Abrégé de l'histoire de l'Ukraine

Part 8

Chapter 83,627 wordsPublic domain

-- -- -- frontière entre la Pologne, la Hongrie et la Moldavie. --·--·-- frontière entre la Pologne et le grand-duché de Lithuanie, avant les actes de Lublin (1569). --··--·· frontière entre le grand-duché de Lithuanie au XVIe siècle (à partir de 1569 de la Pologne) et la Moscovie. --··--·· ligne Romen-Briansk--frontière entre la Pologne et la Moscovie au XVIIe siècle (avant l’insurrection de Chmelnytsky). ........ frontières des provinces:

Comitats hongrois, habités par les Ukrainiens: I. Zemplin, II. Oujhorod, III. Bereg, IV. Marmaros, V. Ugotcha.

A) palatinat Russe; A¹ pays de Kholm, partie du palatinat Russe. B) Palatinat de Belze. C) Palatinat de Podolie. D) Palatinat de Podlassie. E) Palatinat de Beresté. F) Palatinat de Volhynie. G) Palatinat de Braslav. H) Palatinat de Kiev. I) Palatinat de Tchernyhiv. J) Territoire des Zaporogues (Nyz).]

Et maintenant la littérature se met à fleurir. Dans les deux camps surgirent des théologiens et des polémistes distingués: chez les orthodoxes: Hérazime Smotritsky, Basile le clerc, Jean de Vychnia, Philalète Bronsky, Stephan Koukol-Zizany, Maxime-Melety Smotritsky; du côté des uniates: Potiy. Naturellement ces polémiques avaient surtout un caractère théologique, mais elles touchaient aussi à des sujets d’intérêt politique, social et national, puisque la question religieuse était placée au centre de la vie nationale. Dans les œuvres de Jean de Vychnia, le lettré le plus éminent de cette époque, nous trouvons des pages, où passe un souffle patriotique, comme nous n’en avions pas rencontré depuis la chanson d’Igor. Nous y découvrons aussi une immense sympathie pour les masses opprimées, de vrais traits de démocratisme. N’est-ce pas là un précurseur de Chevtchenko?

C’est le trait caractéristique de ce mouvement littéraire, qu’il veut conquérir toutes les classes de la population, les plus basses aussi bien que les plus hautes. Théologiens et exégètes, prédicateurs et publicistes, tous s’efforcent de rapprocher la vieille langue rituelle de la langue parlée par le peuple, le prototype de l’ukrainien d’aujourd’hui. En fait quelques traités et sermons (ceux d’Hérazime Smotritsky, de Jean de Vychnia, de Potiy et d’autres) s’en rapprochent extrêmement.

A côté de cette littérature écrite, fleurit la poésie profane en langue purement vulgaire, qui malheureusement ne fut pas jugée digne d’être imprimée. Cependant le philologue tchèque contemporain, Jan Blahoslav, nous a conservé dans sa grammaire, achevée en 1571, le texte d’une chanson sur «le Voïvode Stepan» qui nous donne un spécimen de la langue vulgaire parlée à cette époque en Ukraine occidentale, d’ailleurs très voisine de celle d’aujourd’hui. La mémoire populaire a aussi sauvé de l’oubli non seulement des chansons séparées sur certains évènements mais des cycles entiers, qui se sont transmis de bouche en bouche jusqu’à nos jours et dont les particularités de forme nous révèlent l’origine ancienne. Ce sont par exemple les récits chantés des invasions turques ou tartares et les complaintes sur l’esclavage chez les infidèles, qui se rattachent évidemment aux chansons serbes et témoignent aussi qu’elles datent de l’époque où les bardes et improvisateurs serbes étaient très nombreux en Pologne et en Ukraine, c’est-à-dire au XVe et XVIe siècles[11].

[11] Le cadre de ce livre ne nous permettant pas de nous étendre davantage sur ce mouvement littéraire ni sur la poésie ukrainienne de cette époque, nous renvoyons le lecteur qui pourrait s’y intéresser à l’Anthologie et à l’Histoire de la littérature ukrainienne.

XIX.

Les cosaques deviennent les représentants des intérêts nationaux. Les débuts de leur organisation.

