sans que nous eussions seulement le temps d’apercevoir ce qui y passait et de nouveau des flèches adorables, des flèches trempées du plus exquis venin de l’intelligence s’échangeaient entre nous comme en rêve.

* * * * *

Qu’Aimée goûtât avec moi, dans ces instants, un plaisir violent et d’ordre presque amoureux, c’est ce dont il me suffisait d’un regard jeté sur elle pour ne plus pouvoir douter.

Je ne restai d’ailleurs pas longtemps seul à le remarquer. Un jour, Georges arriva au milieu d’une de nos orgies; le visage d’Aimée tout de suite le frappa; il se mit à le considérer attentivement, puis se tournant vers moi, il me dit avec sa perfide innocence:

--Regardez comme elle est laide aujourd’hui! Mais qu’a-t-elle donc? Elle a l’air d’une fille.

Éperonné par ce que ces mots contenaient de jalousie inavouée, l’espoir, ce soir-là, fit en moi un nouveau bond: Elle m’aime, pensai-je; ce trouble, dont Georges s’est aperçu, ne peut pas avoir d’autre sens; tout cela ne peut se terminer que par des baisers. Je croyais les sentir dans l’air qui nous enveloppait, ces baisers, comme l’électricité d’un orage.

* * * * *

Pourtant quelque chose dans l’attitude d’Aimée, que je n’arrivais pas à me définir, continuait à me dérouter. Même dans nos jours de communion, même aux instants où nous sentions nos âmes tournées l’une vers l’autre dans une de ces terribles crises de ressemblance, même quand elles s’imitaient l’une l’autre au point de ne plus rien refléter du monde entier qu’elles-mêmes, Aimée gardait pour moi quelque chose de désespérément solitaire et inaccessible.

Je ne sais comment expliquer cette impression. Prompte, certes, adroite, et soumise même, elle l’était autant que je pouvais le désirer. Par mille mots, si vifs, si utiles, si rapides que je ne puis songer à les reproduire, elle me montrait le chemin de son cœur, elle m’amenait au centre de son plaisir.

Son instinct des phrases qui nous en rapprochaient était même si subtil qu’il me plongeait à chaque fois dans l’admiration; elle suivait, comme l’indien, une trace pour tout autre invisible et ses gestes avaient la même grâce farouche, la même économie.

Mais une fois le contact trouvé, dès que j’avais commencé à la questionner, dès qu’elle me voyait sur le bon chemin, elle ne bougeait plus, je veux dire qu’elle se bornait à me répondre, à favoriser mon inquisition, sans jamais rien m’offrir en échange, sans jamais esquisser le moindre mouvement vers moi.

Tout en elle était attente; rien n’y était offrande, ni même abandon. Je sentais cela à la façon déjà dont elle s’installait sur son divan pour m’écouter; elle y mettait un soin exalté et minutieux; elle tapotait les coussins, choisissait le plus moelleux pour le glisser sous sa nuque, voulant n’être plus distraite par aucune gêne physique de ce que j’allais lui dire.

Un jour, exaspéré par tant de préparatifs:

--Je sens, lui criai-je, que je vais être brutal.

--C’est ça, répondit-elle tranquillement, dites-moi des choses horribles.

Et elle se mit à les espérer dans le plus extravagant silence. Son visage était noyé dans l’ombre rose que versait l’abat-jour dont elle avait coiffé profondément la lampe, mais du coin où elle était réfugiée je voyais ses yeux venir vers moi, avides et paisibles, chargés de curiosité, de tendresse et d’égoïsme. J’aurais dû lui poser un marché peut-être, lui demander un gage positif de ses sentiments pour moi avant de lui rien procurer de ces délices dont je détenais la clef. Mais bien que l’ambition de mon amour se fût accrue considérablement depuis quelque temps, je restais incapable de tout calcul, et même de toute exigence intéressée.

Je ne pouvais faire que ce que je sentais qu’elle attendait de moi. Son désir déterminait et limitait exactement le champ de mes entreprises; le mien avait beau s’enflammer, s’irriter, gagner tout mon corps: il ne sortait pas de cette invisible prison où le seul regard d’Aimée, qui l’avait fait naître, l’enfermait aussi.

Je fis donc pleuvoir une fois de plus sur elle mes questions et une fois de plus je la vis frémir vainement de volupté sous mes yeux.

Elle m’avait bien prévenu. C’était vrai qu’elle était sur son plaisir affreusement repliée; ses pensées perdaient par rapport à lui toute indépendance, tout éloignement; elles ne volaient plus, et même pas vers moi qui le lui donnais; comme mille abeilles sur une même fleur, elles restaient toutes là, abattues et ravies, à sucer ce miel.

