Abrégé de l'histoire de l'Ukraine

Part 6

Chapter 63,654 wordsPublic domain

Au cours des derniers siècles, dont nous venons d’esquisser les évènements, la ligne de démarcation entre les Blancs-Russes et les Ukrainiens, ne s’accuse point encore, les liens entre ces deux branches slaves sont resserrés par leur commune résistance, mais nous voyons se creuser le fossé, qui les séparera à jamais des Grands-Russes. Ces derniers restèrent, en effet, toujours sous la domination et en contact immédiat des Tartares du bassin de la Volga, tandis que l’occupation lithuanienne sauva du joug de la Horde d’Or les Ukrainiens, qui plus tard eurent encore à lutter opiniâtrement contre les «païens», représentés par les Tartares de la Crimée et par les Turcs. En revanche, ils n’échappèrent pas à une certaine dépendance du monde catholique, grâce à leurs relations avec les Lithuaniens et les Polonais.

La rivalité politique entre la Lithuanie et la Moscovie engendra des sentiments assez hostiles, qui les divisèrent définitivement. De plus, la création d’une église métropolitaine spéciale pour les pays ukrainiens et blanc-russiens, sous Vitovte, laquelle fut immédiatement frappée de l’anathème par le métropolite de Moscou, comme contraire aux règles canoniques, acheva cette séparation dans le domaine intellectuel et religieux.

Dorénavant ces deux groupes suivront des voies différentes: la Grande Russie se renfermera dans l’orthodoxie byzantine; les Blancs Russes et les Ukrainiens essaieront toujours de s’entendre pour faire face aux prétentions de la Pologne et chercheront de concert des exemples en occident pour lutter contre son catholicisme. Nous sommes bien loin de la vie nationale slave orientale, dont le foyer était à Kiev, dans le bassin du Dniéper. Maintenant il y a trois centres et trois races: l’une se concentre autour de Moscou, les deux autres de Vilna et de Lviv (Léopol), quoique ces deux dernières restent encore unies intellectuellement surtout à cause du danger polonais. Au cours des XVe et XVIe siècles, elles paraissent tellement unifiées qu’on a peine à les distinguer l’une de l’autre: la langue, formée dans la pratique administrative du grand-duché leur est commune, les ouvrages littéraires et les écrivains circulent du midi ukrainien au nord blanc-russien, sans qu’il semble y avoir de frontière ethnographique. C’est qu’il n’y a pas, dans toute cette période, de centre prépondérant bien distinct de la vie intellectuelle et que par conséquent les traits nationaux ne nous apparaissent pas de loin bien spécialisés.

C’est seulement au dix-septième siècle, que la vie nationale se condensera à Kiev et que se manifestera décidément la nationalité ukrainienne. Mais parmi les circonstances, qui amenèrent cette démarcation d’avec les Blancs-Russes, il ne faut pas oublier l’acte susdit de 1569, qui laissait ces derniers dans les domaines du grand-duché de Lithuanie, tandis que les pays ukrainiens étaient rattachés à la Pologne.

Toujours est-il que les trois nationalités des slaves orientaux sont en train de se séparer définitivement et que leurs rapprochements postérieurs, voire même leur vie commune sous un même sceptre, n’effaceront jamais cette séparation.

XIV.

L’expansion polonaise en Ukraine.

Pendant les deux siècles, qui s’écoulèrent depuis l’acte de Krevo, en 1385, jusqu’à ceux de Lublin en 1569, l’envahissement de l’église catholique, de la colonisation, de la législation et de la civilisation germano-polonaises[7], produisit de grands changements dans l’organisation des pays ayant appartenu auparavant au grand-duché de Lithuanie.

