Abrégé de l'histoire de l'Ukraine
Part 4
Cependant, une fois leurs prétentions reconnues, ces princes du Nord (de Souzdal et de Vladimir du Nord) ne voulurent pas se transporter à Kiev, mais ils y envoyèrent leurs parents non nantis, ce que les princes ukrainiens ne pouvaient tolérer. De là des guerres et les souverains du nord firent tout leur possible pour détruire définitivement le pouvoir et le prestige national de Kiev et du midi. En 1169 cette ville fut mise à sac par les troupes du prince André de Souzdal; tout ce qu’on put enlever fut transporté dans les pays du nord. Trente ans après, son frère Vsevolod, ayant réussi par une politique habile à diviser les princes ukrainiens, amena de nouveau la ruine de la malheureuse ville.
De cette façon, par suite de circonstances défavorables, mais aussi grâce aux calculs de la Russie du nord, les contrées ukrainiennes du bassin du Dniéper se virent, dans la première moitié du XIIIe siècle, vouées à une ruine certaine, que l’invasion de Batou vint achever.
VIII.
L’Ukraine Occidentale.
Ce n’est pas seulement dans le nord que les populations ukrainiennes du bassin du Dniéper avaient cherché un refuge. Fuyant devant les nomades de la steppe, elles s’étaient aussi retirées, et en plus grande quantité, vers le nord-ouest et vers l’ouest. Là, dans les contrées boisées de la Polissie, de la Volhynie, dans le bassin du Bug, sur les pentes escarpées des Carpathes, elles s’étaient établies durant cette même période, y avaient progressé matériellement et intellectuellement. Cela devient manifeste lorsque tout à coup, vers la fin du XIIe siècle, on entend parler d’Ovroutche, comme d’une ville résidence des plus importantes après Kiev, tandis qu’auparavant ce nom était presque inconnu. A la même époque, la classe des boïards se multiplie dans la Polissie. La Galicie, la Volhynie surgissent aussi: Vladimir de Volhynie, la capitale construite par le prince de ce nom, pour faire concurrence aux vieux centres de Doulibs, de Tcherven et de Bouzsk, prend alors une importance commerciale et intellectuelle, qui attire les étrangers. Halitch, sur le Dniester, dans la contrée même où refluent les émigrants sortis des vieux pays de Tyverts, s’assure une situation proéminente, bien au-dessus des vieilles résidences de Peremychl, de Zvenyhorod, de Terebovl et donne son nom à tout le pays.
Cet afflux de population en Ukraine occidentale, permet à cette dernière de faire face à ses voisins de l’ouest: les Polonais et les Hongrois. Cette contrée occidentale servait déjà depuis longtemps de brandon de discorde entre les princes russes et la Pologne. Probablement les migrations ethniques, le mélange de la population de ces pays frontières avaient fourni de nombreux prétextes à ces luttes. Les trois courants colonisateurs, celui des Slaves orientaux (Ukrainiens), celui des Polonais et celui des Slovaques s’y rencontraient, aussi chacun des trois États: Russie, Pologne et Bohême, aux heures où leur puissance expansive se manifestait, ont toujours voulu s’en rendre maîtres. Les Tchèques s’emparèrent de la contrée de Cracovie, les Polonais de Peremychl et de Tcherven. La première mention qu’on en trouve dans la chronique de Kiev, se rapporte à une expédition faite par Vladimir dans ces contrées et au cours de laquelle il reprit aux Polonais Peremychl, Tcherven et d’autres villes. Les frontières qu’il établit alors devaient s’étendre assez loin vers l’ouest, probablement jusqu’à Cracovie même, ainsi qu’en témoigne le document de la curie pontificale ci-dessus mentionné. Après sa mort, profitant des discordes qui avaient éclaté entre ses fils, le roi de Pologne Boleslav s’empara de nouveau des marches ukrainiennes. Mais la mort de ce dernier ayant donné lieu en Pologne à des dissensions encore plus graves, Iaroslav put non seulement reprendre les territoires en question, mais il assuma la tutelle du prince polonais, à qui il donna sa fille. Les siècles postérieurs virent tantôt les Russes, tantôt les Polonais y prendre la haute main.
