Actions et réactions

Part 9

Chapter 93,826 wordsPublic domain

--Ce que vous allez atteindre, ce sont les profondeurs humides de l'Atlantique, d'ici vingt minutes. Vous êtes à moins de cinq mille huit cents, maintenant. Prenez vos papiers.»

Un paquebot Planète, en route vers l'Est, se soulève en une spirale superbe et nous masque en bourdonnant. Le colloïde de sa nacelle est ouvert, et ses élingues de transport pendent comme des tentacules. Nous éteignons notre projection, tandis qu'il s'ajuste, en gouvernant à un cheveu près, au-dessus du blockhaus du cul de plomb. Le second s'en vient, le bras attaché au flanc, et dégringole dans la civière. Un homme à l'horrible tête écarlate le suit, en criant qu'il lui faut retourner édifier son Rayon. Le second lui affirme qu'il va trouver un joli Rayon neuf tout prêt dans la chambre de la machine du paquebot. La tête aux bandages monte, toute branlante d'excitation. Un garçonnet et une femme lui succèdent. Le paquebot applaudit au-dessus de nous, à renfort de «holà! holà, ho!» Et nous apercevons les visages des passagers au colloïde du salon.

«Une jolie femme! A quel idiot le tour, maintenant?» fait le capitaine Purnall.

C'est le patron qui s'en vient, nous suppliant encore de rester à portée pour le voir atteindre Saint-John's. Le voilà qui redescend dans l'abîme, puis revient--à quoi nous autres, petits êtres humains dans le vide, applaudissons plus fort que jamais--avec le petit chat du bord. En haut volent les élingues sifflantes du paquebot, dont la nacelle se réadapte avec fracas, et qui reprend sa course pressée. Le cadran indique moins de trois mille pieds.

Le Ballon Feu signale qu'il nous faut nous occuper de l'épave en train de siffler maintenant son chant de mort, tandis qu'elle tombe au-dessous de nous en longs zigzags lassés.

«Tenez le projecteur dessus, et lancez un Avis Général», dit le capitaine Purnall, en la suivant dans sa descente.

Il n'en est nul besoin. Il n'est pas un paquebot de l'air qui ne sache ce que veut dire cette projection verticale, et ne nous donne, à nous et à notre curée, un large champ libre.

«Mais, elle se noiera dans l'eau, n'est-ce pas? demandè-je.

--Pas toujours, me répond-on. J'ai vu une épave tomber droit debout, se vider de ses machines comme à travers un tamis, et voleter autour des Sentiers Inférieurs durant trois semaines, rien que sur ses citernes d'avant. Nous n'allons pas courir de risques. Donnez-lui le coup de grâce, George, et ayez l'œil. Il y a du gros temps devant nous.»

Le capitaine Hodgson ouvre le colloïde de la nacelle, tire d'une secousse le fer fatal de son râtelier, lequel, dans les paquebots, se trouve généralement enchâssé à la façon d'un canapé dans un fumoir, et, à deux cents pieds, lâche le crampon. On entend le tournoiement des bras en forme de croissant qui s'ouvrent dans la descente. Le front de l'épave est agrippé, étoilé de part en part, et déchiré en diagonale. Elle tombe par l'arrière, notre projecteur sur elle, glisse comme une âme en détresse le long de l'impitoyable échelle de lumière, jusqu'à l'Atlantique, qui la recueille.

«Une jolie ordure!» dit Hodgson. Je me demande à quoi, dans le temps, cela pouvait ressembler?

La même pensée venait de me traverser l'esprit. Et qu'aurait-ce été, si cette carcasse flottante s'était trouvée remplie de ces gens de jadis, élevés (_voilà_ l'horreur!) chacun à croire qu'après la mort ils allaient pour toujours, c'était fort possible, à l'indicible tourment?

Et il y a une génération à peine, nous-mêmes (on sait maintenant que nous ne sommes que nos pères redéveloppés sur la terre), oui, nous-mêmes, je le répète, nous nous décousions, défoncions, donnions le coup de grâce à plaisir.

Ici Tim, de la Passerelle de Commandement, nous crie d'avoir à revêtir nos «gonfleurs» et à lui apporter le sien sur-le-champ.

