Abrégé de l'histoire de l'Ukraine
Part 3
Mais ce fut surtout l’église qui constitua le plus ferme pilier de la domination de Kiev et dont l’action contribua le plus à cimenter les diverses parties du royaume. Iaroslav s’était appliqué à doter le mieux possible l’archevêché de Kiev: il bâtit dans sa capitale la cathédrale de Sainte Sophie (vers 1035), un monument de l’art byzantin des plus précieux, qui, avec ses mosaïques, ses fresques et ses sculptures, nous a été conservé jusqu’à aujourd’hui. Le métropolite restera pendant trois siècles le chef spirituel du royaume, c’est-à-dire de toute l’Europe orientale, ne dépendant de Constantinople qu’au point de vue strictement canonique. Indépendamment du clergé séculier, se fonde à Kiev, vers le milieu du XIe siècle, le monastère devenu célèbre plus tard sous le nom de monastère des cavernes (Petcherska Lavra), qui sera une pépinière pour le clergé régulier et où se recrutera la hiérarchie de toute l’Europe orientale. Après s’être concerté avec le métropolite, le prince nommait aux évêchés vacants dans les provinces et les «hégoumènes» (abbés) de Kiev conservaient ainsi dans la hiérarchie l’influence du clergé de la capitale, de même que l’unité de la dynastie et de l’aristocratie boïarde maintenait l’unité dans l’administration civile. Ayant importé de Byzance le principe d’une étroite union entre l’église et l’état, dans laquelle, en échange de son patronat, l’église offrait au souverain ses services, le clergé s’évertuait à relever le prestige de son patron immédiat, le prince local et celui du souverain de Kiev, travaillant ainsi à l’affermissement du système et à la consolidation de l’unité nationale.
Pendant ce temps l’élément scandinave avait cessé de jouer un rôle dans la formation de l’état. Au XIe siècle nous ne rencontrons plus que quelques émigrants du nord isolés, qui se fondent bientôt dans l’élément slave. En général il est difficile de savoir quelle a été l’influence exacte de l’élément scandinave sur la civilisation de Kiev. Les savants qui se sont occupés de cette question sont portés à croire qu’elle n’a été ni profonde, ni persistante. En tous cas, à l’époque de Vladimir et de Iaroslav, c’était bien l’élément slave qui créait la civilisation de Kiev et organisait le royaume d’après la tradition politique, venue de Byzance.
Et il s’agissait bien là avant tout de ces populations que nous appelons aujourd’hui ukrainiennes. Le peuple ukrainien moderne est sorti, sans aucun doute, par une évolution continue, des unités ethnographiques, qui peuplaient aussi le triangle formé par les trois capitales d’alors: Kiev--Pereïaslav--Tchernihiv. L’hypothèse émise par quelques savants que l’ancienne population de ce territoire aurait émigré vers le nord aux XIIIe et XIVe siècle, par suite de revers subis dans la steppe et que le bassin du Dniéper aurait été à nouveau colonisé par des émigrés venant de l’Ukraine occidentale (Galicie actuelle), ne repose sur aucun fondement. L’élément indigène, s’appuyant sur la zone boisée, y est resté fermement implanté et la frontière septentrionale actuelle des dialectes ukrainiens nous démontre clairement cette stabilité et cette perpétuité de la colonisation ukrainienne. L’organisation de l’état de Kiev et sa civilisation furent donc avant tout l’œuvre des tribus ukrainiennes. Mais elles s’étendaient bien au delà du territoire de ces tribus.
