Part 6
Nous arrivâmes à Umballa au lever du jour brûlant et brumeux, quatre ou cinq hommes qui avions pioché ferme durant onze mois, réclamant à tue-tête nos dâks--ces voitures de voyage, à deux chevaux, qui devaient nous emmener là-haut, à Kalka, au pied des Montagnes. Tout cela était nouveau pour Garm. Il n'avait aucune idée de voitures où l'on s'étend de tout son long sur sa literie; ce n'était pas comme Vixen, qui, d'un bond, fut à sa place, suivie d'ailleurs par lui. La Route de Kalka, avant la construction du chemin de fer, avait environ quarante-sept milles de long, et on changeait de chevaux tous les huit milles. La plupart refusaient, ruaient, plongeaient, mais il leur fallait marcher, et plutôt mieux que de coutume, avec l'aboi profond de Garm à leurs trousses.
Il y avait une rivière que l'on passait à gué, où quatre bœufs tirèrent la voiture, et où Vixen, après avoir fourré la tête par la portière à coulisses, faillit tomber dans l'eau en donnant ses indications. Garm, silencieux et curieux, éprouvait quelque peu le besoin de se voir rassuré au sujet de Stanley et Kasauli. C'est ainsi qu'aboyant et jappant nous arrivâmes à Kalka pour l'heure du lunch, où Garm mangea pour deux.
Après Kalka, la route serpentait entre les Montagnes, et nous prîmes une carriole attelée de poneys à demi dressés que l'on changeait tous les six milles. Personne, à cette époque, ne rêvait encore de chemin de fer allant à Simla, qui s'élevait à sept mille pieds en l'air. La route avait plus de cinquante milles de long, et l'allure réglementaire était celle que pouvait atteindre la vitesse des poneys. Ici encore, Vixen conduisit Garm d'une voiture à l'autre, sauta sur le siège de derrière, et chanta victoire. Un souffle frais venant des neiges nous accueillit à environ cinq milles au sortir de Kalka, et, redoutant sagement un refroidissement au foie, elle geignit après son paletot. J'en avais fait confectionner un pour Garm également; et, dès que nous atteignîmes les fraîches brises, je le lui mis. S'il le mâchonna avec l'air de ne pas comprendre, je crois qu'au fond il en fut reconnaissant.
«Haï-yaï-yaï-yaï!» chantait Vixen, comme nous opérions d'un trait les tournants. «Tout-tout-tout!» faisait la trompette du conducteur aux endroits dangereux, et «yaou! yaou! yaou» aboyait Garm. Kadir Buksh, sur le siège de devant, souriait. Il n'était pas jusqu'à lui qui ne se sentît bien aise d'échapper à la chaleur des Plaines en train de mijoter dans la buée derrière nous. De temps à autre nous rencontrions quelque connaissance en train de redescendre à son travail. «Quel temps fait-il, en bas?» demandait l'homme. Et je criais: «Plus chaud que la braise. Quel temps fait-il là-haut au-dessus?» «Délicieux!» criait-il derrière lui. Et nous continuions d'aller.
Tout à coup, Kadir Buksh dit par-dessus son épaule:
«Voici Solon!»
Et Garm, couché la tête sur mon genou, n'en continua pas moins de ronfler.
Solon est un petit cantonnement peu agréable, mais qui a l'avantage d'être frais et salubre. C'est un endroit tout nu, exposé aux vents; et l'on s'arrête généralement à une petite hôtellerie, près de là, pour manger quelque chose.
Je descendis et pris les deux chiens avec moi, pendant que Kadir Buksh préparait le thé. Un soldat nous avertit que nous trouverions Stanley «par là-bas», en désignant de la tête une colline nue et glaciale.
Quand nous en atteignîmes le sommet, nous aperçûmes ce Stanley, qui m'avait causé tout ce tracas, assis sur un rocher, le visage dans les mains, et son manteau flottant très lâche autour de lui. Jamais je ne vis rien de si abandonné, de si abattu, que ce pauvre petit homme, tout seul, tout recroquevillé et pensif, sur le grand versant morose.
Ici, Garm me quitta.
Il partit sans un mot, et, autant que je pus voir, sans remuer les pattes. Il vola à travers l'espace comme un météore, et j'entendis son «ploff», lorsqu'il s'abattit sur Stanley, renversant le petit homme les quatre fers en l'air. Ils roulèrent pêle-mêle sur le sol, criant, jappant et s'étreignant. Je ne sus plus distinguer l'homme du chien jusqu'au moment où Stanley se releva tout balbutiant.
