Abrégé de l'histoire de l'Ukraine

Part 9

Chapter 93,595 wordsPublic domain

Tout individu qui était au service militaire pour la défense des frontières et prenait part aux expéditions à l’appel des chefs de cosaques, faisait ainsi partie de leurs organisations et se considérait en conséquence libre de toutes autres obligations vis-à-vis soit des grands propriétaires fonciers, soit des fonctionnaires de l’état.

Les colons, citadins et paysans, conçurent l’idée de profiter de cette immunité cosaque, afin d’échapper aux prétentions des seigneurs. En masse, des villages entiers, presque des villes entières se reconnaissent membres des organisations cosaques, d’autant plus qu’en Ukraine tout le monde est obligé par le simple état des choses à porter les armes et à participer à la défense du pays. Puis, en conséquence, on se refuse à toute obligation vis-à-vis du seigneur, on ne reconnaît plus ni son autorité, ni la compétence de ses tribunaux, on devient des «désobéissants» comme s’expriment les recensements de l’époque.

Comme conséquence le nombre des cosaques se monte à des dizaines de mille. Leurs colonels deviennent les gouverneurs des vastes territoires habités par les troupes, qui ne reconnaissent pas d’autre autorité. L’hetman élu à l’assemblée des cosaques est véritablement le chef de toute l’Ukraine orientale.

Ni le gouvernement, ni l’administration, ni les seigneurs polonais ne veulent admettre, bien entendu, une interprétation aussi large de l’immunité cosaque. Ils insistent pour que ceux qui ne sont pas enregistrés se soumettent aux seigneurs et aux fonctionnaires de l’état, pour que le droit cosaque ne soit reçu en règle générale que sur les terres du roi et que ceux qui veulent en jouir quittent les domaines des seigneurs. De là des conflits, des discordes et des insurrections. Néanmoins l’organisation cosaque prit des forces et ses chefs se trouvèrent être les maîtres de l’Ukraine.

Le premier quart du XVIIe siècle s’est à peine écoulé que cet état des choses est clair pour tout le monde. Quiconque fuit les persécutions religieuses ou la tyrannie des seigneurs est sûr de trouver asile auprès des chefs cosaques.

Grâce à leur aide, le monastère des cavernes à Kiev, qui avait traversé dans une triste isolation ces siècles de dévastations, retrouve ses biens dilapidés par différents seigneurs et tient tête au roi et aux uniates. Son supérieur Élysée Pletenetsky, qui sortait de la petite noblesse ukrainienne de Galicie, fait venir de son pays des hommes instruits, une imprimerie et commence à publier des livres sur une grande échelle. Il se forme aussi à Kiev, en 1615, une confrérie, où un nombre «immense» de gens se font inscrire, en tête les savants ecclésiastiques de l’entourage de Pletenetsky et l’hetman des cosaques lui-même avec toute son armée, prenant ainsi sous son égide la nouvelle institution. La confrérie ne tarda pas à établir une école, à la tête de laquelle fut placé encore un Galicien, Boretsky, ancien «didascal» de la confrérie de Léopol et plus tard métropolite. C’est dans cette dernière ville qu’il se rend avant tout pour y chercher des instituteurs et des livres. De cette façon, grâce à l’apport de la Galicie, se reforma un centre intellectuel, qui allait pour longtemps détrôner Léopol, où la confrérie traversait une crise pénible, tandis que Kiev ne manquerait plus de ressources (en premier lieu les trésors du monastère des cavernes) et surtout jouirait de la protection de l’armée cosaque.

Cette armée était alors commandée par un Galicien de la petite noblesse des environs de Sambor, Pierre Sahaïdatchny, ancien élève de l’école d’Ostrog et, par conséquent, en communauté de sentiments avec les cercles de Kiev. Très populaire dans l’armée, en même temps que bien vu du gouvernement à cause de ses mérites, il était à même d’assurer au mouvement national de Kiev la liberté et la sécurité. Ce fut du reste une des personnalités les plus distinguées que l’organisation cosaque ait jamais produite. Habile stratège, autant qu’administrateur et homme politique de talent, il arriva à la tête de l’armée cosaque, ou zaporogue, comme elle était officiellement appelée, à un moment où la Pologne, engagée dans une guerre longue et acharnée à propos de la succession au trône de Moscovie, avait plus que jamais besoin des cosaques et se montrait moins rigoureuse à leur égard pour gagner leur sympathie. Ils étaient alors les maîtres incontestés de l’Ukraine et les pays voisins étaient pleins du bruit de leurs exploits en Turquie.

