Part 8
Rien ne pouvait être plus exaspérant pour mon angoisse que cette disparition d’Aimée. Elle m’affola complètement. Je passais mon temps à la chercher. Après l’interminable journée d’attente et de peine, quand le soir tombait, je partais seul, tête nue, à travers le jardin, vers les vignes. Je marchais d’un pas rapide, tout soulevé, tout hagard. Dans mon cerveau surmené par les nuits blanches, mille projets pour atteindre Aimée s’échafaudaient avec une hâte absurde et furieuse; ils étaient tous plus impossibles les uns que les autres; l’un n’attendait pas la ruine de l’autre pour s’élever. Bien plutôt que des moyens réfléchis, c’était un combustible que je jetais dans le foyer trop brûlant de mon esprit; et comme des gouttes d’eau sur une plaque rouge, ils s’évaporaient en y tombant.
De temps en temps, profitant d’un peu de fatigue, une idée réussissait à durer en moi quelques minutes. Je m’imaginais allant surprendre Aimée dans la retraite que je supposais, pour la circonstance, qu’elle avait choisie. Bien que l’endroit me fût inconnu, je voyais les moindres détails: c’était le matin, je m’arrêtais à la barrière du jardin, je sonnais... L’attente dans le salon, l’étonnement d’Aimée et sa gêne de me trouver là; mais alors j’entrais dans mes explications...
Puis je repensais tout à coup que cette vision n’était qu’un rêve. L’impatience revenait de plus belle. J’allais dans le crépuscule, où les arbres fruitiers en fleurs s’éteignaient peu à peu, abandonnant d’imperceptibles parfums. En haut, à travers les feuillages du jardin, j’apercevais déjà les lumières de la maison. Marthe m’attendait près de la lampe. Et me prenant à deux mains la poitrine, j’essayais de calmer en moi cette démence, d’endormir cette douleur qui me fatiguait de ses bonds timides et fous et m’arrachait par instants une douce plainte excédée.
Les quinze jours que je devais passer à la campagne étaient presque écoulés, lorsqu’enfin je reçus, de Paris, une lettre d’Aimée. Je n’y lus d’abord qu’une chose: c’est qu’elle n’était pas fâchée. Comment cela était-il possible? Je ne le comprenais pas encore. Mais le fait était certain. Le ton de sa lettre était aussi amical que jamais. Elle s’excusait de son silence, avec une espèce d’embarras, en rejetant vaguement la faute sur ses occupations qui étaient aussi la raison pour laquelle elle n’avait pas encore quitté Paris; puis elle ajoutait:
«Mon cher François, je voudrais pouvoir vous faire du bien, vous aider, vous réconforter. Mais je ne suis pas sûre d’être bien désignée pour y réussir.»
Parce qu’ils me rendaient la paix, ces quelques mots prirent peu à peu pour moi une importance extraordinaire. Sur le feu de ma blessure je sentais leur douceur se poser. Pour me faire tant de bien, il fallait qu’ils vinssent du plus profond de son cœur. Je retrouvais Aimée telle que j’avais besoin qu’elle fût. Certes, oui, elle réussirait à me guérir. Et n’était-ce pas déjà fait? Je prenais la seconde phrase de sa lettre pour l’expression d’une inquiétude toute gratuite, d’un scrupule supplémentaire, pour un raffinement de bonne volonté dont je lui étais reconnaissant aussi, mais dont je refusais de tenir compte. Je ne voyais que son désir de me venir en aide, de m’apaiser. Il suffisait qu’elle l’eût senti pour qu’il se trouvât réalisé. Et en effet, une fois de plus, ma douleur s’était évanouie. Dix minutes après avoir reçu la lettre, il n’y en avait plus trace en moi; je ne pouvais plus l’imaginer; tout tient dans un mot: je n’y pensais plus.
Le surlendemain, je rentrai à Paris, laissant Marthe, pour une semaine encore, à la campagne. Lorsque j’arrivai rue Michel-Ange, pour le déjeuner, on me fit attendre un moment, tout seul, dans le grand salon. Le soleil y pénétrait largement, comme le jour où j’étais sorti avec Aimée. Je me rappelais. Puis Madame Bourguignon arriva. Je n’osai pas lui parler tout de suite d’Aimée. Un poids énorme était sur ma langue. Enfin elle me dit:
--Aimée est à la campagne près de Fontainebleau, depuis hier, chez des amis, qui lui ont offert l’hospitalité pour une huitaine de jours. Elle a voulu profiter du beau temps.