La lutte politique engagée par le peuple ukrainien pour la défense de ses intérêts vitaux à la diète de Pologne rendit manifeste qu’il serait bien difficile de faire triompher cette cause sur le terrain parlementaire. Les chances diminuaient tous les jours: la noblesse, qui pouvait seule faire entendre sa voix, diminuait et se polonisait de plus en plus. Sans son appui, les confréries bourgeoises ne se sentaient plus de force à résister. D’ailleurs Léopol, et par conséquent la bourgeoisie ukrainienne qui y résidait, était, en tant que centre commercial, sur le seuil de la décadence.

Le gouvernement ne cessait de poursuivre sa politique d’extermination envers l’église orthodoxe: il ne nommait plus aux fonctions épiscopales que des uniates. Déjà les prêtres manquaient, faute d’évêques pour les ordonner. Une sombre inquiétude s’empara des patriotes ukrainiens.

Dans cette pénible situation, ils tournèrent leurs yeux vers une nouvelle force qui naissait sur les ruines de l’Ukraine orientale. C’étaient les cosaques, qui vers la fin du XVIe siècle avaient déjà acquis une puissance politique et sociale.

Ce n’était pas chose facile pour les représentants de l’église orthodoxe, élevés dans les traditions d’une étroite union, sinon avec le gouvernement--ces temps étaient passés--du moins avec l’aristocratie et la bourgeoisie, que de faire appel à une puissance sociale d’aspect si révolutionnaire. Mais il n’y avait pas d’autre issue: le clergé, les lettrés et tous ceux qui avaient à cœur les intérêts ukrainiens cherchent refuge «sous l’aile des braves Zaporogues».

A vrai dire, pendant son existence plus que séculaire, l’organisation des cosaques avait subi de grands changements, qui facilitèrent ce rapprochement. Le temps où ils n’étaient que de simples brigands des steppes était bien passé. Les Zaporogues formaient déjà une armée bien organisée, s’étant assimilé une grande partie des idées chevaleresques de l’Europe occidentale et la plupart des usages militaires de la Pologne. Ils avaient à leur tête beaucoup de nobles suffisamment instruits et des gens sortis des nouvelles écoles ukrainiennes, qui sympathisaient par conséquent avec les chefs du mouvement ukrainien contemporain.

L’organisation des cosaques ukrainiens[12] date de l’époque où l’Ukraine orientale eut à subir les dévastations des incursions des Tartares de la Crimée et des Turcs, à la fin du XVe et au commencement du XVIe siècle. L’appellation même «cosaque» est d’origine turque ou tartare. Elle désignait un errant, qui vit de guerre et de brigandage, ou tout aussi bien un homme libre sans métier défini, n’appartenant à aucun groupement social déterminé. Dans les documents du XIVe et du XVe siècles, on fait souvent mention de ces «cosaques», qui cherchaient du butin dans les steppes du littoral de la Mer Noire. Leur nationalité est le plus souvent inconnue; ce sont la plupart du temps des Tartares, mais il y a aussi des Ukrainiens et bien d’autres aventuriers de la steppe.

[12] Nous nous occupons ici seulement des cosaques ukrainiens formés sur le Dniéper inférieur ou «Nyz», d’où le nom de Nyzove voisko, armée du Nyz ou Zaporogues. A cette même époque se formait sur le cours inférieur du Don un autre groupe de cosaques, composé en majeure partie de grands-russes, quoique les Zaporogues n’y fussent pas étrangers, puisque, d’après un contemporain, l’armée du Dniéper et celle du Don vivaient entre elles «comme un frère avec sa sœur». L’armée du Don resta toujours sous l’autorité du tzar de Moscou et ne joua jamais, malgré l’éclat de ses exploits militaires, un rôle politique ou national aussi important que celle du Dniéper.