--Qu’y a-t-il? A quoi pensez-vous? Où êtes-vous? lui dis-je tout-à-coup.

Je m’approchai, je lui pris la main, je la secouai presque brutalement, comme pour la réveiller d’un songe.

--Mais je vous écoute, répondit-elle sans le moindre trouble et sans paraître comprendre ce qui pouvait m’en donner.

--Par pitié, un mot, livrez-moi un mot qui ne soit pas sur vous, seulement, sur votre être, mais sur vos sentiments plutôt, un mot qui me guide, qui me renseigne.

--Mais que voulez-vous que je vous dise? reprit-elle avec un sincère étonnement, et tout engourdie encore d’ivresse.

Pourtant, comme elle me voyait en colère, repensant à moi, elle m’aima de nouveau, je sentis son affection m’envelopper silencieusement comme un grand manteau qu’on m’eût jeté sur les épaules.

* * * * *

Il eût fallu profiter du courage que me rendit cette sensation. Et j’en profitai en effet, mais de la manière absurde dont j’avais le secret: je me plaignis.

--Aimée, m’écriai-je, je ne peux plus y tenir, j’étouffe, je meurs. Venez à mon secours! Vous êtes là devant moi, je pourrais vous toucher (mes mains firent un geste, mais que la crainte aussitôt amputa); deux pas à peine nous séparent; vous me permettez un accès invraisemblable dans vos sentiments. Et pourtant que sais-je de vous? Vous m’êtes aussi étrangère que si vous viviez dans un autre monde. Je pensais ces jours-ci--ah! pardonnez-moi, ce n’est qu’une phrase et je souffre tant!--je pensais: Ses yeux sont un gouffre où passe tout ce que j’ai. Oui, tout ce que j’ai d’esprit, d’imagination, de désir, je vous le donne, je le verse en vous. Et que me livrez-vous en échange? C’est effrayant d’y songer: je n’ai rien, je ne sais rien, pas même où mes pauvres paroles vont se loger en vous, une fois que vous me les avez prises! Vous m’entendez pourtant, dites? Vous pourriez me répondre tout au moins, me faire un signe. Oh! même si ce devait être pour m’écarter de vous.

«Vous comprenez bien qu’on ne peut pas vivre comme ça! Le poids dont vous m’opprimez dépasse les forces humaines. Je ne peux plus travailler, je ne suis plus bon à rien. Je vous traîne partout avec moi, je vous repasse comme une leçon incompréhensible. Toute la journée je me sens des petits marteaux dans la tête: «Que pense-t-elle de moi? Qu’attend-elle de moi? Qu’y a-t-il pour moi dans son cœur?» Et pas de réponse, jamais. Ou plutôt une seule, mais à laquelle je ne puis me résigner.

«Vous m’avez enseigné des plaisirs auprès desquels tout m’est devenu fade et dégoûtant. Mais quoi? Est-il possible de les prendre plus longtemps sans savoir dans quel esprit vous me les permettez? Non, non, c’en est trop. J’aime mieux m’en priver d’un seul coup, et me priver de vous à la fois. Je m’en irai, je m’en irai, vous ne me verrez plus.»

J’attendis un moment dans une horrible crainte. Aimée ne bronchait pas; elle gardait les yeux baissés. Il eût fallu continuer à me taire pour la forcer à parler. Mais j’eus peur tout à coup de ce que j’allais peut-être entendre, honte aussi de la violence que je croyais faire subir à mon amie et je me jetai de nouveau dans le gouffre que creusait notre silence, avec des mots désespérés:

--Voyez, lui dis-je; voyez ce que vous avez fait de moi. Je sais qu’il faut que je m’en aille. Et pourtant ce petit espace où je me tiens (nous étions debout l’un en face de l’autre), voyez, je ne peux pas m’en arracher. C’est comme une planche en pleine mer; de tous côtés l’abîme! Votre silence me chasse; je le comprends bien, ne croyez pas que je sois assez fou pour ne pas le comprendre. Je suis chassé. Pourtant mes pieds ne bougent pas. Mon malheur même m’enchaîne à la place où je suis. Votre présence, votre forme devant moi, n’ayez pas d’illusions, en ce moment elles ne font que me désoler, que me combler d’amertume. Pourtant je reste, je vous considère, j’attends jusqu’au moment où il sera vraiment indécent, déshonorant de demeurer.

