Abrégé de l'histoire de l'Ukraine
Part 2
Les premiers princes de la dynastie de Kiev, sur lesquels des informations certaines nous soient parvenues, vivaient dans la première moitié du Xe siècle: c’étaient le prince Igor et son épouse Olga, qui avait reçu le baptême au milieu du IXe siècle. De leur mariage naquit le prince Sviatoslav, dont le fils Vladimir christianisa le pays, organisa l’église et donna l’élan à la vie intellectuelle et par conséquent à la littérature. Il y avait eu avant Igor un prince Oleg, qui a gardé dans la littérature un renom de prince sage et tant soit peu magicien (dans les «bylines» il est appelé «Volga», nom analogue à celui de la princesse Olga «princesse sage»). Mais on ne sait quels étaient ses liens avec la dynastie. Probablement nous nous trouvons là en face d’une pure conjecture émise par l’un des rédacteurs de la chronique de Kiev, qui prétend que le prince Igor était fils du Varègue Rurik, prince de Novogorod: Igor avec son oncle Oleg seraient venus à Kiev avec des Varègues-Russes et auraient conquis le pays. Des traités passés par Oleg et Igor avec Byzance, en 907, 911 et 944, qui sont tombés sous les yeux d’un des rédacteurs postérieurs de la chronique de Kiev, confirment en effet que ces princes étaient bien souverains à Kiev, qu’ils se faisaient appeler «princes russes» et que dans leur entourage on trouvait beaucoup de noms scandinaves. C’est évidemment ce qui a donné au chroniqueur l’idée d’attribuer aux Russes et à la dynastie de Kiev une origine scandinave, et comme le nom de Russe n’était connu ni en Suède, ni en Scandinavie en général, le chroniqueur s’est vu obligé d’affirmer que Rurik, en se rendant chez les Slaves, avait emmené avec lui «tous les Russes».
Quelle que soit l’origine de cette appellation, elle désignait aux IXe et Xe siècles cette caste militaire en même temps que commerçante, qui dominait à Kiev, qui assujettissait peu à peu les pays slaves voisins, trafiquait des esclaves et des produits qu’elle percevait en qualité de tributs sur les contrées qui lui étaient soumises. C’est à Kiev et à ses environs, le pays des Polianes, que l’on donnait le nom de Russie. C’est là un fait bien établi, qu’on explique cette dénomination comme on voudra, qu’elle ait été importée par des étrangers appelés russes ou qu’elle fût une appellation locale adoptée par les troupes des Varègues. Naturellement à mesure que les princes de Kiev étendaient leurs conquêtes sur les Slaves méridionaux--que nous considérons aujourd’hui comme Ukrainiens--et sur les Slaves septentrionaux--Ruthènes blancs et Moscovites--le nom de Russie était adopté par les pays conquis, qui le considéraient comme une appellation politique et jusqu’à un certain point nationale. Mais au sens restreint elle s’appliquait exclusivement, entre le XIe et le XIIIe siècles, à la contrée de Kiev[3].
[3] Une remarque caractéristique c’est que le chroniqueur nous présente le pays de Novogorod comme la première base de l’expansion des Russes scandinaves dans le monde slave. Mais pour les gens du pays de Novogorod la «Russie» c’était Kiev et l’Ukraine, par opposition à leur propre contrée. Ceci rend l’hypothèse du chroniqueur bien chancelante.
Les Russes sont mentionnés pour la première fois dans les documents grecs du commencement du IXe siècle, à l’occasion des expéditions militaires qu’ils entreprirent, soit pour se procurer du butin, soit pour entamer des relations commerciales, vers les cités byzantines du littoral de la Mer Noire. Il est probable que c’est à cause de ces expéditions que l’empereur grec se vit forcé dans les environs de 835 d’entamer des négociations avec les princes russes. Les annales carolingiennes nous disent en passant qu’en l’année 839 l’empereur de Byzance envoya des ambassadeurs russes à Louis le Débonnaire, afin qu’ils pussent retourner chez eux en faisant ce détour, parce que la route directe leur était barrée par quelque horde hostile. Mais peu de temps après, les expéditions russes se renouvellent et, en 860, Constantinople elle-même faillit tomber entre leurs mains. Le gouvernement grec dut se mettre en frais pour établir des relations amicales avec les Russes: on leur envoya des ambassadeurs munis de riches présents et des missionnaires, conduits par un évêque, qui en baptisèrent un grand nombre.