Quelques documents des environs de 1490 parlent de cosaques, qui sont sans aucun doute ukrainiens. En 1492, le Khan de la Crimée se plaint que des Kiéviens et des Tcherkassiens aient pillé un bateau turc près de l’embouchure du Dniéper et le grand-duc de Lithuanie lui promet de rechercher les coupables parmi les cosaques de l’Ukraine. Un an plus tard, les gens de Tcherkassy mettent au pillage la forteresse turque d’Otchakiv et le Khan appelle les auteurs de ce méfait des cosaques. Dans la charte des privilèges octroyée, en 1499, à la ville de Kiev, il est fait mention de cosaques, qui descendent des pays en amont du Dniéper vers les steppes et retournent en passant par Tcherkassy et Kiev avec du poisson frais, salé et séché. Nous voyons donc les gens qu’on appelait cosaques dans des situations bien diverses: ce pouvaient être des gens de la steppe exerçant un commerce ou un métier, soit des errants vivant de pillage, soit des hommes de troupe qui défendent les frontières. C’est en ces diverses qualités qu’ils figureront encore dans la première moitié du XVIe siècle. Avant cette époque on ne les trouve mentionnés que très rarement, parce que le «cosaque» était plutôt l’homme d’un métier, peu estimé du reste, que le membre d’une classe sociale déterminée. Des citadins, des paysans, des gens de service, des fils de nobles s’adonnent pour un temps au métier de cosaque. Du reste, ils ne pouvaient être très nombreux puisque les pays situés le long du Dniéper en aval de Kiev étaient très peu peuplés.

Par suite des épouvantables dévastations commises par les hordes de Crimée, la population dans les dix premières années du XVIe siècle avait presque entièrement disparu dans les contrées situées au sud et à l’est de Kiev. Il n’y restait que quelques fortins échappés à la destruction. Abandonnée à elle-même la nature s’épanouit avec une luxuriance inouïe. Les contemporains nous parlent de ce pays comme d’un eldorado où l’on trouve à foison le gibier, le poisson et le miel sauvage, et si sa renommée est évidemment exagérée, du moins ne manque-t-elle pas de frapper les imaginations. Les habitants des contrées voisines, particulièrement ceux qui s’étaient enfuis dans la zone boisée à l’approche des Tartares ou leurs descendants, ne peuvent résister à son attrait. Au risque de leur vie, ils se mettent à exploiter pendant la saison ces richesses naturelles. Ils s’organisent en groupes, afin de pouvoir repousser à main armée les agressions: au printemps ils vont occuper les «retraits» de la steppe, s’y livrent à la pêche, à la chasse ou à la récolte du miel et, l’hiver venu, rentrent chez eux chargés de butin. Dès qu’il leur sera possible, ils construiront des cabanes pour passer l’hiver sur place et se fonderont ainsi une existence à demi-sédentaire. Nous assistons à un de ces retours des migrations ukrainiennes vers la steppe comme il s’en est tant produit aussitôt que le danger d’une nouvelle catastrophe semble à peu près conjuré. Seulement, cette fois, ces nouveaux colons de la steppe ne s’appellent plus les Anthes comme au VIe siècle, ni «Brodniks» comme au XIIIe, mais ils portent le nom turc de «cosaques» et les documents nous renseignent enfin sur ce mouvement de population tel qu’il s’était bien des fois produit, sans qu’on en eût jamais noté les détails.

Ce qui poussa cette population, à demi guerrière, à demi professionnelle, à se fixer dans les steppes et hâta ainsi sa transformation en une classe sociale déterminée, ce furent les exigences fiscales des gouverneurs des frontières, qui frappaient de droits exorbitants les cosaques qui rentraient dans leurs quartiers d’hiver. Pour ne pas laisser entre leurs mains la plus grande partie d’un butin souvent acquis au risque de la vie, les cosaques bâtissent sur leurs terrains mêmes de chasse ou de pêche de petits fortins, entourés d’abattis de bois, appelés «sitches», afin de pouvoir se défendre contre les Tartares. Ils peuvent ainsi s’installer fixement et bientôt ils formeront une organisation qui dominera toute la contrée du bas Dniéper. Leur centre est la «Zaporoguie», c’est-à-dire la contrée située au-dessous des cataractes du fleuve, qui opposaient un obstacle infranchissable aux gouverneurs lithuaniens et polonais, tandis que les nombreux îlots et les forêts de roseaux barraient la voie aux galères turques qui essayaient de remonter le fleuve venant de la mer.