Je ne pus m’empêcher de rougir un peu; puis je m’employai à sauver les apparences en continuant la conversation; je tins ainsi en respect ma déception jusqu’au moment où Madame Bourguignon ajouta:
--D’ailleurs Aimée doit venir à Paris cet après-midi. Elle ne pensait d’abord rester là-bas que deux jours. Pour y passer une semaine, elle a besoin de quelques objets qu’elle vient chercher. Elle m’a téléphoné, ce matin. Si vous voulez la voir, venez avec moi tout à l’heure la chercher à la gare.
Lorsqu’elle parut, au milieu de la foule, montant l’escalier, je ne sais pourquoi je la trouvai plus brune, plus sombre que je ne me la rappelais:
--C’est gentil d’être venu à ma rencontre, me dit-elle simplement, après avoir embrassé Madame Bourguignon; dans le train je pensais que je vous verrais peut-être.
Nous montâmes dans l’auto de Madame Bourguignon. Aimée se mit aussitôt à nous raconter combien elle se trouvait heureuse là-bas, quelle tranquillité, quel délassement elle y goûtait:
--Quand je me suis vue toute seule, au beau soleil, dans ce petit jardin, avec un bon livre à la main, je n’ai plus eu qu’une idée, c’est d’y rester le plus longtemps possible.
Je commençai à souffrir. Non que je fusse jaloux de son bonheur. Mais je pensais: Elle n’a donc pas du tout, du tout songé à moi! Je n’ai donc absolument compté pour rien dans ses préoccupations! Mon retour ici à aucun moment n’a pu influencer sa décision!
Et justement, à cet instant, elle se tourna vers moi pour me demander:
--Et vous, François, avez-vous passé de bonnes vacances?
J’eus un moment de stupeur. Deux mondes se rencontraient, entre lesquels il n’y avait rien de commun. Je ne pus m’empêcher de laisser percer dans ma voix mon étonnement, mon désespoir et mon reproche:
--Oui, merci, répondis-je lentement, d’assez bonnes vacances!
Une ombre de confusion et de remords passa sur le visage d’Aimée. Je vis qu’elle se rappelait tout à coup.
Elle se rappelait. Il faut comprendre tout ce que ce mot signifie d’horreur. Elle ne pensait plus que je l’aimais! Cette idée, comme un objet qu’on oublie sur une étagère, comme, dans une machine, un rouage superflu qui peut tomber en route sans que le moteur s’arrête,--cette idée était sortie de sa mémoire. Et elle n’y rentrait maintenant que par la grâce d’un nouveau hasard, que parce que j’étais revenu me mettre devant ses yeux.
Ainsi de ce monde de misères et de prières que pendant quinze jours j’avais porté en moi, de toutes ces invocations, de toutes ces plaintes, de toutes ces excuses que j’avais prodiguées vers elle, Aimée n’avait rien perçu, rien soupçonné. Tout ce douloureux trésor, je l’avais dépensé dans le vide. Il ne s’y était rien rencontré d’assez fort pour franchir cet espace comme interplanétaire qui nous séparait, et pour venir se faire sentir par elle.
Du même coup le véritable sens de sa lettre m’apparaissait. Cette phrase qui m’avait si bien rassuré, ah! je ne voyais que trop clairement maintenant ce qui la lui avait inspirée. Je découvrais la trace de ses sentiments, j’y rentrais après elle; je retrouvais l’instant où elle avait tenu la plume pour m’écrire; j’éprouvais son embarras, sa gêne: «Que mettre, avait-elle pensé inconsciemment, pour le faire tenir tranquille, pour me débarrasser de lui?» Elle avait cherché quelque chose qui pût arrêter, empêcher de glisser vers elle ce gros encombrement que faisait mon âme; un moyen, n’importe lequel, pour soutenir et écarter cette masse, pour parer à cet effondrement.
