Part 10
Je lui demanderais d’abord quelles avaient été ses pensées pendant ma sortie de la veille et si elle trouvait que j’avais passé les bornes de ce qui était admissible entre nous; je la supplierais de m’expliquer sa patience, son silence, et ce sourire enfin qu’elle avait seul opposé à mon injure. Puis je les lui reprocherais, je tâcherais d’être dur à nouveau, de l’humilier, de la replonger, comme un sujet qu’on hypnotise, dans le même état de prostration voluptueuse où je l’avais vue et dont je saurais bien cette fois observer et conquérir définitivement le sens.
Tant ils me semblaient machiavéliques, ces projets me mettaient dans un véritable enthousiasme. Des phrases se pressaient dans mon esprit, toutes faites, toutes prêtes, comme des instruments que je n’aurais, le moment venu, qu’à insérer au bon endroit. Celles qui me semblaient devoir être le plus opérantes, je poussais l’enfantillage jusqu’à les noter sur un bout de papier.
Le lendemain matin, de bonne heure, j’étais à la gare de Lyon où Aimée m’avait donné rendez-vous. Quand je la vis venir à ma rencontre, j’eus quelque peine à la reconnaître. Toute sa personne était empreinte d’une élégance furieuse; elle arrivait toute retournée au dedans, toute extasiée, toute triomphante, en proie à une distraction abominable. Je n’étais rien sur sa route; elle passait seulement. Je crois que si elle ne m’avait pas elle-même convoqué à cet endroit, elle ne m’aurait même pas vu.
Ce fut en tremblant que je l’aidai à monter en wagon. Toutes mes idées étaient à la dérive. Il me fallait faire face à une situation entièrement nouvelle. Car cette femme que j’avais devant moi, dont mes yeux abordaient le visage avec timidité, je ne l’avais jamais rencontrée encore.
Ce n’était pas cette Aimée des jours de lassitude, en qui le niveau de la vie semblait seulement abaissé et dont je ne savais rien faire. Au contraire elle semblait au comble de l’entrain. Et pourtant ce n’était pas non plus l’Aimée toute accordée et vibrante, qui m’attendait parfois dans sa chambre comme au fond d’un secret étui, prête à résonner du premier coup sous l’archet de mon esprit.
Non,--je la considérais maintenant, malgré la crainte, de tout près,--bien certainement l’Aimée d’aujourd’hui était un être que je ne connaissais pas. Je le trouvais beau, lui aussi; bien que je me sentisse presque violemment rejeté par lui, je m’attachais à ses traits avec une ardente admiration; je n’épuisais pas l’étonnement qu’ils me donnaient.
Oubliant tout ce que j’avais préparé, j’étais suspendu à ses lèvres d’où je sentais qu’allaient tomber les paroles les plus imprévues, les plus éloignées qui se pussent imaginer, de mon attente et de mes besoins.
Et en effet, avec une animation, dont je vis bien que le foyer était ailleurs qu’en moi, Aimée se mit à parler: Elle me raconta une promenade au Bois que Georges lui avait fait faire la veille; elle me décrivit la douceur des feuillages naissants, le tendre azur du ciel et combien il avait été délicieux d’attendre la tombée de la nuit au Pré-Catelan. Puis:
--Parce qu’on ne nous voit presque jamais ensemble, Georges et moi, dit-elle, je sais qu’il y a des gens qui s’imaginent toutes sortes de choses à notre sujet. Mais si vous saviez combien Georges est gentil au contraire avec moi! S’il n’avait pas cet absurde respect humain qui lui fait toujours craindre de laisser voir qu’il est marié, il serait exquis! Hier, en particulier, je ne sais pas ce qu’il n’aurait pas inventé pour me faire plaisir.
Et elle se mit à me raconter, en leur donnant, avec une habileté souveraine, le plus d’expression possible, toutes les attentions qu’il avait eues pour elle.
Il y avait longtemps, déjà, que dans nos enquêtes sur son âme, nous avions abordé le sujet, pourtant si délicat, de ses relations avec Georges. Elle m’avait laissé, avec une loyauté et une impudeur parfaites, lui analyser toutes les raisons qui la rendaient pour Georges si difficile et si opprimante parfois; elle les avait reconnues justes et s’était enchantée de les apercevoir, comme de toutes les autres découvertes que je l’aidais à faire sur elle-même.