L’expédition de 860 est le premier fait historique, touchant la Russie, que les compilateurs de Kiev du XIe siècle aient trouvé dans les sources byzantines. Ils notèrent que c’était à partir de ce moment que «les pays russes» furent connus et sans hésiter donnèrent pour chef à cette expédition les princes de Kiev, Ascold et Dir, dont les tombeaux gardaient encore vivant le souvenir. Il est curieux que le chroniqueur n’eût pas la moindre idée d’un autre centre russe. De même il faut noter qu’Ascold s’étant fait connaître par ses vertus chrétiennes, on éleva une église sur son tombeau. Ceci évoque à la mémoire le succès des missionnaires byzantins de 860, auquel on rattache la mission chez les Khozares de Constantin-Cyrille, l’apôtre des Slaves[4].
[4] Un détail curieux permet de situer avec certitude l’état «russe» du IXe siècle en Ukraine: le prince des russes en 839 s’attribue le titre de Khakan (autre forme de Kahan) qui est le titre des souverains Khozares. Hilarion, dans le panégyrique qu’il a fait de Vladimir le Grand, lui donnera plus tard cette qualification, que porteront dans les documents postérieurs les divers princes de l’Ukraine. C’est là un témoignage de l’influence des Khozares sur l’Ukraine et sur le pouvoir des princes russes qui se développait dans un pays où leur action se faisait sentir.
Les sources étrangères--grecques, latines, arabes, arméniennes, hébraïques--font surtout mention de ces Russes à propos des expéditions qu’ils entreprirent en Crimée, en Asie mineure, sur le littoral de la Caspienne, en quête de butin. Les chroniqueurs de Kiev prêtent particulièrement leur attention à l’expansion du pouvoir et de l’influence de leurs princes sur les Slaves et autres tribus voisines. Mais les débuts de ce mouvement dataient déjà de trop loin pour qu’ils pussent nous en donner des renseignements précis dans son stade primitif.
Il est hors de doute que, déjà au IXe siècle, les princes de Kiev étaient maîtres du Dniéper et de ses ramifications vers le nord, qu’ils appelaient «route de chez les Varègues jusque chez les Grecs». Et cette dénomination était exacte, en fait, depuis la fin du Xe siècle et le fut surtout au XIe siècle, alors que les troupes Varègues prenaient habituellement ce chemin, pour se rendre à Byzance, où elles s’engageaient dans la garde impériale, dont elles formaient le plus fort contingent. D’après les chroniqueurs, c’est le prince légendaire Oleg, qui se serait rendu maître de la voie du Dniéper, ce qui prouve qu’ils n’en savaient rien de certain. De son temps les princes de Kiev commandaient les voies terrestres et fluviales, qui menaient à l’est à travers les contrées habitées par les Slaves et les Finnois jusqu’à la Volga; là se trouvaient dans les villes du pays les gens d’Oleg. Les traités que ce dernier conclut avec Byzance font mention des «très hauts et sérénissimes princes» et des «puissants boïards» qui sont soumis à sa domination. Un traité d’Igor en énumère une vingtaine. C’était donc une organisation politique assez importante, assez lâche, peu centralisée, dont l’union était maintenue par les garnisons «russes» et par les visites périodiques des princes, mais qui, traitée avec énergie, pouvait fournir au pouvoir central des armées et des moyens matériels considérables.
Le traité byzantin sur _l’administration de l’empire_, qui porte le nom de Constantin Porphyrogénète, nous donne des informations sur la pratique administrative du royaume de Kiev, aux environs de 940, l’époque d’Igor. Au mois de novembre, les princes à la tête de tous les russes, sortent de Kiev et se rendent «en poludie» pour percevoir les tributs annuels, que doivent leur payer les contrées slaves de Novogorod, les Derevlianes, les Dregovitches, les Krivitches (les Ruthènes blancs d’aujourd’hui), les Siverianes et autres peuplades, qui leur sont soumises. Ils y établissent leurs quartiers d’hiver, et au mois d’avril, quand le Dniéper dégèle, ils rentrent à Kiev. De là ils expédient en bateaux par le fleuve et la Mer Noire sur le marché de Constantinople les marchandises et esclaves recueillis. Les Russes de Kiev, leur boïards et leurs princes sont en même temps des guerriers et des commerçants. Ce sont les intérêts de leur commerce qui gouvernent leur politique: les voies fluviales de l’Europe orientale, gardées par leurs garnisons, constituent la charpente de leur domination, dont les résultats se traduisent en un substantiel profit commercial.
IV.
Le Christianisme.