Endossant au plus vite les lourds complets de caoutchouc--les mécaniciens sont déjà habillés--nous nous gonflons aux robinets de pompe à air. Les gonfleurs du G.P.O. sont trois fois plus épais que les «flickers» d'un coureur, et chauffent abominablement sous les aisselles. George prend la roue jusqu'à ce que Tim se soit gonflé aux limites de la rotondité. Si, d'un coup de pied, vous l'envoyiez dinguer de la passerelle sur le pont, il se trouverait renvoyé d'un bond. Mais c'est _162_ qui va donner le coup de pied.

«Le Ballon Feu est fou... fou à lier, ronfle-t-il en reprenant son commandement. Il déclare qu'il y a devant nous un «bourbier», et veut que je tire jusqu'au Groenland. Je verrai le bâtiment plutôt assommé d'abord! Nous avons perdu une demi-heure en embarras à propos de ce canard mort, là en bas, et l'on voudrait maintenant que j'aille me frotter le dos tout autour du Pôle. En quoi donc s'imagine-t-il qu'est fait un paquebot-poste? En soie gommée? Dites-lui que nous arrivons tout droit, George.»

George le boucle dans le Cadre et appelle le Contrôle Direct. Or, sous l'orteil gauche de Tim se trouve l'Accélérateur de la machine de bâbord; sous son talon gauche, le Renversement de Marche; et de même sous l'autre pied. Les arrêts du garage de force sont en saillie sur le bord de la roue du gouvernail, où les doigts de sa main gauche n'ont qu'à jouer dessus. A portée de sa main droite se trouve le levier de la machine centrale, prêt, en un clin d'œil, à être embrayé. Lui, se penche en avant dans sa ceinture, les yeux collés au colloïde, et une oreille tendue vers la Communication Générale. Désormais il est la force et la direction de _162_ à travers tout ce qui peut arriver.

Le Ballon Feu des Bancs dévide des pages d'instruction B.C.A au trafic en masse. Nous devons assurer tous «objets lâches», mettre le capuchon à nos Rayons Fleury, et «n'essayer, sous aucun prétexte, d'enlever la neige de nos blockhaus jusqu'à ce que la tempête cède». Les bâtiments de moindre puissance, nous dit-on, peuvent monter à la limite de leur force ascensionnelle, les paquebots-poste se garer d'eux en conséquence; les sentiers inférieurs de l'Ouest «creusent» salement, avec fréquents remous, rafales, latéraux, etc.

Toutefois la nuit claire se maintient sans blêmir. Le seul avertissement consiste en la tension électrique de la peau (je sens comme si j'étais un coussin de dentellière) et une irritabilité que le baragouinement de la Communication Générale met à deux doigts de la crise de nerfs.

Nous avons fait huit mille pieds depuis que nous avons donné le coup de grâce au cul de plomb, et nos turbines nous fournissent un fort honnête deux cent dix nœuds.

Très loin, à l'ouest, un long barbouillage de rouge, bas étendu, nous montre le Ballon Feu des Bancs du Nord.

Des points de feu l'environnent, qui montent et descendent--planètes effarées à l'entour d'un soleil instable--navigation impuissante s'accrochant à sa lumière par besoin de compagnie. Pas étonnant qu'il n'ait pu quitter son poste.

Il nous avertit d'avoir à tenir l'œil sur le retour du mauvais tourbillon dans lequel (sa projection le montre) il est à l'instant même en train de se dévider.

