Aimée

Part 7

Chapter 73,870 wordsPublic domain

Huit jours environ après l’évènement que j’ai raconté, par une merveilleuse après-midi d’avril, nous nous trouvions à la villa, dans le grand salon, avec toute la famille de Georges, comme à l’ordinaire vaguement et oisivement rassemblée. Le soleil entrait par les fenêtres, invitant à la promenade. J’avais proposé à Georges, qui par hasard avait déjeuné là, de sortir avec lui; mais comme nos occupations ne coïncidaient pas, nous avions, d’un commun accord, abandonné ce projet.

Aimée nous avait entendu le débattre. Je vis qu’elle réfléchissait. Sans qu’on pût en reconnaître les termes, on distinguait très bien quand elle était en proie à un débat intérieur; non point à aucun va-et-vient de sa physionomie, à aucune agitation de son visage; mais au contraire à je ne sais quelle fixité et quelle application qui se posaient sur lui; elle voulait tout bas, et les battements de son cœur étaient obligés de se taire, et une espèce de tranquillité presque effrontée passait dans toute sa personne. Ce fut d’une voix parfaitement calme qu’elle me dit, lorsqu’elle se fut décidée:

--Je vais sortir, François. Voulez-vous m’accompagner?

Je crois que je rougis. Puis je me tus. Puis je dis: Oui! au hasard, très vite, pour au moins ne pas laisser s’abolir la formidable chance qui s’offrait, mais sans avoir encore tout à fait compris ce qui m’arrivait.

Pendant qu’elle mettait son chapeau, dans sa chambre, et que je l’attendais debout entre les groupes, quelqu’un m’interrogea sur ce que j’allais faire:

--Aimée m’a demandé de sortir avec elle, répondis-je.

A ce moment seulement l’évènement se déclara dans mon cœur. Je faillis éclater de rire. Je me demandai comment j’avais pu prononcer une telle phrase et y croire, sans que le tonnerre fût tombé pour consacrer ce prodige. C’était la première fois que j’allais sortir seul avec Aimée dans Paris, et c’était elle-même qui m’y invitait. Déjà la seule pensée qu’elle pût trouver à ma compagnie un plaisir quelconque m’approchait de la folie. Mais il y avait quelque chose de plus: elle savait pourtant bien que je l’aimais. L’avait-elle oublié? C’était impossible. Le temps qu’elle avait réfléchi montrait bien qu’elle avait tenu compte de cette circonstance. Elle l’acceptait donc! Elle acceptait ce secret entre nous, et qu’il ne nous séparât point. Elle voulait bien qu’il y eût quelque chose que nous fussions seuls à connaître, seuls à porter. Une telle faveur me faisait perdre l’esprit; et j’avais toutes les peines du monde à dissimuler mon égarement.

Je revois chaque minute de cette journée extraordinaire, l’instant où nous sortîmes de la maison dans la rue vivante, illuminée, pleine de promeneurs et de toute la brillante animation du printemps, l’instant où dans l’auto découverte qui filait doucement, et comme enchantée, au ras des trottoirs, au milieu de la foule et parmi le flot des visages qui me paraissaient tous joyeux, m’étant tourné timidement vers Aimée, je vis qu’elle était sur le point de sourire. Sourire léger, à peine formé sur ses lèvres, mais que mon regard fit épanouir. Et à cet instant, comme pour prolonger le miracle, Aimée se mit à parler. Sans faire allusion directement à mon aveu:

--J’ai peur, dit-elle, que vous ne me connaissiez pas bien. Je suis si peu intéressante! Il y a en moi quelque chose de si brutal! Je vous sens si tendre à côté de moi, si dévoué, si hors de vous-même. Moi, au fond, je n’aime que moi, que mon plaisir... C’est vrai», insista-t-elle, comme je faisais mine de protester. «Je ne suis pas une dévergondée, bien sûr.» Et elle souriait. «Mais j’aime mes sensations, je suis capable de m’y abandonner avec un égoïsme parfait. Ah! je n’ai pas fini de vous donner des déceptions!»

Rien au monde, aucun charme, aucune beauté, aucune tendresse n’eussent composé pour moi une liqueur aussi enivrante que sur ses lèvres ces quelques mots si lucides et d’une si altière humilité.