«Et puis ça va être tellement plus affreux encore tout à l’heure sans vous!

«Écoutez, non, je ne peux pas m’en aller pour toujours. Je tâcherai seulement de venir un peu moins souvent. Vous m’aiderez. Je vous demande encore un peu de patience. Je finirai bien par me détacher de vous. Avec votre secours, j’y parviendrai, je le sens, je vous le promets.»

Tout, dans cet assaut, était misérable et sans force; tous mes défauts ou, si l’on préfère,--mais c’était bien plus grave encore,--toutes mes vertus avaient collaboré pour le rendre inefficace. D’abord ma manie de subordonner toute action à un savoir préalable. Par toutes mes lamentations j’avais seulement cherché à apprendre quels sentiments Aimée éprouvait pour moi; je les prenais, ces sentiments, comme quelque chose de tout fait d’avance, que je pouvais seulement espérer de connaître; ils m’apparaissaient comme une formule à déchiffrer; je ne pensais pas un instant pouvoir exercer sur eux la moindre influence. Je voulais pénétrer dans le cœur d’Aimée; mais pour m’en informer seulement, non pas, comme il eût fallu, pour l’incliner en ma faveur.

Je ne comprenais pas que les vrais amants, j’entends ceux qui réussissent, ne s’interrogent jamais sur la tendresse qu’ils peuvent inspirer, mais s’occupent uniquement de la faire naître. Moins ils en devinent de spontanée dans le cœur qu’ils assiègent, et plus ils se sentent à leur affaire. C’est leur tâche de l’éveiller; les idées qui leur viennent sont toutes dirigées vers la préparation de ce miracle; toute leur énergie s’emploie à en produire les conditions. Ils n’ont besoin, sur l’objet aimé, que de renseignements sommaires; pour l’enflammer, c’est sur des règles générales qu’ils s’appuient; moins ils prennent garde à ses particularités, plus ils ont de chance d’y porter l’incendie. Car une femme, pour s’éprendre, a besoin de se sentir ignorée, violentée dans son âme. C’est le train où l’on sait la prendre, la négligence où l’on ose laisser ses revendications et parfois sa nature même, qui la convainquent en définitive d’aimer.

Mon désir d’Aimée n’était pas assez dominateur; il participait trop de l’intelligence; j’étais devant elle comme un astronome devant une planète; j’observais ses positions, je voulais avant tout calculer exactement sa courbe. J’attendais qu’entre toutes les images que je recueillais d’elle se déclarât une compatibilité définitive. Elle se montrait à moi tantôt lointaine et affaiblie, tantôt brûlante comme un soleil et je remettais de rien entreprendre jusqu’au moment où j’aurais trouvé le lien de ses apparitions.

Sans doute la sortie que je venais de lui faire n’était-elle pas exempte de tout effort offensif ni de toute ruse; j’avais bien escompté l’émouvoir par le trouble que je lui avais montré. Et l’étalage de mon désespoir était bien une sorte de piège aussi, qu’un vague instinct m’avait fait combiner; car il me semblait qu’elle ne pourrait pas admettre tant de malheur par sa faute et serait obligée de m’offrir cet amour sans lequel elle voyait bien que je ne pouvais plus vivre.

Mais si piège il y avait, il était risiblement maladroit; car en mettant tout au mieux, que pouvait-il m’aider à lui extorquer de plus que de la pitié? Ne commençais-je pas par m’avouer vaincu? Mes cris, ma désolation, ma révolte même, pris à la lettre, comme je lui laissais seulement le droit de les prendre, signifiaient-ils autre chose sinon que j’abandonnais en esprit toutes mes chances de la conquérir jamais? Oh! mon détestable scepticisme! Oh! l’impossibilité de m’imaginer triomphant! Je lui disais par tous mes mots: vous ne pouvez pas m’aimer, je ne suis pas de ceux qu’on aime. Le malheur est déjà là pour moi, quoi que vous ayez envie de faire.

C’était en supposant l’échec de toutes mes ambitions sur elle que j’essayais de l’intéresser à moi. Pour l’attirer, la séduire, l’obliger à s’occuper de moi, je ne trouvais rien de mieux que d’anticiper son refus de me rendre heureux. Au lieu de la pousser doucement vers la seule issue de l’amour, j’implorais déjà ses consolations pour la misère où elle me plongerait en ne la choisissant pas. Je lui désignais ainsi moi-même le chemin par où me décevoir.

