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Part 7

Chapter 73,771 wordsPublic domain

«Essaimer? Pourquoi faire? Vous me voyez quittant une bonne Ruche pourvue de cadres à barre et de fondations fixes pour quelque vieux chêne pourri, dehors, à la belle étoile, où il peut pleuvoir à toute minute! Nous sommes très bien comme cela! C'est une _Ruche brevetée S.G.D.G._ Pourquoi veut-on nous congédier? A la mélasse l'essaimage! L'essaimage n'a été inventé que pour frustrer l'ouvrière de son peu de bien-être. Allons nous coucher!»

Le bruit s'éteignit au fur et à mesure que les abeilles s'installaient pour la nuit dans des cellules vides.

«Vous entendez? dit la Reine. Je connais la Ruche!

--Tout à fait entre nous, c'est moi qui leur ai appris cela, cria la Teigne. Attendez que mes principes se développent, et vous allez voir la lumière jaillir par ailleurs.

--Pour une fois vous dites vrai, dit la Reine, en changeant de ton, car elle reconnut la Teigne. Cette lumière-là apparaîtra au sommet de la Ruche. Une fumée asphyxiante la suivra, et il n'y aura pas de crevasses capables de cacher vos enfants.

--Est-ce Dieu possible? chuchota Mélissa. J'ai... nous avons parfois entendu parler d'une légende comme cela.

--Ce n'est pas une légende, repartit la vieille Reine. Je le tiens de ma mère, qui le tenait de la sienne. Une fois que la Teigne aura atteint de la force, une ombre tombera en travers de la porte; une voix se fera entendre de derrière un voile; il y aura lumière, fumée asphyxiante et tremblement de terre; et celles qui vivront verront tout ce qu'elles ont fait, réuni en un tas, et réduit à l'état de cendres, en un Grand Feu.»

La vieille Reine prétendait raconter ce qui lui avait été raconté à elle-même à propos du procédé employé par l'Eleveur d'Abeilles à l'égard d'une ruche infectée dans le rucher, il y avait deux ou trois saisons; et naturellement, de son point de vue, l'affaire était tout aussi importante que le Jugement Dernier.

«Et alors? demanda Sacharissa saisie d'horreur.

--Alors, j'ai entendu raconter qu'une petite lumière brillera dans de profondes ténèbres, et que peut-être le monde recommencera de nouveau. Pour moi, je ne pense pas.

--Peuh! peuh! cria la Teigne. Vous autres, gros et gras bourgeois, vous prophétisez toujours la ruine si les choses ne marchent pas exactement comme vous l'entendez. Mais je vous accorde qu'il se produira des changements.»

En effet. Lorsque ses œufs furent éclos, il se trouva que la cire était criblée de petits tunnels, tout encrassée de la défroque des chenilles. Des traces lainues couraient sur les réserves de miel, les garde-manger de pollen, les fondations, et, pis que tout, sur les nourrissons dans leurs berceaux, au point que les balayeuses passaient la moitié de leur temps à jeter dehors les petits corps désormais inutiles. Les traces se terminaient en une sorte de méli-mélo visqueux sur la surface du rayon. Les chenilles ne pouvaient s'empêcher de filer tout en se promenant, et, comme elles se promenaient partout, elles souillaient et trifouillaient tout. Même là où les abeilles ne s'en enchevêtraient pas les pattes, l'odeur de rance et d'aigre qu'exhalait la chose les faisait planter là leur travail, quoique certaines abeilles qui s'étaient mises à pondre prétendissent que cela les encourageait à devenir mères et, de la sorte, à maintenir un intérêt primordial dans l'existence.

Lorsque les chenilles se changèrent en phalènes, elles se lièrent d'amitié avec les Phénomènes toujours de plus en plus nombreux--albinos, pattes-mêlées, amalgames unioculés, faux-bourdons sans physionomie, semi-reines et sœurs pondeuses; et la troupe toujours diminuante du vieux fonds perdait le duvet et s'éraillait l'aile à nourrir ces étranges fardeaux.

La plupart des Phénomènes ne voulaient pas et beaucoup, à cause de leurs vices de conformation, ne pouvaient pas venir à bout d'une journée de travail aux champs; mais les Teignes, toujours fourrées sur les rayons à couvain, leur trouvaient de faciles occupations intérieures. Un albinos, par exemple, divisa le nombre de livres de miel en réserve par le nombre d'abeilles habitant la Ruche, et démontra que si chaque abeille ne recueillait du miel que sept minutes trois quarts par jour, elle aurait le reste du temps pour elle, et pourrait accompagner les faux-bourdons en leurs vols nuptiaux. Les faux-bourdons trouvèrent la chose mauvaise.