Iaroslav avait donné la Galicie à un de ses premiers fils, qui d’ailleurs mourut bientôt. Les frères de ce dernier tentèrent de s’approprier ce domaine et de le réunir à la Volhynie. Ce ne furent que les petits-fils de ce premier prince de Galicie qui parvinrent à reprendre ce pays et, instruits par l’expérience, ils prirent bien soin de ne laisser aucun prince de la dynastie Kiévienne se consolider en Volhynie.
Ayant à se défendre, d’un côté contre les Polonais, de l’autre contre les Magyares qui, maîtres du versant méridional des Carpathes, manifestèrent l’intention, vers la fin du XIe siècle, de mettre aussi la main sur le versant septentrional, les princes de Galicie cherchèrent des alliances dans les contrées éloignées, chez les princes grands russiens de Souzdal et Vladimir, à Byzance et même plus tard auprès du pape, alors qu’il s’agissait de se tenir en garde contre les princes de Volhynie, leurs plus proches voisins.
Comme la dynastie n’était pas nombreuse, le pays ne connut guère les querelles intestines, il jouit longtemps de la tranquillité, se peupla, s’enrichit, ce qui donna à ses princes, vers le XIIe siècle, une importance assez considérable et leur permit d’étendre leur influence. Mais, vers la fin de ce siècle, la dynastie s’éteignit. Roman, prince de Volhynie, homme très énergique, resté célèbre par ses guerres contre les Kyptchaks et la façon dont il mata ses boïards, réunit sous son sceptre la Galicie et la majeure partie de la Volhynie. Mais il périt bientôt (en 1205) dans une de ses expéditions contre la Pologne. Les boïards galiciens, qui n’avaient subi qu’avec peine son autorité, voulurent secouer le joug de sa dynastie, soit en soutenant d’autres prétendants, soit en se mettant sous la protection des rois de Hongrie. Il y eut un moment où l’on crut réalisé le partage des pays ukrainiens, qui ne devait s’effectuer que plus tard, entre la Pologne et la Hongrie: le fils d’André, roi de Hongrie, épousa la fille du prince polonais et fut couronné roi de Galicie à Halitch, tandis que les contrées situées dans le bassin du Bog étaient réunies à la Pologne. Les fils de Roman durent se contenter du pays de Vladimir en Volhynie. Mais cette combinaison ne tarda pas à s’écrouler: les fils de Roman, Danilo et Vassilko, dès qu’ils eurent atteint leur majorité, reprirent possession de la Galicie et de la Volhynie. De cette façon se forma en Ukraine occidentale, vers 1240, un puissant état, qui s’étendait de Sloutche jusqu’à Vislolka vers l’ouest et jusqu’à Dorohitchine et Bilsk dans le nord. Le partage entre Danilo et Vassilko ne porta aucun préjudice à l’état, parce que les deux frères restèrent étroitement unis.
Dans le même temps, les pays de Kiev étaient ruinés par les guerres incessantes que se faisaient les prétendants, les pays de Tchernihiv s’émiettaient en une foule de petites principautés, et les pays de Pereïaslav s’épuisaient sous les dévastations des Kiptchaks. Aussi les contrées tranquilles de la Galicie offraient-elles un refuge tout indiqué aux autres ukrainiens ayant besoin de sûreté ou de protection ou tout simplement en quête de gain: ecclésiastiques, hommes de lettres, artistes et artisans, marchands, tous y affluèrent, y apportant les lettres et les arts, ou vinrent y mettre leur fortune en sûreté, pour le plus grand bien du pays, qui s’enrichit ainsi sous les princes de Galicie et de Volhynie, patrons éclairés des lettres et des arts, qui ne manquaient aucune occasion de s’approprier les monuments de l’ancienne littérature et de l’art des provinces orientales. Surtout Vladimir, fils de Vassilko, acquit le renom «de grand lettré et de philosophe, tel qu’on n’en a jamais vu dans tous les pays russes et tel qu’on n’en verra plus après lui» d’après l’expression du chroniqueur écrivant à sa cour. Malade et infirme, il s’appliqua avec passion à collectionner des livres, il les recopia, il fit construire des églises, les dota, les orna d’œuvres d’art et y entassa les livres.