Il me raconta qu'il avait souffert par ci par là de la fièvre, et qu'il était très faible. Il avait bien l'air de tout cela; mais, dans le temps où je les observais, l'homme et le chien parurent tous deux regrandir à leurs tailles naturelles, exactement comme des pommes séchées regonflent dans l'eau. Le chien était sur l'épaule de l'homme, sur sa poitrine et sur ses pieds tout à la fois, de sorte que la voix de Stanley n'arrivait qu'à travers un nuage de Garm--de Garm suffoquant, sanglotant, bavant. Stanley, d'ailleurs, ne dit rien de clair, à mon sens, sinon qu'il s'était cru sur le point de mourir, mais que maintenant il se sentait tout à fait bien, et n'allait plus renoncer à Garm en faveur de quiconque ne serait point Belzébuth en personne.
Puis il déclara qu'il avait faim, qu'il avait soif, et se sentait heureux.
Nous descendîmes prendre le thé à la petite hôtellerie, où Stanley se bourra de sardines et de gelée de framboises, de bière, de mouton froid et de pickles, dans les moments où Garm ne grimpait pas sur lui. Après quoi Vixen et moi nous nous apprêtâmes à poursuivre notre chemin.
Garm vit tout de suite ce qu'il en était. Il me dit adieu par trois fois, en me tendant les deux pattes, l'une après l'autre, et en me sautant à l'épaule. Il nous escorta encore, en chantant des hosannas à tue-tête durant un mille sur la route. Après quoi il courut rejoindre son maître.
Vixen n'ouvrit pas la gueule; mais, le froid crépuscule arrivant, et comme on apercevait les lumières de Simla au loin dans la montagne, elle souffla du nez sur le devant de mon manteau. Je le déboutonnait, et la fourrai dedans. Elle eut alors un petit reniflement de béatitude, et tomba profondément endormie, la tête sur mon sein, jusqu'au moment où nous débarquâmes à Simla, deux des quatre plus heureuses gens du monde, ce soir-là.
LA RUCHE MÈRE
Si le fonds n'eût été vieux et encombré, jamais la Teigne[10] n'y eût pénétré; mais où il y a pléthore d'abeilles sur le rayon, là nécessairement surviennent la maladie ou les parasites. La chaleur de la ruche s'était élevée avec la miellée de juin, et, quoique les ventileuses travaillassent à entretenir la fraîcheur, au point d'en avoir mal aux ailes, tout le monde souffrait.
[Note 10: La «teigne», en apiculture, est la _galleria cereana_ (gallérie de la cire) ou fausse teigne des ruches.]
Une jeune abeille grimpa la planchette d'abordage toute poissée et toute piétinée:
«Faites excuse, dit-elle, mais c'est mon premier vol de miel. Vous seriez bien aimable de me dire si c'est ma...
--Ta ruche? brusqua la Sentinelle. Oui! Rentre, et va-t'en bourdonner dans ton fumier de couvain! A une autre!
--Peuh!» s'écrièrent une demi-douzaine de vieilles ouvrières aux nerfs aussi usés que les ailes.
Et il y eut un instant de lutte et de murmure.
La petite Teigne grise, blottie dans une fente de la planchette d'abordage, avait passé toute la journée à guetter cette occasion. Elle s'insinua comme une ombre, et sachant que les anciennes lui feraient opérer demi-tour incontinent, s'esquiva dans un cadre de couvain, où les novices, qui n'avaient encore vu ni les vents souffler ni se balancer les fleurs, causaient politique. Ici, elle était sauve, attendu que la jeune abeille tolérera toujours n'importe quelle espèce d'intrus. Derrière elle s'en venait l'abeille qui avait essuyé l'argot de la Sentinelle.
«Et qu'est-ce que tu dis du monde? demanda une compagne.
--Rien de fameux! J'apporte une pleine charge de tout ce qu'il y a de bon en denrée, et voilà que la Sentinelle m'envoie «bourdonner dans mon sale couvain!»
Elle s'assit dans le courant d'air frais qui passait sur les rayons.
«Il fallait entendre, dit d'une voix soyeuse la Teigne, le ton qu'a pris la Sentinelle pour insulter notre sœur. Toute la communauté en a été révoltée.»
Elle pondit un œuf. C'était pour cela qu'elle s'était introduite.
«Il y a eu, en effet, un peu de chahut à la porte, dit en riant Mélissa. Vous étiez là, mademoisel... le?...»