[7] J’emploie à dessein ce double terme, parce que la Pologne des XIVe et XVe siècles et même celle du XVIe et du commencement du XVIIe siècle, bien qu’elle fût politiquement en lutte contre l’invasion allemande, n’en fut pas moins l’intermédiaire par lequel la civilisation, la législation et la colonisation allemandes se répandirent vers l’est. Les villes et les villages polonais furent réorganisés sur les principes des lois de Saxe (droit de Magdebourg); la colonisation allemande s’y établit (les villes les plus importantes étaient allemandes sans en excepter Cracovie et Léopol, surtout au XIVe siècle). Les artistes et les artisans étaient des émigrés d’Allemagne, des descendants d’émigrés ou étaient fournis par la population juive germanisée. Aussi dans sa marche vers l’orient la Pologne se sert-elle de cette organisation germanique. Ce n’est qu’aux XVIe et XVIIe siècles que la bourgeoisie commence à se poloniser et que les mœurs polonaises prennent un caractère vraiment national.

Les princes de la famille d’Iagaïl et l’aristocratie catholique lithuanienne, le nouveau clergé catholique, aussi bien que les grandes colonies organisées dans les villes d’après le droit allemand, tous avaient intérêt à ce que leur pays adoptât autant que possible le régime de la Pologne, où la noblesse jouissait de grands privilèges, où les colonies allemandes florissaient et où le clergé catholique exerçait une influence sans bornes. Sans doute, à l’époque des actes de Lublin les pays ukrainiens et blanc-russiens avaient déjà senti l’ascendant de la législation et de la civilisation polonaises, alors en pleine période de développement et il est probable qu’avec le temps, ils l’auraient éprouvé davantage. Mais l’incorporation directe, en 1569, fit tomber toutes les barrières, de même qu’elle abolissait de droit toutes les restrictions qui frappaient les citoyens polonais, résidant dans le grand-duché. Et cela eut des conséquences considérables pour la vie même du pays.

Maintenant c’est au roi qu’il appartient de distribuer les terres et de nommer aux emplois dans les pays de Volhynie, de Kiévie, de Bratslav et au delà du Dniéper, sans qu’il ait à faire de distinctions entre les Polonais et les indigènes. Il usera très largement de ce droit, surtout en Ukraine orientale, car, en Volhynie et dans la zone boisée de la Kiévie, il y avait une puissante classe de nobles locaux déjà en possession, tandis que le reste de la Kiévie et les contrées plus orientales avaient été dépeuplées par les dévastations tartares à la fin du XVe et au commencement du XVIe siècle. Ce n’est que dans la seconde moitié de ce siècle que la colonisation pourra reprendre ici, grâce à l’organisation militaire des cosaques, qui protégeront le pays contre les hordes. Des pays occidentaux arriveront en foule les paysans ukrainiens, cherchant des terres exemptes de servage et ils y constitueront la nouvelle population agricole. Mais, à l’époque dont nous parlons, une grande partie des terres étaient considérées comme sans maîtres, ou bien leurs possesseurs étaient trop faibles pour pouvoir les disputer aux hauts fonctionnaires ou aux magnats polonais, qui envoyaient leurs agents s’en emparer en vertu d’un privilège octroyé par le roi.

Aussi après 1569, tous ces favorisés s’empressent-ils de se faire allouer les terres dites «vacantes» et à se faire donner les emplois administratifs et les domaines qui en dépendent. A défaut de noblesse indigène les rois peuvent en investir des personnes d’origine polonaise. De cette façon, dans le courant d’un demi-siècle, cet immense pays très riche et très fertile qu’était l’Ukraine orientale, se trouva aux mains des magnats polonais. C’est un nouveau monde polonais qui se crée, où la noblesse emploie toute son énergie à exploiter toutes les richesses naturelles et à faire rendre son maximum au travail de la population. Cela joua un rôle prépondérant dans la politique de la Pologne à la fin du XVIe et dans la première moitié du XVIIe siècle.