Parce qu’en écrivant ma lettre, j’avais fait un grand effort pour réduire toutes mes inquiétudes en une seule phrase, je m’étais imaginé que, de même, la phrase d’Aimée résumait toute une quantité de sentiments et qu’elle l’avait obtenue par le même effort de contraction. Mais maintenant je distinguais qu’au contraire elle se l’était arrachée de force, qu’elle l’avait tirée de son esprit récalcitrant et distrait, que, loin de me porter le message de son cœur, loin d’être imprégnés d’elle, ces mots avaient été fabriqués froidement à mon usage et n’avaient été dépêchés vers moi que pour m’éloigner, que pour empêcher que je n’aille devenir ennuyeux. Sitôt qu’elle les avait eu trouvés, je sentais son soulagement et je voyais sa plume courir vite pour ajouter: «Mais je ne suis pas sûre d’être bien désignée pour y réussir.» Elle se libérait, elle s’échappait, ayant fait tout ce qu’elle pouvait faire pour moi. Il n’y avait plus qu’à jeter la lettre à la boîte. J’aurais tort si je n’étais pas content.--Et en effet j’avais été bien content!
Ainsi, des deux phrases de la lettre d’Aimée, celle où je n’avais vu que l’expression d’un scrupule tout gratuit, c’était la plus sincère. Le scrupule était dans la première, et dans cette première il n’y avait rien qu’un scrupule: un peu de pitié passagère, une aumône à mon malheur doublée d’une précaution contre lui.
Mais non; je me trompais. Même pas cela! Cette phrase, ces deux phrases, j’en étais sûr maintenant, Aimée les avait écrites au courant de la plume, tout naturellement, sans penser à rien. Car elle n’avait pas compris ce qu’il y avait dans ma lettre, car elle n’y avait pas vu les inquiétudes que j’y avais si péniblement massées. Sa lettre ne répondait pas à la mienne. Simplement elle avait remarqué dans la mienne un passage un peu grave, et de même, elle en avait introduit un dans la sienne, par imitation, par symétrie.
Et moi qui m’étais imaginé l’avoir offensée! Il eût fallu d’abord qu’elle pût l’être; il eût fallu qu’elle eût les yeux tournés vers moi, qu’elle fût susceptible à ce qui lui venait de moi. Mais comme tout à l’heure je retrouvais l’instant où elle m’avait écrit, de même maintenant je retrouvais celui où elle m’avait lu. Quoi de plus naturel qu’une lettre qu’on reçoit? On déchire l’enveloppe, on parcourt des yeux les petites lignes noires, ce léger griffonnage conventionnel, toujours le même, toujours bon pour tout ce qu’on peut dire:
«Ce cher François, avait-elle pensé, comme il est gentil de m’écrire si vite!»
Et comment eût-elle soupçonné mon inquiétude, n’ayant pas senti ce qui d’elle l’avait fait naître? Elle n’avait pas souvenir de m’avoir fait de la peine. Que m’avait-elle dit qui pût m’inquiéter, donner lieu à la question et à l’angoisse? Lorsqu’elle avait laissé tomber les mots d’où venaient tous mes tourments, ce n’était pas à moi qu’elle parlait. Pouvait-elle deviner que je les avais ramassés, ces mots, que j’en avais fait mon bien et mon malheur, que je les avais emportés pour les chérir et les détester jalousement dans mon cœur, pendant des semaines? De la conversation toute mécanique, où ils lui avaient échappé, elle avait tout oublié, et tout de suite. Il n’y avait que moi pour avoir de la mémoire, parce qu’il n’y avait que moi pour aimer.
Ainsi mon esprit remontait impitoyablement à travers mes imaginations, défaisant maille par maille la trame qu’il avait tissée dans sa solitude. A la place de tout ce que j’avais supposé d’intentions chez Aimée, de tout ce que j’avais essayé de comprendre, de prévenir ou de conjurer, il n’y avait rien eu; elle avait été dans les magasins, elle avait continué de voir ses amies, elle avait écrit en province pour préparer son séjour; les journées s’étaient écoulées pour elle faciles et remplies; et le soir elle avait pu se dire: «Tiens! encore cette visite que je n’ai pas eu le temps de rendre aujourd’hui.»