C’était en effet l’époque des audacieuses expéditions maritimes sur les côtes de l’Asie Mineure, à Sinope, à Trébizonde et même à Constantinople. Le sultan lui-même, ne se sentant pas en sûreté dans son palais, menaça la Pologne d’une guerre de représailles et envoya de fait, en 1620, une grande armée, qui battit les troupes polonaises. Dans cette défaite près de Tsetsora, qu’il aurait probablement évitée s’il avait obtenu l’aide des cosaques, Jolkievski trouva la mort sur le champ de bataille.

Les Kiéviens essayèrent de profiter des embarras du gouvernement polonais pour rétablir la hiérarchie orthodoxe, qui avait été peu à peu supprimée au cours des 25 dernières années. Justement le patriarche de Jérusalem se trouvait de passage dans leurs murs et, pendant que les cosaques faisaient la sourde oreille aux appels du gouvernement, ils lui firent ordonner un métropolite et cinq évêques pour tous les diocèses ukrainiens et blanc-russiens. Il restait encore à obtenir l’investiture du roi, pour qu’ils pussent entrer en fonction.

Sahaïdatchny et les Kiéviens pensèrent l’obtenir comme prix de la participation des cosaques à la campagne que la Pologne aurait à soutenir contre les Turcs l’année suivante. En effet le sultan, enhardi par ses précédents succès, marcha en personne à la tête d’une puissante armée contre la Pologne. Le concours des cosaques devenait pour celle-ci une question de vie ou de mort. Aussi usa-t-elle de tous les moyens pour les décider et elle finit par réussir en dépit de la résistance de Sahaïdatchny. Celui-ci fut donc obligé de se contenter de belles promesses et dut se rendre à la guerre sans avoir obtenu du roi rien de certain. Les cosaques, sous sa conduite, firent dans cette campagne de Khotin (1621) des prodiges de vaillance et sauvèrent réellement la Pologne des Turcs. Mais quand il s’agit de les récompenser, les tristes pressentiments de Sahaïdatchny se réalisèrent: le roi s’en tint à des compliments et se garda de confirmer la nouvelle hiérarchie orthodoxe.

XXI.

Les relations ukraino-polonaises entre 1620 et 1640. L’insurrection de Bohdan Chmelnytsky.

Sahaïdatchny mourut bientôt après la campagne de 1621 contre les Turcs, des blessures qu’il avait reçues. Ce fut une grande perte pour les Ukrainiens, dont la situation avait empiré. Le gouvernement polonais, après avoir fait la paix avec la Turquie et la Moscovie, n’avait plus guère besoin des cosaques et les magnats, poussés par le désir de renforcer leurs droits sur leurs sujets en Ukraine, s’appliquaient à faire limiter les privilèges des organisations cosaques. Le roi, qui en voulait à ces dernières à cause de la résistance qu’elles opposaient à l’union des églises, ne reconnut décidément pas la hiérarchie orthodoxe.

De là naquirent deux grandes guerres: celle de 1625 et celle de 1630. Dans la première, les cosaques attaqués à l’improviste par les Polonais durent faire des concessions, mais dans la seconde la Pologne battue fut forcée de reconnaître le _status possidendi_ de ses adversaires: on augmenta le nombre des cosaques inscrits qui devaient jouir de tous les privilèges et on leur laissa la faculté de résider non seulement sur les domaines royaux, mais aussi sur les terres des seigneurs. Néanmoins les rapports restèrent tendus.

