Abrégé de l'histoire de l'Ukraine
Part 7
Un de ces complots nous est connu, parce qu’il fut découvert par le gouvernement lithuanien en 1481. Comme principal personnage y figure le prince Michel Olelkovitch. Ce prince, offensé de ce que la principauté de Kiev, qui devait lui revenir à la mort de son frère, eût été transformée en une simple province ou palatinat et donnée en gérance à un gouverneur lithuanien catholique (1470), essaya de profiter du mécontentement soulevé par cet acte arbitraire pour faire un coup d’état avec l’appui de ses beaux-frères: le prince de Moscovie et le voïvode de Moldavie. Mais la trame fut découverte et le prince ainsi que ses partisans payèrent de leur tête.
Vers la fin du même siècle un nouveau mouvement se dessina parmi les princes des pays orientaux voisins de la Moscovie. Usant du droit, qui leur avait été reconnu par les anciens traités, de pouvoir changer d’allégeance, ils commencèrent à se placer sous la suzeraineté du prince de Moscou, prétextant les changements de politique du gouvernement lithuanien et, en particulier, son oppression de la religion orthodoxe. Le gouvernement moscovite déclara que, vu la gravité des motifs, il ne pouvait considérer comme obligatoires pour lui les restrictions imposées par la Lithuanie à ces changements de suzeraineté, et il aida de ses armes les prétentions des princes. Favorisé par le sort des armes, il s’annexa tous les pays de Tchernyhiv, et le prince de Moscovie profita de ce mouvement pour énoncer ses prétentions sur tous les «pays russes» en général, même ceux qui se trouvaient sous la domination de la Lithuanie, comme faisant partie de son patrimoine[9].
[9] Au XIVe siècle, Olguerd avait émis l’opinion que «toute la Russie devait appartenir à la Lithuanie». Son dessein était de réunir sous sa dynastie tous les pays de l’ancien royaume de Kiev. Et comme cette dynastie se montra jalouse de conserver les traditions de Kiev, cela attira les pays slaves sous son égide. Mais au XVe siècle, au contraire, l’état protégeait la religion catholique, persécutait les orthodoxes pour les amener à adopter l’union des églises, les principautés étaient abolies et transformées en simples provinces, on écartait les princes et les boïards orthodoxes des fonctions publiques, conformément à l’union de 1385 et ses interprétations postérieures. Tout cela fit naître un mouvement contraire à la Lithuanie et qui favorisait sa rivale, la Moscovie. Les évènements, qui survinrent au tournant du XVe et XVIe siècle, firent germer dans les sphères moscovites l’idée d’un droit dynastique des princes de Moscou sur les pays du système de Kiev. Cela poussa les écrivains grands-russes à échafauder le système d’une Moscovie héritière des traditions politiques de Kiev, de sa civilisation et de la pensée nationale. La translation du métropolite de Kiev à Moscou, sembla donner une première base à ces prétentions, car, au fond, cette opinion que la Grande-Russie serait la vraie continuatrice de la vie de Kiev et non pas Halitch, Lviv et Kiev lui-même, ne repose que sur l’apparente succession de la hiérarchie religieuse et de la dynastie politique. En fait, comme nous l’avons vu, l’ancienne vie de Kiev a continué d’exister sans interruption à Vladimir de Volhynie, à Halitch, à Lviv, à Kiev et n’a jamais quitté le territoire de l’Ukraine.
Les résultats fâcheux de sa politique religieuse obligèrent le gouvernement lithuano-polonais à agir avec plus de circonspection. Il renonça à ses manœuvres, lorsque la transformation de la religion orthodoxe en église uniate eut causé l’intervention de la Moscovie. Mais cela n’apporta pas d’amélioration sensible au sort des populations ukrainiennes et blanc-russiennes. Quelques années plus tard de nouveaux mouvements insurrectionnels se produisirent. D’abord, en Kiévie, le prince Michel Hlinsky, comptant sur l’appui de Moscou et de la Crimée, souleva la population en 1507. La Moscovie en profita bien pour engager une nouvelle guerre contre la Lithuanie et lui arracher Smolensk, mais elle ne soutint pas l’insurrection en Ukraine, qui se termina sans résultats.