Pourquoi maintenant venait-elle m’affronter avec cette description d’une tendresse dont elle avait elle-même sapé la vraisemblance?
Un effort de mon bonheur, en moi, tâcha quelque temps de me faire croire que c’était seulement pour me rendre jaloux et pour exaspérer mon amour.
Mais je la connaissais trop bien pour m’arrêter à cette explication: pas plus que moi, elle n’était capable d’une telle ruse. La stricte atmosphère de vérité où nous nous étions habitués à vivre l’eût empêchée même d’y penser. Nous pouvions bien étouffer ensemble, mais non pas nous mentir, non pas nous peindre l’un à l’autre de faux paysages.
Non, si elle parlait ainsi, ce ne pouvait être que poussée et inspirée par la réalité des faits. Georges avait bien été la veille, et d’autres fois encore, et cette dernière nuit sans doute--cette même nuit que j’avais passée dans l’attente et dans l’exaltation--le tendre amant qu’elle me décrivait.
A la naissance de toutes les paroles qu’elle me versait, je devinais une expérience toute récente, qui l’alimentait d’enthousiasme. Je la voyais inscrite jusque dans sa chair, en marques enflammées, cette expérience, et ma douleur était sans bornes.
Il n’y a pas de mots pour la jalousie. Et pourtant ses espèces sont infinies. Je devine celle qui vous met debout, avec le besoin de tuer; la mienne eut tout de suite quelque chose de secret et de corrosif, comme tous mes sentiments; elle descendit en moi comme un poison, flétrissant tous les tissus sur son passage, m’emplissant de mort et de stérilité. Partout où il y avait eu de l’attente et de l’intention en moi, elle me laissa affreusement cautérisé. Je me retrouvai au bout d’un instant nettoyé de tout dessein, de tout espoir.
Que n’aurais-je pas donné, à cet instant, pour pouvoir soupçonner Aimée de coquetterie! La faculté de me mentir, le désir de m’aguicher eussent été, pour moi, la chose la plus délicieuse, la plus enivrante à supposer en elle. Comme un homme qui se noie, je fis encore quelques efforts vertigineux pour m’accrocher à l’épave de cette hypothèse.
En vain! Je voyais, je savais Aimée trop droite, et d’une certaine façon trop candide. Ce qu’elle avait eu pour moi de mystère ne venait que de ses silences, jamais d’aucune invention que je l’eusse surprise à combiner. Encore une fois elle disait vrai, j’en étais sûr. Le fait était là,--brutalement matériel, évident, criant, déchirant--de Georges la pressant dans ses bras, écrasant ses lèvres, lui enseignant le plus doux des délires.
Il me faisait si mal à contempler que j’avais détourné les yeux vers la campagne qui filait maintenant, vaste et placide, au ras de la portière. J’y cherchais une distraction, tout au moins un agrandissement de mon cœur contraint. Et le chétif instinct de vivre travaillait en effet à me rendre un peu d’espace, pour me permettre de souffrir encore.
Aimée s’était tue aussi. Il y eut une station au milieu des arbres, et pendant un instant pas d’autre bruit que le vent calme qui traversait les feuilles, et que des pas, le long du train, sur le gravier.
Je me remis un peu et ramenai mon regard vers Aimée avec l’effort d’un sourire. Son exaltation semblait s’être calmée; je la sentis moins lointaine, moins impossible à rejoindre.
Aussitôt se produisit en moi ce mouvement timide qui me faisait exploiter chaque possibilité de contact avec elle, lors même que je savais n’y devoir trouver que souffrance. Je me rappelai ma résolution du matin; j’en rassemblai tant bien que mal les débris; passant outre à l’amour-propre, oubliant tout ce que la dignité peut-être m’eût commandé de ressentir encore, sans prudence et sans guérison, tâtonnant et malade, traînant encore tout mon désordre, une fois de plus je me rapprochai d’elle:
--Parce que je ne vous dis rien, fis-je, ne croyez pas que je sois distrait de vous.
Elle me sourit:
--Je ne suis pourtant pas bien intéressante.