Les abîmes de ténèbres, autour de nous, commencent à se remplir de pellicules vaguement lumineuses--formes inquiètes qui vont s'entrelaçant. L'une d'elles se change en un globe de flamme pâle qui, frémissant d'impatience, attend que nous passions. Elle s'élance furieusement à travers la noirceur, s'abat sur le bout même de notre nez, y pirouette un instant et s'éloigne en oscillant. Notre proue rugissante s'abaisse comme si cette lumière fût de plomb--s'abaisse et se redresse pour embarder et trébucher encore sous la prochaine rafale. Les doigts de Tim sur le garage de force frappent les cordes des numéros--1:4:7:--2:4:6:--7:5:3: et ainsi de suite; car il ne marche que par ses réservoirs, en levant ou baissant le bâtiment à l'encontre de l'air malaisé. Les trois machines sont en marche, car plus tôt nous aurons d'un coup de patin franchi ce pas délicat, mieux cela vaudra. Plus haut nous n'osons nous risquer. Toute la voûte supérieure est chargée de pâles vapeurs de crypton, que le frottement de notre enveloppe peut pousser à des manifestations peu catholiques. Entre les niveaux supérieurs et inférieurs--5.000 et 7.000, donne à entendre le Ballon Feu--nous pouvons peut-être prendre la clef des champs si... Notre proue se revêt de flamme bleue et tombe comme une épée. Nul savoir humain ne pourrait marcher de pair avec les tensions changeantes. Un tourbillon nous attrape par le bec, et nous voici descendant un biais de deux mille pieds à un angle (le cadran d'élévation et mon corps rebondissant en sont garants) de trente-cinq. Nos turbines poussent des cris perçants, les propulseurs ne peuvent mordre dans l'air raréfié; Tim gare toute la force d'expansion de cinq réservoirs à la fois, et, grâce au seul poids du bâtiment, le pousse comme une balle de fusil à travers le mælstrôm jusqu'à ce qu'il aille s'asseoir d'un choc sur une risée, à trois mille pieds plus bas.

«Maintenant, ça y est! me dit George dans l'oreille! Le frottement de notre enveloppe, cette dernière glissade, a fait le diable avec les tensions! Ayez l'œil aux latéraux, Tim; il va demander qu'on le tienne un peu en main.

--Je le tiens, répond-on. Viens-t'en, mon vieux.»

Il remonte noblement, mais les latéraux le frappent de droite, de gauche, tels les ailerons d'anges en colère. Il se trouve dérangé de sa course des quatre points cardinaux à la fois, et remis en place d'un coup de poing, pour se voir aussitôt balancé de côté et précipité dans un nouveau chaos. Nous ne restons jamais un instant sans feu Saint-Elme en train soit de grimacer sur notre proue, soit de rouler tête par-dessus talons de l'avant au centre du bâtiment; et, au pétillement de l'électricité autour et au dedans de nous tout ensemble, s'ajoute, une fois ou deux, le crépitement de la grêle, de la grêle qui jamais sur nulle mer ne tombera. Il nous faut aller lentement, à coups de tangage, sous peine de nous casser les reins.

«L'air est un fluide parfaitement élastique, rugit George au-dessus du tumulte. A peu près aussi élastique qu'une mer debout au large du Fasnet, dites?»

George se montre moins que juste vis-à-vis du bon élément. Celui qui s'en va importuner les cieux en train de faire la balance de leurs comptes de volt, troubler les prix de marché du Très-Haut en lançant des coques d'acier à quatre-vingt-dix nœuds à travers des tensions électriques délicatement réglées, ne saurait se plaindre de quelque rudesse dans l'accueil. Tim l'affronta d'un air impassible, un coin de la lèvre inférieure ramassé sur une dent, les yeux flottant dans le noir à vingt mille devant lui, et, à chaque tour de la main, les jointures de ses doigts laissant échapper de farouches étincelles.

De temps à autre, il secouait la tête pour se débarrasser de la sueur qui lui noyait les sourcils, et c'était le moment que George, attentif, choisissait pour se glisser le long du garde-fou et lui éponger le visage à l'aide d'un grand mouchoir rouge. Je n'avais jamais imaginé qu'un être humain pût fournir un labeur aussi continu ni penser avec autant de recueillement que fit Tim durant cette demi-heure d'enfer, où la tourmente fut à son comble. Nous étions tirés ici et là par des aspirations chaudes ou glacées, recrachés au sommet de remous, pris pour une toupie par eux, et brutalement jetés à l'écart par des latéraux, tout cela sous un torrent étourdissant d'étoiles et en compagnie d'une lune titubante. J'entendais le déclic précipité du levier de la machine centrale en son va et vient, le grondement sourd des garages de force, et, dominant les vents qui hurlaient au dehors, le cri du gouvernail d'avant gougeant dans n'importe quelle accalmie qui promit un instant de prise. Nous finîmes par nous hisser sur un vent de côté, gouvernail d'avant et propulseur de bâbord ensemble; et, seul, le plus aimable des balancements de réservoirs nous empêcha de tournoyer comme la balle de fusil de jadis.

