Abrégé de l'histoire de l'Ukraine
Part 10
La guerre recommença en été; les pays frontières entre la Volhynie et la Galicie en furent le théâtre. Chmelnytsky avec le Khan, qui commandait en personne, vinrent assiéger à Zbarage les troupes polonaises, dont la situation devint bientôt désespérée. Le roi, à la tête d’une nouvelle armée, accourut à leur secours, mais, avant d’arriver à Zbarage, il se trouva entouré près de Zborov par des forces ennemies bien supérieures. Les cosaques étaient prêts à lui dicter leurs conditions, lorsqu’il trouva moyen de s’aboucher avec le Khan, dont les instincts pillards dominaient les vues politiques et qui consentit à faire la paix à condition qu’on lui payât le tribut avec les arrérages de plusieurs années et que ses troupes fussent autorisées à prendre en Ukraine autant d’esclaves qu’elles voudraient. Il insista subsidiairement pour que les réclamations de ses alliés fussent satisfaites. La paix étant ainsi conclue en principe, il fallut donc se borner à demander les anciennes libertés cosaques, mais on ne pouvait plus songer à une séparation d’avec la Pologne et à l’affranchissement complet du joug polonais.
Le traité de Zborov, signé le 18 août 1649, après de pénibles négociations, faites par l’intermédiaire du Khan, élevait à 40 mille le nombre des cosaques enregistrés, leur permettait d’habiter non seulement sur les terres du roi mais aussi sur les domaines des grands seigneurs fonciers, dans la plus grande partie des bassins du Dniéper et du Bog, c’est-à-dire dans les palatinats de Kiev, Braslav et Tchernyhiv; les troupes polonaises ne pouvaient pénétrer sur ce territoire, qui recevait encore d’autres privilèges.
Comparées aux règlements cosaques jusque-là en vigueur ces concessions paraissaient très appréciables, mais elles répondaient si peu aux aspirations qui avaient déchaîné la guerre que Chmelnytsky n’osa pas les rendre publiques. Il ne pouvait se résigner à accepter un pareil résultat, s’opposait à ce que les seigneurs revinssent en Ukraine, sachant que cela provoquerait une nouvelle insurrection, et anxieusement il guettait une occasion favorable pour reprendre les armes, afin de délivrer son pays.
Il essaya de gagner la Moscovie à ses plans, en même temps que de se concilier la Turquie, afin de s’assurer l’aide de la Crimée. Mais la Moscovie ne put se décider à sortir de sa neutralité et, d’autre part, la Turquie était en pleine décadence de sorte que la pression que Chmelnytsky cherchait à exercer par son intermédiaire sur le Khan ne servait qu’à le desservir auprès de ce dernier. Aussi lorsque, en 1651, éclata une nouvelle guerre, le Khan ne manqua pas de le trahir et d’attirer par cette trahison une sanglante défaite sur les cosaques, non loin de Berestetchko. Le traité de Bila Cerkva qui s’en suivit ne fit que reproduire celui de 1649, en y ajoutant de nouvelles restrictions et satisfit encore moins les Ukrainiens.
La guerre recommença un an plus tard et cette fois encore le Khan prit ouvertement le parti des Polonais au milieu des opérations. Mais cela ne pouvait avoir la même importance, car, à ce moment, la Moscovie se préparait à abandonner sa neutralité et Chmelnytsky se flattait d’en profiter pour donner une autre tournure aux évènements.
L’issue malheureuse des opérations militaires de 1651 réveilla en effet la Moscovie, qui savait bien que, si les desseins de Chmelnytsky échouaient, la Pologne s’empresserait de tourner contre elle et les cosaques et les Tartares, pour donner un dérivatif à leur activité. Aussi l’intervention fut-elle décidée en principe, mais on voulait conserver d’abord les apparences.
Enfin l’assemblée du pays («Zemski Sobor»), convoquée en automne de l’année 1653, décida que le tzar, dans l’intérêt de l’orthodoxie (c’était le prétexte traditionnel!), devait «prendre sous sa haute protection l’hetman Bohdan Chmelnytsky, ainsi que l’armée Zaporogue» et, à cet effet, engager la lutte contre la Pologne. Le gouvernement de Moscou informa Chmelnytsky de cette décision et lui fit savoir qu’il envoyait des délégués en Ukraine pour recevoir le serment des cosaques et régler les nouveaux rapports.