Était-ce du remords? Elle avait en effet longtemps réfléchi en silence. Mais peut-être aussi, maintenant qu’elle s’était débarrassée de son bonheur, voulait-elle seulement me remettre sur la voie de nos exercices et me rappeler à mes fonctions d’inquisiteur.
Elle dut être déçue, en ce cas, car je ne sus pas les reprendre, ni même n’en éprouvai vraiment l’envie. A mon élan se mêlait quelque chose de brisé qui lui retirait par avance toute efficace. Je suivais Aimée, je suivais sa cruelle image: c’était tout ce que je pouvais faire. La volonté qui me précipitait vers elle le matin s’était changée en une molle vague, tout juste capable de lécher son objet.
D’ailleurs les incidents de notre voyage n’étaient pas faits pour me rendre l’allégresse et la décision. Nous étions descendus à Moret. Une barque nous avait conduits à une petite hôtellerie, sur les bords du Loing, où Aimée avait cru d’emblée reconnaître l’endroit dont elle rêvait pour ses vacances.
Nous déjeunâmes près de la rivière.
Mais le jardin de trembles et de saules-pleureurs où l’on avait installé notre table était humide; l’eau clapotait tout près contre la barque moisie; sur l’autre rive la vue était bornée par un mur d’usine. A travers les arbres, au-dessus de nous, nous vîmes le ciel se couvrir: la pluie menaçait. Aimée frissonna. La tristesse tomba sur nous.
Pour la secouer nous primes une voiture et décidâmes d’explorer les villages environnants.
Mais partout nous retombions sur les mêmes villas meublées, sur les mêmes hôtels à galeries, dont le patron nous montrait les chambres douteuses en nous faisant admirer la vue sur des jardins pleins de boules de cuivre, de distributeurs automatiques et d’escarpolettes. Tout cela avait une affreuse odeur de banlieue, celle même qu’il eût été naturel d’attendre, si nous y eussions réfléchi, de cette fausse campagne pour artistes où nous nous étions égarés.
Et pourtant, à la longue, notre déception même finit par reformer entre nous de fragiles liens. D’abord, pour un si triste exil que ce fût, j’avais réussi à séparer Aimée de son milieu, de son cadre. Paris était déjà bien loin derrière nous, et toutes les habitudes qu’elle y avait, qui lui faisaient en temps ordinaire une véritable garde du corps. Plus nous étions dépaysés, plus nous étions ensemble. Il me semblait sentir se tisser entre nous une intimité plus humble, plus basse, plus silencieuse, mais plus profonde aussi que celle que nous avions connue jusqu’ici.
Nous avions beau ne plus trouver à nous dire que des phrases misérables; nous étions bien obligés de mettre notre malaise en commun, de partager ce pain de notre naufrage.
A Marlotte, je m’étais avancé en reconnaissance vers une villa à louer. Comme elle me paraissait mériter une visite, je me retournai vers Aimée et lui fis signe de me rejoindre. Je la regardai s’approcher; chacun de ses pas arrachait à mon cœur une bénédiction; j’éprouvais jusqu’au tourment le besoin d’en baiser la trace.
Quand elle fut près de moi, je vis qu’un lacet de ses bottines était défait; je me mis à genoux pour le rattacher. Et là tout à coup, prosterné devant elle, la sensation du mal qu’elle me faisait m’inonda de reconnaissance. Je levai les yeux vers elle, je lui pris les mains avec humiliation et délire, je les appuyai contre mon front, contre mes joues pour me calmer, pour me ravir. Elle souriait au-dessus de moi, sans complicité, mais sans reproche non plus, ni rejet de mon amour; et comme un mendiant aux pieds d’une déesse, je savourais ce fugitif présent.
Au restaurant où nous prîmes le thé sous une triste tonnelle, Aimée sembla même un moment vouloir se rapprocher de moi davantage. Elle était allongée dans un fauteuil de jardin. Elle ne me regardait pas, elle ne bougeait pas, elle ne parlait pas; mais je sentis que de toutes ses forces elle composait à mon usage une sorte de disponibilité de sa personne. Je ne sais comment exprimer cette impression qu’elle me donna. Elle était là, toute appliquée à se laisser faire, pleine de méditation et d’offrande, n’ayant pas perdu un atome de sa solitude, mais la déposant un instant en ma faveur, m’en faisant tacitement la remise.