En Galicie, une grande insurrection éclata en 1490, avec l’aide de la Moldavie, où régnait alors Stéphane le Grand, le plus puissant des princes moldaves. Elle eut pour chef un certain Moukha de Valachie. Il avait avec lui 9000 paysans armés, au dire d’une source polonaise, qui souligne que les paysans de la Galicie méridionale (Pocoutié) y prirent part. Elle eut aussi le concours de la noblesse ukrainienne, comme nous le révèlent les documents. Un autre document nous informe que la noblesse locale prit également part, en 1509, aux expéditions des voïvodes moldaves en Galicie. La Moldavie restait encore sous l’influence intellectuelle de la Bulgarie, dont la civilisation était très proche de celle des Ukrainiens. Cela explique les liens étroits, qui existaient entre les deux pays, la participation fréquente d’ukrainiens dans les affaires moldaves et les espoirs que l’Ukraine occidentale oppressée fondait sur la Moldavie.
Mais ces mouvements du commencement du XVIe siècle, n’ayant réussi, ni à soulever les larges masses du peuple, ni même à unir entre elles les classes supérieures, n’eurent pour résultat que de démontrer l’impuissance de l’aristocratie. Elle était incapable d’une grande action et manquait de ressources pour cela. En conséquence, le rôle principal dans le mouvement national passe à la bourgeoisie de l’Ukraine occidentale. Et comme les moyens de cette bourgeoisie, malgré ses confréries et les forces intellectuelles et religieuses qui s’y rattachent, ne suffiront pas à faire triompher la cause nationale, alors ses défenseurs auront recours aux organisations cosaques de l’Ukraine orientale, qui tirent leurs forces des masses paysannes.
XVII.
La bourgeoisie des villes. Les confréries.
Les particularités de la vie urbaine, dont j’ai déjà parlé, faisaient sentir plus vivement, dans le cadre étroit des villes, l’antagonisme des nationalités, en même temps que l’activité des relations journalières favorisait la formation d’organisations nationales. Léopol (Lviv en ukrainien, Lemberg en allemand), alors le foyer de la vie économique et intellectuelle de l’Ukraine, «la métropole des artisans», le grand centre du commerce avec l’orient, attirait les éléments ukrainiens les plus actifs et les plus énergiques, leur fournissant l’occasion de ressentir plus particulièrement l’oppression nationale, puisque nulle part ailleurs on n’était gêné par tant de restrictions, on n’était écarté aussi systématiquement de la direction des affaires municipales. Cette ville était donc destinée à servir de berceau à la nouvelle organisation nationale.
La première fois que la bourgeoisie de Léopol manifesta son activité politique, ce fut contre les restrictions de toutes sortes que lui faisait subir le magistrat catholique de la ville. Cette tentative échoua, mais elle ranima les courages. Une affaire bien plus importante allait les mettre à l’épreuve: ce fut la question du rétablissement de l’évêché de Halitch, complètement déchu et supprimé de fait au milieu du XVe siècle. En tête du mouvement figurent les quelques familles de la noblesse orthodoxe existant encore en Galicie, mais c’est la bourgeoisie ukrainienne de Léopol, qui en constitue le nerf véritable. Grâce à des protections et en ne ménageant pas les cadeaux, on obtint du roi l’autorisation, que le métropolite ordonnât un évêque pour la Galicie orientale. Ce nouveau dignitaire fut installé à Léopol (1539), car l’ancienne résidence, Halitch, était complètement déchue de son ancienne splendeur.
Cet important évènement donna un nouvel essor à la renaissance de la vie nationale. Un exemple des organisations qui s’établissent dans ce but, nous est fourni par les _confréries_, qui se réorganisèrent probablement à l’époque de la fondation de l’évêché de Léopol.