Il n’y avait rien eu. Malgré moi et à mon insu, bien que j’eusse toujours soigneusement évité de rien prétendre sur elle, même en pensée, je l’avais peu à peu, par le seul rayonnement de mon imagination, attirée à moi et impliquée dans mon amour. Même lorsque je la supposais fâchée, c’était admettre qu’elle y jouait sa partie, qu’elle me faisait pendant et réponse. Et maintenant, brusquement, je découvrais mon illusion. La réalité était tellement plus simple! Aimée était restée à sa place; elle avait continué sa vie à elle, où je n’entrais point, qui empruntait des voies absolument différentes de la mienne. Quiconque l’avait abordée en mon absence, l’avait trouvée tout entière disponible, l’esprit absolument libre, dans son état le plus normal.
J’avoue que j’avais tout imaginé excepté cela. Ce néant, qui, seul, je le voyais, correspondait à mon amour, était plus affreux que tout; il s’ouvrait devant moi tout à coup comme un abîme. Et cela surtout me tuait à la fin, il faut que je le crie, de penser qu’il était parfaitement naturel, que de rien, en rien et pour rien, Aimée ne méritait le moindre reproche, puisqu’elle ne m’aimait pas. Quelle promesse m’avait-elle faite? Au nom de quoi me fussé-je plaint? Je la regardais de temps en temps, assise en face de moi. Elle avait repris sa conversation avec Madame Bourguignon. Elle parlait de nouveau avec animation. Certainement elle avait oublié cela aussi qu’elle m’avait dit tout à l’heure. Je la regardais; ma douleur était si forte, si bonne que, de songer qu’elle en était privée, j’éprouvais pour elle une sorte de pitié.
En même temps le courage entrait dans mon cœur. Avant que l’auto ne fût arrivée rue Michel-Ange, j’eus le temps et le sang-froid de prendre une grande résolution: je ne l’aimerais plus. C’était fini. Il fallait laisser là cette aventure. Raisonnablement je ne pouvais pas m’engager dans un tel martyre. Puisque les évènements prenaient la peine de m’aider, il fallait saisir leur secours et montrer un peu d’énergie et de bon sens. L’inconscience d’Aimée avait ramené de force nos relations au niveau de la simple amitié: je n’avais qu’à m’y tenir.
Je me séparai d’Aimée sans déchirement, et même avec une espèce de bonne humeur, comme celle qu’on ressent au moment de se mettre au travail.
Les premières heures ne furent pas trop difficiles. Je savais qu’elle devait retourner dès le lendemain à Fontainebleau. Il suffisait pour le moment de la laisser partir.
Bien que mon couvert y fût toujours prêt, de tout le lendemain, pour être bien sûr de ne l’y pas retrouver, je n’allai pas à la villa. La journée fut longue; pourtant je la prolongeai encore en allant, le soir, au théâtre, avec des amis. Cette distraction me fit du bien. Je m’étonnai, en rentrant chez moi, de me sentir si tranquille, si rafraîchi... Tout se passait comme si j’eusse oublié Aimée. La conduite à suivre me paraissait maintenant toute simple, plus simple mille fois plus qu’au moment où je l’avais choisie.
Oh! ces instants où la délivrance semble si facile! On voit passer du jour dans sa prison, un jour qui n’aurait qu’à s’agrandir un peu pour permettre l’évasion. Et ce jour, c’est simplement l’absence de la bien-aimée dans l’esprit. Il suffirait qu’elle durât quelque temps, il suffirait que cette paresse dont on est saisi gagnât en longueur et en intensité, il suffirait qu’on pût ainsi bien longtemps, bien patiemment ne plus bouger... On ne voit vraiment pas pourquoi ce ne serait pas possible. On ne voit pas qu’il faudrait pouvoir empêcher les idées de rentrer dans le cerveau, interdire son cours à tout ce sang alourdi, infecté d’une seule image et qui en ce moment simplement se propage et s’égare loin de l’esprit.
Le lendemain, dès mon réveil, je reconnus qu’il y avait du nouveau en moi: je sentis l’obligation absolue d’aller, ce jour-là, à Auteuil. D’ailleurs, ce n’était pas dangereux, puisqu’Aimée était partie. Mais alors pourquoi était-ce si nécessaire? Je cherchai, et je finis par découvrir, au fond le plus secret de mon cœur, comme un voleur caché sous un tas de fagots et qui supplie qu’on le laisse vivre, l’espoir qu’elle n’était peut-être pas encore partie.
Je me dirigeai vers la rue Michel-Ange, en proie de nouveau à la plus fatigante agitation. Il me semblait que toute ma destinée était confiée à un petit hasard qui allait en décider d’un seul coup.