On ne peut pas bien comprendre encore tout ce que j’y découvrais, quelle promesse de délices ils me versaient dans le cœur:

--Oui, reprit Aimée, dans le fond, quand je m’examine bien, je n’ai qu’un souci au monde; il n’y a qu’une chose au monde qui m’importe: la perfection de mes sentiments. Je ne hais vraiment que ce qui les empêche de s’épanouir...

La main de mon amie dans la mienne, sa bouche même sur ma bouche m’eussent fait moins voluptueusement tressaillir que ce trésor dans son âme que je commençais à apercevoir par transparence.

Ah! comme nous étions loin de ces pénibles moments où l’inconstance de Georges formait toute la préoccupation d’Aimée et accablait notre conversation! Comme nous étions loin même de cette heure épuisante où je m’étais escrimé pour lui faire savoir mon amour! Quelques jours à peine s’étaient écoulés et toutes les difficultés qui avaient si lourdement pesé sur nous semblaient envolées pour toujours.

C’était dans un plan nouveau que nous nous rencontrions; pour la première fois nos mouvements se combinaient, nous allions dans le même sens. Il avait suffi à Aimée d’en douter pour que ce devînt vrai. Près de moi, celle que j’avais abordée dans la nuit, et guidé seulement par mon inquiétude intérieure, se révélait tout à coup de ma race, douée de la même vertu, ou, si l’on préfère, du même vice que moi.

Je ne lui apprenais rien encore; je laissais se prolonger le plus longtemps possible cette délicieuse ignorance où elle était de la symétrie secrète de nos âmes; je voulais être seul quelque temps à savoir. Je me contentais d’accabler ses scrupules sous les protestations les plus passionnées, l’assurant qu’elle n’avait devant moi ni à s’accuser, ni à s’excuser; que je ne lui demandais que d’être elle-même bien sincèrement, bien entièrement:

--Si vous saviez comme c’est déjà prodigieux pour moi, ajoutai-je, d’être ici, à côté de vous, si vous saviez combien tous mes espoirs sont dépassés!

Je plongeais dans son âme, j’y voyais ce que je savais être dans la mienne: le goût effréné du sentiment et de ses modulations, le besoin d’être sans cesse un autre, l’abandon sans réserve ni repentir à la main secrète qui dispose toujours nouvellement notre cœur. J’y voyais aussi, comme dans la mienne, une profonde impuissance à la vanité, plus que le dégoût: l’ignorance des moyens par lesquels on réussit à se prendre pour quelque chose, un grand orgueil peut-être, mais fondé sur la faculté de se juger sans cesse et sur l’horreur de s’en laisser sur soi-même accroire.

L’auto suivait maintenant les allées du Bois; nous ne parlions plus, mais nous goûtions avec délices la possibilité de ce silence: une si étrange et si délicate communion s’y annonçait!

A la fin mon ivresse devint intolérable; je voulus l’exprimer. Mais au lieu des mots qui l’eussent exactement traduite, l’impression de ma culpabilité est en tous temps tellement forte en moi, que de nouveau ce fut cette pauvre question anxieuse qui s’échappa de mes lèvres:

--Vous ne m’en voulez donc pas? Il est donc possible que vous ne m’en veuillez pas!

Et de nouveau Aimée, avec cette nuance d’étonnement qu’elle avait eue le jour de ma déclaration, me répondit:

--Pourquoi donc vous en voudrais-je?

* * * * *

Comprend-on ce que veut dire faire quelque chose «par bonheur»? Moi qui suis si mal fait pour l’aventure, ce soir-là, j’allai partout où les amis qui s’étaient emparés de moi, s’amusèrent à m’emmener. Ils riaient de ma docilité imprévue, mais moi encore bien plus d’eux qui n’en soupçonnaient pas la raison.

Il y avait un tel foyer de joie en moi! En place de ma volonté, je ne trouvais plus qu’une immense jubilation; elle me rendait généreux jusqu’envers les évènements; je leur accordais tout ce qu’ils me demandaient; et plus leur exigence était contraire à mes goûts, plus j’éprouvais de plaisir à ne pas la contrecarrer.