Un autre, un faux-bourdon sans yeux, sans même d'antennes, déclara que toutes les cellules à couvain devraient être des cercles parfaits, de façon à n'empiéter ni chez la nymphe ni chez les ouvrières. Il démontra que la vieille cellule à six pans était uniquement due à ce que les ouvrières construisent l'une contre l'autre sur chaque paroi opposée du mur, et que si l'on supprimait ces empiètements, du coup l'on supprimerait les angles qui enlèvent à la vie son accord harmonieux.

Quelques abeilles firent l'essai du nouveau plan pendant un certain temps, et s'aperçurent qu'il coûtait huit fois plus de cire que le vieux devis à six côtés; et, comme on ne laissait jamais une grappe se former pour fabriquer de la cire en paix, la vraie cire était rare. Toutefois, elles suppléèrent à leur tâche au moyen de vernis volé à des cercueils neufs dans les enterrements, ce qui leur fit quelque peu mal au cœur. Puis elles se mirent à prélever un tribut à la ronde sur les raffineries et les brasseries, trouvant que c'était le moyen le plus commode de se procurer des matériaux; et il va sans dire qu'une fois en provision le mélange de glucose et de bière fermenta et gonfla les cellules au point de les déformer, sans parler de l'abominable odeur qui s'en dégagea. Il y en eut parmi les abeilles saines pour les avertir que le bien mal acquis ne profite jamais. Mais les Phénomènes, les entourant aussitôt, les pressèrent à mort. C'était une façon de châtier dont elles raffolaient presque autant que de manger, bien qu'à ce dernier égard elles attendissent tout des abeilles saines. Chose assez curieuse, le vieil instinct séculaire de loyauté et de dévouement envers la Ruche faisait que celles-ci se prêtaient à cet abus, plutôt que d'obéir au bon sens qui leur conseillait de s'esquiver pour se joindre à quelque fonds bien portant du rucher.

«Eh bien, qu'en dis-tu, du travail de sept minutes trois quarts? demanda, un jour, Mélissa, en rentrant. J'y ai passé cinq heures, et je n'ai qu'une demi-charge.

--Oh! la Ruche vit du miel de ruche, que la Ruche produit, dit un Phénomène aveugle, accroupi dans une cellule à provisions.

--Mais le miel se recueille dehors sur les fleurs, parfois à deux milles d'ici, s'écria Mélissa.

--Pardonnez-moi, dit la chose aveugle, en pompant de toutes ses forces. Mais, ceci est la Ruche, n'est-ce pas?

--Cela l'était. Pour le plus grand malheur, cela l'est.

--Et le miel de ruche est ici, n'est-ce pas?»

La Chose ouvrit une nouvelle cellule à provisions pour le prouver.

«Ou...ui; mais sur le pied d'un pareil impôt, il n'y sera pas longtemps, dit Mélissa.

--Les impôts n'ont rien à voir avec lui. Cette Ruche-ci produit le miel de ruche. Vous autres, braves gens, ne semblez jamais saisir la simplicité économique qui est la base de toute existence.

--Bon sang de bon sang! s'écria Mélissa. As-tu jamais dépassé le seuil de la porte?

--Non, certes. Les yeux de l'insensé sont au bout de la terre[12]. Les miens sont dans ma tête.»

[Note 12: _Proverbes_, ch. XVII, verset 24.]

Il se gorgea à en devenir bouffi.

Mélissa chercha un refuge dans son ingrat travail des champs, et raconta l'histoire à Sacharissa.

«Peuh! dit cette abeille avisée, en se démenant autour d'une vieille bique de chardon. Raconte-nous du neuf. La Ruche en est pleine de comme lui.

--Comment cela finira-t-il? Tout le miel s'en va sans qu'il en arrive d'autre. Les choses, c'est évident, ne sauraient durer longtemps ainsi! dit Mélissa.

--Bah! repartit Sacharissa, je sais maintenant ce que pensent les faux-bourdons à la veille d'être tués. Courte et bonne pour moi!