Les traditions littéraires et artistiques de Kiev s’implantèrent dans le royaume de Galicie et de Volhynie, où elles se continuèrent, s’y combinèrent de plus en plus avec les courants intellectuels venus de l’Occident. Ce qui caractérisera au cours de l’histoire la vie intellectuelle de ce royaume, c’est qu’ici les relations avec l’Allemagne, et par son intermédiaire, avec l’Italie, seront beaucoup plus actives; l’influence de l’occident catholique, qu’elle lui vienne par la Pologne ou par la Hongrie, se fera beaucoup plus sentir que dans l’Ukraine orientale, plus éloignée et plus profondément pénétrée des traditions byzantines et orientales. Ici l’intelligence ukrainienne s’enrichira au contact de l’occident. Malheureusement l’invasion mongole va se déverser sur l’Ukraine, empêchera cette civilisation nouvelle de se répandre vers l’est et retardera ainsi la formation de l’unité ukrainienne.
IX.
L’invasion mongole et ses conséquences.
Le flot mongol poussé par Temoudjine atteignit l’Ukraine vers 1235. C’était une invasion de nomades analogue aux précédentes qui, à maintes reprises, avaient désolé le pays. Mais celle-ci était mieux organisée et ses péripéties nous sont mieux connues. Cela commença par une irruption, qui se termina par la défaite des Kiptchaks, en 1223, près de la rivière de Kalka, après une sanglante bataille, où périrent beaucoup de princes ukrainiens qui avaient consenti à soutenir leurs voisins contre les nouvelles hordes. Dix ans plus tard, se produisit la véritable invasion des Asiates. Leur chef, Batou, avait la ferme intention de s’emparer des steppes de la Mer Noire et des contrées avoisinantes. Le mouvement commença dans le bassin de la Volga, puis les pays situés sur la rive gauche du Dniéper furent ravagés, Péreïaslav et Tchernihiv conquis et pillés. En 1240, la marche en avant se continua sur Kiev, puis à travers la Volhynie et la Galicie, l’invasion atteignit la Hongrie, la Silésie et la Moravie. Batou avait d’abord voulu se fixer en Hongrie, mais il retourna sur ses pas et vint établir sa résidence sur le cours inférieur de la Volga. Alors commença pour l’Europe orientale cette triste période de sujétion aux hordes mongoles que les Ukrainiens et les Russes ont appelée la domination tartare.
Naturellement les principautés du bassin de la Volga et celles de l’Ukraine orientale eurent à subir les premières le joug des Tartares: les populations durent payer tribut et les princes furent obligés de se rendre à la résidence du Khan, pour faire hommage de leurs terres entre ses mains et en recevoir confirmation. Il naquit de là bien des intrigues et maintes compétitions, de sorte que les princes intéressés se virent souvent obligés de séjourner à la cour du Khan pour écarter tous compétiteurs possibles. C’est ainsi que Danilo dut s’y rendre lui aussi, parce qu’un prince quelconque avait réussi à se faire octroyer la suzeraineté sur la principauté de Galicie. Il n’accepta pas cependant de bon gré la domination mongole, non parce que son ambition fût lésée comme nous l’a représenté le chroniqueur, car sa situation de vassal du Khan raffermissait sa position vis-à-vis de ses voisins de l’occident, mais parce que la conquête mongole fit surgir des forces dangereuses pour l’autorité des princes.