J’arrivai; je ne vis pas Aimée. Bien entendu je n’osai pas demander si elle était partie. Je me rassurais déjà. Mais au moment où nous allions nous mettre à table, elle sortit de sa chambre et vint vers moi avec un joyeux bonjour.
Tant elle était futile, j’ai oublié la raison qu’elle me donna de sa décision de rester. D’ailleurs mon trouble et ma joie m’empêchèrent de bien l’entendre. Je l’avais perdue et je la retrouvais tout à coup comme revivante, comme ressuscitée. Jamais elle ne m’avait paru si belle, ni si aimable. Il y avait en elle, je m’en aperçus avant qu’elle eût dit un mot, cette même calme jubilation que le jour où nous étions sortis ensemble. Et justement, comme si cet état de son cœur eût comporté tout naturellement ma compagnie, à peine se fut-elle assise à table, que devant tout le monde elle me demanda:
--François, voulez-vous venir avec moi au concert, ce soir?
Avant que l’émotion m’eût permis de répondre, Madame Bourguignon lui dit, peut-être par malice:
--Vous ne savez pas si ça l’amusera.
--Oh! répondit Aimée tranquillement, je sais maintenant que je peux lui demander même des choses qui ne l’amusent pas... C’est mon ami, insista-t-elle avec un coup d’œil fier qu’elle promena sur tout le monde, puis arrêta sur moi, en signe de prédilection.
J’eus peur tout à coup, peur de moi, peur des progrès que je sentis qu’avait faits ma servitude dans le temps même où je croyais la secouer. Car il n’y eut rien en moi, à cet instant, qui s’élevât pour esquisser la plus petite résistance au désir d’Aimée, ni la plus petite protestation contre sa certitude de m’y voir acquiescer. Tous mes projets d’émancipation furent balayés par un véritable torrent de joie et de fidélité; je m’abandonnai à la volonté de mon amie avec un délice qui touchait à l’évanouissement.
Le soir, quand je vins la prendre, elle était en grande robe noire décolletée: du seuil je la vis au fond de sa chambre, les bras levés devant la glace, qui piquait un bijou dans ses cheveux. J’eus un moment de faiblesse et comme de découragement: tant elle était belle, tant je sentais de choses en moi à refouler et tant je devinais que j’y parviendrais facilement.
Je lui mis son manteau; c’était une grande cape qui s’attachait par des brides à la ceinture; je dus m’approcher d’elle, la toucher; je fus pris dans son parfum comme dans un piège; un moment je fus sur le point de défaillir, de m’abattre sur son épaule avec des baisers. Mais non, la religion resta la plus forte; elle guidait mes gestes, les rendait, malgré moi, infiniment circonspects et retenus. Et c’est plein d’une discrétion insensée que j’emmenai ce grand ange de chair et de jais, qui rutilait sombrement à mes côtés.
Pourtant à peine fûmes-nous dans la salle de concert et bien installés dans nos fauteuils qu’un petit souffle agressif s’éleva en moi:
--Enfin, dis-je à Aimée, qui êtes-vous? Il faut tout de même que je sache.
Je ne pouvais pas lui poser de question qui lui fît plus de plaisir. Elle se tourna vers moi: je la vis s’émouvoir tout entière, je continuai:
--Oui, qui êtes-vous? Qu’est-ce que c’est que ces manières? Qu’est-ce que c’est que cette âme noire que vous avez là, sous votre corsage, que cette âme horrible? dis-je en essayant de me débarrasser dans ce mot à la fois de toute ma rancune et de tout mon désir.
De nouveau je sentis que j’atteignais Aimée en un point plus sensible que je n’eusse fait par aucun éloge ni aucune flatterie. Elle fut visiblement caressée par ma question et ce fut visiblement une sorte de volupté qui s’éveilla en elle. Même ce que ma phrase comportait de douce injure contribuait à la chatouiller.
--Mais je ne sais pas moi, répondit-elle avec un rire. C’est à vous de me le dire, à vous de m’expliquer à moi-même.
Le chemin s’ouvrait enfin, le chemin redoutable aux abords duquel j’avais si longtemps tâtonné, et dans lequel maintenant je m’enfonçais tout à coup avec l’aisance du rêve.
