Actions et réactions

Part 8

Chapter 83,864 wordsPublic domain

«Voici l'heure d'appareiller, dit le capitaine Purnall. (Et l'on nous lance par l'ascenseur des passagers au sommet des tours d'expédition.) Notre fourgon viendra s'adapter dès qu'il sera rempli et que les employés seront à bord...»

_Nº 162_ nous attend dans la cale E au plus haut palier. La grande courbe de son dos luit sous les lumières à l'instar d'un verglas, et quelque minuscule altération d'assiette fait qu'il se balance un peu dans ses saisines.

Le capitaine Purnall fronce le sourcil et pénètre à l'intérieur. Avec un doux sifflement, _162_ vient s'arrêter de niveau comme une règle. De son cache-nez d'hiver d'Atlantique Nord (brillant d'usure comme un diamant à force de forer d'innombrables lieues de grêle, de neige et de glace) à l'entrée du tube d'étambot de ses trois arbres d'hélices extérieurs, il y a quelque chose comme deux cent quarante pieds. Sa largeur extrême hors bordage est de trente-sept. Comparez cela aux neuf cents pieds de long sur quatre-vingt-quinze de large de n'importe quel paquebot dernier cri, et vous vous rendrez compte de la force qui, à travers tous les temps, doit pousser pareille coque à plus que la vitesse, en cas d'urgence, du _Cyclonic_!

L'œil ne relève pas une couture dans le placage de l'enveloppe, à part le cheveu de fêlure du gouvernail d'avant--le gouvernail de Magniac, qui nous a assuré l'empire de l'air instable, et a laissé son inventeur sans le sou et presque aveugle. Il est calculé selon la courbe d' «aile de mouette» de Castelli. Levez fractionnellement quelques pieds de cette presque invisible enveloppe, et le bâtiment fera des embardées de cinq milles à bâbord ou tribord avant qu'on s'en rende maître de nouveau. Mettez barre toute, et le voici qui revient dans son sillage comme une mèche de fouet. Poussez le tout en avant--il suffit pour cela d'un simple attouchement à la roue--et le voici qui glisse à volonté en haut ou en bas. Ouvrez le cercle complet du gouvernail, et vous le voyez présenter à l'air une tête de champignon qui le fera s'arrêter net à moins d'un demi-mille.

«Oui,--dit le capitaine Hodgson, répondant à ma pensée,--Castelli croyait avoir découvert le secret de se rendre maître des aéroplanes, alors qu'il avait seulement trouvé le moyen de gouverner les ballons dirigeables. Magniac, inventa son gouvernail afin d'aider les bâtiments de guerre à s'enfoncer l'un l'autre; la guerre passa de mode, et Magniac, lui, passa au cabanon, parce qu'il prétendait ne plus pouvoir servir son pays. Je me demande si aucun de nous sait jamais où réellement il va.

--Si vous voulez voir adapter le «fourgon», vous feriez bien d'embarquer. Voici l'heure,» dit Mr. Geary.

Je franchis la porte située par le travers. Il n'y a rien, ici, pour la parade. L'enveloppe intérieure des réservoirs à gaz descend à moins d'un pied ou deux de ma tête, et s'arrête au tournant des bouchains. Les paquebots et les yachts dissimulent leurs réservoirs sous la décoration, mais la G.P.O. vous les sert tels que, sous une simple couche de peinture officielle grise. L'enveloppe intérieure se ferme à cinquante pieds de l'avant et à autant de l'arrière, mais la cloison étanche d'avant se trouve renfoncée à cause de l'appareil qui contrôle les forces d'expansion, de même que l'arrière est percé en vue des tunnels d'arbres d'hélices. La chambre de la machine est située presque sur le travers du bâtiment. A sa suite, s'étendant jusqu'au tournant des réservoirs d'avant, se trouve une ouverture--un panneau sans fond pour le moment--dans lequel on va fixer notre fourgon. On regarde en bas par-dessus les hiloires, à trois cents pieds, le caisson d'expédition d'où les voix retentissent vers le ciel. La lumière, au-dessous, s'obscurcit au bruit d'un tonnerre, tandis que notre fourgon s'élève sur ses coulisses. Rapidement, il passe de la grandeur d'un timbre-poste à celle d'une carte à jouer, d'un radeau, puis enfin d'un ponton. Les deux employés, son équipage, ne lèvent même pas les yeux lorsqu'il arrive en place. Les lettres à destination de Québec volent sous leurs doigts et sautent dans les casiers étiquetés, tandis que les deux capitaines et Mr. Geary s'assurent que le fourgon est bien adapté. Un employé passe la feuille de route par-dessus l'hiloire du panneau. Le capitaine Purnall la vise et passe à Mr. Geary. Et voilà le reçu donné et pris.