L’histoire du royaume de Kiev au Xe siècle n’est qu’une série de changements périodiques vers la consolidation ou l’affaiblissement de l’état. Réunies par le système des garnisons, les tribus ancestrales de ceux que nous appelons aujourd’hui les Ukrainiens, les Ruthènes blancs, les Grands Russes, les Finnois et probablement aussi les Lithuaniens, ne pouvaient être maintenues dans cet état de sujétion que par les armes. Or les Russes de Kiev n’étaient pas assez nombreux pour contrôler efficacement la vie locale de toutes ces contrées; leurs tendances visaient surtout à s’étendre, à s’emparer de riches territoires et de centres commerciaux importants.
Le règne de Sviatoslav, fils d’Igor (de 960 à 970) marque une période d’expansion énergique. Ce fut l’époque de nombreuses expéditions vers la Volga et sur le littoral de la Caspienne, de vastes aspirations sur la Bulgarie et même sur Constantinople. Sviatoslav reprenait à son compte le projet d’un empire gréco-slave, qui avait déjà tenté le roi bulgare Siméon. L’habile politique de Byzance fit échouer ses desseins. L’un de ses fils, Vladimir, après avoir réuni de nouveau sous sa domination les contrées soumises à son père, suivit une autre politique, qui marque le commencement d’une ère nouvelle pour les nations slaves et l’Europe orientale en général. Il chercha à établir un système de gouvernement plus solide dans le royaume de Kiev, il s’efforça de consolider le pouvoir du prince, de lui donner un fondement moral en relevant son prestige, au lieu de ne lui laisser que la force comme unique soutien. Et de même que beaucoup d’illustres souverains du moyen-âge s’étaient servis dans ce but des traditions laissées en Europe par l’empire romain, il s’adressa à Byzance.
D’abord il fait la paix avec elle, lui prête son assistance dans les luttes intestines qui la déchiraient et en obtient en revanche des titres, des insignes et l’appui de son église et de sa civilisation. Il ne rêve plus comme son père de conquérir Constantinople, mais il tient à devenir le beau-frère de l’empereur grec, à rentrer de quelque façon dans la famille impériale, qui lui prêtera quelque chose de son éclat. Ce n’était d’ailleurs pas une nouveauté: dans le traité d’administration mentionné plus haut, nous lisons, que les princes «khozares, magyares, russes et autres» en échange de services rendus, demandaient à recevoir des mains de l’empereur la couronne et les insignes impériaux. Ils avaient à cœur d’obtenir la main d’une princesse byzantine, ou de donner en mariage une de leurs princesses à un membre de la famille impériale pour relever par là le prestige de leurs dynasties. Les efforts de Vladimir furent couronnés de succès, et cette fois les conséquences en furent considérables, parce qu’elles faisaient partie d’un plan habilement conçu et poursuivi avec beaucoup d’énergie.
Pour lui avoir prêté secours, Vladimir demanda à l’empereur de lui accorder sa sœur en mariage et, probablement aussi, de lui envoyer la couronne et les insignes. C’est là, vraisemblablement, l’origine des récits qui coururent plus tard au sujet des insignes royaux apportés en Russie et dans lesquels un des souverains postérieurs du même nom, Vladimir Monomaque, joue le principal rôle. Une fois sauvé du péril, il fallut que Vladimir le frappât à l’endroit sensible: il marcha vers la Crimée, s’empara de la Chersonèse, de sorte que l’empereur dut céder. La princesse Anna fut envoyée en Russie, Vladimir reçut le baptême et, comme il avait pris avec lui de la Chersonèse le clergé ainsi que divers objets du culte chrétien et de l’art grec, il se mit à implanter chez lui, à Kiev et à propager dans les autres parties de son royaume la civilisation slavo-byzantine.
Ni le christianisme, ni la civilisation byzantine n’étaient chose nouvelle pour le pays: nous avons déjà mentionné le succès des missionnaires de Byzance en 860 et le baptême d’Olga. De plus, des fouilles récentes entreprises à Kiev, aux environs de l’ancienne demeure des princes, ont mis à jour un cimetière chrétien, qui date sûrement d’une époque plus ancienne que celle de Vladimir. Dans les vieilles sépultures, tant à Kiev, que dans tout le bassin du Dniéper, nous trouvons un amalgame caractéristique d’influences byzantines et orientales--irano-arabes venant du Turkestan et du Califat--que l’on remarque non seulement dans les objets importés, comme tissus, pièces de céramique ou d’orfèvrerie, mais encore dans les produits de l’industrie locale. (L’art de Byzance lui-même était à cette époque fortement imprégné de goût oriental par l’influence de la Syrie, de l’Arménie et de la Perse.) L’importance de l’œuvre de Vladimir consista surtout à donner la prédominance à l’influence byzantine sur celle de l’orient, en lui ouvrant plus largement la voie qu’on ne l’avait fait jusque-là. Par dessus tout, l’organisation d’une église chrétienne sur le modèle de celle de Constantinople était grosse de conséquences: devenue, dès l’époque de Vladimir, religion d’état, l’église se répand par les canaux de l’appareil administratif et fait sentir partout son action civilisatrice.