Cette rencontre eut lieu à Péréïaslav dans les premiers jours de janvier 1654.
Le gouvernement moscovite consentait à intervenir militairement, à condition que l’Ukraine reconnût la suzeraineté du tzar. Chmelnytsky et les autres chefs cosaques y consentirent, mais ils s’imaginaient leurs obligations sous la forme d’une convention mutuelle par laquelle le tzar reconnaissait à l’Ukraine les libertés qu’elle s’était conquises, en premier lieu ses droits d’état autonome, régi par un hetman et dont il acceptait le protectorat. La Moscovie s’engageait à défendre l’Ukraine contre tout ennemi, de même que l’hetman devait amener ses troupes à l’appel du tzar. Des déclarations furent échangées dans ce sens.
Alors les cosaques demandèrent que les envoyés prêtassent serment au nom du tzar, qu’ils le prêteraient ensuite eux-mêmes, comme cela se faisait quand on élisait un roi de Pologne. Mais les envoyés déclarèrent que leur maître, en tant qu’autocrate, ne pouvait prêter serment[17], ce qui jeta la confusion parmi les cosaques.
[17] Les délégués moscovites, dans leur rapport officiel, insistent beaucoup sur ce point, quoique les écrivains ukrainiens contemporains assurent que le serment fut prêté aussi bien d’un côté que de l’autre.
En fin de compte ces derniers jurèrent solennellement fidélité au tzar et élirent des délégués chargés de se rendre à Moscou pour y régler dans les détails la convention entre les deux états.
XXIII.
Divergences avec la Moscovie. Essais de séparation.
Les pourparlers engagés avec la Moscovie, au mois de mars 1654, pour fixer dans les détails les obligations contenues dans la brève formule adoptée à Péréïaslav, révélèrent une complète divergence de vues dans l’esprit des deux contractants.
Les envoyés ukrainiens formulèrent leur façon d’envisager la chose: indépendance complète de l’Ukraine sous le protectorat du tzar; convention militaire entre les deux parties. Le gouvernement du pays devait rester entre les mains des autorités élues en Ukraine: chefs de cosaques, fonctionnaires municipaux, hiérarchie ecclésiastique. Telle était l’organisation politique qui convenait à un peuple libéré.
D’ailleurs l’hetman de «l’armée Zaporogue» avait pris, de fait, la place d’un chef d’état. Les colonels cosaques étaient les véritables gouverneurs des «régiments» ou territoires qui se divisaient l’Ukraine et dans lesquels ils commandaient non seulement les cosaques, mais aussi la population paysanne, dont c’était le devoir de maintenir le régiment. Les municipalités, les communautés religieuses et la noblesse privilégiée étaient elles aussi sous le protectorat et le contrôle du colonel. Les régiments se subdivisaient en sotnia avec un centurion à la tête. Enfin dans les communes les chefs cosaques de concert avec les maires, choisis par la population civile, administraient les affaires.
C’est cette organisation en cercles, à la fois militaires et politiques, qu’on désirait compléter, mettre au point et étendre sur toute l’Ukraine, voire même au territoire blanc-russien, qui semblait bien faire partie de la «Petite Russie»--à tout le ressort du métropolite de Kiev.
Mais les desseins du gouvernement russe étaient tout autres. L’union devait être, selon lui, le commencement d’une incorporation réelle à la Moscovie, à titre de simples provinces, de toutes les contrées de l’ancien royaume de Kiev, qui restaient encore sous la suzeraineté de l’état lithuano-polonais.
En Ukraine même, il consentait à reconnaître l’autonomie de l’armée cosaque, mais les autres couches de la population devaient dépendre immédiatement du tzar, l’église ukrainienne se soumettre au patriarche de Moscou, les impôts être établis et perçus par les agents du fisc moscovite, etc. On était prêt à faire quelques concessions d’un caractère provisoire eu égard à la personne de l’hetman Chmelnytsky, mais on ne voulait point entendre parler de sanctionner constitutionnellement l’état de choses créé en Ukraine par les guerres de l’indépendance.