«Une charmante course», dit Mr. Geary, lequel disparaît par la porte qu'un compresseur pneumatique haut d'un pied reclôt derrière lui.

«Ah!» soupire le compresseur soulagé. Nos saisines cèdent avec bruit. Nous voilà partis.

Le capitaine Hodgson ouvre le grand sabord en colloïde de la nacelle par lequel je regarde Londres surilluminé glisser vers l'est, tandis que la brise prend possession de nous. Le premier des nuages bas d'hiver vient intercepter le coup d'œil bien connu et assombrir le Middlesex. A sa lisière sud je vois la lumière d'un paquebot-poste labourer la blanche toison. Un instant, il brille comme une étoile avant de s'abattre dans la direction des Tours d'Arrivée de Highgate.

«La Malle de Bombay, dit le capitaine Hodgson, lequel regarde à sa montre. Elle a quarante minutes de retard.

--Quel est votre niveau? demandè-je.

--Quatre mille pieds. Ne venez-vous pas sur le pont?»

Le pont (ne cessons de louer la G.P.O. comme dépositaire des plus antiques traditions) est représenté par un aperçu des jambes du capitaine Hodgson debout sur la passerelle de commandement qui court en banc de nage au-dessus de nos têtes. Le colloïde d'avant n'a pas son couvercle, et le capitaine Purnall, une main sur la roue, cherche à opérer un biais savant. Le cadran indique 4.300 pieds.

«Le temps est épais, ce soir, murmure-t-il, tandis que, rangs sur rangs, les nuages s'abaissent au-dessous de nous. En général, nous trouvons un courant d'est au-dessous de trois milles, à cette époque de l'année. Je déteste louvoyer dans la ouate.

--C'est comme Van Cutsem. Regardez-le courir sur la piste d'un biais!» dit le capitaine Hodgson.

Un fanal de brume perce la nue à cent brasses au-dessous. La Malle de Nuit d'Anvers fait son signal et monte entre deux nuages en train de faire la course là-bas à bâbord, ses flancs rouge-sang sous l'éclat du Double Phare de Sheerness. Le vent va nous prendre de l'autre côté de la mer du Nord dans une demi-heure, mais le capitaine Purnall laisse le bâtiment aller comme il veut, le nez à tous les points du compas au fur et à mesure qu'il s'élève.

«Cinq mille--six, six mille huit cents»--dit le cadran de hauteur avant que nous arrivions à trouver le courant d'est, introduits par une tourmente de neige au niveau de mille brasses.

Le capitaine Purnall sonne les machines et retarde un peu le modérateur. Il n'y a nul bon sens à presser le mécanisme lorsqu'Eole lui-même nous fournit de bons nœuds pour rien. Nous voilà, cette fois, sérieusement partis--le nez enclanché sur notre étoile d'élection. A ce niveau, les nuages inférieurs se déploient, tous soigneusement peignés par les doigts secs de l'est. Au-dessous encore, c'est le vigoureux souffle de l'ouest, à travers lequel nous nous sommes élevés. Là-haut, une membrane de brouillard en dérive vers le sud étire comme une gaze de théâtre sur le firmament. Le clair de lune métamorphose les stratus inférieurs en argent qui serait immaculé si notre ombre ne nous y sous-poursuivait. Les Doubles Phares de Bristol et Cardiff (ces rayons majestueusement inclinés au-dessus de l'embouchure du Severn) sont droit devant nous, car nous suivons la route d'Hiver du Sud. Coventry Central, le pivot du système anglais, frappe de bas en haut le nord, une fois toutes les dix secondes, de sa lance de diamant; et, à un quart ou deux par tribord de notre avant, le Leek, le grand briseur de nuées de Saint-David's Head, promène son infaillible rayon vert à vingt-cinq degrés de chaque côté. Il doit y avoir sur lui, par ce temps, un demi-mille de ouate, mais cela ne saurait en rien affecter le Leek.

