Abrégé de l'histoire de l'Ukraine
Part 5
Déjà, dans le premier quart du siècle, nous trouvons soumises à leur domination la contrée de Brest-Dorohotchine, la principauté de Tourov-Pinsk et une partie de la zone boisée des pays de Kiev. Kiev lui-même est en 1320 sous l’influence de Ghedimine, quoique le prince local, Théodore, dont l’autorité, comme tout porte à le croire, est très affaiblie, reconnaisse encore la suzeraineté des Tartares. Il n’est pas surprenant, qu’en de pareilles circonstances, les boïards galiciens, après avoir fait disparaître leur prince à la suite d’un complot, placèrent sur le trône, en 1340, le fils de Ghedimine, Lubarte, qui, marié à une princesse de leur dynastie, possédait déjà une des principautés de Volhynie.
La dynastie de Roman s’était déjà éteinte. Le petit-fils de Danilo, Georges--_Dominus Georgius rex Russiae, dux Vladimeriae_, comme on le lit en exergue de son sceau royal--laissa deux fils, qui moururent vers 1324, sans laisser de postérité masculine. Les boïards portèrent au trône un fils de leur sœur, mariée au prince polonais Troïden de Masovie, du nom de Boleslav. Ce dernier adopta la religion orthodoxe, prit le nom de son grand-père, Georges, et devint ainsi, en 1325, prince de Galicie et de Volhynie. Mais ses rapports ne tardèrent pas à se gâter avec les grands, qui ne lui avaient probablement donné la couronne que pour gouverner sous le couvert de son nom; ce à quoi Georges-Boleslav ne se prêta point. Il s’entoura, au contraire, de nouveaux conseillers venus du dehors, surtout d’allemands. Cette attitude donna des gages à la cabale: on l’accusa de n’être point favorable à la religion orthodoxe et de vouloir introduire le catholicisme dans le pays.
Les rois de Pologne et de Hongrie, au courant du mécontentement soulevé contre lui, conçurent le projet de profiter de sa situation précaire pour s’emparer de ses états. Ils conclurent un accord, dans le genre de celui de 1214, qui réglait d’abord leurs successions respectives, puisqu’ils n’avaient ni l’un ni l’autre de descendants mâles. Puis le roi de Hongrie, Charles, cédait à Casimir, roi de Pologne, le droit d’occupation de la Galicie, tout en se réservant un droit éventuel de rachat pour préserver les prétendus anciens droits historiques de la couronne de Hongrie. Ce traité venait d’entrer en vigueur quand éclata en Volhynie le coup d’état mentionné plus haut: les boïards empoisonnèrent Georges-Boleslav à Vladimir, après s’être entendus avec Lubarte, qu’ils placèrent sur le trône. Le pouvoir en Galicie passa aux mains des grands, avec Dmitro Dedko en qualité de _provisor seu capitaneus terrae Russiae_, tandis que Lubarte prenait le titre de prince. A la nouvelle de cet évènement, les troupes hongroises et polonaises entrèrent en Galicie, afin de l’occuper. Mais Dedko appela à son aide les Tartares. Les troupes alliées se retirèrent en toute hâte et Casimir dut signer un traité, d’après lequel il s’engageait à ne plus toucher à la Galicie, tandis que Dedko promettait de ne pas attaquer la Pologne.
Les choses s’arrangèrent ainsi; Lubarte continua de régner sur le pays, qui était sorti si heureusement de la crise. Mais Casimir n’oubliait pas ses projets. Il se fit délier d’avance par le pape du serment prêté à Dedko, s’assura de la neutralité des Tartares, et, profitant de ce que les princes lithuaniens étaient engagés à combattre les Allemands et ne pouvaient secourir Lubarte, il s’empara inopinément, en 1349, de la Galicie et de la Volhynie occidentale.
XI.
La lutte pour s’emparer de la Galicie et de la Volhynie.--L’union de 1385.