De son côté, l’aristocratie ukrainienne--surtout en Volhynie, où elle se trouvait la plus nombreuse--jalouse de jouir des privilèges, qui lui avaient été accordés par l’acte de 1569, s’empressa de s’adapter à la vie polonaise. Les grandes familles, les simples nobles et même la bourgeoisie se hâtèrent de faire élever leurs enfants dans les écoles polonaises pour qu’ils puissent y acquérir les connaissances nécessaires aux carrières qui leur étaient ouvertes par la nouvelle organisation. A cette époque les jésuites établissaient leur renom d’éducateurs, aussi leurs écoles se remplissent-elles de jeunes ukrainiens. Des collèges se fondent même en Ukraine, pour accéder aux désirs des classes supérieures. Une fois leurs études achevées, les jeunes nobles sont envoyés à la cour du roi ou de quelque grand seigneur pour s’y faire aux belles manières et nouer des amitiés, qui les pousseront dans leur carrière. Pour les mêmes motifs, l’aristocratie ukrainienne cherche à s’apparenter avec les grandes familles polonaises, ou appellent à leur service, comme agents ou secrétaires, des petits nobles de Pologne. En un mot ils se modèlent en tout et pour tout sur les cours polonaises.

Dans les villes, grandes et petites, on introduisait l’organisation germano-polonaise, quelque peu modifiée par la pratique locale, qui mettait la direction municipale entre les mains des catholiques, ou tout au moins leur assurait la prépondérance. On sait que ce droit avait pour base le droit saxon (de Magdebourg), refondu dans une nouvelle version par les juristes polonais au XVIe siècle et appliqué dans la langue du pays. Ainsi sous l’influence de la pratique la vie locale se polonisait.

Il faut ajouter que le gouvernement et les grands seigneurs polonais faisaient tous leurs efforts pour propager dans les pays nouvellement incorporés la religion catholique, bâtissant des églises et des monastères pour légitimer en quelque sorte devant leur conscience les violences qu’ils commettaient en son nom. Car, c’est à cette époque de violente réaction catholique, que le roi Sigismond III Vasa, élève des jésuites et entièrement dévoué à leur cause, employait tous les moyens pour convertir la population orthodoxe ou tout au moins pour réunir les deux églises.

N’oublions pas non plus que c’était alors l’âge d’or de la civilisation polonaise. Le mouvement de la réforme lui insufflait une énergie créatrice, qui se manifesta, en particulier, dans l’épanouissement d’une littérature, aux traits pleins de noblesse, ce qui ne contribua pas le moins à lui attirer les sympathies de l’aristocratie dans les pays nouvellement incorporés.

On comprendra donc facilement le changement rapide d’aspect que subit l’Ukraine centrale et orientale au cours du demi-siècle, qui suivit les actes de 1569. Elle était menacée de ce qui était arrivé à l’Ukraine occidentale deux siècles auparavant.

Les mœurs des hautes classes, l’administration, la législation, la vie intellectuelle se polonisent très vite. Les grands emplois, la propriété, l’administration des villes se trouvent entre les mains de l’élément polonais ou polonisé, qui inonde le pays de ses agents et d’israélites. Ces derniers manifestent surtout leurs qualités en tant que fermiers des impôts ou monopoles sur les boissons spiritueuses, les douanes, les moulins, etc. Les grandes familles--comme les Ostrogsky, les Vichnevtsky, les Khodkevitch, etc.--qui étaient naguère les plus fermes soutiens de la vie nationale et de l’église orthodoxe, se montrent maintenant les protecteurs du catholicisme et de la polonisation. Le rôle de religion d’état est dévolu à l’église catholique et à l’église uniate, tandis que les orthodoxes sont exposés aux persécutions qui frappent les «dissidents». La vie nationale ukrainienne est refoulée dans les classes inférieures, que les Polonais ont placées sous un régime insupportable.

XV.

Modifications sociales apportées par le régime polonais.

Résumons brièvement les transformations apportées par la législation et la pratique polonaise dans l’organisation sociale de nos pays.