C’est le plus grand vice de ma nature qui se montrait à l’œuvre ici. Je n’ai jamais pu venir en aide à mon bonheur avec l’imagination, jamais je n’ai su créer cette atmosphère propice qu’est une vive représentation de l’évènement souhaité; jamais je n’ai pu me voir à l’avance au comble de mes vœux; la privation de ce que je désirais le plus fortement m’est toujours apparue comme l’hypothèse la plus probable à envisager, la plus spécieuse, et comme l’état, aussi, le seul décent auquel je pusse aspirer,--et le seul propre à me valoir la sympathie.

Qui sait? Peut-être, au moment que nous avions atteint ensemble, peut-être Aimée m’eût-elle suivi, malgré que je l’y eusse si mal préparée, dans une interprétation résolument optimiste de nos affinités. Peut-être si, la voyant toute inerte et ravie par mes soins, je lui eusse crié: «Et maintenant, je vous tiens, vous êtes à moi», peut-être, me jetant à genoux, l’entourant de mes bras, peut-être me fussé-je enfin emparé d’elle, peut-être eussé-je conquis ma proie, peut-être l’eussé-je possédée brute, muette, pesante comme la mort et la nuit, pleine de râle et de silence.

* * * * *

Mais je lui avais laissé bien trop de distance et de liberté. Elle m’avait écouté jusqu’au bout, la tête baissée. (Et c’est peut-être aussi ce qui avait si longtemps entretenu mon demi-courage.) Je la sentais pourtant, sous l’abri de cette attitude tranquille, entêtée, uniforme. Et lorsque j’eus fini, en effet, elle releva vers moi un regard intrépide. Il me montra tout de suite que je ne l’avais pas entamée. Touchée certes, et reconnaissante, elle l’était et ne songeait pas à me le dissimuler, mais à ces dispositions rien n’était venu s’ajouter dans son cœur de plus tendre, ni surtout de plus désirant.

Ses yeux brillaient; j’osai y plonger les miens, pour y chercher la trace de mes paroles; mais ils l’avaient bue déjà comme un sable ardent et rien que d’informe ne s’y laissait plus surprendre. Je restai pourtant un moment penché vers ce qui s’était enfui de moi et que je ne retrouverais plus jamais; j’étais plein de fatigue et de nostalgie.

Aimée ne fit pas le moindre geste pour me congédier Ce fut moi qui me retirai enfin lentement. Elle me raccompagna, contrairement à son habitude, jusqu’au perron de la villa. Elle ne disait rien; je la sentais auprès de moi fidèle et étrangère, tout occupée de bonnes pensées à mon endroit, mais qui étaient une dérision à mon amour.

Ayant descendu les quelques marches du perron, je me retournai, la main sur la rampe:

--Au revoir, affreuse! lui dis-je à mi-voix, avec une immensité de douceur et de désespoir.

Un air de reproche et de protestation s’ébaucha sur son visage, mais tout à coup elle préféra simplement sourire. Et ce fut nanti de cette nouvelle énigme que je m’en allai.

* * * * *

A peine fus-je dehors que le doute à nouveau attaqua mon esprit: ces quelques pas silencieux et dociles qu’Aimée venait de faire à mes côtés, étaient-ils tout à fait fortuits? N’y avait-elle pas été entraînée par un charme qu’elle avait goûté près de moi et qu’il lui avait fallu suivre au moment où il s’était éloigné? N’y entrait-il pas un peu d’enchantement? Je recommençai à m’interroger, à me torturer, à me repentir de ma maladresse.

Mais ce fut bien autre chose quand le lendemain matin le courrier m’apporta une lettre d’Aimée: sans faire aucune allusion à notre dernier entretien, elle me demandait comme un service de l’accompagner dans une tournée qu’elle avait l’intention de faire aux environs de Fontainebleau pour y chercher une villa ou un hôtel, où commencer enfin sa fameuse cure de repos, depuis si longtemps ajournée.

L’aventure devenait nettement extraordinaire: que signifiait ce besoin de ma compagnie au moment même où je venais de lui découvrir les dessous de ma tendresse? Rabattu comme une flamme sous le vent, tourné en plainte, mon désir l’avait frôlée pourtant; si elle ne l’avait pas senti, elle avait dû le comprendre; l’avait-il donc vraiment tentée, qu’elle s’y exposait délibérément à nouveau, et si vite?

J’allais tout savoir, cette fois. L’expérience se présentait sous un angle exceptionnellement favorable; elle devait me permettre de forcer la vérité dans son repaire. Aimée ne pouvait pas échapper, cette fois, au système de questions que je me mis à combiner.