«Nous sommes tout de même arrivés à nous accrocher sous le vent de ce Ballon Feu, cria George.

--Il n'y a pas de «sous le vent», protestai-je faiblement de l'endroit où j'oscillais, garrotté à une épontille. Comment voulez-vous qu'il y en ait?»

Il se prit à rire--pendant que nous plongions dans un «bourbier» de mille pieds--oui, cet homme rouge se prit à rire sous son capuchon renflé!

«Regardez! dit-il. Il nous faut, d'un coup de remontée, franchir tous ces réfugiés, là-bas.»

Le Ballon Feu était au-dessous de nous et un peu au sud-ouest, en train de flotter au centre de sa voie lactée éperdue. L'air, à chaque niveau, était encombré de lumières mouvantes. J'imagine que la plupart d'entre elles essayaient de demeurer en place, en tenant tête au vent, et que, n'étant point des hydres, elles n'y parvenaient pas. Une embarcation moghrabi, aux réservoirs par-dessous, étant montée à la limite de sa force ascensionnelle sans y trouver de profit, s'était laissée retomber de deux mille pieds. Là, elle rencontra un superbe tourbillon, qui la souffla en l'air, en la faisant tournoyer comme une feuille morte. Au lieu d'intercepter le gaz, elle fit machine en arrière, et, naturellement, rebondit comme d'un mur presque dans le Ballon Feu, lequel, ainsi que l'enregistra notre C. G., ne lui marchanda pas les expressions.

«S'ils se contentaient de tenir bon, tranquillement, cela vaudrait mieux, dit George dans une accalmie, pendant que nous grimpions comme une chauve-souris au-dessus d'eux tous. Mais il y a des patrons pour vouloir absolument naviguer sans force ascensionnelle suffisante. Qu'est-ce que ce Tad-là croit être en train de faire, Tim?

--Croit qu'il joue aux quatre coins», répondit Tim, d'un air impassible.

Un paquebot des Trans-Asiatiques Directs avait trouvé une bonace et cossé dedans de toute sa force. Mais, derrière cette bonace, se trouvait un tourbillon, de sorte que le T.A.D se vit rejeté au loin comme un pois par une pichenette, tandis qu'il freinait furieusement, tout en fuyant en bas, à deux doigts de faire la culbute.

«Maintenant, j'espère que le voilà satisfait, dit Tim. Cela ne fait rien, je ne voudrais pas être Ballon Feu... Si j'ai besoin de secours? (Le Cadran de Communication Générale avait surpris son oreille.) George, vous pouvez dire à ce Monsieur, avec mes amitiés--amitiés, vous entendez, George--que je n'ai nul besoin de secours. Qui donc est l'officieuse boîte à sardines?

--Un chasse-marée de Rimouski, en quête d'une remorque.

--Fort aimable de la part du chasse-marée de Rimouski. Ce paquebot-poste n'a pour le moment nul besoin d'être remorqué.

--Ces chasse-marée iront n'importe où courir la chance d'un sauvetage, expliqua George.

--Nous les appelons des _pique-ordure_.»

Un quatre-vingt-dix pieds, au long bec, en étincelant acier, flotta bien à l'aise un instant à portée de voix, ses élingues roulées toutes prêtes aux sauvetages, et ne portant qu'un seul homme dans sa tour ouverte, lequel homme fumait. Livré à l'insurrection des airs à travers lesquels nous nous déchirions notre route, il demeurait en paix parfaite. Je vis la fumée de sa pipe monter tout tranquillement avant que son embarcation se laissât tomber, parut-il, comme une pierre dans un puits.

Nous venions de dépasser le Ballon Feu et ses désordonnés voisins, lorsque l'orage prit fin de façon aussi soudaine qu'il avait commencé. Une étoile filante, du côté du nord, remplit le ciel de la verte clarté d'un météorite qui se dissipe dans notre atmosphère.

George dit:

«Voilà qui peut, d'un coup de fer, aplanir toutes les tensions.»

Juste comme il parlait, les vents en conflit se calmèrent; les niveaux se remplirent, les latéraux moururent en longues et molles houles; les routes de l'air se trouvèrent nivelées devant nous. En moins de trois minutes, la couvée qui se pressait autour du Ballon Feu avait rembarqué ses phares et s'était dispersée à ses affaires.