La guerre, ravivée par l’expédition de Casimir en 1349, devait durer plus de trente ans. Lubarte, aidé de ses parents, les princes lithuaniens, essaya de reprendre la Galicie. Mais alors se manifesta l’impuissance du nouvel état et de tout le système lithuanien en général, qui, malgré sa grande étendue, n’était pas capable de fournir une action militaire vigoureuse. Sa force consistait dans la sympathie des peuples, dans l’absence d’opposition sérieuse, mais dès qu’il rencontrait une résistance plus forte, comme il s’en produisait surtout à la périphérie, il était incapable de la surmonter. Engagés au nord dans des guerres continuelles avec les Allemands, ce n’était que rarement que les princes lithuaniens pouvaient faire sentir ailleurs le poids de leur force. Contre la Pologne, ils étaient soutenus par les Tartares et ils réussirent de temps à autre à porter à cet état des coups sensibles. Mais, dans la deuxième moitié du XIVe siècle, leur expansion dans les pays ukrainiens, qui avaient été autrefois soumis à la domination du Khan, troubla les bonnes relations qu’ils entretenaient avec ce dernier.
Entre 1350 et 1360, Olguerd, fils de Ghedemine, grand-duc de Lithuanie, après être intervenu dans les affaires de l’état de Smolensk, s’empara d’abord de la principauté de Briansk, dans le nord de l’ancienne principauté de Tchernihiv et se rendit maître ensuite des principautés méridionales. A Tchernihiv, à Novhorod-Siversky et à Starodoub, des princes lithuaniens montèrent sur le trône; dans les domaines de moindre importance les princes de l’ancienne dynastie continuèrent à régner sous leur protection. A peu près à cette époque, vers 1360, Olguerd plaça sur le trône de Kiev un de ses fils, après avoir détrôné le prince local, qui était vassal des Tartares. Ainsi les vastes territoires sur les deux rives du Dniéper, qui avaient autrefois fait partie de l’ancienne principauté de Kiev et de Péréïaslav, bien ruinés et bien dépeuplés, il est vrai, sous la domination tartare, d’ailleurs en décadence, passèrent-elles aux mains des lithuaniens. L’armée tartare s’avança bien au secours de Kiev, mais, impuissante et désorganisée, elle fut mise en déroute par Olguerd qui, non content de mettre la main sur les parties méridionales du pays de Kiev, s’empara encore de la Podolie, où les populations vivaient depuis longtemps sous la suzeraineté directe du Khan. Les neveux d’Olguerd s’y installèrent dans les villes et se mirent à y édifier des forteresses autour desquelles se ramassèrent les populations dispersées par l’anarchie des hordes.
De cette façon, dans la deuxième moitié du XIVe siècle, la plus grande partie des territoires ukrainiens se trouva sous la domination des princes lithuaniens, qui n’en eurent que plus d’envie de s’emparer de la Galicie et de la Volhynie, où s’était concentrée la vie économique, intellectuelle et ecclésiastique ukrainienne, depuis que l’émigration avait laissé dans un état arriéré les pays situés plus à l’est. Mais ayant perdu l’appui des Tartares à la suite même de ces conflits, ils ne furent plus en état d’arracher la Galicie aux Polonais. Aussi, quoique les sympathies de la population fussent de son côté, Lubarte ne put jamais s’emparer de ce pays, conquis grâce à l’union de la Hongrie avec la Pologne.
Casimir, et aussi son successeur sur le trône de Pologne, Louis d’Anjou, disposaient des forces réunies de ces deux états; ils jouissaient de l’appui du pape, à qui l’on avait promis d’établir des évêchés catholiques dans les pays ukrainiens conquis, enfin, en combinant leurs opérations avec celles des Allemands de Prusse et de Livonie, avec lesquels ils avaient conclu une entente formelle, ils voulurent tenter d’enlever à Lubarte même la Volhynie. Ils y réussirent à plusieurs reprises: Kholm, Belz et même Vladimir changèrent plusieurs fois de mains. Bientôt il ne resta plus à Lubarte que la région méridionale de la Volhynie (Loutsk).
Cependant des difficultés dynastiques vinrent troubler l’union hungro-polonaise, qui s’était accomplie, sous Casimir, en vertu du traité ci-dessus mentionné.