Aussi bien ne sentais-je plus aucune gêne dans les endroits où j’eusse dû me trouver affreusement mal à l’aise. Il suffisait que j’eusse mon âme avec moi. Par la force du bonheur qui bouillonnait en elle, tout lieu me devenait agréable. Comme il jaillissait sans interruption, je ne désirais pas que rien finît autour de moi. Je riais de tout, je donnais raison à tout. Dans le mauvais cabaret-chantant de Plaisance, déjà à moitié vide, où nous échouâmes vers minuit, je regardais, par-dessus les tables désertes, la misérable «chanteuse-poupée» faire ses mines. En vérité où pouvait-on se sentir mieux chez soi? Ce piano aigre et tapageur dans un coin, ce ménage d’ouvriers--la femme tenant l’enfant endormi dans ses bras--cette «consommation» devant moi, qu’y avait-il au monde de plus intéressant, de plus opportun? Car c’était dans toute cette pauvre comédie que mon amour pour l’instant prenait racine (où n’eût-il pas poussé?), c’est d’elle qu’il partait pour s’élever jusqu’au ciel.

L’idée qu’Aimée allait répondre à mes sentiments n’entrait pas franchement dans mon esprit; elle l’éventait seulement en volant tout autour de lui et lui envoyait une brise délicieuse.

Pour la seconde fois, j’avais la sensation que ma destinée prenait le chemin de mes rêves, qu’il n’y avait qu’à la suivre, qu’à me faire petit et facile dans son sillage. Au moment même où il eût fallu agir, brusquer ma chance, je me croyais parvenu au terme de tout effort et me laissais emporter passivement par l’espoir.

Enfin je rentrai chez moi et je m’endormis au milieu de grandes ondes divines qui s’élargissaient de toutes parts autour de moi.

Je devais partir le lendemain pour la campagne; tous les ans nous allions passer les vacances de Pâques dans la vieille maison où s’étaient retirés mes parents.

Marthe m’y avait précédé de quelques jours; c’était la première fois que je la laissais voyager seule; je ne pouvais attendre plus longtemps maintenant pour la rejoindre.

Or Aimée, elle aussi, devait quitter Paris dans peu de jours. Son médecin lui conseillait le grand air. Elle s’installerait à la campagne pour tout l’été.

Je me trouvais donc au bord de cette séparation qui m’avait semblé si abominable quand Georges y avait fait pour la première fois allusion. Dès mon réveil, je commençai à la pressentir, à la craindre.

Je fis mes bagages, réglai quelques affaires et le plus tôt que je pus dans la soirée, je me rendis à la villa.

Cette fois encore, il y avait beaucoup de monde dans le grand salon. Aimée était assise sur un canapé à côté d’une de ses belles-sœurs. Quand j’entrai, elle riait très fort, et elle continua de rire en me regardant approcher.

Mon cœur se serra; mon élan se ralentit, mes pas s’embarrassèrent. Le pays immense où j’avançai se mit à diminuer autour de moi; le ciel se couvrit.

La main d’Aimée était pourtant tendue vers la mienne, mais si distraitement!

Je cherchais son regard; il passa devant moi avec un sombre éclat, mais aussi impossible à attraper que le rayon d’un phare.

Elle était tout entière dans la conversation. Quelqu’un lui parlait justement de sa prochaine villégiature:

--Vous allez vous ennuyer terriblement loin de Paris.

--Pas si je vais à Biarritz, répondit-elle. J’ai beaucoup d’amis là-bas. D’ailleurs vous connaissez Morel: il ne me laissera pas m’ennuyer, lui. Il est si gentil! Et puis il a beaucoup de relations, il reçoit beaucoup.

En mettant la main à mon cœur, il me semble le trouver encore endolori de la blessure que ces quelques mots lui portèrent. Ils ne me donnaient pas tant de jalousie que de déception. Aimée avait parlé de ce Morel sur un ton trop détaché pour que je pusse craindre qu’il eût pour elle une importance véritable: à coup sûr elle ne le considérait, lui aussi, que comme une simple «relation».

Mais c’était ce mot dans sa bouche, c’étaient les phrases toutes faites qu’elle avait employées, c’était la banalité même des plaisirs qu’elle se promettait, c’était la complaisance avec laquelle elle envisageait cette perspective de vie mondaine et d’odieux loisir, qui me faisaient tant de mal.