Hélas! par l’attention même qu’elle y mettait, elle restait désespérément protégée! Tout au moins contre quelqu’un de si peu agressif que moi. Cette longue proie, je la parcourais des yeux, comment y mordre? Si seulement l’impatience lui eût arraché une plainte! Mais elle restait entière, inflexible, commandante encore du fond de son abandonnement! Tout ce qu’elle pouvait faire c’était de fermer les yeux. Je la revois encore comme une haute barque maladroitement échouée au rivage de ma misère! Ah! par quels mots eût-il fallu commencer? Quels baisers sur elle n’eussent pas été violence?
Je la pris enfin par la main; nous remontâmes en voiture pour rejoindre la gare de Bourron. Nous descendions, maintenant, dans la vallée, qui s’ouvrait largement à notre rencontre; l’air humide faisait les lointains foncés; de grands nuages soucieux voyageaient au dessus de nous; quelques gouttes de pluie tombèrent du haut ciel sombre. Aimée n’avait que des vêtements légers; je la couvris de mon pardessus. Sous ce déguisement, qui confisqua son élégance, elle m’apparut tout à coup moins inaccessible: ce fut comme si j’avais jeté sur elle un filet; je l’emmenais dégradée et captive à ma suite.
Elle me regarda à la dérobée avec gêne, sentant que je la trouvais moins belle, et s’en inquiétant.
Mais moi, au contraire, je m’enivrais de l’avoir ainsi réduite en pauvreté. Une tristesse ravissante me serrait le cœur. Enfin je pouvais avoir pitié d’elle! Enfin je l’avais entraînée dans le bas royaume où j’étais aux fers! Je pourrais la prendre de plain-pied, sans assaut.
Mais comme toujours je m’attardai dans cet émerveillement; toujours les sentiments viennent se mettre sur mon chemin pour me le faire perdre. Je jubilais douloureusement; j’avais envie de remercier Aimée de cela déjà, qu’elle n’était plus si abrupte ni si parfaite.
--C’est bon de vous avoir là, ainsi, répétais-je avec transport en lui serrant la main.
Je goûtais notre abîme au lieu de l’y attirer plus profondément. Cela devenait de la fraternité; mon cœur ne prenait pas la dureté qu’il eût fallu; j’oubliais que l’amour c’est la guerre et qu’on n’y a pas le temps d’avoir des émotions.
Quand la voiture nous eut laissés, lorsque nous nous retrouvâmes sur le quai de la gare, j’étais tout étourdi et chancelant. Je n’entendais plus bien ce que je disais et d’une voix toute défaite: «Viens!» fis-je en entraînant doucement Aimée par le bras vers le train qui arrivait.
Oh! cette pauvre audace de la tutoyer, qui venait si tard, quelle pitié c’était! Cachée là où personne ne pouvait l’attendre, née d’un remous de ma timidité, sans pouvoir, sans force, suppliante et comme à moitié soufflée par le vent et le fracas du train qui s’arrêtait maintenant devant nous, comme elle me ressemblait bien!
Elle n’appelait aucune réponse. Aussi n’eut-elle aucune suite que d’impatienter Aimée. Dans le wagon--elle me faisait face--je vis se former en elle et peu à peu grandir un dépit violent contre moi. Trop d’histoires! pensait-elle visiblement, et que si c’était seulement pour la promener ainsi à travers mes odieuses hésitations, j’eusse mieux fait de la laisser tranquille. Tous ces va-et-vient intérieurs auxquels nous avions perdu notre journée, lui devenaient brusquement insupportables. Elle ne savait sans doute pas très bien elle-même ce qu’elle avait attendu de moi; sans doute à la moindre attaque de ma part, se fût-elle contractée, défendue. Mais elle m’en voulait tout de même de ne l’avoir menacée que si lâchement; elle ne me pardonnait pas de lui avoir fait croire à un danger qu’elle n’avait pas couru; car il lui fallait bien comprendre enfin que je ne savais être ennemi que de moi-même et que ma cruauté était sans but, sans direction, sans pointe.