Le haut clergé de Kiev, mécontent de n’avoir pas vu sa situation régularisée, se tourna vers la Moscovie, qui commençait à se relever après une longue période de troubles et de guerres intestines. En 1625, le métropolite Boretsky, d’accord avec les cosaques, envoya une délégation au tzar pour le persuader de prendre les cosaques sous sa protection et d’entrer dans une ligue projetée entre la Crimée, les peuples chrétiens des Balkans et l’Ukraine, contre la Pologne et la Turquie. La Moscovie toutefois ne se sentit pas encore assez forte pour rompre avec la Pologne, mais ce rapprochement constituait une menace pour la politique polonaise.

Lorsque le roi Sigismond III Vasa mourut en 1632, son successeur Vladislav, moins rigoureux dans les affaires religieuses, jugea bon de transiger sur ce point avec les cosaques, pour les détacher de la Moscovie et les gagner aux vastes projets qu’il méditait, en corrélation avec la guerre de trente ans. Cependant le gouvernement polonais ne ratifia pas la nomination des évêques qu’il considérait comme trop arbitraire, pas plus qu’il n’alla jusqu’à abolir l’union et à restaurer l’église orthodoxe _ad integrum_. Il consentit seulement à ce que les orthodoxes élussent de nouveaux candidats, bien vus du gouvernement, pour le poste de métropolite et pour quelques évêchés, à charge d’en demander la ratification au roi et, de fait, les évêchés aussi bien que les monastères furent partagés entre les églises orthodoxe et uniate, qui devaient continuer à exister parallèlement.

Il fallut en passer par là: on élut comme métropolite un membre de la famille palatinale de Moldavie, Pierre Mohila, qui avait donné au gouvernement des gages de sa loyauté. A peine installé, il se mit avec ardeur à l’œuvre pour réorganiser l’église ukrainienne; il prit une place prépondérante dans l’activité littéraire de son temps et contribua beaucoup à la restauration de l’église orthodoxe, mais en se guidant sur les anciens principes canoniques, au lieu de s’inspirer de l’esprit national et démocratique qui avait soutenu l’orthodoxie pendant le dernier siècle. En conséquence, les confréries perdirent leur influence et les liens qui unissaient le clergé et les cosaques se relâchèrent. Les dignitaires ecclésiastiques s’efforcèrent de se montrer loyaux envers le gouvernement, de sorte que, dans cette direction, la politique de Vladislas atteignit singulièrement son but.

Il n’en fut pas de même en ce qui concerne l’armée cosaque, car on ne put aboutir à une entente solide. Les grands projets militaires que nourrissait Vladislas furent réduits à néant par la mauvaise volonté de la noblesse, qui préférait à la guerre de s’enrichir paisiblement, principalement en Ukraine. Les seigneurs qui y possédaient des terres étaient particulièrement intéressés à ce qu’aucune guerre ne vînt leur enlever les cosaques non enregistrés, à qui le gouvernement n’aurait pas manqué de faire appel. C’est pourquoi les grands exercèrent un strict contrôle sur la politique extérieure de Vladislas et eurent soin d’aplanir tous les malentendus qui auraient pu lui servir de prétextes pour entrer en campagne. L’armée polonaise ainsi inoccupée restait à leur disposition pour surveiller l’organisation cosaque et faire observer les règlements qui n’étaient plus que lettre morte dès que l’appel du roi se faisait entendre. Quoique pour le présent le roi restât muet, et pour cause, tous ceux qui se disaient cosaques voulaient jouir de leurs droits, et c’était par dizaines de mille qu’on comptait les familles de ce genre en Ukraine, alors qu’il n’y avait que 6000 personnes de régulièrement enregistrées. De là des conflits continuels.

Pour mettre un terme aux incursions des cosaques sur les rives de la Mer Noire, qui provoquaient à tout instant des conflits avec la Porte, les autorités militaires polonaises réalisèrent un ancien projet: on construisit sur le Dniéper la forteresse de Kodak, près de la cataracte du même nom et on y installa une garnison chargée d’exercer sur les retraites Zaporogues un contrôle d’autant plus désagréable pour les cosaques qu’ils se croyaient à l’abri.