La haute aristocratie ukrainienne, qui tenait auparavant le gouvernement, perd la plus grande partie de ses privilèges et tombe au rang de petite noblesse. Malgré toutes les promesses, elle perd chaque jour de son importance sociale et elle finira par disparaître complètement. A cet affaissement de la haute aristocratie correspond un renforcement de la petite noblesse polonaise ou polonisée. Elle est exemptée d’impôts, du service militaire et de presque toutes autres obligations. Déjà elle avait obtenu les droits les plus larges: elle nomme aux emplois, tranche les affaires locales à ses petites diètes et décrète à la diète générale des lois qui favorisent avant tout ses intérêts. Le pouvoir royal et en général tout pouvoir public était réduit au minimum; la noblesse était jalouse de n’être contrainte par aucune restriction: se faire rendre justice contre un noble était chose impossible surtout pour un roturier. Quant aux sujets, ils ne pouvaient porter plainte contre leur seigneur.

Les villes, qui avaient été autrefois des centres de la vie politique, cessèrent de jouer un rôle. Le droit allemand les isolait de l’administration générale du pays, en faisait, en principe, de petites républiques autonomes, mais nullement rattachées entre elles, pas plus qu’aux organes centraux. En pratique cela les livrait sans défense à l’arbitraire de l’administration ou des seigneurs fonciers. Comme elles n’avaient aucune part à la confection des lois, qui se trouvait entre les mains de ces derniers, il en résulta pour elles une exploitation systématique, qui les conduisit à la ruine. Bientôt tout le commerce et l’industrie fut en la possession des israélites, qui avaient su le mieux s’accommoder à ces conditions défavorables. Quant à l’élément ukrainien, il passa au second rang dans les villes; il formait la population des faubourgs, dépourvue du droit urbain. Le plus souvent, en effet, l’Ukrainien, en tant qu’orthodoxe, était privé du droit d’entrer en apprentissage et de faire partie des corporations de métiers. Pour cette même raison, il était à peu près exclu des emplois municipaux administratifs.

Ainsi l’élément ukrainien se trouvait relégué dans la classe paysanne, qui avait le plus à souffrir du régime polonais. Le droit polonais avait dans la forme aboli l’esclavage, mais la grande masse des paysans était pratiquement réduite à un état voisin du servage. Ils avaient perdu le droit de propriété sur le sol. La terre était considérée comme appartenant au seigneur foncier ou au roi et, dans ce dernier cas, elle se trouvait en la possession viagère soit d’un fonctionnaire, soit d’un noble, à qui elle avait été allouée en raison de ses services. Le paysan était attaché au domaine seigneurial sur lequel il était né et ni lui, ni ses enfants ne pouvaient le quitter sans autorisation. Le seigneur avait droit de vie et de mort sur ses sujets, il pouvait leur enlever leurs biens, les rouer de coups, sans qu’ils pussent se plaindre. Le roi lui-même ne pouvait pas s’immiscer dans les affaires des seigneurs avec leurs sujets. Seuls les paysans des domaines de la couronne dont l’usufruit avait été concédé aux familles nobles, pouvaient porter plainte devant le tribunal du roi. Encore était-ce une procédure si difficile que, dans les pays ukrainiens, c’était seulement les paysans de Galicie qui essayaient de s’en servir, et bientôt en usèrent-ils de moins en moins, car, même si le tribunal rendait un jugement en leur faveur, le seigneur n’en tenait généralement aucun compte.

Ainsi le paysan était dépourvu non seulement de tous droits politiques, mais aussi de tous droits civils et même naturels. On en était déjà arrivé là dans la première moitié du XVIe siècle. Il vint s’y ajouter, dans la seconde moitié du siècle, une extrême oppression économique et une exploitation éhontée de l’énergie productive des travailleurs des champs. Ce fut la conséquence de profonds changements économiques.

Jusqu’alors on n’avait exporté de l’Ukraine que du bétail, du poisson et des produits provenant des animaux, comme les fourrures, le cuir, la cire, le miel. Plus tard on avait transporté à l’étranger du bois et des produits dérivés, comme le goudron et la potasse, par les rivières flottables de la région baltique. Surtout la potasse, article très convoité et aisément transportable, avait attiré les agents des seigneurs de toutes les parties de l’Ukraine. Vers le milieu du XVIe siècle, on commença à envoyer du blé des pays ukrainiens en Angleterre, aux Pays-Bas, en France et en Espagne, par les ports de la Baltique. Le nombre des demandes pour cette denrée sur le marché européen causa un changement radical dans l’exploitation agricole des grands propriétaires fonciers.