Elle ne savait comment au juste s'adresser à la svelte étrangère.
«Ne m'appelez pas «mademoiselle». Je suis une sœur pour tous les affligés... une simple sœur converse. Le cœur m'a saigné de vous voir courbée sous votre fardeau.»
La Teigne caressa Mélissa de ses délicates antennes, et pondit un autre œuf.
«Mais on ne pond pas ici! s'écria Mélissa. Vous n'êtes pas Reine.
--Ma chère petite, je vous donne ma parole d'honneur la plus solennelle que ce ne sont pas des œufs. Ce sont mes principes, et me voici prête à mourir pour eux. (Elle éleva un peu la voix pour dominer le bruissement mêlé de va-et-vient qui l'entourait.) S'il vous plaisait de me tuer, vous savez, ne vous gênez pas.
--Voyons, ne sois pas méchante, Mélissa, dit une jeune abeille, impressionnée par les chastes plis de l'aile dont la Teigne voilait sa ponte incessante.
--Moi! Mais, je n'ai rien fait, repartit Mélissa. C'est elle qui fait tout.
--Ah! ne vous préparez pas de remords pour l'avenir, et, quoi qu'il arrive, inscrivez-moi sur la page de ceux qui auront chéri leurs compagnons de labeur.»
Tout en pondant son œuf à chaque sanglot, la Teigne recula dans un rassemblement de jeunes abeilles, et laissa Mélissa perplexe et ennuyée. Alors, celle-ci éleva sa petite voix pour crier:
«Vivres!»
Et cela jusqu'à ce qu'une équipe de chargeuses d'alvéoles la hélât; sur quoi elle leur laissa sa charge.
«Je crains de t'avoir envoyée coucher, tout à l'heure, dit une voix par-dessus son épaule. Je viens de faire trois heures de faction à la porte, et on enverrait, après cela, coucher la Reine elle-même. Tu ne m'en veux pas?
--Pas le moins du monde, répondit gaiement Mélissa. Je serai moi-même de faction un de ces jours. Et maintenant, qu'est-ce qu'il faut faire?
--On parle de papillons Tête-de-Mort. Envoie une équipe de jouvencelles à la porte, et dis-leur de la rétrécir à l'aide d'une couple de forts piliers de raclure de cire. Cela va surchauffer la Ruche, mais nous ne pouvons pas avoir de ces Têtes-de-Mort en pleine miellée.
--Par mes ailes! je te crois!»
Mélissa nourrissait toute la haine héréditaire d'une bonne et brave abeille contre ce gros larron des ruches, criard et emplumé.
«Debout! cria-t-elle dans les lignes des jouvencelles. Toutes celles d'entre vous qui ne nourrissent pas, oust! Des piliers de raclure de cire pour la po...orte!»
Elle chanta l'ordre tout au long.
«Bêtises, que tout cela! repartit une duveteuse abeille d'un jour. D'abord, je n'ai jamais entendu parler de Tête-de-Mort entrant dans une ruche. Les gens ne font pas de ces choses-là! En second lieu, construire des piliers pour les empêcher d'entrer, c'est pure malice de Cypriotes, indigne d'abeilles britanniques. En troisième lieu, fiez-vous au Tête-de-Mort, il se fiera à vous. La construction de piliers indique le manque de confiance. Notre chère sœur en gris le dit bien.
--Oui. Les piliers n'ont rien d'anglais, ne sont qu'une provocation, et constituent une perte de cette cire nécessaire à des fins plus hautes et plus pratiques, dit la Teigne, du fond d'une cellule à provisions vide.
--La sûreté de la Ruche est la chose la plus haute dont j'aie entendu parler. Vous n'allez pas nous apprendre à refuser le travail? fit Mélissa.
--Vous m'interprétez mal, comme toujours, ma jolie. Le travail est l'essence de la vie; mais faire la dépense d'une vitalité précieuse et fragile, jointe à un réel labeur, pour conjurer un danger imaginaire, voilà qui est d'une navrante absurdité! Si je peux seulement enseigner ici un... un peu de tolérance... un peu de bonté naturelle vis-à-vis de ce vieux loup-garou que vous appelez Tête-de-Mort, je n'aurai pas vécu en vain.
--Pour sûr, qu'elle n'a pas vécu en vain, la pauvre chérie! s'écrièrent vingt abeilles à la fois. Tu vois bien que c'est une sainte, Mélissa! Elle se consacre uniquement à propager ses principes, et... et... ce qu'elle est gentille!»