En fait, sous Vladimir, le royaume de Kiev était très étendu. Un document de la chancellerie pontificale en trace les frontières ainsi qu’il suit: au nord-ouest elles sont voisines de la Prusse, au sud-ouest elles passent «près de Cracovie». Au nord Novogorod, Rostov et Mourome sont les capitales des apanages des fils de Vladimir; au sud-est elles embrassent Tmoutorokhan ou Tamatarque, l’ancienne Phanagorie. Les tribus des slaves orientaux ne s’étant pas encore beaucoup différenciées entre elles, toutes s’accommodent aisément aux usages de Kiev et participent à l’expansion de sa civilisation. Elles se considèrent comme faisant partie de la Russie au sens large, elles en adoptent non seulement les lois mais la langue et la littérature. Cela leur fait une conscience commune, tout ainsi bien aux Ukrainiens, qu’aux Ruthènes blancs et qu’aux Grands Russes. Mais les gens de Kiev exercent une influence souveraine sur tout le système, ce sont eux les promoteurs de la civilisation et ils seraient bien étonnés, s’ils pouvaient prévoir qu’un jour les colons slaves de Novogorod et de Rostov contesteraient à leurs descendants le droit de se considérer comme les héritiers de la tradition kiévienne.
VI.
La vie intellectuelle.
Ces trois facteurs principaux: la dynastie de Kiev, la classe militaire dirigeante russe, et la hiérarchie ecclésiastique et administrative de la nouvelle métropole de la «Russie»[5], avaient puissamment contribué à étouffer l’ancien particularisme ethnique et local des peuplades slaves et des tribus affiliées, d’où sont sorties les trois grandes branches des slaves orientaux: les Ukrainiens, les Ruthènes blancs et les Grands Russes.
[5] La forme slave de ce mot est Russǐ (nom collectif; Russin désigne l’individu; l’adjectif est russǐski ou rusǐki). La forme grecque était Rhos pour le peuple, Rhosia pour le pays. La capitale du royaume de Kiev était désignée dans les documents grecs sous le nom de métropole de la Russie (Rhosias). Plus tard cette forme a été également adoptée par la terminologie slave.
Les princes puînés, tout autant que les boïards Kiéviens, qui allaient assumer des fonctions dans les provinces, avaient tout intérêt à ne point être regardés comme des étrangers, mais à se trouver partout comme chez eux. Il en était de même du clergé métropolitain qui recueillait les prébendes provinciales, avec l’espoir d’être rappelé à Kiev pour y remplir de plus hautes fonctions.
Aussi la nouvelle littérature, qui naît dans les monastères de la métropole, se met-elle au service de ces tendances. Elle s’attache à des thèmes d’un intérêt général, elle met en avant la notion du «bien des pays russes», entendant par là les intérêts et les aspirations du royaume entier, écartant toute manifestation du particularisme.
La littérature laïque, cultivée à la cour du prince et chez les plus puissants boïards, soutenait évidemment les mêmes principes. Nous en trouvons la preuve un siècle et demi plus tard dans la chanson d’Igor, œuvre anonyme, composée par un poète de la cour aux environs de 1186. C’est l’intérêt des «pays russes», qui l’inspire, elle fait entendre des admonitions aux princes, qui négligent la vieille tradition de Kiev. Sans doute l’auteur ne fait que suivre les traces des anciens poètes de la cour, dont il fait mention à plusieurs reprises.
Après l’établissement du métropolite à Kiev, les premiers groupes de personnes versées dans les lettres se réunirent sous son influence et un des premiers essais littéraires fut le commencement de la chronique de Kiev.
Jusqu’à la fin de cette période, toute la production littéraire du royaume vient de Kiev. C’est là que se forme une langue littéraire commune (κοινή). D’abord ce travail d’unification se trouvait facilité par la présence à Kiev, aussi bien dans les monastères que dans les rangs du clergé séculier, de personnes lettrées attirées à dessein de toutes les parties du royaume et qui, dans ce nouveau milieu, apportaient pour les polir et les fondre ensemble, leurs particularités dialectiques provinciales. En outre, on s’appliquait sciemment à cette uniformisation en s’attachant à imiter le plus fidèlement possible les modèles fournis par la Bulgarie. C’est pourquoi les monuments écrits de Kiev se distinguent nettement de ceux de Novogorod par exemple, en ce qu’ils n’offrent guère de particularités dialectiques[6] et qu’ils manifestent une tendance à demeurer toujours sur le terrain commun des intérêts généraux de la «terre russe». Ceci leur assura une large pénétration dans les provinces. Ce qui nous en reste aujourd’hui a été préservé presque exclusivement dans les pays du nord, qui ont été moins éprouvés par les catastrophes postérieures qui désolèrent l’Ukraine.