--J’ai beaucoup réfléchi sur vous, tous ces derniers temps, repris-je. Et j’ai trouvé, je crois, ce qui vous distingue entre toutes les femmes. C’est la méchanceté, dis-je en faisant porter à ce mot un véritable fardeau d’impatience et d’adoration.
Aimée ne broncha pas; même ce mot ne provoqua chez elle aucune objection; il est incroyable à quel point elle était dépourvue de l’instinct d’apologie. Elle m’écoutait seulement, elle cherchait seulement à bien suivre ma pensée, à bien se voir comme je prétendais la voir. Le plaisir de se sentir si amoureusement détestée expliquait sans doute sa patience, mais aussi une espèce de désintéressement qui la faisait se regarder comme une chose à connaître, à apprendre. A la passivité de la femme sous les baisers s’ajoutait, pour l’aider à subir mon exploration, la prudence du savant qui fait le moins de mouvements possible pour laisser se former devant lui la vérité.
Sitôt que j’eus perçu en elle ce sentiment, mon exaltation se trouva renforcée, ma recherche se fit plus active, plus aiguë, je distinguai mille traits de son caractère que je n’avais pas encore vus, que je lui montrai.
L’orchestre jouait maintenant et de temps en temps ses éclats nous forçaient au silence; mais sitôt que sa rumeur s’amoindrissait, à voix basse je reprenais ma description, cherchant à la rendre toujours plus précise, toujours plus offensante:
--Orgueilleuse, lui disais-je, vous êtes aussi une orgueilleuse. C’est ce qui vous a sauvée jadis, avouez-le. Votre premier besoin est la supériorité. Malheur à qui prétend rivaliser avec vous! Malheur aussi à qui vient à dépendre de vous!
Mes paroles, à ce moment, excédaient de beaucoup ce que je savais, ce que j’eusse osé dire, et même penser, tout seul; c’était une sorte de devin, dont j’entendais à peine le langage, qui les prononçait à ma place.
Mais Aimée les comprenait mieux que moi et les approuvait toujours avec un mélange extraordinaire d’obéissance et d’excitation. Évidemment je l’avais entraînée dans ce qui était pour elle une sorte de paradis. Son regard me versait la même reconnaissance qu’après ma déclaration, mais empreinte et troublée d’une émotion plus sensuelle.
Enfin elle me prit la main, la serra fortement et avec une autorité qui me trouva tout de suite soumis:
--Taisons-nous! dit-elle.
* * * * *
Le concert s’acheva sans que nous eussions osé ni l’un ni l’autre reprendre la conversation. Je cherchai une voiture pour Aimée, je l’y installai avec soin, mais elle ne voulut pas me permettre d’y monter avec elle ni de la raccompagner. Elle ne semblait pourtant nullement fâchée et dans son: «Au revoir!» je ne perçus rien qui pût me donner de l’inquiétude.
Sur le trottoir que sa voiture en fuyant laissa désert, je restai un moment absorbé dans une étrange tempête intérieure: les vagues les plus diverses me donnaient l’assaut.
D’abord la joie. J’avais retrouvé mon trésor; comme j’en avais eu l’impression en la voyant reparaître le matin, Aimée venait bien de ressusciter pour moi, avec tous ses terribles charmes cachés. De nouveau j’avais touché son âme délicieusement viciée par le désintéressement. Je la sentais si pareille, sous ce rapport, à la mienne qu’une sorte de vertige me prenait, comme si fatalement elles allaient toutes deux se fondre ensemble.
Qui, au monde, eût montré cette patience, pendant que je l’insultais, qui lui avait été si facile? Où était-il, au monde, l’être à ce point détaché de ses avantages, et capable, pendant qu’on les lui détruisait, de cette attention profonde, de ce recueillement obstiné? Où était-il? Je n’en connaissais pas d’autre que moi-même.
Et alors ma joie montait, devenait une question, un espoir, une certitude: elle m’aime, elle va m’aimer, nous nous ressemblons trop affreusement pour que son amour ne vienne pas répondre au mien. Il est impossible qu’elle ne me trouve pas bientôt comme je l’ai trouvée.
Mais ici ma joie faisait une pause; elle ne devenait pas tout de suite le délire que j’eusse attendu. Je ne sais quoi d’informe l’affaiblissait doucement de l’intérieur; elle dépérissait peu à peu.