Louis, pas plus que Casimir, n’avait d’héritier mâle, ce qui rendait bien précaire l’union personnelle des deux états. Sans se rendre bien compte de la portée de son action, il voulut réunir la Galicie à la Hongrie et y installa des garnisons hongroises. Les magnats polonais, qui gouvernaient la Pologne en son nom, s’en offusquèrent. Ils élurent comme reine de Pologne une des filles de Louis et non point celle qui avait été désignée pour lui succéder en Hongrie, puis ils décidèrent de s’allier à la Lithuanie, où régnait le jeune fils d’Olguerd, Iagaïl (Jagellon). Ils lui offrirent la main de leur reine et la couronne, à condition qu’il consentît à incorporer à la dite couronne tous les pays lithuaniens et ukrainiens sur lesquels il régnait. Iagaïl accéda à ces conditions et un traité fut conclu, en 1385, à Krevo, ville de Lithuanie, entre lui et la délégation polonaise, par lequel il s’engageait à quitter la religion orthodoxe et se faire catholique, à faire baptiser la partie de la population lithuaniene, qui ne l’était point encore et, ce qui est plus important, à «unir à perpétuité à la couronne de Pologne les pays lithuaniens et russes».
Ce traité mettait fin tout d’un coup à la compétition entre la Lithuanie et la «couronne de Pologne» pour s’approprier les pays ukrainiens et, en même temps, il allait permettre à l’influence polonaise, politique et intellectuelle, de se faire sentir sans restriction sur tous ces territoires, élargissant de beaucoup la sphère d’influence créée par l’occupation de Casimir. C’était le point de départ d’une orientation nouvelle de la vie sociale, morale et politique ukrainienne, qui devait déterminer son évolution pour toute une série de siècles. Il est même permis d’affirmer que la «période polonaise» dans la vie et l’histoire d’une partie considérable de l’Ukraine, n’est pas encore achevée aujourd’hui.
La première conséquence du traité fut la réoccupation de la Galicie par la Pologne: les magnats, à l’aide des troupes lithuaniennes, chassèrent les garnisons hongroises et rétablirent partout l’administration polonaise. La Hongrie essaya bien de protester, mais elle se trouvait justement dans une situation politique difficile, qui ne lui permettait pas d’entamer une lutte à main armée pour le moment. Ses «droits historiques» sur la Galicie devaient rester inopérants pendant quatre siècles, lorsqu’ils servirent de prétexte juridique, d’une façon bien inattendue du reste, lors du partage de la Pologne, pour faire incorporer cette contrée--à l’Autriche.
Quant aux autres pays ukrainiens, placés sous la suzeraineté ou le protectorat lithuaniens, la nouvelle union faillit n’y pas réussir dès le début. Les droits reconnus par Iagaïl aux Polonais furent interprétés par eux dans ce sens que dorénavant le grand-duché de Lithuanie n’existait plus et que par conséquent, tous les états vassaux, qui en dépendaient, devaient être placés sous le gouvernement immédiat de la Pologne. Ces prétentions provoquèrent dans le grand-duché une vive alarme et une tempête de protestations. Vitovte, cousin de Iagaïl et son ancien rival, profitant du mécontentement général, se proclama grand-duc et s’apprêta à engager contre lui une lutte décisive.
Mais en ce moment même les Tartares lui infligeaient sur la Vorskla (1399) une terrible défaite, qui l’obligea d’accepter un compromis avec Iagaïl et les Polonais. Le principe de l’union se trouva sauvé, mais il reçut d’importantes restrictions pratiques, en ce qui concerne la Lithuanie, par les traités subséquents (1401-1413). Cet état demeura indépendant de fait, sous le gouvernement de son grand-duc, qui, tout en reconnaissant sa vassalité envers le roi de Pologne, n’en conservait pas moins sa pleine souveraineté, de sorte que les pays de l’Ukraine orientale ne se trouvèrent pas soumis directement à la Pologne.
XII.
Conséquences de l’Union.