Il existait des confréries déjà depuis longtemps autour des églises. Leur origine remontait aux fêtes et réjouissances de l’époque païenne, qui réunissaient autour des lieux sacrés les populations des contrées voisines. Ces fêtes, adoptées avec le temps par la religion orthodoxe, donnaient lieu à des festins populaires appelés «bratchini» ou banquets fraternels, qui se tenaient autour des églises. Nous en avons des relations du XIIe au XIVe siècle: on y recevait les étrangers, moyennant paiement, on y consommait des quantités de bière et d’hydromel et le bénéfice en était employé au profit du culte. Quand, au XVe siècle, le système des corporations, sous la forme de confréries de métiers, calquées sur le modèle allemand, commença à se répandre, les bourgeois ukrainiens et blanc-russiens adaptèrent leurs anciennes confréries à ce système, afin de leur donner une forme légale. C’est en Russie Blanche, à Vilna et, en Ukraine, à Léopol, que l’on trouve les plus anciens statuts des confréries orthodoxes, organisées sur le modèle des corporations et des confréries catholiques.
La principale confrérie de Léopol, sous le patronage de l’église de l’Assomption, dans le quartier «russe», avait été probablement réorganisée à l’époque de la fondation de l’évêché. Son statut lui donnait un caractère national: pouvaient en faire partie non seulement les citadins de la ville, mais aussi les habitants d’autres endroits et même les personnes n’appartenant pas à la bourgeoisie. Une fois admis, on ne pouvait plus en sortir. La confrérie de l’Assomption fut la mère des autres confréries, une sorte de représentation de la Russie galicienne. Les voïvodes de Moldavie sont en relation avec elle, ils envoient à «leurs amis», comme ils appellent les confrères, de l’argent et des cadeaux en nature pour leurs festins publics.
Dans la seconde moitié du XVIe siècle, les confréries, et particulièrement celle de l’Assomption qui en était le centre, se trouvent en face de problèmes de plus en plus graves. La réaction catholique et la langue polonaise sortent victorieuses des luttes religieuses de la réformation protestante, les contrées centrales et orientales de l’Ukraine sont incorporées, l’aristocratie ukrainienne se polonise rapidement, l’église orthodoxe dépérit parce que les rois nomment arbitrairement aux évêchés des personnes incompétentes--n’y avait-il point là de quoi jeter l’alarme dans la conscience des patriotes éclairés?
Dans la première moitié du siècle, l’église catholique avait traversé en Pologne une période critique. Mais le mouvement de la réforme s’éteignit bien vite dans le pays sous les efforts des jésuites, qui prirent alors une situation prépondérante. L’église régénérée et raffermie chercha une revanche de ses pertes récentes. L’église orthodoxe, dans son étroite dépendance de l’état lithuano-polonais, lui parut une proie facile, d’autant plus que la Moscovie, qui était considérée comme la protectrice de cette religion, en Ukraine et en Russie Blanche, pour avoir donné autrefois au gouvernement lithuanien des avertissements énergiques, se trouvait à cette époque (1580 à 1590) dans une situation précaire. Il n’y avait donc à craindre aucune intervention de sa part.
Comme les évêques orthodoxes, nommés par le gouvernement, étaient incapables de mener à bien les affaires ecclésiastiques, la population elle-même se vit dans l’obligation d’en prendre la direction, puisqu’elles avaient une si grande portée nationale. Il s’agissait surtout de rétablir la discipline ecclésiastique, d’épurer les mœurs du clergé et de développer son instruction, en un mot de relever le niveau intellectuel et moral de la nationalité ukrainienne, puisqu’elle se trouvait si intimement liée à sa religion traditionnelle. De 1570 à 1580, sur plusieurs points de l’Ukraine se forment, sous les auspices de quelques seigneurs, des petits foyers de culture intellectuelle: on établit des imprimeries, on fonde des écoles, des savants se groupent pour mettre au jour des publications. Il faut surtout citer Ostrog, la résidence des princes Ostrogsky, descendants de l’ancienne dynastie Kiévienne, dont les presses impriment entre autres ouvrages la première bible complète en langue slave (1580). Son école, que la tradition postérieure appela l’académie, fut le premier exemple d’une école supérieure ukrainienne.