--Si seulement elle était bonne! Mais pense à ces terribles Phénomènes, bancroches et solennels, qui nous attendent à la maison, rampant, grimpant, prêchant, et salissant tout dans l'ombre.

--Cela m'inquiète moins que leurs sottes rengaines, après qu'ils se sont fait nourrir par nous, sur le _travail parmi les jasmins et les roses_, dit Sacharissa des profondeurs d'une campanule passée.

--Pas moi. Et notre Reine? demanda Mélissa.

--Acceptant facilement son désespoir, comme toujours. Mais elle pond son œuf par-ci par-là.

--Vraiment?»

Mélissa, d'une secousse, sortit à reculons de la campanule voisine.

«Suppose, présentement, que nous autres, bonnes ouvrières, nous essayions d'élever une princesse dans quelque coin bien propre?

--Tu aurais du mal à en trouver un. La Ruche n'est que teignes et ordures. Mais, quoi?

--Une princesse pourrait nous rendre service au moment de cette Voix derrière le Voile dont parle la Reine. Et tout vaut mieux que de travailler pour des Phénomènes qui chantent les louanges du travail dont ils sont incapables, et gâchent ce que nous rapportons à la maison.

--Bah! fit Sacharissa. Je marche avec toi, histoire de rire. Les Phénomènes nous presseraient à mort, s'ils savaient cela. Rentrons, et à l'œuvre.

La place manque pour raconter comment Mélissa, remplie d'expérience, trouva un cadre écarté, tellement sali, tellement maltraité par les essais abandonnés de construction de cellules que les abeilles, par simple pudeur, jamais n'y mettaient les pattes. Comment, dans cette ruine, elle ébaucha une cellule royale de bonne cire, qu'elle défigura à l'aide de décombres au point de lui donner l'apparence du plus abandonné des kopjes. Comment elle décida la Reine désespérée à faire un suprême effort et à pondre un œuf méritoire. Comment la Reine obéit et en mourut. Comment sa carcasse efflanquée fut jetée aux ordures, et comment une multitude de sœurs pondeuses s'en allèrent de côté et d'autre, semant des œufs de faux-bourdon où bon leur semblait, et déclarant qu'il n'était plus besoin de Reines. Comment, à l'abri de cette confusion, Sacharissa apprit à certaines jeunes abeilles à dresser certaines abeilles nouveau-nées dans l'art presque perdu de fabriquer la bouillie royale. Comment le nectar à ce destiné s'obtint au prix d'heures passées sous la morsure de vents glacés. Comment l'œuf caché se prouva conforme aux espérances--non pas un œuf de faux-bourdon, mais un œuf de princesse du sang. Comment il fut recouvert, et comment on travailla désespérément à alimenter et suralimenter les Phénomènes maintenant pullulants, de peur que la moindre interruption dans les fournitures de vivres ne les poussât à entreprendre des recherches; ce qui, avec leurs rengaines sur le travail, était leur amusement favori. Comment, en une heure propice, par une nuit sans lune, la princesse apparut,--une princesse, oui-da, et comment Mélissa la fit passer clandestinement dans un magasin à miel, obscur et vide, afin d'y attendre son heure; et comment les faux-bourdons, devinant sa présence, vinrent rôder en chantant les profondes et impudiques chansons d'amour d'antan--au scandale des sœurs pondeuses qui n'aiment pas le mâle. Tout cela, vous le trouverez écrit dans le Livre des Reines, lequel on tient enfermé au creux du grand frêne Ydrasil.

Au bout de quelques jours, le temps changea de nouveau pour devenir magnifique. Il n'était pas jusqu'aux Phénomènes qui ne se joignissent à la foule en train de prendre l'air sur la planchette d'abordage, et ne chantassent le _travail parmi les jasmins et les roses_, à faire croire, pour une oreille inexercée, que c'était le bourdonnement d'une ruche à l'œuvre. La vérité, c'était que le miel se trouvait depuis longtemps mangé. On vivait au jour le jour sur les efforts d'une poignée de bonnes abeilles, tandis que la Teigne rongeait et consumait encore leur cire archi-perdue. Mais les bonnes abeilles se gardaient d'en parler. Elles savaient que, dans le cas contraire, les Phénomènes organiseraient quelque réunion et les presseraient à mort.

«Pour lors, vous voyez ce que nous avons fait, dirent les Teignes. Nous avons créé tout à nouveau: matériel, entente, type, comme nous l'avions promis.