La question de l’union et la réalisation probable du projet polonais d’incorporer vraiment les pays «lithuaniens et russes» (blancs-russiens et ukrainiens) à «la couronne de Pologne» ne laissèrent pas d’atteindre sérieusement les intérêts des populations indigènes, qui habitaient ces contrées. Le sort de la Galicie et de la Volhynie sous la domination polonaise faisait prévoir les changements qu’auraient à subir les autres pays au cas où ils tomberaient sous le même joug.
Sous le sceptre des princes lithuaniens la vie nationale se continuait dans les formes léguées par le royaume de Kiev. Les nouveaux maîtres suivaient en général la ligne de conduite adoptée par les grands ducs envers leurs sujets slaves: «ne touchons pas aux vieilles coutumes, n’en introduisons pas de nouvelles». Il va sans dire que le nouveau système politique, surtout les besoins de la défense, nécessitaient dans la pratique des changements considérables dans le domaine juridique et social (organisation du régime des terres, fondement juridique du droit de possession, etc.). Mais là où les raisons d’état n’imposaient point de changement, les autorités centrales et locales s’efforçaient de conserver les anciennes formes et de les développer en les adaptant aux nouvelles conditions.
Cela est surtout apparent dans les mœurs et la vie intellectuelle et religieuse. L’ancienne langue, formée par l’usage de Kiev, plus ou moins teintée de provincialisme, sert toujours d’instrument à la vie pratique et administrative. Elle est même passée dans la pratique administrative des pays purement lithuaniens, à défaut d’une langue littéraire indigène. La religion orthodoxe continue à jouir de la faveur des autorités comme religion d’état. Les nouveaux princes et les seigneurs lithuaniens, qui s’installent dans les pays blanc-russiens et ukrainiens, adoptent les mœurs locales dans leur vie privée, ils comblent de bienfaits les cathédrales et les monastères célèbres, ils en fondent de nouveaux, ils protègent les arts et les lettres dans leurs formes traditionnelles.
De même dans la législation se conservaient les anciens principes du droit kiévien, du «droit russe». On peut le voir dans les privilèges territoriaux accordés postérieurement aux ukrainiens et blanc-russiens ou dans le statut Lithuanien de l’an 1529. On y remarque que les anciennes coutumes de Kiev sont passées dans la pratique judiciaire et administrative dans ces contrées fort éloignées de la vieille capitale. Cela s’explique, entre autre, par la coutume généralement suivie de ne nommer aux fonctions administratives que des personnages ou boïards indigènes, qui conservaient pieusement les usages de l’ancien droit. Dans quelques contrées la coutume s’était même établie, que les familles seigneuriales du pays avaient à remplir à tour de rôle, pendant une ou deux années, les fonctions administratives les plus importantes.
Cet état de choses fut sérieusement ébranlé à l’avènement de Vitovte. Après avoir obtenu de Iagaïl la reconnaissance de ses droits sur le grand-duché, ce prince évinça les diverses dynasties locales et plaça leurs domaines sous l’administration directe du pouvoir central. Les gouverneurs qui remplacèrent les princes déjà assimilés par l’élément local, ne se crurent pas obligés, après l’union de 1385, de protéger ni l’église orthodoxe, ni les vieilles traditions kiéviennes. Cependant il ne parut pas admissible de changer les anciennes coutumes du pays; c’est la raison des diverses chartes et privilèges, qui furent octroyés pour en prévenir la violation. Les plus anciens d’entre eux datent de l’abolition du pouvoir princier. Le pays retenait une certaine autonomie et des fonctionnaires indigènes. De cette façon les modifications dans la juridiction, l’administration et les coutumes ne s’introduisirent que graduellement, surtout au premier siècle, dans les états dépendant du grand-duché de Lithuanie.