Sous l’impression de la défaite, les populations ukrainiennes, convaincues de l’incapacité de leurs souverains et de l’insuffisance de leurs troupes, se soumirent en grand nombre à la suzeraineté immédiate des Mongols, et cela probablement depuis la première expédition de Batou (1240-1241). Les communautés s’engageaient à rester fidèles et à payer un certain tribut en céréales. En revanche elles obtenaient de pouvoir se gouverner librement sous la conduite de leurs anciens et retournaient ainsi au morcellement politique, qui avait précédé le régime des princes. Ce mouvement, qui affaiblissait la force de résistance du pays et assurait aux envahisseurs une domination paisible, était trop favorable à ces derniers pour qu’ils ne s’appliquassent à le favoriser et à le fomenter. Quelques renseignements accidentels et même certains épisodes, qui nous ont été conservés, nous montrent que cette suzeraineté directe des Tartares existait dans les contrées voisines de Kiev et de la Volhynie, sur les bords de la Sloutche, de la Horine, du Bog et du Teterev. Les conquérants essayèrent non sans succès d’introduire ce nouveau régime en Galicie et en Volhynie. Ce fut un avertissement évident pour Danilo et Vassilko, qui trouvèrent une raison de plus d’abattre la puissance des Tartares dans la nécessité de mettre un terme à ce mouvement dangereux pour leur propre autorité et qui ressemblait beaucoup à celui qui se manifestera plus tard dans les communautés ukrainiennes, lorsque se formeront les organisations cosaques.
Ayant été mis au courant par des messagers, envoyés chez les Tartares par le Saint Siège, des intentions de la papauté d’organiser contre ces derniers une croisade des puissances catholiques occidentales, Danilo entra en relation avec le pape, sans que ce rapprochement aboutît à aucun résultat appréciable. Certes on lui offrit la couronne et on l’engagea vivement à rentrer dans le sein de l’église catholique. Mais il était trop prudent politique pour cela. Néanmoins, sur les instances de sa famille, il consentit à se faire couronner. Cette cérémonie eut lieu à Dorohitchine, sur la frontière septentrionale du pays, en 1253, et tout se passa sans pompe, peut-être intentionnellement, de peur d’éveiller les soupçons des Tartares. Du reste, après s’être convaincu qu’il ne pouvait attendre de ce côté aucun secours réel et que, d’autre part, les pourparlers relatifs à l’union des églises soulevaient du mécontentement dans la population, Danilo rompit avec la papauté.
Entre temps ses relations avec les Tartares s’étaient tendues de telle sorte que, quoiqu’il eût perdu tout espoir d’être secouru par les princes catholiques, il n’en dut pas moins se résoudre à engager la lutte contre ses oppresseurs et attaquer les communautés qui reconnaissaient leur suzeraineté. Il s’attira ainsi la colère des Tartares, qui, ayant organisé contre lui une grosse expédition, le surprirent et le forcèrent à capituler. On l’obligea à raser ses principales forteresses; seule la ville de Kholm, résidence préférée de Danilo, qu’il avait ornée de beaux monuments et pourvue de solides fortifications, put rester intacte au milieu des ruines qui affligeaient le pays.
Le prince fut vivement frappé de ce malheur; il ne sut pas se résigner et ne put jamais se faire à l’idée de s’assujettir au vainqueur. Aussi, tout à l’opposé des princes moscovites, qui tournaient leur asservissement à profit, consolidant leur autorité sous la couleur du joug tartare, soumettant les principautés voisines et étendant leur puissance, nous voyons Danilo et Vassilko s’évertuant à étendre et à raffermir leur pouvoir vers l’ouest, vers les pays lithuaniens et polonais pour pouvoir plus efficacement s’opposer aux Asiates. Leurs efforts échouèrent et ne firent qu’attiser le ressentiment des envahisseurs.
Danilo mourut bientôt après son désastre (1264). Ses successeurs: son frère Vassilko, son fils Léon et son petit-fils Georges continuèrent sa politique. A partir de l’invasion tartare, l’état de Galicie et de Volhynie dura encore plus d’un siècle, s’élevant par intermittence à une puissance considérable. En lui se perpétuait la vie intellectuelle et politique de l’Ukraine. Mais par suite de l’hostilité des Tartares, qui ne permirent jamais à cet état de s’étendre vers l’est, les anciens plans de Roman et de Danilo tendant à unifier et à réunir sous le même sceptre tous les pays ukrainiens ne purent jamais être réalisés, tout aussi bien dans la partie occidentale du pays qu’à l’orient.