[6] C’est justement ce qui a fait naître l’hypothèse mentionnée plus haut, d’après laquelle la population de Kiev aux XIe et XIIe siècles, aurait eu un tout autre caractère ethnographique, bien plus ressemblant à celui des Grands-Russiens d’aujourd’hui, et qu’elle aurait été remplacée plus tard par une émigration ukrainienne venant de l’ouest. Nous l’avons dit, cette hypothèse ne résiste pas à une critique sérieuse.
La chronique de Kiev, qui malgré les nombreux remaniements postérieurs a toujours conservé le même titre: _Povesti vremenych let_, se propose de «raconter chronologiquement d’où est sortie la terre Russe; qui fut le premier prince à Kiev et comment s’est formée la terre Russe». Dans sa première rédaction, qui date probablement de l’époque de Iaroslav entre 1030 et 1040, le terme «terre Russe» est pris dans le sens étroit, comme s’appliquant strictement aux pays de Kiev et il ne s’agit que de l’histoire de cette contrée. Mais déjà à une époque très ancienne, l’un des rédacteurs élargit la matière de sa chronique, en incorporant aux récits de Kiev ceux de Novogorod, lui donnant ainsi l’ampleur d’un ouvrage «russe» dans le sens le plus large du mot. A partir de ce moment le travail littéraire ne s’interrompra plus à Kiev. On y crée une histoire nationale de tous les pays russes, où le particularisme n’apparaît plus et où sont enregistrées, sans distinction de provenance, principalement les traditions locales du christianisme, qui surtout paraissaient dignes d’être transmises à la postérité. Le premier groupe des rédactions s’arrête vers le commencement du XIIe siècle; elles sont suivies d’une vaste compilation de matériaux historiques et littéraires variés, embrassant tout le siècle. Grâce à la chronique de Kiev une foule de renseignements précieux et d’anciens fragments littéraires ont pu être conservés jusqu’à nos jours.
Du reste, il n’existait pas à cette époque de centre intellectuel qui eût pu rivaliser avec Kiev. Au point de vue politique et commercial seulement, on lui opposa au début Novogorod, la grande ville du Nord en antagonisme avec celle du Midi. Les traditions historiques des premiers siècles sont pleines des rivalités politiques entre ces deux grands centres, l’un s’appuyant sur la Mer Noire et restant en contact avec Byzance, l’autre sur la Baltique, entretenant des relations avec les «Varègues». Tantôt les princes de Kiev s’assujettissent Novogorod, tantôt les boïards de Novogorod soutiennent leurs princes issus de la dynastie régnante dans leurs prétentions au trône, et obtiennent en échange des privilèges ou des droits de souveraineté plus étendus sur leurs domaines provinciaux. Mais depuis Vladimir et Iaroslav la prépondérance intellectuelle de Kiev est assurée.
Autant ses chroniques dès le début du XIe siècle sont abondantes, riches d’idées, estimables pour leur style, autant les annales de Novogorod sont pauvres et maigres. Déjà sous Iaroslav nous rencontrons un brillant rhéteur comme le métropolite Hilarion. Le monastère des cavernes nous fournit les sermons de Théodose, les hagiographies de Nestor et de bien d’autres anonymes, qui malgré leur simplicité de style, révèlent des talents de narrateurs qui nous attirent et nous fascinent. C’est encore à Kiev que sont écrits de nombreux ouvrages historiques, dont malheureusement seule une faible part nous est parvenue, comme l’histoire de la guerre de Volhynie, écrite par un certain Basile. Puis ce sont des sermons, point du tout dépourvus de talent, que divers recueils nous ont conservés. De son côté, la chanson d’Igor, par ses allusions, ses citations, son allure, évoque devant nos yeux toute une poésie profane, s’épanouissant à la cour.