L’opposition entre les tendances centralistes et autocratiques de la Moscovie et les visées autonomes et républicaines des Ukrainiens se fit déjà sentir dans la réponse du tzar aux «articles» présentés par les envoyés. Il faisait sur certains points des concessions considérables (ainsi l’hetman conservait le droit d’entretenir des relations avec les puissances étrangères) mais, en général, l’autonomie de l’Ukraine était réduite le plus possible. L’hetman en fut si peu satisfait qu’il tint ce document secret, comme il l’avait fait auparavant pour le traité de Zborov.
Ces divergences se manifestaient encore davantage dans la pratique. Les voïvodes moscovites, qui avaient amené en Ukraine les troupes de renfort depuis longtemps désirées, refusèrent de se placer sous le commandement de l’hetman et conservèrent leur liberté de mouvement. Sans demander son autorisation, ils édifièrent à Kiev leur propre forteresse, ne se souciant d’aucune autorité ou de droits acquis et y tinrent garnison sans vouloir reconnaître aucun pouvoir supérieur. De pareils voïvodes allaient paraître dans d’autres villes.
Les troupes, envoyées au secours de l’hetman pour délivrer les pays ukrainiens occidentaux du joug de la Pologne, s’appliquèrent à soumettre ces contrées à la suzeraineté immédiate du tzar, de sorte que Chmelnytsky jugea nécessaire d’en finir le plus tôt possible avec cette expédition. En Russie Blanche, où les voïvodes opéraient de concert avec les cosaques, ils ne permirent pas à ces derniers d’y établir leurs organisations habituelles, mais insistèrent pour que les pays occupés passassent immédiatement sous l’administration des autorités moscovites.
Le mécontentement qui en résulta, poussa les chefs politiques ukrainiens à chercher ailleurs un autre appui, puisque le tzar se montrait beaucoup trop exigeant pour un allié et protecteur. La Suède et la ligue protestante dont elle faisait partie: Transylvanie-Brandebourg-Suède, semblaient être des alliés tout désignés. Les cosaques avaient déjà eu anciennement des relations avec la Suède, qui avait essayé de les gagner pour entreprendre des opérations communes pendant les nombreuses contestations dynastiques et territoriales que ce pays avait eues avec la Pologne. Aussi Chmelnytsky décida-t-il de s’aboucher avec le gouvernement suédois, mais il n’y réussit guère tant que régna la reine Christine, peu encline à s’immiscer dans les affaires de la Pologne. Au contraire, son successeur Charles X, dès son accession au trône (1654), décida de profiter des difficultés qui résultaient pour la Pologne de sa guerre avec l’Ukraine. Il fit proposer à Chmelnytsky d’agir de concert, lui conseillant de ne point avoir confiance en la Moscovie, mais plutôt de rompre avec elle, car le régime autocratique du tzar ne tolérerait jamais qu’un peuple libre vécût sous sa suzeraineté, qu’il était incapable de tenir ses promesses et qu’en conséquence les cosaques marchaient à l’assujettissement.
Au premier abord les Ukrainiens montrèrent peu de penchant à renoncer définitivement à leur alliance avec la Moscovie qui leur avait coûté tant de peines à obtenir et Chmelnytsky essaya au début de persuader Charles de ne pas rompre avec la Moscovie et de ne pas obliger l’Ukraine à le faire. Évidemment l’idée des hommes politiques ukrainiens était de faire de leur pays un état neutre sous la protection de la Moscovie, de la Suède, et peut-être aussi de la Turquie, avec qui Chmelnytsky, après avoir prêté serment à la Moscovie, avait renoué les anciennes relations. Mais était-ce possible de rester longtemps neutre entre la Moscovie et la Suède? Il fallut choisir.
Quand les Suédois, favorisés par la chance, se furent emparés de tout le nord de la Pologne, celle-ci employa tous les moyens pour amener une guerre entre la Moscovie et la Suède. On fit briller aux yeux du tzar l’espoir d’être élu roi de Pologne et d’accroître ainsi considérablement ses états. De cette façon on parvint à signer un armistice avec la Moscovie qui, sans régler définitivement ses rapports avec la Pologne, entra en guerre contre la Suède. Toutes ces négociations s’étaient passées à l’insu du gouvernement ukrainien, qui ressentit comme une offense cette paix conclue avec son ennemie derrière son dos.