--Et de nouveaux aperçus pour nous, dirent les sœurs pondeuses d'un air satisfait. Vous nous avez montré la vie sous un nouvel aspect, essentiel et souverain.

--Mieux que cela, chantèrent les Phénomènes, en se chauffant au soleil. Vous avez créé un nouveau ciel et une nouvelle terre. Un ciel sans nuages et accessible (c'était par un soir d'août accompli), et une terre fertile en jasmins et en roses, qui n'attendent que notre honnête labeur pour se voir tous convertis en richesses. L'... heu... Aster, et le Crocus, et la... heu... Cardamine _en leur saison_[13], le Chrysanthème _selon son espèce_[14], et la Boule de Neige _en toute abondance_[15], par-dessus le marché.

[Note 13: _Job_, ch. V, v. 26.]

[Note 14: _Genèse_, ch. I, v. 11.]

[Note 15: _Genèse_, ch. I, v. 21.]

--O saint Hymette! dit Mélissa, frappée d'horreur. Je savais qu'ils ignoraient comment se faisait le miel, mais ils ont oublié l'ordre de succession des Fleurs! Qu'adviendra-t-il d'eux?»

Une ombre se projeta sur la planchette d'abordage. C'était le Maître de Ruches et son fils qui s'en venaient par là. Les Phénomènes se retirèrent, et une Voix derrière un Voile prononça:

«J'ai négligé la vieille ruche trop longtemps. Donne-moi l'enfumoir.»

Mélissa entendit, et d'un trait franchit la porte.

«Venez, oh! venez! cria-t-elle. C'est la fin prédite par la vieille Reine. Venez, princesse!

--Vraiment, vous êtes d'un archaïsme qui dépasse la permission, dit un Phénomène dans une galerie. Un nuage, j'admets, qui aura passé devant le soleil; pas de quoi, pour cela, prendre une attaque de nerfs. Mais, par-dessus tout, pourquoi les princesses à l'heure où nous sommes? Vous rendez-vous compte que c'est l'heure du five o'clock communal? Bourdonnons le bénédicité.»

Mélissa passa sans répondre, sur ses six pattes. Sacharissa avait couru à ce qui restait du rayon de couvain fécondé.

«Sauve-qui-peut! cria-t-elle d'un bout à l'autre de sa brune étendue. Nourrices, gardes, ventileuses, balayeuses... dehors! Laissez les mômes. Ils sont mieux morts. Dehors, avant la lumière et la fumée asphyxiante!»

Le premier appel, clair et intrépide, de la princesse (Mélissa l'avait trouvée) s'éleva et résonna à travers tous les cadres:

«_La Reine le veult! Essaime! Essai-aime! Essai-ai-aime!_»

La Ruche chancela sous le tonnerre déchirant d'une couette collée qu'on arrachait de force.

«Ne vous inquiétez pas, mes chéries, dirent les Teignes. C'est notre affaire. Levez les yeux et vous verrez l'aurore des Temps Nouveaux.»

De la lumière apparut au sommet de la Ruche, comme la Reine l'avait prophétisé--une lumière crue sur les abeilles en ébullition.

Sacharissa ramassa son arrière-garde, laquelle coulait du cadre, tête baissée, et rejoignit le détachement de la princesse, en train de se frayer un chemin vers la porte. Maintenant, la panique était à son comble, et il n'était pas une bonne abeille qui ne se trouvât sous l'étreinte de trois Phénomènes au moins. Le premier instinct d'une abeille qui a peur, c'est de fondre sur les réserves et de se gorger de miel; mais il ne restait pas de réserves, de sorte que les Phénomènes livraient combat aux bonnes abeilles.

«Il nous faut à manger, ou nous allons mourir! crièrent-ils en grimpant, s'accrochant et glissant, tandis que les silencieux perce-oreille, effarouchés, et les araignées minuscules se prenaient dans leurs pattes.

--Pensez à la Ruche, traîtresses! La Ruche sacrée!

--C'est avant, qu'il fallait y penser! crièrent les bonnes abeilles. Restez pour voir l'aurore de vos Temps Nouveaux.»

Elles atteignirent enfin la porte par-dessus les frêles corps de beaucoup à la formation desquels elles avaient contribué.

«En avant! Dehors! Là-haut! rugit Mélissa dans l'oreille de la princesse. Pour le salut de la Ruche! Au Vieux Chêne!»