Vers 1550, un prince ukrainien, Démétrius Vychnevetsky, séjournant chez les cosaques, fonda un point de ralliement pour toute la «Zaporoguie» dans l’île de Khortytsia. C’était, en effet, la coutume et une sorte de sport aristocratique des seigneurs ukrainiens et même polonais d’aller partager durant une saison les périls des expéditions avec les cosaques, qui s’étaient déjà acquis une haute renommée de valeur guerrière. Le gouvernement lithuanien avait été plusieurs fois auparavant saisi du projet de bâtir dans cette île une forteresse contre les Tartares. En particulier, il en avait reçu maintes fois l’offre, entre 1520 et 1530, du célèbre gouverneur de Tcherkassy, Dachkovytch, devenu fameux par ses luttes contre les infidèles et inscrit plus tard, _pernefas_, pour ses exploits dans la liste des hetmans des cosaques. Mais Vychnevetsky réalisa ce projet, il bâtit avec les cosaques la forteresse de Khortytsia, puis il entreprit contre la Crimée une lutte plus mémorable par l’effet qu’elle produisit que par sa durée. Du reste il s’employa en de vastes combinaisons internationales, visita la Turquie, fit un voyage en Moscovie, où il suggéra de s’unir avec la Lithuanie pour dompter la Crimée. Finalement, il périt dans une insurrection qu’il avait soulevée en Moldavie contre les Turcs. Sa mort fut chantée comme celle d’un héros par la poésie populaire. Au demeurant, l’influence de son œuvre se fit sentir longtemps dans l’organisation des cosaques et dans leur politique.

Des simples rançonnements de bergers tartares, à quoi se réduisaient le plus souvent leurs expéditions dans la première moitié du XVIe siècle, les cosaques, en s’organisant, passent à des projets plus étendus: ils constituent maintenant une puissance politique indépendante, envoient d’audacieuses expéditions dans les contrées turques et tartares, s’immiscent dans les affaires de la Moldavie et se concertent avec la Moscovie et l’Autriche dans le but de lutter contre les musulmans. Cela ne manquait pas de faire du bruit dans le monde, à une époque où les pays méditerranéens tremblaient devant le croissant et où l’Ukraine entière résonnait des «chants des esclaves», gémissant sur le sort des captifs entre les mains des infidèles. L’armée des cosaques--exercitus est le terme maintenant accepté--acquiert un énorme prestige, qui attire dans ses rangs tous les gens avides d’aventures, non seulement de l’Ukraine, mais de bien au delà de ses frontières.

Néanmoins, ces hardies incursions des cosaques dans les villes musulmanes mettaient dans une fâcheuse posture le gouvernement lithuano-polonais qui, depuis bien longtemps, payait un tribut annuel à la horde pour en prévenir les attaques et qui n’envisageait pas sans appréhension la perspective d’une guerre avec la Sublime Porte. Pour neutraliser en quelque sorte l’initiative des cosaques indépendants, il créa un corps de cosaques officiels, sous le commandement d’un chef polonais, équipés aux frais du trésor et pourvus de certains privilèges, par exemple de celui de n’être soumis qu’à l’autorité et la juridiction de leurs chefs militaires.

Malgré tout, ces «réorganisations» maintes fois entreprises, dans la seconde partie du XVIe siècle, par les rois Sigismond-Auguste, Stephan Batori et Sigismond Vasa, n’aboutirent à rien, car ce ne fut jamais qu’une faible partie des cosaques qui se mirent à la solde du gouvernement et encore ne la recevaient-ils que très irrégulièrement. Entre temps le nombre des cosaques s’augmentait toujours, leur puissance croissait, si bien que finalement exaspérés par les embarras, voire même les répressions, que le gouvernement et l’administration locale ne leur ménageaient pas, leurs «hetmans[13]», dès l’année 1590, déclarèrent ouvertement la guerre à l’administration polonaise et aux magnats en général.

[13] Hetman--ce mot polonais, emprunté du tchèque (allemand Hauptmann, chef) était le titre officiel que portaient le chef et le sous-chef de l’armée polonaise. On l’appliquait aussi dans le langage usuel aux chefs cosaques.