Il résulta de toutes ces intrusions un mécontentement qui se manifesta d’abord par des rébellions sans trop d’importance, mais qui finit par amener de 1637 à 1638 une véritable guerre, qui dépassa en gravité tout ce qui l’avait précédée. Les cosaques firent appel aux intérêts nationaux et religieux et ils soulevèrent des masses considérables de la population, qui s’était entre temps énormément multipliée en Ukraine orientale. La campagne de 1637 eut pour champ de bataille la rive droite du Dniéper, entre Tcherkassy et Tchyhyryne. La victoire favorisa les Polonais, qui se mirent ensuite à infliger des châtiments atroces pour amener «l’apaisement de la population». Au printemps les hostilités reprirent de plus belle, cette fois sur la rive gauche du fleuve, car les cosaques puisaient leurs ressources dans les colonies récentes, qui s’étaient développées dans la décade précédente près de la frontière moscovite.

Cette campagne dura plusieurs mois sous des chefs et sur des terrains différents. En fin de compte les cosaques furent vaincus, grâce au manque de coordination de leurs forces et ils émigrèrent en masse, accompagnés d’une nombreuse population qui avait pris part à l’insurrection, par delà les frontières moscovites. C’est pendant cette décade, que se répandit la colonisation ukrainienne sur les vastes espaces des bassins du Donets et du Don. Chaque insurrection y jetait des quantités de cosaques et de paysans, qui fuyaient le joug des seigneurs. De cette manière se forma l’Ukraine «sloboidska» dont nous avons déjà parlé et qui comprenait le territoire de la province actuelle de Charkov et une partie des provinces limitrophes de Koursk et de Voronège.

L’issue de cette guerre permit au gouvernement polonais de faire rentrer l’organisation cosaque dans les cadres du règlement. On ne garda que six régiments de cosaques, comprenant chacun 1000 hommes, et encore beaucoup de polonais y furent introduits. La population non-enregistrée dut se soumettre aux seigneurs et aux fonctionnaires de l’état. L’exploitation rurale des grands propriétaires se fit sur une grande échelle. Citadins et paysans furent réduits à «l’obéissance». Les troupes polonaises campées en Ukraine y assurèrent l’ordre. Même les postes les plus élevés dans l’armée cosaque furent donnés à des polonais.

Cet état de choses dura près de dix ans (1638 à 1647). Cependant il ne pouvait se maintenir que grâce à l’accalmie politique, au «calme d’or», comme l’appelaient les seigneurs, qui prenaient jalousement soin que rien ne vînt le troubler. Mais le mécontentement était grand, la tension extrême, il ne fallait qu’une étincelle pour provoquer l’explosion. Le roi Vladislas la fit jaillir.

Ce prince ne pouvait se faire à la vie inactive que lui imposait le «calme d’or», aussi entra-t-il, à l’insu de ses ministres, en négociations avec Venise pour préparer une guerre contre la Turquie. Les cosaques devaient la provoquer. Leurs chefs, mis dans le secret, reçurent des subsides pour construire une flotte, en même temps que des lettres du roi les engageaient à doubler leurs contingents. Mais, connaissant les dispositions des sphères gouvernementales, ils n’osèrent pas exécuter ces ordres. Un différend qui éclata entre le commandant de la sotnia de Tchyhyryne, Bohdan Chmelnytsky et le vice-gouverneur de l’endroit, mit le feu aux poudres. Chmelnytsky, pour inciter les cosaques à l’insurrection, se servit des lettres du roi, tenues secrètes par leurs chefs.

Le mouvement gagna rapidement. Dans l’hiver de 1647-48, il rassembla dans les camps de Zaporoguie un nombre considérable de cosaques, animés du désir de rétablir les anciennes libertés, il chassa avec leur aide la garnison des cosaques enregistrés établie à Sitch et noua des relations avec la Crimée, pour entreprendre de concert une guerre contre la Pologne. Cette fois il eut la chance de réussir. Déjà dans leurs insurrections précédentes les cosaques s’étaient adressés plusieurs fois au Khan avec de pareilles propositions sans aboutir à aucun résultat. Mais le chef des hordes, poussé par la famine qui désolait la Crimée et des troubles intérieurs, envoya à Chmelnytsky un fort détachement de Tartares, qui, d’abord, se contenta d’observer les opérations, puis finit par y prendre part quand le succès sembla répondre à l’attente.