Quel est le centre provincial qui pourrait nous offrir rien de semblable? Où trouverions nous, soit dans les pays des Ruthènes blancs (chez les Krivitches, les Drehovitches et les Radimitches), soit dans les contrées des Grands Russiens, un foyer d’élite comme celui-ci?
Il ne manque pas de témoignages qui prouvent que, dans les pays que nous venons de nommer, on regardait Kiev et la Russie du midi comme une contrée bien distincte des autres territoires. Aller en «Russie» signifiait à Novogorod se rendre en Ukraine. Dans le pays de Rostov-Souzdal, nous voyons la population s’insurger contre les fonctionnaires «russes», venus des villes du midi, c’est-à-dire de l’Ukraine. Mais l’hégémonie de Kiev se fait tellement sentir dans la politique et surtout dans la vie intellectuelle qu’elle dérobe à nos yeux les différences qui existaient entre les trois principales branches des Slaves orientaux.
VII.
Décadence des contrées du Dniéper. Le nouveau monde russe et ses prétentions.
Cependant, depuis le XIe siècle, cette suprématie de Kiev commençait à décliner. Le règne de Iaroslav fut une brillante époque qui ne devait plus revenir. Ses terres réparties entre ses fils, puis entre ses petits-fils, s’émiettaient en états distincts, très peu liés entre eux et échappant à la suzeraineté du prince de Kiev. Seuls quelques princes comme le fils de Iaroslav, Vsevolod (décédé en 1093), son petit-fils, Vladimir Monomaque (1125) et son arrière petit-fils Mstislav (1132), réussirent à réunir sous leur sceptre un nombre de pays plus ou moins considérable et à s’assurer une situation prépondérante parmi les autres princes. Mais ces périodes d’éclat ne furent que de courte durée.
Les autres princes, dépossédés de leurs patrimoines, entreprirent une longue série de guerres acharnées et appelèrent à leur secours les hordes des Coumanes qui vivaient dans les steppes. Les boïards et les populations autochtones, croyant plus avantageux d’être gouvernés par un prince de la dynastie vivant au milieu d’eux, que d’obéir au gouvernement de Kiev, soutenaient leurs «maîtres patrimoniaux». Au congrès de Lubtché, en 1097, on adopta le principe, que chaque prince apanagé resterait maître dans son patrimoine. C’était sanctionner le démembrement du royaume de Kiev et revenir à peu près à l’ancien régime des tribus. Il s’en suivit une division générale: sur le territoire ukrainien: la Galicie, la Volhynie, les pays de Tchernyhiv et de Pereïaslav; sur le territoire des Ruthènes blancs, outre le pays mixte de Tourov-Pinsk, ceux de Polotsk et de Smolensk; sur le territoire des Grands Russes, les pays de Novogorod, de Rostov-Souzdal et de Mourom-Riasan. Et encore à l’intérieur ces principautés se divisaient-elles en domaine de l’aîné et en parts des cadets.
Ainsi en faisant valoir leurs droits dynastiques et en s’attachant la population locale, les princes deviennent de plus en plus indépendants de la suzeraineté de Kiev. La morale chrétienne et la théorie de l’amour fraternel ont fait des progrès dans l’opinion: les princes n’osent plus s’entretuer sans scrupules, comme l’avaient fait les fils de Sviatoslav et de Vladimir. «La descendance de Vladimir» s’accroissant toujours, les terres se divisent et se subdivisent, les règlements de compte deviennent de plus en plus compliqués, et le pouvoir du prince de Kiev se réduit à l’étendue de ses domaines réels, et à leur voisinage immédiat. Il doit se contenter d’une suzeraineté nominale, il ne joue plus que le rôle de _primus inter pares_.