«Qu'est-ce-que c'est? demandai-je sans plus de souffle. (L'orage de nerfs intérieur et le frémissement de l'électricité extérieur étaient passés, et mes gonfleurs pesaient comme plomb.)

--Dieu seul le sait! dit gravement le capitaine George. La friction de cette diablesse d'étoile filante a déchargé les différents niveaux. Ce n'est pas la première fois que je vois cela arriver. Phuuu! Quel soulagement!»

Nous tombâmes de dix à six mille pieds et nous débarrassâmes de nos complets visqueux. Tom intercepta le gaz et sortit du Cadre. Le Ballon Feu s'avançait derrière nous. Tom ouvrit le colloïde sur ce silence céleste, et s'épongea le visage.

«Hé là, Williams! cria-t-il. A un degré, sinon deux, du poste, à ce que je vois?

--Cela se peut bien, repartit le Ballon Feu. J'ai eu de la compagnie, ce soir.

--C'est ce que j'ai remarqué. N'était-ce pas ce qu'on appelle un _petit zéphyr_?

--Je vous ai averti. Pourquoi n'avez-vous pas pris le large vers le Nord? Les paquebots en route vers l'est l'ont fait.

--Moi? Jamais, tant que je ne ferai pas marcher un Sanatorium Polaire de tuberculeux. Je louchais à travers un colloïde, que vous étiez encore au berceau, mon petit.

--Je serais le dernier homme à le nier, répliqua doucement le capitaine du Ballon Feu. La façon dont vous venez de le diriger--je suis assez bon juge en matière de trafic dans une tourmente d'électricité--était à mille révolutions au-dessus de tout ce que j'ai jamais vu.»

Le dos de Tim s'assouplit visiblement sous l'effet de cette onction. Le capitaine George, sur la passerelle, cligne de l'œil et désigne le portrait d'une jeune fille singulièrement attrayante, épinglé sur l'étagère de la lunette de Tim, au-dessus de la roue.

Je comprends. Oui, je comprends parfaitement!

Il est question, au-dessus de nous, de «s'en venir prendre le thé vendredi»; puis, c'est le bref récit du sort de l'épave, et Tim veut bien nous dire en descendant:

«Pour un type du B.C.A, le jeune William n'est pas tout à fait le fou à haute tension qu'on voit tant par ailleurs... Vous vouliez prendre la direction, George? Je vais jeter un coup d'œil autour de cette buttée de bâbord... me semble qu'elle est un rien chaude... et nous allons filer notre bonhomme de chemin.»

Le Ballon Feu s'éloigne en bourdonnant joyeusement, et s'en va se poser dans son aire assignée. Il restera là, observatoire ouvert de toutes parts, poste de ballon de sauvetage, remorqueur de salut, cour de suprême appel sur un rayon de trois cents milles dans toutes les directions, jusqu'à mercredi prochain, jour où sa relève, glissant à travers les étoiles, s'en viendra prendre sa place assaillie par les vents. Sa coque noire, son blockhaus, ses élingues toujours prêtes représentent tout ce qui reste à la planète de ce vieux mot étrange: l'autorité. Il n'est responsable que vis-à-vis du Bureau de Contrôle Aérien, dont le B.C.A se voit traité si cavalièrement par Tim. Mais ce corps, soumis moitié à l'élection, moitié à la nomination de quelques douzaines de personnes des deux sexes, est maître de toute cette planète-ci. «Le transport, c'est la civilisation,» dit notre devise. Théoriquement, nous faisons ce qui nous plaît, tant que nous ne nous mêlons pas du trafic _ni de tout ce qu'il implique_. Pratiquement, le B.C.A confirme ou annule tous les arrangements internationaux, et, à en juger d'après son dernier rapport, ne trouve notre tolérante, spirituelle et paresseuse planète que trop prompte à prendre toute la charge de l'administration publique sur ses épaules.

Je discute cela avec Tim, en sirotant du _maté_ sur la passerelle, tandis que George pousse le bâtiment au-dessus du blanc barbouillage des Bancs en belles courbes remontantes de cinquante milles chacune. Le cadran de hauteur les transcrit sur le ruban en anglaise courante.