«Notre planète est, si j'ose dire, surilluminée,--déclare le capitaine Purnall à la roue, tandis que Cardiff-Bristol glisse au-dessous.--Je me rappelle le temps des verticaux blancs ordinaires, qui se voyaient à deux ou trois cents pieds en l'air à travers un brouillard, quand vous saviez où les trouver. Par vrai temps de ouate ils auraient tout aussi bien pu être sous votre chapeau. On pouvait alors facilement se perdre en rentrant et avoir de l'agrément. Maintenant on croirait mener dans Piccadilly.»

Il désigne du doigt les colonnes de lumière, là où les brise-nuées percent à travers le plancher de nuées. Nous ne voyons rien des contours de l'Angleterre, rien qu'un pavage blanc, troué en toutes les directions de ces trappes de feu de couleurs variées--le blanc et rouge de Holy Island--le blanc à éclat de Saint-Bee, et ainsi de suite, aussi loin que porte le regard. Bénis soient Sargent, Ahrens et les frères Dubois qui inventèrent les brise-nuées du monde par où nous voyageons en pleine sécurité!

«Comptez-vous monter pour Le Shamrock?» demande le capitaine Hodgson.

Le Phare de Cork (vert, fixe) grandit à mesure que nous fonçons dessus. Le capitaine Purnall fait signe que oui. Le trafic est chargé par ici--le banc de nuages, au-dessous de nous, se raye de fissures courantes de flamme, là où les bâtiments de l'Atlantique se hâtent vers Londres, juste au-dessous de la ouate. Les malles-postes sont censées, d'après les règlements de la Conférence, avoir pour elles la voie libre sur cinq mille pieds de large; mais l'étranger pressé ne se gêne pas pour prendre des libertés avec l'air anglais. _Nº 162_ s'élève au long accent plaintif de la brise dans l'arête d'avant du gouvernail, et nous faisons Valentia (blanc, vert, blanc), à sept mille pieds à l'abri, en inclinant notre projecteur sur un paquebot de Washington qui rentre.

Pas un nuage sur l'Atlantique, où de vagues méandres de crème autour de Dingle Bay montrent que là, sous une force irrésistible, les eaux martèlent la côte. Un gros chargeur français S.A.T.A. (Société Anonyme de Transports Aésiens) plonge et se relève à un mille au-dessous de nous, en quête d'une accalmie dans le continu vent d'ouest. Plus bas encore repose un Danois désemparé; il raconte au chargeur toute son affaire en international. Notre cadran de Communication Générale a saisi sa palabre, et entreprend d'écouter aux portes. Le capitaine Hodgson fait un mouvement comme pour l'arrêter, mais se retient.

«Peut-être vous plairait-il d'écouter?» dit-il.

«_Argol_ de Saint-Thomas», pleurniche le Danois. «Faites savoir armateurs trois collets palier buttée tribord fondus. Pouvons faire Flores comme nous sommes, mais impossible plus loin. Faut-il acheter rechanges à Fayal?»

Le chargeur accuse réception et recommande d'intervertir les collets. L'_Argol_ répond qu'il l'a déjà fait sans succès, et qu'il commence à se refroidir à propos des émaillés allemands économiques pour collets de palier de buttée. Le Français approuve cordialement, crie: «_Bon courage, mon vieux_», et coupe la communication.

Leurs lumières s'enfoncent sous la courbe de l'océan.

«C'est un des bâtiments de la Lundt and Bleamer, déclare le capitaine Hodgson. C'est bien fait, il ne fallait pas mettre des alliages allemands dans leurs paliers de buttée. C'est pas lui qui sera ce soir à Fayal! A propos, vous plairait-il de venir faire le tour de la chambre de la machine?»

J'avais impatiemment attendu cette invitation; et, quittant avec le capitaine Hodgson la passerelle de commandement, je le suis, en me baissant très bas pour éviter le ventre des réservoirs. Nous savons que le gaz de Fleury peut soulever n'importe quoi, ainsi que l'ont démontré les fameux essais de ..89, mais sa puissance pour ainsi dire illimitée d'expansion nécessite beaucoup de place pour les réservoirs. Il n'est pas jusque dans cet air raréfié, où les garages de force ne soient occupés à lui enlever un tiers de sa force d'expansion normale, et encore faut-il modérer _162_ par un coup de plongée du gouvernail, sous peine de voir notre vol se changer en grimpée aux étoiles. La capitaine Purnall préfère un bâtiment trop soulevé à un bâtiment qui l'est trop peu; mais il n'y a pas deux capitaines pour disposer leur bâtiment de la même façon.