La nouvelle qu’une armée de cosaques s’était rassemblée dans la Zaporoguie contre le régime polonais se répandit comme une traînée de poudre dans tout le bassin du Dniéper. L’hetman des troupes polonaises, Nicolas Potocky, se hâta d’y envoyer toutes les forces à sa disposition pour prévenir l’insurrection. Pour son malheur, il divisa ses troupes et en jeta une partie en avant sous le commandement de son fils. Chmelnytsky, avec l’aide des Tartares, anéantit d’abord cette avant-garde, qui s’était imprudemment engagée dans les steppes et puis battit à plat le gros de l’armée, près de la petite ville de Korsoun, au mois de mai 1648. Tous les chefs polonais tombèrent entre ses mains, la Pologne complètement désarmée se trouva en face d’une insurrection formidable. Tout le bassin du Dniéper se souleva; les insurgés dévastèrent les demeures des seigneurs, massacrèrent leurs serviteurs, les Polonais et les Israélites.

Pour comble de malheur, mourut sur ces entrefaites le roi Vladislas, très populaire chez les cosaques, qui s’étaient soulevés convaincus qu’ils répondaient à son appel pour l’aider contre les usurpations des seigneurs. Il se produisit alors une situation, à laquelle ni les sphères gouvernementales, ni les chefs de l’insurrection n’étaient préparés.

XXII.

L’Ukraine orientale se sépare de la Pologne et s’unit à la Moscovie.

En déchaînant l’insurrection, Chmelnytsky, outre que de venger un outrage personnel, avait eu pour objet, comme d’ailleurs les chefs des insurrections antérieures, de rétablir «les libertés cosaques», c’est-à-dire l’état de choses d’avant l’insurrection de 1637. Du reste, il comptait probablement très sincèrement sur les sympathies du roi Vladislas. Aussi, dès qu’il eut battu les chefs polonais, il lui envoya une lettre portée par des délégués, s’excusant d’avoir infligé une défaite aux troupes polonaises et lui offrant ses services.

Mais Vladislas était déjà mort et le gouvernement provisoire ne pouvait se décider à prendre position dans cette affaire. Pendant ce temps, l’armée polonaise s’était reformée et les seigneurs tâchaient d’étouffer l’insurrection dans le sang. Ce défi lancé à Chmelnytsky le força de reprendre ses opérations, il battit les nouvelles troupes, qui s’étaient déjà avancées jusqu’en Volhynie, puis il pénétra en Galicie, où un soulèvement éclata, il assiégea Léopol et ensuite Zamostie, dans la contrée de Cholm. Il en était là lorsque fut enfin élu roi le frère de Vladislas, Jean-Casimir. Celui-ci s’empressa de s’adresser directement à Chmelnytsky, en lui proposant de démobiliser et d’attendre ses envoyés.

Ces derniers rencontrèrent le chef des insurgés à Péréïaslav, au mois de février 1649. Ils lui apportaient sa nomination au poste d’hetman[14] et déclarèrent que le roi consentait aux conditions, qui avaient été formulées au début de l’insurrection. Mais vers ce temps un changement s’était produit dans l’âme des chefs cosaques, qu’il faut peut-être attribuer à l’influence des cercles kiéviens au milieu desquels ils avaient passé la Noël. Le point de vue étroit des simples revendications cosaques fut abandonné, on y substitua des projets politiques plus larges, ayant pour base la constitution contre la Pologne d’une ligue d’états, à laquelle l’Ukraine aurait participé comme état indépendant. Voici les paroles que Chmelnytsky laissa échapper devant la mission polonaise et qui furent soigneusement notées par un des membres de cette mission:

[14] Chmelnytsky fut donc le premier à porter ce titre officiellement. Jusqu’à lui le titre officiel des chefs cosaques avait été «starchy» c.-à-d. aîné.