C’était justement l’époque des luttes religieuses déchaînées par le projet d’union des églises: les cosaques s’en mêlèrent. La guerre dura plusieurs années; les cosaques répandirent la terreur dans le bassin du Dniéper, dans la contrée de Braslav, en Volhynie et en Russie Blanche. Mais au début de 1595, le gouvernement polonais, après s’être rendu les mains libres d’autres côtés, fit avancer ses troupes en Ukraine. Leur chef, l’hetman Jolkievski, en habile stratège, se porta d’un trait jusqu’au fond du pays, sans laisser aux cosaques le temps de se réunir, vint poser le siège devant leur camp de Loubny, non loin de la frontière moscovite et les força de capituler.

Ce coup anéantit la puissance des cosaques pour un temps et une certaine dépression se fit sentir dans leurs rangs. Le gouvernement profita de cette victoire pour mener à terme l’union des églises, en prenant une attitude ferme à l’égard des orthodoxes. Mais déjà l’organisation cosaque avait poussé de fortes racines dans la masse paysanne ukrainienne, ce qui lui permit de récupérer avec usure en très peu de temps ses forces perdues.

XX.

La population afflue en Ukraine orientale, qui redevient le centre de la vie nationale. L’époque de Sahaïdatchny.

Par un concours de circonstances favorables, l’Ukraine orientale se trouva à cette époque transformée et replacée à la tête de la vie nationale.

Parmi les facteurs de cette transformation, il faut mentionner:

Le développement de l’organisation cosaque, qui mit un terme aux incursions tartares, rendant ainsi possibles les progrès de la colonisation agricole et de la vie urbaine.

L’afflux d’un grand nombre d’émigrants venant de l’occident et aussi de la zone boisée (Polissie), en grande partie paysans ukrainiens, qui venaient chercher ici un refuge contre le régime des seigneurs.

L’arrivée dans ces contrées de la noblesse polonaise, qui vient faire valoir ses prétentions sur la terre et les paysans qui s’y sont installés, soulevant de violentes protestations dans tout le peuple.

Enfin la création d’un nouveau centre ecclésiastique à Kiev, où recommencent à être rassemblées les ressources intellectuelles du mouvement ukrainien.

Tout cela changea le rôle qu’allait jouer «l’Ukraine» dans l’histoire du peuple ukrainien et ce terme même allait prendre une toute autre signification. Le nom d’Ukraine avait été donné au territoire dévasté par les Asiates; c’était le nom de la contrée de Péréïaslav, au XIIe siècle, à l’époque des Polovetses. Ukraine signifie pays frontière, où l’état ordinaire est l’état de guerre, ces contrées que l’on appelait dans l’Europe occidentale les «Marches». Tout le bassin du Dniéper, à l’exception de la zone boisée, était devenu vers la fin du XVe siècle un pays de «marche». On y vivait dans un état bien éloigné des conditions ordinaires; l’expression «comme en Ukraine» s’appliquait à toute action qui ne cadrait pas avec les lois reçues.

Mais le pays conserva ce nom même après qu’il eut été colonisé de nouveau à la fin du XVIe siècle. Au XVIIe siècle, il s’appliquait au bassin du Dniéper, bien qu’il fût entièrement peuplé, et lorsque la colonisation ukrainienne s’étendit vers l’est au delà des frontières de la Moscovie, on appela les nouveaux territoires l’Ukraine «Slobidska», c’est-à-dire récemment colonisée, pour les distinguer des anciens. Probablement la circonstance que ces pays n’entraient pas dans les cadres ordinaires de la juridiction polonaise servit à maintenir l’usage de ce terme. Tout ce qui s’étendait au delà de Sloutche, c’est-à-dire au delà des frontières du palatinat de Volhynie, c’était l’Ukraine.