Une vieille abeille déplumée s'en vint vers le rayon:
«Les ingénieurs, à la porte! Allez-vous-en me mâcher de la raclure de cire. Oust!» dit-elle.
La Teigne s'éclipsa.
Les jeunes abeilles descendirent du cadre en troupe, toutes chuchotantes.
«Qu'est-ce qu'il leur prend? dit l'ancienne. Pourquoi s'appellent-elles «mon petit chou» et «ma mignonne»? Ce doit être le temps. (Elle eut un reniflement inquiet.) Ce que cela sent le renfermé, ici! Comme de vieilles couettes. Pas de Teigne, je suppose, Mélissa?
--Pas que je sache», répondit Mélissa, laquelle, cela va sans dire, ne connaissait la Teigne que comme une dame à principes, et n'eût jamais songé à signaler sa présence.
Elle avait toujours entrevu les Teignes sous l'armure de libellules rouge-sang.
«Vous feriez bien de ventiler ce coin un instant,» dit la vieille abeille.
Et elle s'éloigna.
Mélissa laissa tomber la tête aussitôt, s'établit solidement sur ses pattes de devant, et, soumise, se mit à ventiler à la marche réglementaire--trois cents coups à la seconde. La ventilation est une chose qui met le caractère de l'abeille à l'épreuve, attendu qu'il faut à celle-ci se tenir tout le temps à la même place, où tout le temps il lui semble qu'elle ne fait rien de bon sans pour cela cesser d'user sa seule et unique paire d'ailes. Or, abeille qui ne peut voler ne doit vivre; et l'abeille le sait bien. La Teigne reparut, et se remit à caresser Mélissa.
«Je vois, murmura-t-elle, que de cœur vous êtes des nôtres.
--Je suis de la Ruche, repartit sèchement Mélissa.
--C'est tout un. Nous et la Ruche ne formons qu'une même chose.
--Alors, pourquoi vos antennes diffèrent-elles des nôtres? Pas besoin de me presser comme cela!
--Ne soyez donc pas province, _carissima_. Vous ne pouvez faire que tout l'univers soit pareil... pas encore.
--Mais pourquoi diable pondez-vous? insista Mélissa. Vous pondez comme une Reine... sauf que vous laissez tomber vos œufs tout partout par plaques. Je vous ai vue à l'œuvre.
--Ah, bel Argus! C'est ainsi que vous avez saisi mon petit truc. En effet, ce sont des œufs. Tout à l'heure, ils répandront nos principes. Vous n'êtes pas contente?
--Vous m'avez donné votre parole d'honneur la plus solennelle que ce n'étaient pas des œufs.
--C'est là tout mon petit truc, ma très chère... pour le bien de la cause. Maintenant, allons dire deux mots à la jeunesse.»
La Teigne courut d'un pas léger vers le quatrième cadre de couvain, où les jeunes abeilles étaient occupées à empâter les nourrissons.
Il faut un certain temps à une honnête abeille pour éventer un mensonge soutenu et malintentionné. «Elle est tout velours et toute douceur,» fut tout ce que se dit Mélissa. «Mais son parler rappelle le goût du miel de lierre. Je ferais aussi bien de retourner aux champs.»
Elle trouva la porte livrée au désordre et à la mauvaise humeur. Les jouvencelles de faction aux piliers avaient refusé de mâcher la raclure de cire, sous prétexte que cela leur faisait mal aux mandibules, et hurlaient après de la drogue vierge.
«Tout, mais qu'on en finisse! dirent les gardiennes harcelées. Allons, en grappe, celles à qui cela chante, et fabriquez-nous de la cire pour ces sœurs à la dent feignante!»
Avant qu'une abeille puisse fabriquer de la cire, il lui faut se gorger de miel. Alors, elle grimpe à la recherche d'un appui solide, et reste là, suspendue, tandis que d'autres abeilles repues s'accrochent à elle en grappe. Alors, elles attendent en silence que la cire vienne. Les écailles sont enlevées des poches de la fabricante par les ouvrières, ou tombent en tintant sur ces ouvrières tandis qu'elles attendent également. Celles-ci les mâchent (non mâchées, elles ne servent à rien) en cette cire de la Ruche qui tout soutient et tout englobe.
Et voilà, maintenant, que la grappe à cire à peine en position, les ouvrières du dessous recommencent à rouspéter.
«Descendez! Descendez travailler! Allons, tas de Turques parasites! N'allez pas vous mettre en tête que vous allez jouir là-haut, tandis que nous sommes ici en bas à nous esquinter!»