Les Polonais, assurés de ce premier succès, entamèrent avec Chmelnytsky des pourparlers pour annexer l’Ukraine, tout en promettant de laisser au pays une autonomie complète. Mais il eût été dangereux d’accepter une pareille proposition en raison des sentiments qui régnaient dans les masses ukrainiennes envers la Pologne. Une alliance étroite avec la Suède paraissait au contraire d’autant plus désirable que l’éloignement de ce pays excluait toute prétention de sa part à un pouvoir immédiat sur l’Ukraine. Il fallait donc s’attacher à cette alliance, même au prix d’une rupture avec la Moscovie. Au dire de Vyhovsky, le successeur de Chmelnytsky, ce dernier aurait considéré comme inévitable, déjà en automne 1656, cette rupture avec la Moscovie, à cause des prétentions exagérées du tzar.
On tâcha donc de s’entendre sur les bases suivantes: le roi de Suède acceptait le protectorat de l’Ukraine, assurait l’intégrité de son territoire, garantissait l’indépendance de ses habitants «comme celle d’un peuple libre et ne dépendant de personne», promettant d’obliger la Pologne à reconnaître la liberté et l’indépendance de «l’Armée Zaporogue», c’est-à-dire le pouvoir de l’hetman, et l’étendue de son autorité sur l’Ukraine occidentale, pour mieux dire sur tout le territoire ethnographique ukrainien[18].
[18] Le projet de ce traité a été publié, d’après les documents conservés dans les archives de l’état suédois, dans les «Archives de la Russie du Sud-Ouest» p. III v. VI.
L’Ukraine devait combiner avec la Suède et la Transylvanie ses opérations militaires dont le but était d’amener le partage de la Pologne. Les premiers mois de l’année 1657 virent le début de ces opérations. Elles manquèrent de coordination. De plus la Pologne, ayant décidé les Tartares à faire une descente en Transylvanie, put battre en déroute les troupes transylvaniennes. Même dans l’armée cosaque il ne manquait pas de voix contre cette campagne, qui menaçait de tout briser avec Moscou: Chmelnytsky était alors gravement malade et l’on appréhendait que sa disparition ne fît surgir de nouvelles complications.
Chmelnytsky, en effet, ne tarda pas à mourir, le 27 juillet 1657, laissant le pouvoir entre les faibles mains de son fils, Georges, jeune homme dépourvu de toute autorité, qu’il avait fait reconnaître d’avance à l’armée comme son successeur. D’ailleurs, les chefs militaires le remplacèrent bientôt par une de leurs créatures, le chancelier de l’armée, Vyhovsky, ce qui fit une fort mauvaise impression sur un grand nombre de cosaques pénétrés de sentiments démocratiques. Dans la crise politique qui régnait alors de pareilles dissensions étaient dangereuses.
Pour faire face aux prétentions formulées par la Moscovie: soumission de l’église ukrainienne, installation de garnisons moscovites dans les villes de l’Ukraine, paiement des impôts aux agents du tzar--les Ukrainiens au pouvoir continuaient leurs pourparlers avec la Suède. Mais juste à ce moment ce pays, attaqué par le Danemark, interrompait sa campagne dans l’est, et, après la mort de Charles X, concluait formellement des traités de paix avec la Pologne et la Moscovie.
Le gouvernement de Vyhovsky se trouva en si mauvaise posture, qu’il ne voyait plus le moyen d’arriver avec Moscou à un arrangement nécessaire pour subjuguer ses adversaires. Le parti qui lui était opposé voulut obtenir lui-même l’aide du gouvernement moscovite, et celui-ci, point du tout fâché d’une division qui favorisait sa propre politique, resta neutre.
Pour mettre fin à cette situation, Vyhovsky, de son propre mouvement et sans s’inquiéter des intentions de Moscou, appela à son aide les Tartares, battit ses adversaires politiques et mit à la raison leurs partisans. Mais, jugeant impossibles ses relations avec la Moscovie, il pensa ne trouver son salut qu’en acceptant les propositions faites depuis longtemps par la Pologne au gouvernement ukrainien.
Au cours de son expédition contre ses ennemis politiques au delà du Dniéper, il signa à Hadiatch, le 6 (16) septembre 1658, avec la mission polonaise, le traité d’union, qui a porté depuis le nom de cette ville, par lequel l’Ukraine retournait sous la suzeraineté du roi de Pologne, mais non pas à titre de province, mais en qualité d’état demi-autonome sous le nom de «Grand-duché Russe», sur le modèle du «Grand-duché de Lithuanie». Ce nouveau grand-duché, comprenant les palatinats de Kiev, de Braslav et de Tchernyhiv[19], devait avoir ses ministres propres, son armée, ses finances et même le droit de frapper monnaie. D’autre part, il n’aurait qu’une diète commune avec la Pologne. A sa tête serait un hetman élu par les classes supérieures de la population, ou pour mieux dire nommé par le roi sur une liste de candidats présentée par les états.