Cela ne fut pas sans porter atteinte à l’influence civilisatrice de Kiev qui, d’ailleurs, vivait depuis longtemps non seulement sur ses propres ressources, mais encore sur ce que lui fournissaient les autres contrées en qualité de tribut, de butin et autres contributions. En outre, la colonisation, le commerce et la vie économique des pays situés sur les confins de son territoire, notamment de toute la partie ukrainienne du bassin du Dniéper, se trouvèrent ruinés, par de nouvelles invasions. La formation du royaume de Kiev n’avait pu arrêter, encore moins anéantir la pression des hordes turques venant d’Asie, sous laquelle avait succombé l’état des Khozares. Les Petchenègues, après s’être étendus, au Xe siècle, du Don jusqu’au Danube, avaient détruit les établissements slaves (ukrainiens) de la steppe, en avaient chassé la population vers les contrées moins accessibles du Nord et de l’Ouest et commençaient à ruiner par leurs incursions les parties moins exposées du bassin du Dniéper. Ils avaient même menacé Kiev dans la seconde moitié du Xe siècle et au commencement du XIe. Souvent ils s’en approchaient, la tenaient bloquée et ravageaient la contrée environnante. L’époque de Vladimir, qui a laissé dans l’imagination de la postérité le souvenir d’un âge d’or, ne fut, en réalité, qu’une longue guerre défensive, d’ailleurs pas toujours heureuse, contre ces nouveaux intrus. La population fuyait devant eux, elle se réfugiait dans les régions boisées et marécageuses de la contrée de Kiev et de Tchernihiv ou même plus loin vers l’Ouest et le Nord. Vladimir avait été obligé de ramener de force la population sur une ligne de défense qu’il avait fait établir pour sauvegarder sa capitale, entassant à cet effet remparts, fossés et forteresses.
Après sa mort, les Petchenègues s’affaiblirent, de nouvelles hordes turques sorties de l’orient apparurent: d’abord les Torques, plus tard les Kiptchaks ou Coumanes, que les chroniqueurs ukrainiens appellent Polovtses. Iaroslav profita de cette conjoncture pour attaquer ses anciens ennemis par le nord, il les repoussa vers le sud, où il édifia une nouvelle ligne de défense sur la rivière de Ross et la horde des Petchenègues porta son camp au delà du Danube. Une accalmie se produisit dans le bassin du Dniéper, mais la situation s’aggrava de nouveau lors des discordes qui éclatèrent vers 1070, entre les fils et les petits-fils de Iaroslav au sujet de la répartition des domaines. Dès lors ce ne fut plus pendant plus d’un siècle qu’une longue série de calmes et de tempêtes. Dès que les attaques des Kiptchaks cessent, les relations commerciales reprennent, les colonies se multiplient sur la lisière de la steppe; l’activité des hordes se fait-elle de nouveau sentir, les colons se réfugient dans la zone boisée, les caravanes ne peuvent plus se faire jour vers le Dniéper que sous le couvert des troupes et les princes de Kiev, de Pereïaslav et de Tchernihiv sont obligés d’employer toutes leurs forces à la défense des frontières.
Tout l’intérêt du pays est donc concentré dans une question: se défendre contre les «infidèles». Cette question vitale domine toute la politique, elle inspire la littérature, dont Kiev reste toujours le centre. Les classes dirigeantes, les écrivains, la population même réclament que les princes s’unissent pour être mieux en état de repousser les infidèles. Un prince s’attache-t-il à cette politique, il est sûr de gagner en popularité. Au contraire on est plein de mépris pour ceux qui demandent secours aux Kiptchaks pour régler leurs discordes intestines et amènent ainsi les païens en terre russe. En effet, après avoir été appelés par les princes, les chefs de hordes ne se faisaient pas faute de revenir faire quelques incursions à leurs frais. Du reste les guerres intestines, grâce à un système compliqué de succession, étaient devenues un mal chronique. A la succession en ligne directe, qui avait l’appui du peuple parce qu’elle causait moins de perturbations, s’ajoutait le principe de l’héritage familial qui voulait que toute la famille princière régnât en commun. De là des conflits de droits et d’intérêts vraiment insolubles. La population était bien forcée de prendre parti dans ces querelles dynastiques, aussi en supportait-elle les conséquences. Les prétendants persécutaient les adhérents du parti adverse, ruinaient leurs villes, leur imposaient des contributions.