La grappe tressaillit. De patte de devant à patte de derrière, un malaise l'avait parcourue toute. A la fin, une ouvrière s'élança, empoigna la cirière la plus basse, et resta suspendue, à gigoter au-dessus de ses compagnes.
«Moi aussi, je ferai bien de la cire! brailla-t-elle. Qu'on me remplisse le ventre, et je vous en ferai des tonnes!
--Faites-en, alors!» dit l'abeille à laquelle elle s'était accrochée.
Le mot interrompit le courant qui tenait la grappe ensemble. Celle-ci se secoua et rayonna comme une fourrure de chat dans les ténèbres.
«Décroche! murmura-t-elle. Pas de cire pour personne, aujourd'hui.
--Espèces de feignantes! Au travail, et tout de suite, pour produire notre cire, dirent les abeilles du dessous.
--Impossible! La ferveur est partie. Pour fabriquer votre cire, il nous faut silence, chaleur et nourriture. Décroche! Décroche!»
Elles se désagrégèrent tout en murmurant, et se fondirent parmi les autres abeilles, dont rien, il va de soi, ne les distinguait.
«Me semble, somme toute, qu'il va falloir mâcher de la raclure de cire pour ces sales piliers, dit une ouvrière.
--Non pas, par tout un rayon! s'écria la jeune abeille qui avait fait s'égrener la grappe. Ecoutez: j'ai passé plus de vingt minutes à étudier la question. C'est simple comme de dégringoler d'une pâquerette. Vous n'avez pas été sans entendre parler de Cheshire, Root et Langstroth[11]?»
[Note 11: Célèbres autorités en matière d'apiculture.]
Quoique n'en ayant jamais entendu parler, elles n'en crièrent pas moins:
«Ce brave Langstroth!
--En voilà trois qui savent tout ce qu'on peut savoir en matière de ruches. C'est un de ces cocos-là qui doit avoir fabriqué la nôtre, et, s'il l'a fabriquée, c'est à lui d'y veiller. La nôtre est une _Ruche brevetée S.G.D.G._ Il n'y a qu'à regarder sur l'étiquette collée derrière.
--Vive le brevet! Vive l'étiquette collée derrière! rugirent les abeilles.
--Eh bien! puisqu'il en est ainsi, moi, je dis que, quand nous découvrirons qu'ils nous ont trahis, nous pouvons tirer d'eux une terrible vengeance.
--Vive la _vingince_! Vive le brave Root! Assez! La grève!»
La foule poussa des acclamations, et se dispersa au moment où Mélissa la fendait.
«Pardon, mais sais-tu où habitent Langstroth, Root et Cheshire, au cas où tu aurais besoin d'eux? demanda-t-elle à l'orateur bouffi d'orgueil et haletant.
--Que me cloue la mélasse, si je sais seulement s'ils ont jamais existé! Mais ne sont-ce pas là de beaux noms autour de quoi bourdonner? Avez-vous vu si cela a émoustillé la communauté?
--Oui, mais ce n'est pas cela qui garde la Porte.
--Ah! c'est peut-être vrai, mais juge combien ma position est délicate, ma sœur. Je suis pourvue d'un magnifique appétit, et le travail n'est pas mon fort. C'est mauvais pour les méninges. Mon instinct me dit que je peux avoir de l'action sur les autres à titre de frein. Sans moi, elles auraient été pires.»
Mais Mélissa était déjà dans le libre espace, en train de gouverner vers un de ces carrés de trèfle blanc encore vierges, qui, pour une abeille surmenée, possèdent les vertus calmantes du vulgaire tricot pour une femme.
«Je crois que je vais porter cette charge aux crèches, dit-elle, lorsqu'elle eut fini. C'était toujours tranquille par là, de mon temps.»
Et elle ajouta deux petits pains de pollen d'extra pour les nourrissons.
Elle fut, sur le quatrième rayon de couvain, reçue par un flot de sœurs surexcitées, toutes bourdonnant à la fois.
«Chacune à son tour! Laissez-moi déposer ma charge. Voyons, qu'y a-t-il, Sacharissa?
--La Sœur Grise... cette duveteuse, j'entends... voilà-t-il pas qu'elle vient nous raconter que nous devrions être dehors au soleil à récolter du miel, parce que la vie est courte. Elle a dit que n'importe quelle abeille pouvait prendre soin de nos nourrissons, et qu'il arriverait un jour où les vieilles abeilles le feraient. Ce n'est pas vrai, Mélissa, n'est-ce pas? Il n'y a pas de vieilles abeilles qui puissent nous enlever à nos nourrissons, n'est-ce pas?