Avant cet afflux de demandes, il n’y avait pas de raison pour se livrer à une culture très intensive, aussi n’exigeait-on pas des paysans de lourdes corvées: ils payaient leurs redevances soit en argent, soit en nature. On avait fixé comme base de cet impôt, souvent établi par le titre de fondation du village, le «lan» ou «voloka», qui équivalait environ à 20 hectares, de sorte que son taux était à peu près invariable. Si la terre du paysan se divisait, la redevance était aussi divisée, et les seigneurs, n’ayant aucun intérêt à les morceler, les lots concédés conservaient une certaine étendue et maintenaient des familles nombreuses dans un bien-être relatif.

Les demandes de blé pour l’extérieur poussèrent à l’augmentation de la production sur les grandes propriétés. On étend les surfaces ensemencées, on reprend des terres aux paysans, on leur assigne des lots plus petits, dont on favorise encore le morcellement pour grossir la classe de ceux qui, n’ayant pas de terres ou n’en ayant que très peu, ne peuvent payer de redevance et sont obligés de travailler chez les propriétaires. Dès que la corvée devint due par les détenteurs de terres sans qu’on tînt compte de l’étendue des lots, il y eut là un moyen de multiplier les têtes corvéables. Du reste les seigneurs ne se font pas faute d’aggraver les obligations des gens de la glèbe. Si, au XVe siècle, une tenure d’un «lan» est forcée de fournir à la corvée un homme pour quelques jours par an, ou tout au plus un jour sur huit, au XVIe siècle, dans l’Ukraine occidentale, qui était la plus grande productrice de blé, le paysan est forcé de fournir son travail souvent pendant six jours de la semaine.

La législation en vigueur ne laissait aucun remède à cette situation insupportable; il ne restait plus que de s’insurger ou de prendre la fuite. Les temps n’étaient point propices au premier moyen: les insurrections n’éclatent qu’assez rarement. En revanche les évasions se multiplient de plus en plus. Certes le fugitif risque sa peau, puisqu’on le traquera comme une bête fauve, mais il peut atteindre la Podolie, où déjà la condition des paysans est moins précaire, ou même plus loin à l’est, «l’Ukraine», où les grands domaines commencent à peine de s’établir; là la terre appartient «seulement à Dieu». C’était le refuge espéré contre tous les abus de la noblesse.

XVI.

Antagonisme des nationalités.

Comme on a pu le voir--et nous tenons encore à le souligner--il n’y avait pas, à proprement parler, d’oppression exercée de la part des Polonais sur les Ukrainiens en tant que nationalité. La noblesse polonaise se considérait en toute sincérité comme la plus libérale du monde. Mais la première cause des restrictions et des persécutions était le conflit des religions. La Pologne avait emprunté à l’Europe du moyen-âge un ordre politique et social, qui avait pour base le catholicisme. Seul le catholique pouvait être citoyen, jouissant de tous ses droits dans l’état et dans la commune, de même que seul il pouvait remplir les charges publiques, indissolublement liées aux formes religieuses (serment, participation aux cérémonies de l’église). Un Ukrainien, en sa qualité d’adhérent au «schisme grec», n’était pas considéré comme véritablement chrétien. De là ces restrictions, ces incapacités légales de remplir les fonctions publiques, de faire partie des organisations politiques et même économiques, que la population ukrainienne ressentait si vivement.