Il en était autrement dans les contrées soumises à la couronne de Pologne. Dès sa première occupation, Casimir avait pris à tâche d’affaiblir le plus possible l’autorité des seigneurs et ses successeurs continuèrent cette politique. On confisqua les terres des boïards, qui s’étaient opposés à l’occupation et on les distribua, ainsi que toutes celles qui se trouvaient à la disposition du roi, à des polonais ou à des étrangers, sur la fidélité desquels le gouvernement pouvait compter. Des colonies privilégiées furent établies dans les villes. Les hautes fonctions administratives furent données à des étrangers. Partout la langue latine et le feudalisme germano-polonais s’introduisirent avant même d’être formellement sanctionnés par la loi. Enfin on laissa vacantes les hautes charges ecclésiastiques, dans l’intention d’y installer plus tard le clergé catholique et de remplacer ainsi la religion orthodoxe par l’église de Rome.
L’assimilation des provinces ukrainiennes aux contrées polonaises fut formellement consacrée, après la mort d’Iagaïl, par un rescrit de 1434. Mais il fallut un siècle pour compléter l’abaissement des classes supérieures ukrainiennes, supprimer leur civilisation et la hiérarchie ecclésiastique. La vie nationale se conserva dans les classes inférieures surtout parmi les artisans des villes, le bas clergé et la petite noblesse. C’était évidemment un coup funeste, car, depuis deux siècles, la Galicie et la Volhynie avaient été le foyer principal de la civilisation ukrainienne.
De pareils exemples de la domination polonaise fournissaient aux populations du grand-duché les meilleures raisons pour tenir à leur existence séparée. Les seigneurs de l’ancienne dynastie ukrainienne et blanc-russienne, ceux beaucoup plus nombreux de la nouvelle dynastie lithuanienne, l’aristocratie, le clergé, les habitants des villes, tous étaient prêts à soutenir quiconque voulait rompre une lance contre les champions d’une union plus étroite avec la Pologne. Les princes surtout--comme le frère d’Iagaïl, Svidrigaïl par exemple--qui nourrissaient l’espoir d’assister à un retour aux anciens principes de la politique lithuanienne, pouvaient compter sur le concours efficace des populations slaves. L’aristocratie lithuanienne prenait une attitude moins tranchée: elle ne souhaitait ni l’incorporation complète à la Pologne, ni la rupture de l’union, car l’union donnait dans le grand-duché une situation prépondérante à l’élément lithuanien catholique sur l’élément orthodoxe blanc-russien et ukrainien, qui désirait la séparation complète. Et comme les aspirations expansives de la Pologne vers l’est étaient soutenues par le pape et par les puissances catholiques, l’aristocratie orthodoxe du grand-duché de Lithuanie se mit à chercher des amis chez les Moscovites et chez les Moldaves.
XIII.
Incorporation des pays ukrainiens à la Pologne. Progrès de la différenciation des nationalités slaves orientales.
Forcé par la résistance qu’il rencontrait, d’abandonner pour le moment, sans toutefois y renoncer, ses projets d’englober «les pays lithuaniens et russes», le gouvernement polonais entreprit une tâche plus facile, qui tendait au même but: incorporer tout au moins les pays de l’ancien royaume de Galicie et de Volhynie. Déjà pendant la guerre avec Lubarte, avant l’acte de 1385, la Pologne avait mis la main sur la vieille principauté de Galicie, qui était devenue un «palatinat russe», ainsi que quelques régions de la Volhynie occidentale: les pays de Belze et de Cholm. A la mort de Vitovte (en 1430), elle plaça d’abord des garnisons dans les villes de Podolie et essaya ensuite d’arracher par un coup de force la Volhynie à Svidrigaïl, qui avait succédé à son cousin. Elle ne put y réussir complètement, mais, d’après les conditions du traité de paix, elle resta en possession de la partie occidentale de la Podolie, y compris la ville de Kamenetz, tandis que la partie orientale avec les villes de Braslav et de Vinnitza demeura au grand-duché.
Toutes les entreprises postérieures pour s’emparer de la Volhynie n’eurent pas plus de succès. Il est vrai, qu’après la mort de Svidrigaïl, le pays n’eut pas d’autres princes, mais il n’en conserva pas moins une autonomie assez large. Il devint même un foyer important de la vie ukrainienne, qui avait subi de si rudes atteintes en Galicie, après que l’Ukraine orientale eut été ravagée à la fin du XVe siècle par les hordes de la Crimée.