--Bien sûr. Vous nourrissez les bébés tant que vous avez la tête douce. Dès qu'elle durcit, vous passez aux champs. Chacun sait ça.
--Nous le lui avons dit. Dit et répété. Mais elle s'est contentée d'agiter ses antennes, et a déclaré qu'il nous suffirait de le vouloir pour pondre toutes comme des reines. Et je crains bien qu'il n'y en ait des tas parmi les sœurs les plus impressionnables pour la croire et pour être en train de le faire. C'est un problème si angoissant!»
Sacharissa courut à une cellule d'ouvrière, scellée, dont l'opercule battait, attendu que l'abeille qui était dedans commençait à se frayer passage.
«Venez-vous-en, mon chou!» murmura-t-elle.
Et, de l'autre côté, elle amincit la frêle capsule.
Une chose pâle, moite, ridée, se haussa péniblement jusqu'au rayon. Le ton de Sacharissa changea aussitôt.
«Pas de temps à perdre! Monte sur le cadre te nettoyer! dit-elle. Inscris-toi parmi les nourrices de mon service pour demain soir, six heures. Attends un peu. Qu'est-ce que tu as à la troisième patte droite?»
La jeune abeille tendit sa patte en silence--une patte de faux-bourdon, il n'y avait pas à s'y tromper! incapable de paqueter le pollen.
«Merci. Inutile de t'inscrire jusqu'à après-demain matin.»
Sacharissa se retourna vers sa compagne:
«C'est le cinquième Phénomène éclos aujourd'hui dans mon service depuis midi. Je n'aime pas beaucoup cela.
--Il y en a toujours un certain nombre, dit Mélissa. On ne peut empêcher quelques rares sœurs ouvrières de pondre de temps à autre, lorsqu'elles se nourrissent trop. Elles ne donnent naissance qu'à de faux-bourdons nains.
--Mais, pour le moment, nous ne faisons éclore que des faux-bourdons à ventres d'ouvrières, des ouvrières à ventre de faux-bourdons; des albinos et des pattes-mêlées qui ne peuvent pas paqueter le pollen... comme ce môme là-bas. Je n'aime pas plus que vous les faux-bourdons nains... ils meurent tous en juillet... mais cette éclosion constante de Phénomènes n'est pas sans m'effrayer, Mélissa!
--Comme c'est mesquin de votre part! Ils sont tous si délicieusement intelligents, imprévus et intéressants, flûta la Teigne du fond d'une fente, au-dessous d'elles. Venez ici, mon poussin, et racontez-nous toute votre petite histoire.
--Qu'il y aille et nous fiche la paix!»
Sacharissa baissa la voix.
«Elle va au-devant de ces... heu... Phénomènes, dès qu'ils s'en vont se nettoyer, et les bichonne dans les coins.
--Je crois que la vérité, c'est que nous sommes trop nombreuses et trop bien nourries pour essaimer, dit Mélissa.
--Oui, c'est la vérité,» dit la voix de la Reine derrière elles.
Elles n'avaient pas entendu le lourd pas royal qui fait vibrer les cellules vides. Sacharissa lui offrit aussitôt à manger. Elle mangea et porta son corps pesant en avant.
«Pouvez-vous suggérer un remède? dit-elle.
--Les nouveaux principes! s'écria la Teigne du fond de sa crevasse. Nous en ferons l'application tranquillement... plus tard.
--Supposez que nous fassions sortir un essaim? suggéra Mélissa. La saison est un peu avancée, mais cela pourrait nous soulager.
--Cela nous sauverait, mais je connais la Ruche! Vous allez voir par vous-même.»
La vieille Reine jeta le Cri d'Essaimage, lequel, pour une abeille de bon sang, doit être ce qu'était la trompette pour le cheval de Job. En dépit du grand âge de la souveraine (trois ans), le cri retentit entre les cagnons des cadres à l'instar d'un pibroch dans une passe de montagnes; les ventileuses, changeant de note, le reprirent dans chaque galerie, et les mâles aux larges ailes, trapus et impatients, l'achevèrent en une vibrante explosion de clairons:
«_La Reine le veult! Essaime! Essai-aime! Essai-ai-aime!_»
Mais le grondement qui eût dû suivre l'appel, faisait défaut. On entendit une sorte de grommellement entrecoupé, pareil au murmure de la marée descendante.