Les historiens de Kiev nous disent ouvertement, que l’acceptation du christianisme avait été tout aussi forcée que spontanée. Vladimir avait ordonné non seulement de détruire les objets du culte païen, mais de baptiser de force les gens de Kiev et des autres grandes villes. D’un autre côté, le paganisme chez les Slaves orientaux n’avait pas de formes bien arrêtées, point de caste sacerdotale, point de temples ou de sanctuaires nationaux; c’était plutôt un état d’esprit qu’un culte. C’est pourquoi il céda sans résistance devant le christianisme, s’amalgamant en partie avec lui pour former ce qui est resté dans la littérature chrétienne sous le nom de «religion à double tradition». Le petit nombre des missionnaires empêcha la nouvelle religion de se répandre facilement dans le fond des provinces, mais parmi les classes dirigeantes, concentrées dans les villes, elle gagna rapidement du terrain, grâce au soutien que lui accordait le pouvoir, grâce à son excellente organisation, à sa hiérarchie, aux formes éclatantes de ses cérémonies et enfin grâce aux arts et aux lettres, qu’elle avait pris à son service.
Les églises et les monastères de bois ou de pierre s’élèvent de toutes parts. De la Bulgarie et des villes grecques accourent avec le clergé des architectes, des maçons, des artisans, des mosaïstes, des joailliers, puis des peintres, des maîtres de chant, des scribes. Les élèves se recrutent dans la population locale; on les initie dans le secret des arts. Vladimir enlève les jeunes gens aux familles les plus distinguées et les donne aux prêtres étrangers «pour être instruits dans les lettres». A l’instar de Byzance, il bat monnaie; nous y voyons son effigie parée des insignes d’un basileus byzantin. Modes, vêtements, parures viennent de Byzance, les classes supérieures s’en emparent, puis les font pénétrer dans les couches plus profondes de la population. Les clichés décoratifs, les sujets littéraires byzantins viennent se combiner avec les dessins et les fables slaves et orientales. Le royaume de Kiev, et avant tout le triangle ukrainien, formé par les trois grosses villes de Kiev, Tchernyhiv et Pereïaslav, devient le foyer, d’où la civilisation gréco-romaine, sous son enveloppe slavo-byzantine, va se répandre dans toute l’Europe orientale.
V.
Développement de la vie sociale et nationale sur de nouveaux principes.
Le long règne de Vladimir (979-1015), suivi d’une courte contestation entre ses fils, qui un moment se partagèrent son royaume, puis le règne non moins long de son fils Iaroslav (1019-1054) remplissent la période, où la réorganisation de l’état de Kiev se poursuit, sur les bases jetées par Vladimir. Le chroniqueur de Kiev caractérise cette époque de développement du christianisme de la manière suivante: «Vladimir avait préparé le sol en éclairant le pays par le baptême; Iaroslav a semé la bonne parole au milieu des fidèles, et nous (la troisième génération), nous en recueillons les fruits en tirant profit des sciences.» Nous pourrions appliquer aussi bien cette caractéristique aux autres domaines de l’édification sociale. De même que les événements politiques de cette époque nous rappellent, tantôt les grands rois barbares de l’occident, tantôt l’âge de Charlemagne.
Les anciens écrivains de Kiev notent le changement brusque qui survint dans la façon d’agir de Vladimir dès qu’il eut reçu le baptême. Rude, sanguinaire, despote auparavant, il s’adoucit, devient compatissant envers le peuple et se soucie beaucoup plus de faire régner la paix dans le pays que d’agrandir ses domaines. Il s’entoure non seulement de chefs militaires, mais aussi d’évêques; il appelle à sa cour les «anciens», les citoyens distingués à qui il «demande conseil en tout ce qui touche l’ordre et l’organisation de l’état». Par exemple le chroniqueur cite les lois sur le meurtre, que Vladimir modifia et promulgua après en avoir délibéré en conseil. Tous les jours des tables somptueuses étaient dressées à la cour, que le prince fût présent à Kiev ou qu’il n’y fût pas, pour les antrustions, les fonctionnaires du palais et les citoyens de qualité. Les fêtes étaient l’occasion de fastueux banquets publics, qui duraient plusieurs jours. On préparait des centaines de jarres d’hydromel, on distribuait de l’argent aux pauvres et l’on portait à domicile une part du festin aux malades et aux infirmes.