La princesse quitta la planchette d'abordage, accomplit un cercle, s'élança à la plus basse branche du Vieux Chêne, et son petit essaim royal--vous l'eussiez couvert d'une chope--suivit, s'accrocha et resta là, pendu.

«Tenez serré! dit Mélissa haletante. Les vieilles légendes se sont vérifiées. Regardez!»

La Ruche se trouvait à demi cachée par la fumée à travers laquelle on voyait des formes se mouvoir. On entendit le craquement empoissé d'un cadre que l'on vit se hausser et tournoyer entre des mains énormes--une horreur pustuleuse, ventrue, irrémédiable de cire grise, de couvain corrompu et de petites cellules de mâles, le tout couvert de Phénomènes rampants, étrangers au soleil.

«Mais ce n'est pas une ruche! C'est tout un muséum d'histoire naturelle», dit la Voix derrière le Voile.

Ce n'était que le Maître de Ruches parlant à son fils.

«On ne peut leur en vouloir, mon père, dit une seconde voix. Elle est pourrie de Teignes. Voyez!»

Un autre cadre sortit. Un doigt fourgonna dedans, et tout se dispersa en paillettes bruissantes, en pourriture de cendres.

«Le cadre numéro quatre! C'était jadis le rayon chéri de votre mère, chuchota Mélissa à la princesse. Je l'ai vue y pondre quelques bons œufs.

--N'êtes-vous pas en train de confondre le _pourquoi_ et le _parce que_? dit le Maître de Ruches. La Teigne ne réussit que lorsque des abeilles faibles la laissent entrer.»

Un troisième cadre crépita et apparut à la lumière.

«Tout cela est plein de couvain d'ouvrières pondeuses. Cela n'arrive jamais que lorsque le fonds s'est affaibli. Phuu!»

Il le frappa sur son genou comme un tambourin, et le cadre s'éparpilla en miettes.

Le petit essaim tressaillit en regardant les nymphes de faux-bourdons nains se démener faiblement sur l'herbe. Plus d'une bonne abeille avait été de service sur ce cadre, sachant trop bien que son travail était inutile; mais la destruction d'un travail même inutile décourage le bon ouvrier qui en est témoin.

«Non, il y a encore de l'espoir, dit la seconde voix. Voici une cellule de Reine!

--Mais elle est cachée au diable parmi... Qu'est-ce qui a bien pu arriver à ces bestioles-là? On dirait qu'elles ne connaissent plus leur _a_ _b_ _c_.»

Le père montra le cadre où les abeilles avaient fait l'expérience de la cellule circulaire. On eût dit la tête grêlée d'un champignon vénéneux sur son déclin.

«Elles n'ont pas tout oublié, corrigea le fils. Il y a une rangée, au moins, de cellules parfaites.

--Mon travail, se dit Sacharissa. Je suis contente de voir l'Homme me rendre justice avant...»

Ce cadre, lui aussi, se vit fracassé et jeté sur le tas des autres et des couettes infestées de perce-oreille.

Au fur et à mesure que les cadres se suivirent, l'essaim assista à la mise au jour, à l'examen public et à la destruction de tout ce qui avait été bien ou mal fait dans les moindres recoins de sa Ruche depuis des générations. Il se trouvait tel rayon noir, si vieux qu'elles avaient oublié où il pendait; tel rayon à provisions verni d'orange, de fauve et d'ocre, construit comme les abeilles avaient coutume de construire avant le temps des fondations artificielles; et il y avait un nouveau travail, petit, blanc, fragile. Il y avait feuilles sur feuilles de rayons à couvain unis, aplanis, qui avaient, en leur temps, renfermé des milliers et milliers d'ouvrières anonymes; des morceaux de rayon à faux-bourdons démodé, large et haut d'épaulement, montrant la taille où l'on comptait voir atteindre la nymphe des faux-bourdons; et deux magasins à miel profonds de deux pouces, magasins vides, mais encore de toute beauté; le tout formant un amalgame gluant de raclure de cire tire-bouchonnée sur les fils métalliques, de demi-cellules, d'essais abandonnés, ou de cellules grandioses, faibles de parois, composites, rafistolées à renfort de décombres et coiffées d'ordures.

Bon ou mauvais, chaque pouce en était à ce point criblé de galeries de teigne qu'il éclatait en nuages de poussière lorsqu'on le lançait sur le tas.

«Oh! voyez! s'écria Sacharissa. La Grande Flambée qu'a prédite notre Reine. Qui saurait en soutenir la vue?»