Quant aux contrées de Kiev et de Péreïaslav, nous ne possédons presque pas de renseignements relatifs à cette époque: il est probable que le régime princier y avait été renversé par le mouvement des communautés, car, lorsque plus tard, au XIVe siècle, nous y retrouvons des princes, ils apparaissent tout-à-fait faibles et sans autorité. Dans le pays de Tchernihiv, la famille régnante s’accrut de telle sorte qu’en fin de compte la plupart de ses membres en furent réduits au rang de grands seigneurs fonciers. La partie méridionale, comprenant les villes de Tchernihiv, de Poutivl et de Koursk, dépérit tout-à-fait. Dans le nord seulement se conserva une lueur de vie politique.
Par suite de la disparition de l’importance sociale et de l’influence des boïards dans le bassin du Dniéper, il se produisit un événement d’importance capitale pour l’évolution historique postérieure: le transfert du métropolite de Kiev dans les pays du nord. Le clergé, nous le savons déjà, était habitué à vivre sous la protection du prince et de l’aristocratie. Or les pays du bassin du Dniéper avaient perdu leurs princes et leur aristocratie, sans qu’ils eussent été complètement dépeuplés, comme on l’a quelquefois écrit. Au nord, au contraire, dans le bassin de la Volga, les princes et les boïards consolident leur autorité sur les classes inférieures sous le couvert du joug tartare. Là le clergé se sentira plus rassuré. Les métropolites de Kiev commencent à se rendre de plus en plus fréquemment dans les cours du nord, ils y séjournent de plus en plus longtemps, enfin, après une incursion des mongols en 1299, le métropolite s’y transporta une dernière fois pour ne plus en revenir. Les princes de Galicie réussirent à obtenir du patriarche de Constantinople un métropolite particulier. On se prit à donner au ressort du nouveau dignitaire le nom d’église métropolitaine de la «Petite Russie», pour la distinguer de celle de Kiev, transférée à Vladimir du nord (sur la Klazma), à laquelle on avait donné le nom d’église métropolitaine de la «Grande Russie». Les princes de Galicie, qui portaient le titre de «rois de Russie» (comme par exemple Georges, petit-fils de Danilo), furent appelés couramment, à l’instar de leur métropolite, princes de la «Petite Russie». C’est ainsi que prit naissance cette appellation, qui a paru symboliser au cours des siècles l’hégémonie de la Russie du nord sur la Russie du sud, sur l’Ukraine.
Le fait que l’Ukraine orientale, au lieu de rester dans le ressort ecclésiastique soit de Halitche, soit de Vladimir de Volhynie, devint suffragante du métropolite du nord, scella le caractère local et point du tout pan-ukrainien du royaume de Galicie et de Volhynie. Ainsi fut retardé une fois de plus le processus de cristallisation des trois grandes nations, que devaient former les Slaves orientaux.
X.
Les princes de Lithuanie et ceux de Pologne se rendent maîtres des principautés ukrainiennes.
Réduits, sous la pression des hordes tartares, à abandonner leurs projets sur l’Ukraine orientale, les successeurs de Danilo cherchèrent, comme je l’ai dit, des compensations à l’ouest et au nord de leur pays. Malheureusement nos renseignements à cet égard deviennent de plus en plus rares dès l’année 1289, époque à laquelle s’arrête la chronique de Volhynie, qui renseignait jusqu’ici sur les événements du royaume de Galicie et de Volhynie au XIIIe siècle. Quelques informations accidentelles nous apprennent que Léon, fils de Danilo, étant intervenu dans une lutte dynastique, qui séparait les princes polonais, aurait cherché, au commencement du XIVe siècle, à incorporer à la Galicie la principauté de Cracovie. Nous savons encore que, lors de l’extinction de la dynastie Arpadienne, les pays ukrainiens situés au delà des Carpathes furent annexés à la Galicie et que les domaines de cette dernière principauté s’étaient entre temps élargis vers le nord dans les contrées lithuaniennes.