La plupart des contrées ukrainiennes se trouvèrent ainsi porter ce nom, mais il n’avait pas encore tout de même un sens pan-ukrainien. Les cas où on le trouve employé dans cette acception générale sont très rares. Ainsi la Volhynie restait toujours la Volhynie et le Palatinat Russe Palatinat Russe, sans être généralement compris sous le nom d’Ukraine. Ce qui empêcha cette dénomination de prendre dès lors une portée plus large, ce fut la renaissance des anciennes traditions kiéviennes, en même temps que Kiev redevenait le foyer de la vie nationale, remettant ainsi en vogue le terme «Petite Russie». Avec le dépérissement de l’autonomie de la «Petite Russie» à la fin du XVIIIe siècle, le nom d’Ukraine reprendra sa signification dans le sens national le plus étendu.

Revenons aux changements subis par l’Ukraine orientale à la fin du XVIe siècle et aux migrations des masses ukrainiennes vers l’est. Les seigneurs reprennent les terres, les impôts deviennent plus lourds, surtout la corvée devient de plus en plus insupportable: les paysans de la Galicie et des contrées du bassin du Boug prennent la fuite en masse. Ils émigrent en Podolie et en Volhynie, mais ils y sont poursuivis par les prétentions des seigneurs; ils s’enfuient plus loin. Dans le dernier quart du XVIe siècle, les contrées de Bratslav (bassin du Bog) se peuplent rapidement, ainsi que la Kiévie septentrionale et occidentale; dans la première moitié du XVIIe siècle, c’est le tour de la Kiévie méridionale et des contrées au delà du Dniéper. En l’espace de quelques années surgissent des centaines de villages et bourgades et même des villes considérables.

Mais les colons se trompaient lourdement quand ils espéraient, en se fixant dans ces contrées à peine protégées des Tartares par l’armée cosaque, échapper à l’avidité des seigneurs polonais. Ils les avaient sur leurs talons, sinon eux-mêmes du moins leurs prétentions.

Comme nous l’avons dit, l’acte de 1569 ouvrait ces pays à la convoitise des nobles polonais. Ils ne se firent pas faute de solliciter du roi la tenure de ces terres «vacantes» et ils l’obtenaient d’autant plus facilement qu’on ne se donnait point la peine de vérifier, si elles se trouvaient déjà en la possession de quelqu’un. A peine les colons avaient-ils eu le temps d’installer leur ménage, que les agents des seigneurs (eux-mêmes n’avaient garde de s’y montrer) se présentaient, munis d’un bref les autorisant d’user des droits seigneuriaux. Ou bien, c’étaient des Israélites fermiers d’impôts ou investis du monopole soit des moulins, soit de la production et vente des spiritueux. L’absence des exploitations seigneuriales «affranchissait» pour le moment le paysan de contributions et de corvées, mais on s’était hâté d’installer des péages; citadins et paysans étaient obligés de faire moudre leur blé au moulin seigneurial, d’acheter dans les tavernes du fisc l’hydromel, la bière et l’eau-de-vie qu’il leur était défendu de fabriquer eux-mêmes.

Sans doute ces restrictions étaient bien moins gênantes que celles qu’on avait eu à subir dans l’ancienne patrie, mais il n’en est pas moins vrai que l’on ne s’expose pas au danger tartare pour rester sous la coupe seigneuriale, si légère soit-elle, d’autant plus que les allégements accordés n’étaient que provisoires. Aussi voyons-nous la population des bourgades et des campagnes s’opposer énergiquement aux prétentions des seigneurs et c’est l’organisation cosaque qui fournissait un moyen juridique d’y échapper.

Comme on l’a vu, le gouvernement polonais en prenant les cosaques à son service pour prévenir leurs coups de tête, leur avait octroyé certains privilèges, notamment de n’être soumis à aucune autre autorité ou juridiction qu’à celles de leurs chefs; ils ne payaient aucun impôt et ne devaient d’autres prestations que le service militaire. Cela s’entendait naturellement des cosaques dûment inscrits sur les registres officiels et à la solde de l’état. Mais comme, en fait, ce dernier se servait de tous les cosaques, aussi bien non-enregistrés qu’enregistrés et qu’il ne payait pas plus les uns que les autres, il en résulta qu’il se forma la notion d’une immunité cosaque indépendante de toute régistration ou même d’un agrément préalable du gouvernement.