Une flamme lécha le monceau de décombres, et elles sentirent l'odeur de la cire qui roussit.

Les Figures s'accroupirent, soulevèrent la Ruche, et la secouèrent sens dessus dessous au-dessus du bûcher. Il s'en échappa toute une cascade de Phénomènes, de fragments de rayons brisés, d'écailles, de duvet et de nymphes, qui crépita, sifflota, péta un tantinet; après quoi les flammes s'élevèrent en grondant, et anéantirent tout cet aliment.

«Il faut désinfecter, dit une voix. Va me chercher une mèche soufrée. Veux-tu?»

La carcasse de la Ruche fut remise en place, une lumière installée dans son vide gluant; les Figures la reconstruisirent étage par étage, en fermèrent l'entrée, et s'en allèrent. L'essaim regarda la lumière filtrer toute la longue nuit à travers les fentes. A l'aube, une Teigne s'en vint voleter impudemment par là.

«Il y a eu erreur de calcul au sujet des Temps Nouveaux, mes très chères, fit-elle; on ne saurait s'attendre à voir les gens parfaits du premier coup. Ce fut notre méprise.

--Non, la méprise fut tout entière la nôtre, dit la princesse.

--Pardonnez-moi, repartit la Teigne. Quand on songe à l'énorme bouleversement... appelez-le bon ou mauvais... que notre influence a amené, vous admettrez bien que nous, et nous seules...

--Vous? répondit la princesse. Notre fonds manquait de force. C'est ce qui fait que vous êtes venues... comme serait venue toute autre maladie. Tenez bon, là, vous tous, mon petit peuple!»

Lorsque le soleil se leva, les Figures Voilées s'en vinrent, et aperçurent à l'extrémité de la branche leur essaim qui attendait patiemment en vue de la vieille Ruche--une poignée--mais prêt à recommencer.

PAR LA MALLE DE NUIT

UNE HISTOIRE DE L'AN DEUX MILLE DE L'ÈRE CHRÉTIENNE

A neuf heures, par un soir orageux d'hiver, je me tenais sur les paliers inférieurs de l'une des tours de départ pour l'étranger de la G.P.O.[16]. Mon intention était d'aller faire un tour à Québec par la «_Malle-Poste 162_, ou telle autre désignée»; et ce fut le Directeur Général des Postes en personne qui contresigna l'ordre.

[Note 16: _General Post Office._ En français: Direction Générale des Postes.]

Ce talisman ouvrit toutes portes, jusqu'à celles du caisson d'expédition, au pied de la tour, où l'on était en train de délivrer le courrier du continent tout trié. Les sacs gisaient encaqués comme des harengs dans les longues nacelles grises que notre G.P.O. appelle encore «fourgons». Cinq de ces «fourgons» furent remplis sous mes yeux, et lancés par les coulisses pour aller se faire cadenasser à leurs malles en train d'attendre à trois cents pieds plus près des étoiles.

Du caisson d'expédition je fus conduit par un fonctionnaire aussi courtois que prodigieusement savant--Mr. L.L. Geary, second expéditeur de la route de l'Ouest--à la Chambre des Capitaines (voilà qui éveille un écho de vieille romance), où les capitaines de la malle s'en viennent au moment de prendre leur service. Il me présente au capitaine du _162_--le capitaine Purnall, ainsi qu'à sa relève, le capitaine Hodgson. L'un, petit et brun; l'autre, fort et rouge; mais nantis chacun de ce regard concentré et méditatif, caractéristique des aigles aussi bien que des aéronautes. Vous pouvez voir cela dans les portraits de nos coureurs professionnels, depuis L. V. Rautsch jusqu'à la petite Ada Warrleigh--cette insondable abstraction des yeux habituellement tournés vers l'espace nu.

Sur le tableau enregistreur de la Chambre des Capitaines, les flèches palpitantes d'une vingtaine d'indicateurs enregistrent, degré par degré géographique, la marche de tout autant de bâtiments en cours de rentrée. Le mot «Cap» s'en vient barrer la face d'un cadran; un gong retentit: la malle du milieu de chaque semaine du Sud Afrique vient de rentrer aux Tours d'Arrivée de Highgate. C'est tout. Cela rappelle d'une façon comique cette traîtresse de petite sonnette, qui, dans les greniers des colombophiles, notifie le retour d'un _habitué_.