L’enfant timide et retranché, le petit garçon qui jadis, invité chez les parents d’un camarade, avait pleuré toute une journée d’appréhension et de haine, reparaissait brusquement en moi. Je me peignais avec horreur les joies que mon amie attendait; elles me paraissaient déshonorantes, impies; je me sentais pour elles une aversion incompréhensive, mais furieuse. J’avais beau me raisonner, me dire qu’un peu plus d’expérience me les eût fait probablement trouver inoffensives: ma vertu, en moi, se cabrait comme une folle et refusait toute considération atténuante.

En même temps mon esprit se lançait dans l’impossible travail de concilier cette nouvelle image de mon amie qui venait de surgir de ses paroles, avec celle que je m’étais formée la veille et dont je m’étais si imprudemment enchanté. Il ne se pouvait pas que l’âme toute profonde, toute amie d’elle-même, toute retournée vers ses émotions, toute éprise de perfection sentimentale que je lui avais découverte, s’accommodât de ce médiocre friselis que la vie mondaine propagerait à sa surface et se plût à des souffles si frivoles.

Je la voyais maintenant, dans cette ville d’eau où elle s’installerait, assiégée par quelque professionnel du flirt; je l’entendais répondre aux phrases caressantes et vides qu’il lui glisserait, par ce même rire, qui, en ce moment déjà, tandis que j’en pouvais encore contrôler la cause, me faisait cruellement tressaillir. Elle l’écouterait tout au moins, c’était certain; elle supporterait ce vain murmure à ses oreilles, sans répugnance, sans indignation.

Encore une fois je n’étais pas jaloux; je ne craignais pas le succès auprès d’elle de ces flatteries; un je ne sais quoi m’avertissait qu’elle était de ce côté-là bien gardée. Mais moins elle se donnerait, plus je me sentais scandalisé, malheureux. Car ce que je ne pouvais admettre, le monstre devant lequel reculait ma tendresse, c’était l’indifférence de la femme du monde brusquement entrevue dans ce cœur que j’avais cru mien. Oui, peut-être aurais-je sacrifié à cet instant tout espoir de le conquérir jamais en réalité si l’on m’eût permis de le reconquérir en idée.

* * * * *

La conversation continuait. Je fus sur le point de prendre Aimée à part pour lui arracher une sorte d’abjuration de ce qu’elle venait de dire. Mais je ne sus comment m’y prendre. Il me fallut laisser courir ses paroles, pendant que se glaçait lentement ma joie et que revenaient, comme une onde familière, dans tout mon sang, la pauvreté, la solitude, l’angoisse.

Sitôt après le dîner, et bien que je fusse en avance pour mon train, je partis. Un ami m’accompagna à la gare. Au moment de le quitter, tant je lui savais gré de m’avoir distrait de moi-même, je lui serrai les mains avec effusion, en m’écriant:

--Jamais je n’oublierai ce que vous venez de faire pour moi!

Puis le train s’ébranla et je me trouvai seul.--Non pas seul, ma douleur était montée avec moi; je la sentis tout de suite qui m’attendait, qui réclamait mon entretien. Toute la nuit je voyageai avec elle. Oh! les visages endormis sous la veilleuse du plafond, et le rythme fidèle du train, et le paysage comme un monstre paisible galopant dans l’ombre à mes côtés! Je me plaignais à Aimée en moi-même:

--Cruelle, cruelle amie, qu’il est dur de vous servir, qu’il est dur d’être tombé vivant entre vos mains!

Puis je pensais combien il était admirable au contraire d’être admis à cette souffrance. Que n’eussé-je pas donné, un mois plus tôt, pour avoir le droit de la sentir? Et je me mettais à la chérir en moi de toutes mes forces. Ce petit déchirement au cœur, cela était bon après tout puisque je l’avais désiré; cela était bon, puisque cela venait d’elle. De sa longue et souple secousse le train me répétait interminablement que je n’avais aucune raison de manquer de patience. Et quand il s’arrêtait dans les grandes gares silencieuses, le marteau de l’homme qui venait frapper les roues des wagons, me recommandait encore: Patience! Patience!