Mais la faveur de quelques mécènes ne garantissait en rien l’avenir du mouvement national, puisque, comme nous l’avons vu, ces aristocrates se catholicisaient et se polonisaient rapidement. Tout espoir fondé sur les grandes familles (y compris celle des Ostrogsky) était implacablement déçu. Il fallait donc, sans avoir à compter sur elles, que les confréries bourgeoises prissent en main la cause nationale.
La confrérie de Léopol, racheta d’un israélite, à qui elles avaient été données en gage, les presses d’un réfugié moscovite, nommé Fédoroff et se mit à faire des collectes dans toute l’Ukraine afin de pouvoir établir une imprimerie. Ensuite, elle entreprit de fonder une école supérieure pour arrêter la polonisation, qui pénétrait la jeunesse fréquentant les écoles catholiques. Dans ce but, on demanda au patriarche d’Antioche, de passage à Léopol, d’inciter la population à contribuer pécuniairement à cette œuvre. En même temps, on décida de réorganiser la confrérie elle-même, pour la rendre plus apte à ses nouveaux devoirs et de faire appel aux sentiments religieux et patriotiques des Ukrainiens. Pour se conformer à cette ligne de conduite, les festins fraternels, qui avaient été jusqu’ici la raison d’être de la société, furent complètement abolis et les assemblées des confrères durent servir à répandre l’enseignement de la religion et de la morale. Ses membres s’astreignirent aux pratiques de la vie chrétienne; ceux d’entre eux qui avaient commis des fautes furent réprimandés et les incorrigibles exclus.
On présenta un nouveau statut à la sanction du patriarche, qui non seulement en approuva les motifs, mais encore donna à la confrérie réorganisée des droits très étendus dans les affaires de l’église, pour mettre fin au désordre qui y régnait. Elle fut chargée de surveiller le clergé, de faire remarquer à l’évêque les manquements qui se produiraient, et, au cas où ce dernier se refuserait d’y mettre bon ordre, de le traiter en ennemi de la justice et de la vérité. Le patriarche décréta aussi que toutes les autres confréries seraient soumises à celle de Léopol.
Ces décisions furent sanctionnées ensuite par le patriarche de Constantinople, en tant que chef de l’église ukrainienne. Les confréries obtinrent ainsi, et celle de l’Assomption à Léopol en particulier, une importance considérable. Encouragées par de telles marques de confiance, pourvues de droits étendus, elles s’engagèrent avec ardeur dans les luttes autour des idées religieuses.
XVIII.
L’union des églises; les luttes religieuses et nationales qu’elle provoqua. Première renaissance ukrainienne.
La réforme du calendrier, introduite par le pape Grégoire XIII et que le gouvernement polonais voulut imposer aussi bien à ses sujets orthodoxes que catholiques, fournit le prétexte à la première escarmouche politique et littéraire, d’un caractère très vif, qui servit d’introduction aux luttes plus sérieuses, qui s’engagèrent vers 1590. Le décret royal ordonnant de célébrer les fêtes religieuses suivant le nouveau calendrier, fut ressenti par les orthodoxes comme une immixtion inadmissible dans les affaires de leur église, qui ne pouvaient être réglées que par les décrets des conciles, pris au su et avec la participation du patriarche de Constantinople. Le principe étant inattaquable, leur cause triompha. Mais bientôt après surgit une question plus grave, dans laquelle le gouvernement se montra moins prompt à céder: il s’agissait de l’union des églises.