Présente, je la sentis me fuir, se dégager de cette fraternité où je m’étais cru impliqué pour toujours avec elle. Le compartiment, où d’abord nous étions seuls, se remplit de monde peu à peu. Pour préserver quelque temps encore notre complicité contre les forces qui la menaçaient de partout, j’avais placé l’ombrelle d’Aimée à côté de nous, sur l’appui des deux banquettes et derrière cette barrière fragile qui nous séparait des autres voyageurs, je prétendais me trouver encore seul avec elle. Mais cette solitude ne me servait déjà plus à rien, qu’à la perdre. Je voyais son visage déjà tout étranger; il y avait des moments, lorsqu’elle fermait les yeux, où il se fanait brusquement, apparaissant à la fois plombé et rougi; alors j’avais envie de me pencher sur lui; mais il reprenait aussitôt une espèce d’ardeur et comme un reflet de colère qui m’interdisaient de bouger.
Nous ne dîmes plus un mot jusqu’à Paris. Mais dans la cour de la gare, lorsque j’eus été lui chercher une voiture, l’horreur de cette journée manquée m’étreignit brusquement et je reconnus l’impossibilité radicale de quitter ainsi Aimée en plein désastre; malgré ses protestations, je montai avec elle en voiture.
Alors se produisit un coup de théâtre. Toutes les manœuvres et tous les errements de l’orage qui avait pesé sur l’horizon de notre après-midi, se résolurent en un grand éclair:
--Aimée, lui criai-je, je vous hais, je vous hais de toutes mes forces. Vous êtes un monstre. Il faut que je vous dénonce. Cela ne peut pas durer comme ça. On ne peut tout de même pas vous laisser ainsi indéfiniment en liberté.
Mon âme pliait sous un faix d’injures à lui dire. Je me jetai dans des reproches incohérents, l’accusant de tout, lui promettant mille punitions, l’environnant en paroles de tous les supplices imaginables.
Je lui saisis le bras, je le secouai violemment:
--Pour bien faire, dis-je, en riant de tous mes nerfs, il faudrait que je vous tue, ou quelque chose dans ce genre.
Et c’était vrai, à la lettre, qu’à cet instant, l’idée de trois couteaux plantés en bouquet dans son cœur m’était d’une délivrance indescriptible. Sa destruction avait tout à coup plus de charme que tous ses charmes.
Je savais parfaitement combien j’avais été faible et sot toute la journée, et je le lui disais. Mais pour une fois, ses torts m’apparaissaient encore plus grands que les miens. Et son existence surtout prenait un caractère inexpiable.
C’était contre son existence que toutes mes forces d’un seul élan se tournaient; c’était son existence que mes mots et mes cris tâchaient de recouvrir.
Je la sentais contre moi, chair et âme, plus épouvantable que cet enfer d’où elle était montée un jour pour prendre un soin si touchant de ma damnation. Il me fallait l’y replonger; il me fallait amasser beaucoup de néant sur cette tête trop aimée.
La dure cage où elle enfermait ses pensées, je n’avais même plus envie de l’ouvrir. Elle l’emporterait avec elle; je me moquais désormais de rien savoir. Il fallait seulement qu’elle n’existât plus, qu’elle n’existât plus!
Elle, cependant, m’avait d’abord écouté sans rien dire. Puis tout à coup elle se mit à rire, de son rire le plus terrible, le plus insolent. Loin de la fâcher, mes accusations lui faisaient un bien infini; elle se renversait sous elles, elle les buvait voluptueusement. Enfin elle me trouvait aussi malintentionné qu’elle en avait besoin. Ce torrent de haine que je déversais sur elle, plus habile que moi, elle y reconnaissait le paroxysme de l’amour qu’elle pouvait inspirer.
Elle riait, cruelle et délivrée, elle riait, et il me semblait que c’était la journée tout entière qui éclatait enfin en cette fusée de rire, furieuse, aride, et triomphale.
--Si vous saviez ce que je souffre! dis-je tout à coup.
Mais:
--Tant mieux! s’écria-t-elle, et elle continua de rire.