Tout cela devait être funeste à la civilisation et à la vie économique du bassin ukrainien du Dniéper, à ce célèbre triangle de capitales qui avait été le foyer intellectuel non seulement de l’Ukraine, mais de toute l’Europe orientale, dans le siècle précédent. Les princes, la caste militaire, le patriciat, le clergé commencent à se désintéresser du «trône d’or de Kiev», de la «mère des villes russes»; ils préfèrent des positions moins brillantes mais plus sûres au nord-est, dans les nouvelles colonies slaves, au milieu des peuplades finnoises du bassin de la Volga.
Ces populations étaient plus faciles à gouverner, moins turbulentes que celles du bassin du Dniéper, qui s’étaient toujours montrées plus sensibles aux empiètements des autorités. A cause de cela, non seulement des paysans et des artisans slaves, mais aussi des personnes appartenant aux classes élevées s’y étaient fixés. C’était dans ces régions qu’étaient déjà venus se réfugier des émigrants des contrées de Novogorod, de celles des Krivitches et des Sévérianes: maintenant des contingents partis du midi les rejoignirent. Au cours du XIIe siècle, les pays finnois des bassins de la Volga et de l’Oka changent complètement d’aspect. Des villes nouvelles fondées par des «Russes», des monastères, des églises sortent du sol. C’est un nouveau monde russe, qui jette là ses racines, qui se développe rapidement, s’accroît non seulement des flots des nouvelles immigrations slaves, mais en s’assimilant la population finnoise autochtone. Cette dernière s’accommode à la civilisation slave, en adopte la langue et par ce procédé se forme cette branche de la famille slave, la plus jeune et la plus nombreuse, qui sera la Grande-Russienne, ou, à proprement parler, le rameau méridional des Grands-Russes, cette partie qui jouera le rôle le plus actif dans leur histoire.
Princes et clergé s’évertuent à rebâtir sur ce nouveau sol une imitation des vieux pays, comme le firent plus tard les colons européens en Amérique. Ils donnent à leurs villes les noms des cités ukrainiennes du sud, dont ils essayent de copier l’aspect et l’organisation politique: les Pereïaslav, les Zvenihorod, les Halitch, les Vladimir réapparaissent ici. On y porte de l’Ukraine les objets du culte, les œuvres d’art, on y transplante la littérature. Dans la seconde moitié du XIIe siècle, cette Russie nouvelle est déjà si peuplée et si riche que ses princes ne veulent plus échanger leurs domaines pour ceux de l’Ukraine. Bien plus, ils aspirent à l’hégémonie, ils prétendent pouvoir porter le titre «d’anciens» dans les pays russes et dans la famille de Vladimir, sans avoir pour cela à quitter leurs trônes de la Volga.
Le principe de succession patrimoniale leur fournissait des arguments juridiques. Comme il a été dit plus haut, ce principe avait été admis conjointement à celui de succession en ligne directe. Un prince de Kiev mourait-il, ses frères puînés, aussi bien que le fils aîné, prétendaient à la couronne et l’opinion publique était toujours là pour soutenir les droits de la famille. Ainsi les princes de la branche cadette de Rostov-Souzdal, survivant à leurs frères aînés, devenaient eux-mêmes les aînés de la famille, réclamaient le trône de Kiev et la suzeraineté sur les descendants en ligne directe qui gouvernaient à Kiev, à Tchernihiv et à Pereïaslav et qui, pour eux, n’étaient que des petits neveux sans précédence au trône. Ces prétentions furent évidemment soutenues par le clergé et les boïards des contrées placées sous leur domination, mais les milieux ecclésiastiques et littéraires de Kiev eux-mêmes furent bien forcés d’en reconnaître le bien-fondé, puisqu’elles découlaient logiquement de cette conception de l’unité des pays russes et du règne en commun de la famille de Vladimir qu’ils avaient toujours choyée et soutenue.