«Quand ce sera mon tour de prendre le quart, dit le capitaine Hodgson, vous me verrez garer quarante pour cent de la force d'expansion du gaz, et courir sur le gouvernail de montée. Avec une inclinaison en haut au lieu d'une inclinaison en bas, comme vous dites. N'importe comment, cela ira toujours. Ce n'est qu'affaire d'habitude. Suivez de l'œil notre cadran de hauteur. Tim fait descendre le bâtiment une fois tous les trente nœuds, avec la régularité de la respiration.»

Ainsi en témoigne le dit cadran de hauteur. En cinq ou six minutes la flèche passe de 6.700 à 7.300. On entend le petit «szgii» du gouvernail, et voilà retombée la flèche à 6.600, sur un biais de chute de dix à quinze nœuds.

«Par temps lourd, vous stimulez le bâtiment tout aussi bien avec les hélices», dit le capitaine Hodgson, lequel, faisant jouer la barre articulée qui sépare la chambre de la machine du pont découvert, me fait passer sur le tablier.

Là, nous trouvons le Paradoxe du Vide par la Cloison Etanche de Fleury--que nous acceptons maintenant sans y penser--littéralement en pleine action. Les trois engins sont des turbines de Fleury «assisted-vacuo» H. T. et T., qui vont de 3.000 à la limite--c'est-à-dire jusqu'au point où les ailes d'hélice font «faire cloche» à l'air, se taillent un vide, absolument comme faisaient les propulseurs de la marine surmenés. La limite de _162_ est basse en raison de la petite taille de ses neuf hélices, qui, tout en étant plus commodes que les vieux Thelussons en colloïdes, «font cloche» plus tôt. La machine centrale, généralement employée comme renfort, ne marche pas; aussi, les chambres de vide à turbine de bâbord et de tribord aspirent-elles directement dans les collecteurs de retour.

Les turbines sifflent par réflexion. Des réservoirs d'expansion surbaissés descendent, de chaque côté, les valves en forme de piliers jusqu'aux enveloppes de turbines; et, de là, le gaz obéissant tourbillonne à travers les spirales de palettes avec une force qui ferait sauter les dents à une scie mécanique. Par derrière se trouve sa propre pression tenue en laisse ou bien poussée par les garages de force; devant lui, le vide où danse le Rayon de Fleury en bandes violet-vert et vibrants tourbillons de flamme. Les tubes en U juxtaposés de la chambre de vide sont en colloïde comprimé (nul verre ne résisterait un instant à semblable tension), et un jeune ouvrier mécanicien à lunettes teintées surveille attentivement le Rayon. C'est le cœur même de la machine--un mystère jusqu'à ce jour. Fleury, qui en est le père, et, plus heureux que Magniac, mourut multi-millionnaire, ne saurait lui-même expliquer comment le petit démon turbulent, qui frémit dans le tube en U, peut, dans la fraction de fraction d'une seconde, transformer le souffle furieux du gaz en un liquide glacé, vert grisâtre, qui s'écoule (vous entendez le goutte à goutte) de l'autre extrémité du vide, par les tuyaux d'évacuation et les collecteurs, jusqu'aux cales. Là, il revient à son état... de gaz, j'allais dire sagace, et regrimpe au travail. Réservoir de cale, réservoir supérieur, réservoir dorsal, chambre d'expansion, vide, collecteur de retour (comme liquide), et de nouveau réservoir de cale, tel est le cycle établi. Le Rayon de Fleury veille à cela; et le mécanicien aux lunettes teintées veille au Rayon de Fleury. La plus petite tache d'huile, la simple graisse naturelle des doigts viendrait-elle à toucher aux pôles encapuchonnés, qu'on verrait le Rayon de Fleury clignoter et disparaître, et qu'il faudrait laborieusement l'édifier de nouveau, ce qui se traduit par une demi-journée de travail, pour tout le monde, et une dépense de cent soixante-dix et quelques livres à la charge de la G.P.O. pour les sels de radium et autres bagatelles semblables.