Je chancelai un instant sous le coup, mais bondis presque aussitôt, comme en rêve, à la hauteur où elle m’appelait: il n’y eut plus rien en moi qu’une vraie rage de joie; tout me fut indifférent soudain au prix de l’hilarité que nous avions atteinte. Le monde aurait pu périr à cette minute: je n’aurais su que m’en féliciter. Hourra! telle était la seule devise qui convînt en cet instant à mon amour.
* * * * *
A notre amour peut-être. Jamais encore je n’avais senti Aimée si prochaine. La colère était décidément le vrai climat commun de nos âmes; elle les fondait plus harmonieusement que la tendresse, l’étude ou l’humiliation.
Une tempête exquise nous soulevait, et nous étions roulés ensemble sous son aile. Une ardeur nous prenait, une sécheresse de la gorge. Nous avions soif de quelque chose, mais de si rêche qu’à peine osions-nous le nommer en nous-mêmes baiser.
Soif! Lentement pourtant croissait entre nous cette fleur aride dont nos lèvres allaient former les pétales. Soif! Le terme d’un pélerinage infini était là: sur ce visage près du mien, comme un puits du désert, au soir, plein d’étincelles.
Déjà je me penchais sur lui avec cupidité; déjà, maîtrisant mon cœur tant bien que mal, j’avais saisi le bras d’Aimée.
Que se passa-t-il à cet instant? La révolution de tout mon corps vers le sien s’arrêta net, avant même que mon esprit eût reçu aucun avertissement; je demeurai en suspens.
Puis:
--Non, non, fit en moi une voix secrète.
Et tout aussitôt:
--Non, non, reprit Aimée, laissez-moi!
Elle avait détourné la tête, fermé les yeux.
--Non, répéta-t-elle plus bas, laissez-moi!
Je laissai tomber mon front sur sa poitrine avec un gémissement, vaincu par une force absolument innommable, épuisé comme après une lutte immense, et résigné déjà.
--Non, dit encore une fois Aimée, presque avec tendresse, non, François, il ne faut pas.
Comme un gaz par une subite fissure, toute notre fureur fuyait déjà avec un long cri, nous laissant pauvres, lourds et séparés.
Je grelottais, abattu sur le sein d’Aimée.
Puis je me raccrochai péniblement d’une main au brassard de la portière et me rassis à ma place.
Un moment encore nous filâmes ensemble, pris dans l’immense courant des boulevards.
Enfin je tapai à la vitre, je fis arrêter, j’embrassai la main d’Aimée sans regarder son visage et je descendis.
Je restai un moment sur un refuge; il était six heures; les taxis à toute vitesse me frôlaient; les autobus entraient sur la pente du boulevard au chant plaintif de leurs freins. Toute une vie forcenée se précipitait au long de moi, emmenant mon âme inutile, l’arrachant à sa peine, lui procurant encore quelques minutes de grâce.
Et pourtant mon esprit travaillait déjà, tout seul,--mon funeste esprit jamais las, qu’aucune ruine n’arrivait à distraire de sa manie d’attention et qui se jetait sur mes pires mésaventures comme sur une proie.
VIII
Car qu’est-ce qu’aimer, si ce n’est avoir en tout et partout la même volonté, jusqu’à l’entière extirpation du moindre désir contraire, et un total assujettissement de son cœur?
Bossuet.
Qui nous avait trahis? Qui nous avait sauvés? Quel ange? Quel démon?
La prudence? la peur? la raison?
Non, d’abord--certainement j’étais dans le vrai en le pensant, en le voyant,--la perfection d’Aimée, son terrible défaut de besoins.
Ainsi je ne portais pas la faute principale.
Oui, c’était bien ce que Georges avait d’abord aperçu en elle, et redouté, qui s’était à nouveau fait sentir: «Elle peut tellement bien se passer de moi!»
Notre crise de rire avait pu me faire croire un moment à l’évanouissement de toute barrière entre nous. Mais sitôt que je m’étais rapproché d’elle physiquement, sa prédominance avait reparu, aussi inexplicable qu’invincible. Oh! comme je m’étais senti frêle tout à coup et léger contre elle! Même l’entrain, même la décision qui m’avaient manqué, n’eussent pas suffi, j’en étais certain, à compenser cette différence de densité entre nous.