Il paraît probable, en effet, qu’avant que la dynastie lithuanienne, dont les plus célèbres représentants furent Ghedimine et Olguerd, eût entrepris sa vaste politique d’extension dans les contrées des Slaves orientaux, les princes de Galicie et de Volhynie avaient réussi à étendre leur influence sur les pays lithuaniens. Mais l’apparition, au commencement du XIIIe siècle, des chevaliers teutoniques sur les frontières de la Lithuanie, en Livonie et en Prusse, aussi bien que les dures méthodes qu’ils employaient tant pour soumettre les populations voisines, que pour ravager par des incursions dévastatrices les contrées plus éloignées, provoquèrent dans le pays un mouvement, qui tendit à leur résister. Jusque-là protégée par ses forêts impénétrables, la Lithuanie était restée considérablement arriérée au point de vue intellectuel et politique. Il n’y avait ni lois établies, ni organisation politique; l’écriture même y était inconnue. Ses princes essayaient d’introduire chez eux des institutions modelées sur celles des populations slaves voisines: les Blancs-Russes et les Ukrainiens. Les rapports entre les dynasties qui régnaient sur les trois peuples étaient des plus étroits. Loin de cesser dans le courant du XIIIe siècle, il arriva qu’à la suite de combinaisons dynastiques, tantôt les princes slaves furent appelés à régner sur les principautés lithuaniennes, tantôt les «Kounigas» lithuaniens, qui étaient des guerriers intrépides, furent chargés par les populations slaves d’organiser leur défense, ou en devinrent les maîtres de quelque autre façon.
Un moment même, il fut question de réunir sous le gouvernement d’un des fils de Danilo les principautés de Galicie et de Lithuanie. Cette dernière principauté, fondée par Mindaug, avait d’abord paru si menaçante à Danilo, qu’il s’était entendu avec les Polonais et les Allemands pour la détruire de concert. Mais le prince lithuanien le détourna de cette alliance en lui cédant pour son fils Roman quelques-uns de ses domaines. Plus tard, le successeur de Mindaug renonça définitivement à sa principauté au profit d’un autre fils de Danilo, du nom de Chvarno. Cette combinaison d’ailleurs ne dura pas longtemps. Au contraire, la nouvelle dynastie lithuanienne de Poutouver-Ghedemine, qui s’établit vers la fin du XIIIe siècle, montra une grande force d’expansion et soumit successivement à sa domination les pays blanc-russiens et ukrainiens.
Comment s’accomplit cette mainmise? Probablement sans grands conflits: nous n’en connaissons que très peu les détails. Les princes lithuaniens, après qu’ils se furent saisis du pouvoir, s’appliquèrent à s’adapter le plus rapidement possible aux coutumes de la vie locale, à ses lois, à sa civilisation; ils en adoptèrent la langue et l’écriture, se convertirent à la religion orthodoxe et devinrent, en un mot, des princes blanc-russiens ou ukrainiens de race lithuanienne, s’efforçant sincèrement de continuer les vieilles traditions des pays occupés. Ils le faisaient d’autant plus naturellement qu’ils ne possédaient pas eux-mêmes de lois propres, comme nous l’avons dit plus haut.
Quant aux populations indigènes, elles voyaient sans regret monter sur le trône un prince étranger, parce que cela mettait fin aux querelles dynastiques, qui déchiraient le pays. Il en était de même des communautés soumises à la suzeraineté directe des Tartares, parce qu’elles en avaient senti le poids, surtout pendant la période d’anarchie, qui se manifesta dans la horde à la fin du XIIIe siècle. La Lithuanie, au contraire, était arrivée au commencement du XIVe siècle à l’apogée de sa force, de sorte que les populations, en acceptant un prince lithuanien comme chef, étaient sûres de trouver dans les moments critiques le secours d’un bras puissant. Ceci explique suffisamment la facilité avec laquelle ces princes établirent leur autorité à cette époque sur les pays des Blancs Ruthènes et des Ukrainiens.