Les anciens auteurs citent tous ces faits pour montrer l’influence exercée sur Vladimir par le christianisme, qui avait transformé un guerrier rude et sauvage en un prince plein de vertus et canonisé plus tard par l’église. Mais on ne peut douter que ce ne fût là un programme politique soigneusement suivi, qui atteignit complètement son but: rapprocher la classe guerrière du reste de la population, donner au pouvoir un solide fondement moral et en général unifier l’état. Nous en trouvons la preuve dans la tradition, qui a survécu à toutes les catastrophes politiques, passant dans la poésie populaire, inspirant même les chansons épiques de l’extrême nord, d’Archangel, et d’Olonets, nous parlant encore du «gracieux prince Vladimir, beau comme le soleil» et de ses festins journaliers.
Le principe d’un état patrimonial, introduit par Vladimir et qui s’affermit sous Iaroslav et ses descendants, apporta un autre appui moral à l’organisation de l’état. Avant Vladimir, les membres de la famille régnante étaient peu nombreux et l’on n’attachait pas grande importance au principe dynastique. Vladimir, que la légende nous représente comme très adonné aux femmes, eut un grand nombre de fils, entre lesquels il distribua ses domaines, déjà de son vivant, pour qu’ils les gouvernassent, remplaçant ainsi l’ancien système de la vice-royauté par le régime patrimonial. Les débuts n’en furent pas bien encourageants: à sa mort, ses fils commencèrent aussitôt à s’entretuer pour s’emparer de l’héritage, tout comme l’avaient fait les fils de Sviatoslav, y compris Vladimir lui-même. Mais le clergé, soutenu par la nouvelle littérature ecclésiastique, tenait beaucoup à ce système, qui imposait aux princes le devoir de se laisser guider dans leurs relations mutuelles par l’amour fraternel et l’esprit de famille. Le peuple aussi se rangeait à cette façon de voir, qui semblait lui donner des garanties contre les discordes des princes, dont il avait tant à souffrir. Ainsi au cours des temps, parallèlement avec l’expansion de la morale chrétienne dans les classes supérieures, l’idée finit par s’établir que le royaume de Kiev était le patrimoine de la dynastie du «vieux Vladimir», une propriété dans laquelle chaque membre de la famille princière avait droit à son domaine particulier, à charge de veiller, tous ensemble, à ce qu’aucune partie de ce territoire ne tombât entre des mains étrangères. Le trône de Kiev devait appartenir à l’aîné, qui, dans ses rapports avec ses frères puînés, avait le devoir de les traiter «véritablement en frères», tandis que ces derniers étaient obligés de le «considérer comme un père» et d’obéir à ses volontés. Cela va sans dire, cette constitution patriarcale ne fut pas toujours strictement observée en pratique, mais elle donnait en tous cas une idée directrice et nous en verrons les conséquences importantes dans la suite.
Cet ensemble de principautés était régi par les lois et décisions prises par le prince aîné de Kiev «dans la douma» ou conseil comprenant, outre les autres princes du sang et boïards, les évêques et les anciens de la population. Nous en avons déjà rencontré un exemple. Le plus ancien recueil d’arrêts et décisions est connu sous le nom de «Droit russe de Iaroslav». C’est un compendium analogue aux _leges barbarorum_ de l’Europe occidentale; il s’agit surtout de lois pénales, de mesures protectrices en faveur du prince et de ses gens. La première partie porte un tel caractère d’ancienneté qu’il faut l’attribuer à l’époque de Iaroslav ou de Vladimir. C’est aussi à Iaroslav qu’appartient la fixation du taux d’une contribution, que l’agent du prince ou ses aides ont le droit de lever sur la population au cours de leurs tournées périodiques. Il fallait défendre les sujets contre les agents du fisc dont la rapacité était déjà un thème favori de la littérature de l’époque. A cette partie primitive ont été faites de nouvelles additions provenant évidemment des fils et petit-fils de Iaroslav et de la pratique judiciaire postérieure.
Ces lois et arrêtés de Kiev furent considérés comme les règles de la procédure judiciaire dans les autres parties du royaume: les historiens du droit reconnaissent aussi dans les monuments législatifs et les arrêtés judiciaires des contrées de la Russie blanche et de la Moscovie les mêmes principes, qui se trouvaient déjà dans les compilateurs anonymes de la législation de Kiev des XIIe et XIIIe siècles, qui conserve toujours le nom de «Droit russe». Ainsi Kiev donna des lois à toute l’Europe orientale, et cela pendant une longue suite de siècles.