Le gouvernement polonais employait beaucoup de zèle à convertir ses sujets et ne reculait même pas devant la contrainte, selon la maxime: _compelle intrare_. Il défendait, par exemple, de bâtir de nouvelles églises orthodoxes et de réparer les anciennes sans une autorisation préalable; il ordonnait de rebaptiser les enfants issus de mariages mixtes et déjà baptisés d’après le rite orthodoxe; il laissait les évêchés orthodoxes vacants et les faisait administrer par des catholiques. Mais tout cela n’aboutissait qu’à des résultats contraires à ceux qu’on se proposait, puisque les Ukrainiens n’en tenaient que davantage à leur église, qui constituait le seul lien qui les unissait et leur permettait de résister aux attaques, le drapeau autour duquel on se serre, le palladium de leur nationalité. Tout ce qui portait atteinte à la religion orthodoxe les frappait comme une défaite infligée à la nationalité ukrainienne, ou, comme l’on disait alors, à la nationalité _russe_[8]. Si le gouvernement polonais n’avait même pas eu l’intention d’opprimer le peuple ukrainien, ce dernier se serait considéré en fait comme tel, puisque la Pologne ne lui permettait pas de se développer suivant les formes traditionnelles de sa vie nationale.

[8] En opposition avec les Polonais, les Ukrainiens et Blancs-Russes se nommaient Russines, ou dans la forme latine Ruthènes. Cette appellation a persisté jusqu’à nos jours en Galicie, où les populations n’ont jamais eu l’occasion d’être mises en opposition avec les autres Slaves orientaux. Les Ukrainiens orientaux appellent les Blancs-Russes, les Lithuaniens et les Grands-Russes, catsapes, moscals ou moscovites. Le terme de «Petite Russie», introduit, comme nous l’avons vu, par les Grecs au XIVe siècle pour distinguer l’Ukraine occidentale de la Moscovie, n’a été employé que très rarement dans les relations entre les métropolites ukrainiens et ceux de Moscou; il ne fut remis en usage que plus tard, comme on le verra plus loin, en 1654.

Une autre source de conflit gisait dans la structure sociale. A mesure que les classes supérieures ukrainiennes se ruinaient, tombaient en déchéance ou s’assimilaient aux Polonais, la vie nationale ukrainienne se retirait dans les classes inférieures. Il ne lui restait qu’une noblesse pauvre et rabaissée à qui toutes les carrières étaient fermées, le bas clergé orthodoxe, qui végétait péniblement, une bourgeoisie privée dans une grande mesure des droits municipaux, enfin, et surtout, la masse des paysans, pour qui la domination polonaise avait changé la vie en un enfer, comme le note l’écrivain français Beauplan, dans la première moitié du XVIIe siècle. Quant à ceux qui jouissaient de privilèges, ceux pour qui la Pologne était un paradis, suivant l’expression du même auteur, c’étaient seulement des Polonais, ou s’il y avait des «Russǐ», il y en avait si peu, que ce n’était pas la peine d’en parler. Ces derniers étaient d’ailleurs considérés par le peuple comme des «lakhes», des polonais ou comme «un os russe recouvert de chair polonaise». Ainsi les Ukrainiens se voyaient opprimés non pas justement à cause de leur nationalité, mais cependant pour des causes résultant de cette nationalité.

Cela va sans dire, cette situation n’avait pu s’établir tant qu’il y eut une force de résistance dans ce qui se considérait comme la «Russie».

Les princes, les boïards, le haut clergé, qui dirigeaient le pays avant l’invasion polonaise, furent les premiers attaqués, ripostèrent et succombèrent aussi les premiers. Dans l’Ukraine occidentale, en Galicie et dans les pays limitrophes, l’aristocratie était déjà abattue au XIVe siècle. Dans l’Ukraine centrale ainsi que dans la Russie Blanche, elle fit tous ses efforts pour soutenir, au XVe siècle, Svidrigaïl, qui, en défendant l’indépendance du grand-duché, lui promettait le retour à l’ancien état de choses et l’égalité politique avec les catholiques. Elle tomba avec Svidrigaïl, en 1435, et nous la voyons, dans la seconde moitié du XVe siècle, comploter un revirement avec l’aide des Moscovites ou des Moldaves.