Vers le milieu du XVe siècle, les Khans de Crimée étaient parvenus à s’affranchir de la vieille «horde d’or». Devenus vassaux de la Turquie, ils s’allièrent étroitement aux princes moscovites et, sur les conseils de ces derniers, ils firent une série d’incursions dans les états du grand-duché de Lithuanie, dont les régions du Dniéper eurent principalement à souffrir. Ils les ravagèrent de telle sorte que la population ukrainienne dut chercher asile dans la zone boisée de la Kiévie et de la Volhynie. Durant plusieurs décades, la contrée au sud et à l’est de Kiev resta vide, comme un désert. La Volhynie, moins exposée aux attaques tartares et mieux défendue par son aristocratie ukrainienne, demeura en quelque sorte au cours des XVe et XVIe siècles, le centre intellectuel presque exclusif de l’Ukraine.
Mais son autorité politique était destinée à périr. La noblesse polonaise profitant de la position précaire de la Lithuanie, assaillie de deux côtés par les Moscovites et les hordes de Crimée, redoubla ses attaques contre l’aristocratie lithuanienne pour parvenir sinon à incorporer le grand-duché, tout au moins à se l’attacher par une union plus étroite. A la diète, convoquée vers la fin de 1568, on usa de tous les moyens pour atteindre ce but.
Le dernier descendant d’Iagaïl, le roi Sigismond-Auguste employa toute son influence pour briser la résistance des représentants du grand-duché. Ceux-ci s’étant retirés pour n’avoir pas voulu céder, les polonais persuadèrent au roi de décréter, en sa qualité de grand-duc de Lithuanie et en invoquant les droits historiques de la Pologne, la réunion immédiate du palatinat de Podliassie (c’est-à-dire la partie septentrionale du bassin du Bug, avec Dorohytchyn, Bilsk et Melnik), ainsi que de la Volhynie et du pays de Bratslav. En conséquence il fut mandé aux représentants de ces pays d’avoir à venir siéger à la diète sous peine des plus sévères sanctions. Après avoir tenté bien des échappatoires, les députés n’osant pas encourir la disgrâce royale, se soumirent et prêtèrent, quoique bien à contre-cœur, serment de fidélité à la Pologne.
On souleva alors la question d’annexer également la Kiévie, et comme les députés nouvellement assermentés avaient le plus grand intérêt à ce que ce pays ne fût point séparé des leurs par une frontière politique, on en vota immédiatement la réunion à la Pologne. Voilà comment les terres de Kiev passèrent aux Polonais.
Cependant, effrayés de ce démembrement sans scrupule du grand-duché, les représentants de la Lithuanie remirent de nouveau la question sur le tapis à la même session de la diète, mais les Polonais parvinrent à faire maintenir l’état de chose jugée. Le roi octroya aux pays nouvellement réunis des privilèges, il promit de reconnaître à l’aristocratie locale des droits égaux à ceux de la noblesse polonaise pour l’obtention des fonctions publiques et permit l’emploi dans l’administration de la langue indigène, qui s’était formée, au siècle précédent, sous l’influence des dialectes blancs-russiens et ukrainiens dans la pratique administrative du grand-duché. Le droit codifié dans la nouvelle rédaction du «Statut Lithuanien» de 1566 fut également maintenu.
Du reste, satisfaits de leur succès, les Polonais se montrèrent plus accommodants eu égard à l’autonomie du grand-duché, qu’ils venaient ainsi d’amputer: ils lui laissèrent ses ministres propres, sa trésorerie et son armée. Mais, séparé de ses provinces ukrainiennes, cet état perdit toute son importance et l’élément blanc-russien, laissé à lui-même cessa de jouer un rôle. L’influence de la politique, de la législation et de la civilisation polonaises s’étend sans rencontrer d’obstacle sur tout le pays. De leur côté, les pays ukrainiens, renfermés dans leur nouvelle frontière, se montrent moins résistants aux envahissements de la Pologne. La diète commune restera cependant le champ-clos, où se discuteront les affaires d’intérêt général, les questions nationales et religieuses.