Tim en ramasse un écheveau et en examine les quelques derniers pieds, qui retracent le chemin de _162_ à travers la tourmente d'électricité.

«Je n'ai pas eu une carte de fièvre comme ceci à montrer en cinq ans», fait-il tristement.

Le cadran de hauteur d'un paquebot-poste retrace le moindre mètre de la moindre course. Les rubans vont ensuite au B.C.A, qui les compare et en tire des photographies superposées pour l'instruction des capitaines. Tim étudie son irrévocable passé en secouant la tête.

«Hello! Voici une chute de quinze cents pieds à cinquante-cinq degrés. Nous devons alors nous être trouvés la tête en bas, George!

--Est-ce possible! répond George. J'ai cru, sur le moment, le remarquer.»

George peut ne pas avoir la promptitude de chat du capitaine Purnall, mais il est artiste jusqu'au bout des larges doigts qu'il fait jouer sur les arrêts de garage. Les délicieuses courbes de vol s'éloignent sur le ruban sans jamais la moindre indécision. Le fuseau vertical de lumière du Ballon Feu descend vers l'est, et se couche au nez des étoiles qui nous suivent. Vers l'ouest, où nulle planète ne se lèverait, les triples verticaux de la Baie de la Trinité (nous tenons toujours la route du Sud) font comme une brume dont le niveau reste bas. Nous semblons la seule chose en repos sous l'étendue des cieux, flottant à l'aise jusqu'au moment où la révolution du globe nous présentera nos tours de débarcadère.

Et minute par minute notre horloge silencieuse nous donne un mille en seize secondes.

«A quelque belle nuit, dit Tim, nous en remontrerons au Maître de cette horloge.

--Le voici qui vient maintenant, fait George par-dessus son épaule. Je suis en train de chasser la nuit à l'ouest.»

Les étoiles, devant nous, ne se ternissent guère plus que si l'on avait, sans qu'on s'en aperçoive, tiré dessus un voile de vapeur; mais le profond retentissement de l'air sur notre enveloppe se change en acclamation joyeuse.

«La risée de l'aurore, dit Tim. Elle va continuer jusqu'à sa rencontre avec le soleil. Regardez! Regardez! Voici les ténèbres repoussées au-dessus de notre avant. Venez au colloïde d'arrière. Je vais vous montrer quelque chose.»

La chambre de la machine est chaude et étouffante, les employés du fourgon dorment, et l'Esclave du Rayon est prêt à les imiter. Tim fait glisser le colloïde arrière, et révèle la courbe du monde--le pourpre étrangement sombre de l'océan--bordée d'or fumant et insoutenable au regard. Alors, le soleil se lève, et, par le colloïde, frappe de cécité nos lampes. Tim le menace du regard.

«Des écureuils dans une cage, murmure-t-il, c'est tout ce que nous sommes. Des écureuils dans une cage! Il va deux fois plus vite que nous. Attends seulement quelques années, mon brillant ami, et nos enjambées t'étonneront. Nous te la ferons, nous autres, à la Josué!»

Oui, c'est notre rêve: changer à notre gré toute la terre en Vallée d'Ajalon. Jusqu'ici, nous pouvons, en ces latitudes, faire sortir l'aurore à deux fois sa longueur normale. Mais, un jour--quand ce serait sur l'Equateur--nous nous maintiendrons de niveau avec le Soleil en sa pleine allure.

Nos regards plongent maintenant sur une mer encombrée d'un lourd trafic. Un grand submersible émerge soudain de l'eau, puis un autre et un autre encore, avec un bruit de torrent, une sorte de succion et le bouillonnement sauvage de pressions soulagées. Les cargos de mer profonde remontent respirer après la longue nuit, et l'indolent océan est tout entier dessiné d'yeux de paon d'écume.

«Nous aussi, nous allons respirer», déclare Tim.

Et, lorsque nous revenons à la passerelle que George ferme, on ouvre les colloïdes, et l'air frais balaie le bâtiment. Nul besoin de se presser. Les contrats (on doit les reviser à la fin de l'année) accordent douze heures pour une course dont n'importe quel bâtiment peut se tirer en dix. Aussi prenons-nous notre petit déjeuner dans les bras d'un biais d'est qui nous pousse de l'avant à une allure de vingt nœuds languissants.