Ainsi s’endormait, ainsi veillait ma douleur à travers cette longue nuit de voyage, ainsi saignait sagement mon cœur...

J’avais quitté Paris inondé de soleil. Quand j’arrivai au matin dans la petite gare déserte où je devais descendre, il tombait une immense pluie fine; tout le ciel était pris, les champs ensevelis sous la brume. Je restai un moment sur le quai, ma valise à la main, attendant que le train s’en allât pour traverser la voie, pendant qu’une sonnette obstinée, dans la cahute aux aiguilles, annonçait la longueur du temps. Dans la calèche de campagne qui m’emmena, j’entendais tapoter les gouttes sur la capote relevée et gicler sous les roues l’eau des ornières.

Je ne pus m’empêcher d’écrire dès le même soir à Aimée. Avec quel embarras et quelle peine!

La difficulté n’était pas de trouver quelque chose à lui dire, mais de fermer le passage à tout ce qui ne devait pas être dit. Ce que je choisissais me paraissait aussitôt infime et négligeable au prix de tout ce que je laissais de côté; d’énormes instances pesaient sur moi contre lesquelles je me défendais laborieusement.

Tout de même un reproche, encore que prudemment masqué, se glissa dans ma lettre. «J’ai emporté de notre dernière soirée, écrivis-je, un moins bon souvenir que je n’aurais voulu. Me voici en proie à mille questions sur vous, que mon esprit ne cesse de me poser. Je suis bien tourmenté, chère Aimée, bien malheureux!»

Tant de force était dépensée dans ces simples mots, ou plutôt la contrainte qu’ils avaient vaincue était si écrasante, que j’espérai d’eux les plus puissants effets: il était impossible qu’Aimée n’y lût point du premier coup le mal qu’elle m’avait fait et qu’elle ne m’expédiât point aussitôt le remède. Ils devaient forcément lui arracher un signe, quelque nouvelle de cette âme que je lui avais un instant reconnue et qui était maintenant dans mon imagination comme un navire en train de sombrer.

Dès le lendemain je commençai d’attendre: tout fut suspendu en moi jusqu’à nouvel ordre, et même la vie physique: je ne mangeai presque plus, je ne dormis plus qu’à peine.

Quelques jours passèrent; je ne recevais pas de réponse. L’impatience se déclara.

Pour me rassurer, je pensai d’abord:

--Sans doute elle a déjà quitté Paris; il a fallu faire suivre ma lettre; il faut compter au moins deux jours de retard pour ce détour.

Pourtant je savais bien qu’Aimée n’avait jamais eu l’intention de partir si tôt. D’ailleurs, les deux jours passés, il fallut bien abandonner cette explication. J’obtins pourtant de mon imagination un nouveau délai, en supposant que la mise en ordre de son appartement, les paquets à faire l’empêchaient de m’écrire. Cette hypothèse m’aida à franchir encore sans débacle deux ou trois jours. Le facteur passait deux fois dans la journée. Lorsque la distribution du matin était faite, je n’avais pas trop de mal à attendre celle de l’après-midi qui avait lieu vers trois heures. Mais lorsque la clochette du portail ayant tinté, je m’étais précipité pour ne recevoir, à travers la grille, des mains du facteur, qu’un journal ou quelque lettre d’affaire, alors commençaient les heures difficiles, le long et laborieux voyage vers le lendemain. Il fallait obtenir le silence de toutes les questions qui se mettaient à parler en moi, comme un peuple affamé et mécontent; il fallait m’obliger à ne rien penser, à ne rien croire, à ne rien entendre. Chaque heure, pour rester supportable, avait besoin d’être prise à part, d’être proprement et secrètement étouffée dans un coin.

C’était trop de travail pour que je pusse y suffire longtemps. Le moment vint où il fut impossible de refuser à mon esprit une nouvelle interprétation du silence persistant d’Aimée. Bientôt l’idée y parut que ma lettre l’avait fâchée; en n’y répondant pas, elle voulait me faire comprendre que je l’importunais. Rien ne tenait contre cette explication. Elle était parfaitement satisfaisante. Pour douter qu’elle fût la bonne, il eût fallu être aveugle. Chaque jour qui passait en confirmait l’évidence. Peu à peu toutes les autres idées disparurent autour de celle-là; elle occupa seule tout le champ de mon esprit.