Depuis le jour où Casimir le Grand avait essayé de ramener les orthodoxes de l’Ukraine occidentale dans le sein de l’église catholique, en tentant de nommer des catholiques aux fonctions épiscopales de la hiérarchie schismatique, mais avait dû renoncer à son projet et revenir aux coutumes anciennes et légales, le gouvernement lithuano-polonais n’avait pas cessé un moment de vouloir forcer les dissidents à se soumettre au pape. Le plus souvent les archevêques et les évêques restaient sourds à toute persuasion, alléguant qu’ils ne pouvaient rien décider sans en référer au patriarche de Constantinople; d’autres fois, ne pouvant éluder des ordres plus précis, ils se répandaient en compliments sans conséquences à l’adresse du pontife de Rome, faisaient des démarches pour arriver à un rapprochement et quelques-uns allèrent même assister aux conciles œcuméniques, qui se réunirent au XVe siècle. Mais tout cela n’aboutissait jamais à une véritable union, car le clergé et les populations orthodoxes s’y montraient opposés.
Les derniers essais de ce genre avaient été tentés au début du XVIe siècle, mais on avait dû y renoncer pour longtemps en face de l’attitude prise par la Moscovie et des coups qu’elle avait portés à ce propos à la Lithuanie. Mais lorsque la Moscovie déclina vers la fin du siècle, le moment sembla venu pour faire de nouvelles tentatives.
Les jésuites, fiers de leurs succès, entreprirent alors de convertir la Russie, dont l’état religieux était, à les en croire, désespéré: l’église orthodoxe ne pouvait, paraît-il, se relever, puisque la langue slave ne serait jamais propre ni à la littérature, ni à l’instruction des masses. Les circonstances semblaient, en effet, favorables à leurs projets: la discipline ecclésiastique s’était relâchée; ni l’instruction, ni le degré de civilisation n’étaient au niveau des besoins du temps; l’aristocratie se polonisait en masse. De plus un grand mécontentement se faisait sentir dans le haut clergé orthodoxe, causé par une immixtion jusque-là inconnue dans les affaires intérieures de l’église ukrainienne et blanc-russienne d’abord du patriarche d’Antioche, puis de celui de Constantinople, qui, vers 1588, reparut en Russie, ce que l’on n’avait pas vu depuis que le pays avait reçu le baptême. Ces suprêmes pasteurs séjournèrent à Léopol et à Vilna; ils voulurent y remettre les choses en ordre par des moyens, qui ne furent pas toujours heureusement choisis et finirent par s’aliéner les évêques.
En particulier, l’évêque de Léopol, Balaban se sentit atteint par les droits que les patriarches, à l’encontre des usages canoniques, avaient accordés aux confrères, qui n’étaient, selon son expression, que «de simples paysans, des cordonniers, des selliers et des tanneurs». Quand ils voulurent se mêler des affaires de son évêché, lui qui jusque-là les avait soutenus dans leurs efforts pour réformer l’éducation, les frappa d’anathème. Le patriarche ayant pris parti pour eux, Balaban en fut tellement vexé qu’il s’adressa à l’archevêque catholique de Léopol, en le priant d’affranchir l’épiscopat orthodoxe du «servage auquel le contraignaient les patriarches». Il s’aboucha avec d’autres évêques mécontents et se mit d’accord avec eux pour reconnaître l’autorité du pape (1590). Le métropolite lui-même participa à la fin à ce mouvement et, dans les derniers mois de 1594, ils firent savoir leur intention au roi. Deux d’entre eux, Terletsky et Potiy se rendirent à Rome pour présenter formellement au pontife leur soumission.
Quoique tout cela eût été tramé en secret, le bruit s’en répandit dans la population et y souleva une grande irritation contre la trahison des évêques et contre les intrigues du gouvernement. Il s’en suivit une vive agitation politique, qui fit couler beaucoup d’encre. La population orthodoxe, à la tête de laquelle figurait le prince Constantin Ostrogsky, mais qui de fait était menée par quelques hommes de plume faisant partie de l’académie d’Ostrog, ou réunis autour des confréries de Léopol et de Vilna, exigea que l’on convoquât un concile pour tirer les choses au clair.