«Maintenant, regardez nos collets de paliers de buttée. Vous n'y trouverez guère d'amalgame allemand. Montés sur rubis, vous voyez», dit le capitaine Hodgson, pendant que le mécanicien écarte l'extrémité d'un bonnet.

Nos coussinets d'arbres sont en pierres C.M.C. (Compagnie des Minéraux Commerciaux) porphyrisées avec autant de soin que les lentilles d'un télescope. Ils coûtent trente-sept livres sterling chacun. Jusqu'ici on n'est pas arrivé au terme de leur existence. Ces coussinets sont venus du _nº 97_, qui les tenait du vieux _Dominion of Light_, lequel se les était procurés après la perte de l'aéroplane _Perseus_, au temps où l'on faisait encore voler des cerfs-volants en bois sur des machines à huile!

Elles sont un reproche éclatant à tous les émaillés «ruby» allemands de basse catégorie, et aux dangereux autant que peu satisfaisants composés d'alumine qui séduisent les armateurs à l'affût de dividendes, et font perdre la tête aux capitaines.

La commande du gouvernail et le garage de force du gaz placés côte à côte sous les cadrans de la chambre de la machine sont le seul mécanisme qui fonctionne visiblement. La première soupire de temps à autre, en même temps que le plongeur à huile s'élève et retombe d'un demi-pouce. Le second, emboîté et protégé comme le tube en U de l'arrière, montre un autre Rayon Fleury, mais inversé et plus vert que violet. Sa fonction est de garer la trop grande force d'expansion du gaz; et, pour cela, pas besoin d'y veiller. C'est tout! Une minuscule tige de pompe poussive et plaintive à côté d'une lampe verte crachotante. A cent cinquante pieds à l'arrière du tunnel à toit plat des réservoirs, une lumière violette, remuante, irrésolue. Entre eux deux, trois tambours de turbines peints en blanc, l'air de paniers à anguilles posés sur le flanc, accentuent les perspectives désertes. On entend le goutte à goutte du gaz liquéfié en train de couler du vide dans les réservoirs de la cale, et le glouc-gloc des clapets à gaz en train de se fermer, tandis que le capitaine Purnall fait descendre _162_ la tête la première. Le bourdonnement des turbines et le bruit de l'air sur notre enveloppe ne sont guère plus qu'un entortillement de ouate auprès de l'universel silence. Et nous marchons à la vitesse d'un mille en dix-huit secondes.

De l'extrémité avant de la chambre de la machine je risque l'œil par-dessus les hiloires du panneau dans le fourgon. Les employés de la malle sont en train de trier les sacs de Winnipeg, de Calgary et de Medicine Hat; mais j'aperçois un paquet de cartes à jouer tout prêt sur la table.

Soudain une sonnette retentit: les mécaniciens courent aux soupapes des turbines, et restent là; mais, pour rien au monde, l'esclave à lunettes du Rayon qui brille dans le tube en U ne lèverait la tête. Il faut qu'il veille sans bouger de sa place. Voilà que, sur un coup de frein, nous faisons machine en arrière; on parle du haut de la Passerelle de Commandement.

«Tim fait des signaux tant qu'il peut à propos de quelque chose, déclare sans sourciller le capitaine Hodgson. Voyons cela.»

Le capitaine Purnall n'est plus l'homme suave que nous avons quitté, il y a une demi-heure, mais l'autorité personnifiée de la G.P.O. Devant nous flotte un antique cul de plomb, rapiécé en aluminium, à hélices jumelles, des plus piteux, sans plus de droit au sentier de cinq mille pieds que n'en a une charrette attelée d'un cheval à une route moderne. Il porte un blockhaus «barbette» suranné--une affaire de six pieds avec une plate-forme à garde-fou sur l'avant--et notre rayon d'avertissement joue sur le sommet de cette tour comme la lanterne du policeman luit sur le rôdeur du sous-sol londonien. Tel un rôdeur, d'ailleurs, émerge un aéronaute aux cheveux hérissés et en manches de chemise. Le capitaine Purnall ouvre violemment le colloïde pour lui adresser quelques mots bien sentis. Il est des moments où la science ne satisfait plus.

«Mille millions d'étoiles! Qu'est-ce que vous f...tez là, espèce de gratte-ciel de ramoneur? crie-t-il, pendant que nous dérivons tous deux côte à côte. Savez-vous bien que c'est un sentier de Malle? Et cela se prétend aéronaute!... Pas même bon à colporter des petits ballons rouges aux Esquimaux... Ton nom et ton numéro! Dépêche et descends, et que le d....!