«J’ai fait ce dont je n’avais aucune idée au début, maintenant je ferai ce que j’ai conçu. Je délivrerai du joug polonais tout le peuple russe! Au commencement j’ai fait la guerre pour venger un outrage personnel, maintenant je combattrai pour notre religion orthodoxe. Pour cela le peuple tout entier viendra à mon aide--jusqu’à Lublin, jusqu’à Cracovie. Ce peuple je ne l’abandonnerai pas, car c’est notre bras droit. Afin qu’après avoir exterminé les paysans vous n’attaquiez pas les cosaques, j’aurai deux cent, trois cent mille des miens et avec ça la horde toute entière!

«Je n’irai pas faire la guerre à l’étranger![15] Je ne lèverai pas mon sabre sur les Turcs et sur les Tartares! J’en ai assez maintenant avec l’Ukraine, la Podolie et la Volhynie--j’ai assez de liberté, de richesses, de provisions dans mon pays et dans ma principauté--jusqu’à Léopol, Cholm et Halitch! Or, après m’être installé sur la Vistule, je dirai aux Polonais qui vivent au delà: restez tranquille et ne bougez plus, Polonais! Les grands et les princes je les chasserai jusque-là et si, là-bas, ils essayent encore de nous nuire, je saurai bien les y trouver. Aucun noble polonais ne remettra plus les pieds dans ce pays[16]».

[15] C’était répondre d’avance aux manœuvres des Polonais, qui avaient l’intention, une fois la paix conclue, de tourner les cosaques contre les Tartares et les Turcs, pour briser l’alliance qui les unissait.

[16] Cette harangue qui nous dévoile les projets politiques de Chmelnytsky et de son entourage au moment où elle fut prononcée, nous éclaire aussi sur l’état du sentiment national à cette époque et sur la terminologie alors en usage. Comme nous le voyons, le mot «russe» dans la bouche de Chmelnytsky est l’équivalent de notre «ukrainien» actuel--«jusqu’à Léopol, Cholm et Halitch» et pas davantage: voilà le peuple russe tout entier, au delà il n’existe pas. Quelques années plus tard, quand on aura besoin de mettre plus de précision dans les rapports avec la Moscovie, viendra en usage le terme de «Petite Russie» par opposition à la «Grande Russie», mais pour le moment le besoin ne s’en fait pas sentir. Il est curieux de noter qu’en Moscovie on appliquait alors le nom de «blanc-russien» à tout ce qui était ukrainien. C’est de ce nom que les chancelleries se servaient pour désigner la langue, les lettres et la population ukrainienne, tandis que l’on y avait conservé l’ancienne dénomination moscovite de «Tcherkass» pour les cosaques. Et, en effet, une différence entre ukrainien et blanc-russien, telle que nous l’entendons de nos jours, n’était pas encore clairement établie. Seulement, en 1654, une ligne de démarcation fut tirée lorsque l’Ukraine, sous le nom de «Petite Russie» tomba dans une sorte de vassalité de la Moscovie, tandis que cette dernière se rattacha la «Russie Blanche» comme simple province. Cette contrée, en même temps qu’elle était détachée du ressort de l’hetman d’Ukraine, reçut officiellement son nom, qui jusqu’alors n’avait eu qu’un sens assez vague, comme nous l’avons vu. (Ceux qui voudraient connaître les circonstances historiques dans lesquelles s’est formée cette terminologie pourront lire dans la revue «Oukraina» (l’Ukraine) 1917, nº 1-2, notre article «Grande et Petite Russie et Russie Blanche».)

Avec de pareilles dispositions, il ne pouvait être question d’arriver à un accord fixant un _modus vivendi_ entre le gouvernement polonais et les cosaques. Chmelnytsky, ainsi que toute son armée, étaient enflammés du désir de porter un coup décisif à la Pologne et de délivrer à jamais l’Ukraine du joug qu’elle subissait. On conclut seulement une trêve, qui devait durer jusqu’à la Pentecôte.