Il se réunit, en effet, en automne 1596, à Brest-Litovsk (Beresté en ukr.), mais seulement pour entendre proclamer l’acte d’union élaboré à Rome et formellement confirmé par le pape. Aussitôt les adhérents des anciennes traditions se retirèrent et s’étant formés parallèlement en concile, ils excommunièrent les évêques apostats et demandèrent au roi de les destituer. Cette fois le gouvernement tint bon: il prit sous sa protection les évêques uniates, reconnut légalement l’acte d’union, se mit à traiter les orthodoxes comme rebelles aux autorités ecclésiastiques et donna tous les postes vacants aux uniates, espérant ainsi de venir facilement à bout du «schisme orthodoxe». C’est en vain que les vaincus essayèrent de mettre en mouvement les membres de la noblesse qui leur restaient, les seuls qui pussent faire entendre leur voix à la diète. Ces derniers essayèrent de faire passer et firent passer parfois des décisions exigeant la restitution de la hiérarchie orthodoxe. Le roi lui-même fut forcé, en 1607, de donner une promesse formelle à cet effet, mais rien ne fut exécuté et l’on s’employa plutôt à réaliser les desseins des jésuites tendant à exterminer l’église schismatique.
Cette lutte religieuse, qui éclata à la fin du XVIe siècle, eut vraiment un caractère national. On vit dans l’union un attentat contre la nation «russe». On sentait arriver «la perte entière du peuple», la mort de la nation. Pour la première fois dans l’histoire du peuple ukrainien un élan généreux s’empara de toutes les classes, depuis la haute aristocratie jusqu’au petit paysan, une seule aspiration les anima pour atteindre ce but unique: sauver «la religion russe»[10] en tant que patrimoine national.
[10] Il faut bien se garder que l’emploi de ce terme n’amène une confusion. L’idée que l’on se faisait alors en Ukraine de la nationalité et de la religion russes n’impliquait pas plus que Moscou en fût le représentant, qu’elle ne l’impliqua plus tard, au XIXe siècle, en Galicie, où se conserva plus longtemps la vieille terminologie. Dans cette conception, le blanc-russien était encore un russe ou plutôt un russine, mais le moscovite ne l’était plus. On recourait à l’aide de la Moscovie ou de la Moldavie, comme à des pays liés, il est vrai, par une religion et des traditions communes, mais tout de même étrangers. Le profond éloignement des Ukrainiens pour les Moscovites ou Grands-Russes sera manifeste au XVIIe siècle; mais déjà au XVIe siècle la conscience des Slaves orientaux cherche de nouveaux termes pour les distinguer: on applique le terme de _ruthenus_ aux pays occidentaux et d’_Alba Russia_ aux pays du nord. Au XVIIe siècle réapparaîtra le nom de «Petite Russie».
Le mouvement intellectuel qui en résulta influença beaucoup la littérature. C’est à cette époque que se place la première renaissance ukrainienne. Pour répondre aux affirmations des polémistes catholiques qui prétendaient que le développement intellectuel de la «Russie» ne saurait avoir lieu que sur les bases de la religion catholique et par l’intermédiaire de la langue latine, les lettrés ukrainiens et blanc-russiens s’efforcèrent de démontrer les aptitudes intellectuelles de leur peuple. Publicistes et hommes politiques insistent sur la nécessité d’organiser l’enseignement supérieur «russe», afin de satisfaire aux besoins des classes élevées et les prévenir d’envoyer leurs enfants dans les écoles catholiques. L’école et le livre: tel est le mot d’ordre. (Un traité anonyme de Léopol «Perestoroha» insiste surtout sur ce point: il montre que les anciens ont donné à tort tous leurs soins à l’église et n’ont rien fait pour les écoles.) Des mesures effectives sont prises dans ce sens.