--Je viens d'être enlevé déjà une fois, crie d'une voix rauque, comme un chien qui aboie, l'homme aux cheveux hérissés. Je m'en f... comme d'une guigne, de ce que vous pouvez faire, mon beau facteur.

--Vraiment, Monsieur? Eh bien, je vais vous apprendre, moi, à ne pas vous en f...; je vais vous remorquer le derrière en avant jusqu'à Disko et vous démolir. Vous verrez ensuite ce que l'assurance vous dira, si vous êtes démoli pour obstruction des voies postales? Comprenez-vous bien cela?»

Sur quoi l'étranger beugle:

«Regardez voir mes propulseurs! Il y a eu là en bas un de ces tourbillons qui nous a réduits à l'état de baleines de parapluie. Nous avons été enlevés à près de quarante mille pieds! Nous ne formons plus, à l'intérieur, qu'une vraie salade! Mon second a le bras cassé, mon mécanicien a la tête fendue, mon Rayon s'est éteint quand les machines se sont fracassées, et... et... de grâce, donnez-moi ma hauteur, capitaine! Nous craignons d'être en train de tomber.

--Six mille huit cents. Pouvez-vous la maintenir?»

Le capitaine Purnall, adoucissant le ton, se penche à mi-corps en dehors du colloïde, les yeux grands ouverts et en reniflant. L'étranger fuit salement.

«Nous devrions, avec un peu de chance, nous trouver poussés dans Saint-John's. Nous sommes en train, pour le moment, de tâcher d'aveugler le réservoir d'avant; mais, tout ce qu'il fait, c'est de rejeter le tampon, gémit le capitaine.

--Il tombe comme un boulet, dit tout bas le capitaine Purnall. Appelez le Ballon Feu des Bancs, George.

--Notre cadran de hauteur indique qu'en nous tenant côte à côte avec le cul de plomb, nous sommes, dans les quelques dernières minutes, tombés de cinq cents pieds. Le capitaine Purnall pousse une aiguille, et notre rayon signal se met à se promener dans la nuit, chatouillant l'infini de ses vibrants jets de lumière.

«Cela atteindra toujours quelque chose», dit-il, tandis que le capitaine Hodgson surveille le Cadran de Conversation Générale.

Il vient d'appeler le Ballon Feu des Bancs du Nord, à quelques centaines de milles à l'ouest, et est en train d'exposer le cas.

«Je vais me tenir près de vous, rugit le capitaine Purnall à la silhouette solitaire qui se dessine sur le blockhaus.

--Est-ce si mauvais que cela? répond-on. Il n'est pas assuré. C'est à moi.

--J'aurais dû m'en douter, grommelle Hodgson. Le risque de l'armateur est le pire de tous.

--Est-ce que je ne peux pas atteindre Saint-John's... pas même avec cette brise? tremble la voix.

--Tenez-vous là, prêt à abandonner le bâtiment. Ne vous reste-t-il plus de force ascensionnelle ni d'avant, ni d'arrière?

--Rien que les réservoirs du centre, et ils ne sont guère trop étanches. Vous comprenez, mon Rayon s'est éteint, et...»

Il tousse dans l'exhalaison du gaz qui s'échappe.

«Pauvre Diable! (Le mot ne parvient pas jusqu'à notre ami.) Que dit le Ballon Feu, George?

--Veut savoir s'il y a du danger pour le trafic. Dit qu'il se trouve lui-même dans un coup de vent et ne peut quitter son poste. J'ai lancé un Appel Général, de sorte que, même si l'on ne voit pas notre projection, il faut toujours que quelqu'un vienne au secours... sans quoi, c'est à nous que cela incombe! Faut-il parer nos élingues? Tenez bon! Voici quelqu'un! Un paquebot de la ligne Planète, encore! Il sera ici dans l'espace d'un tic tac.

--Dites-lui de tenir ses élingues prêtes, crie son frère capitaine. Il n'y a pas grand temps à perdre... Attachez votre second! rugit-il au cul de plomb.

--Mon second va bien. C'est mon mécanicien... il est devenu fou.

--Chassez-lui le gaz de la tête avec une clé à levier. Vite!

--Mais je peux atteindre Saint-John's, si vous restez à portée.