Aimée était fâchée contre moi. Les reproches qu’il y avait quelques jours encore, je me croyais en droit de lui adresser, firent alors place à une profonde indignation contre moi-même. Comment avais-je été assez lâche pour lui laisser voir mes doutes, le malaise de mon cœur? Qui m’avait autorisé à l’encombrer de cette pauvre préoccupation? J’étais donc un enfant, que je ne pusse supporter un instant de souffrir tout seul!

Et encore, d’où m’était venue cette souffrance? D’un mot qui ne m’avait pas plu tout à fait, qui me l’avait montrée moins prochaine, moins parente que je ne l’avais crue d’abord. Mais où prenais-je qu’un mot d’elle pût me plaire ou me déplaire? D’où étais-je autorisé à faire de mes goûts, de mes jugements, la règle qu’elle devait suivre? Pourquoi mes valeurs devaient-elles être préférées aux siennes? Dans l’aventure où nous étions pris ensemble, déjà j’apportais, j’imposais cela qu’elle y était prise contre son gré, par mon seul fait; comment osais-je, par dessus le marché, vouloir que ma façon de sentir fût bonne aussi pour elle et dût servir de base à toute appréciation de sa conduite?--Lorsque je vis bien quelle avait été ma prétention, j’en eus honte jusqu’à en rougir par moments tout seul. Quelle présomption! Comme mon amour était encore peu délicat! Et pour me racheter de cette grossièreté, je me mis à chérir en Aimée non plus les ressemblances que j’avais vues un instant briller entre nous et qui m’avaient attiré vers elle, mais tout ce qu’elle avait de plus différent de moi, de plus opposé à mes goûts, tout ce que je ne pouvais pas comprendre encore, tout ce qui me demandait de la foi et de l’abnégation. Ce fut ainsi que je pressentis pour la première fois les grandes transes du renoncement à moi-même.

Pour l’instant, en tout cas, une chose tout de suite était indispensable: me faire pardonner, expliquer à Aimée tout ce que j’avais aperçu depuis ma sotte lettre, lui faire comprendre qu’il ne restait absolument rien de celle-ci, qu’elle pouvait l’oublier, que c’était une chose passée, morte, entièrement détachée de nous, presque ridicule, que nous pouvions en rire ensemble. Je sentais qu’il ne me faudrait qu’une minute pour dissiper le mécontentement où elle était de moi; je voyais clairement ce que je lui dirais; les phrases se formaient toutes seules dans ma bouche; j’essayais de les retenir; mais quand je les recherchais, il en venait d’autres à la place, encore meilleures.

Pour les exprimer ce n’était pas une lettre qui convenait. D’abord parce que j’avais peur de l’écriture. Mon amour, bien qu’il fût si peu coupable et eût si peu de chances de le devenir, subissait pourtant toutes les craintes, se heurtait à toutes les défenses et à toutes les impossibilités qui pèsent sur l’amour clandestin: je n’osais pas lui donner de corps matériel, ni de présence devant mes yeux. Bien moins par prudence que par timidité envers moi-même, j’avais rédigé jusqu’ici toutes mes lettres à Aimée de façon que n’importe qui pût les lire. Je ne me trouvais pas encore cette fois-ci assez de courage pour surmonter ce scrupule.

Et puis c’était une conversation qu’il me fallait. Mon cœur était trop agité pour qu’une réponse seulement écrite pût le rassurer. J’avais besoin de voir Aimée me pardonner, de voir naître peu à peu sur son visage l’oubli de ma faute. L’image de l’indulgence et de la faveur que je saurais y ramener peu à peu par mes paroles, m’enivrait à l’avance.

Il importait donc de rejoindre le plus tôt possible mon amie. Je voulus repartir pour Paris. Mais y était-elle encore? Le moment qu’elle avait fixé pour son départ était maintenant passé. Elle avait hésité entre deux ou trois endroits où s’installer et je ne savais pas celui qu’elle avait finalement choisi. Ainsi, au moment où j’avais si grand besoin de la trouver, elle n’était plus nulle part pour moi.