[19] Quelques mois plus tard il adressa à la diète polonaise un amendement supplémentaire, qui probablement n’avait pas été accepté par les délégués polonais par suite de l’insuffisance de leurs pouvoirs, demandant que dans le Grand-Duché Russe soient aussi compris les pays ukrainiens occidentaux. Mais cet amendement ne fut pas adopté.
Le gouvernement ukrainien adressa aux puissances de l’Europe un manifeste, dans lequel il exposait les motifs de sa rupture avec la Moscovie. Une agitation intensive fut menée dans la population par les partisans de l’autonomie ukrainienne contre la politique moscovite. On en exposait le danger, accusant entre autres la Moscovie de vouloir agir en Ukraine tout comme dans la Russie Blanche, de vouloir déporter des citoyens ukrainiens en Moscovie et en Sibérie, de vouloir enlever des membres du clergé ukrainien pour les remplacer par ses créatures, etc. Vyhovsky essaya aussi de chasser de Kiev la garnison du voïvode et ne put y parvenir.
A Moscou, on prit connaissance du traité d’union et, pour le briser, les voïvodes furent chargés de proposer des concessions importantes à Vyhovsky, mais celui-ci, considérant le changement comme irrémédiable, n’en continua pas moins sa politique d’union avec la Pologne.
XXIV.
L’Ukraine entre la Pologne, la Moscovie et la Turquie.
Dans l’esprit de Vyhovsky l’union avec la Pologne devait lui servir à obtenir l’aide nécessaire pour se débarrasser de la Moscovie et abattre l’opposition qu’il rencontrait en Ukraine même. Mais la Pologne était si affaiblie qu’elle avait besoin elle-même d’un secours qu’elle espérait trouver chez les cosaques. Avec l’aide des Tartares, Vyhovsky parvint à infliger, près de Konotope, une sanglante défaite aux voïvodes moscovites, mais il ne réussit pas à se rendre maître de la situation. La crainte de la domination polonaise et du retour des seigneurs polonais en Ukraine suffisait à éloigner de lui la population. On ne pouvait s’expliquer les motifs qui le faisaient agir. De nouveau on lui opposa Georges Chmelnytsky et toute l’armée cosaque embrassa le parti de ce dernier. Vyhovsky dut abdiquer l’hetmanat.
Obligés par la pression des masses à reprendre le joug de la Moscovie, les dirigeants ukrainiens auraient voulu du moins en obtenir l’assurance qu’elle ne s’immiscerait pas dans les affaires intérieures de l’Ukraine. Mais le gouvernement du tzar tenait à profiter de la défaite du parti de Vyhovsky pour s’arroger les droits les plus étendus. Aussi, après qu’ils eurent amadoué Georges Chmelnytsky, ainsi que les principaux chefs et constitué un conseil des cosaques favorable à leurs vues, les voïvodes firent accepter de nouvelles restrictions à l’autonomie.
Cela n’était pas fait, évidemment, pour concilier les têtes éclairées au nouveau régime. C’est pourquoi, lorsque, quelques mois plus tard, la Moscovie envoya ses troupes et les cosaques en Galicie et que cette expédition fut battue par la Pologne, celle-ci put espérer renouer ses relations avec les Ukrainiens. Mais elle tomba dans la même faute que la Moscovie: elle voulut profiter de la pénible situation des Ukrainiens, causée par la défaite, pour diminuer encore les concessions, qu’elle avait faites à Hadiatch (quoique, comme on l’a vu, ces concessions n’eussent contenté personne à l’époque). De fait, on en arriva à rétablir le traité d’union de Hadiatch, sous une forme plus désavantageuse pour l’Ukraine (1660), ce qui enlevait à cet acte toute possibilité de pouvoir servir de base à des rapports politiques normaux.
Ces mouvements alternatifs, tantôt vers la Pologne, tantôt vers la Moscovie, auxquels était condamnée la diplomatie cosaque, devenaient, grâce à la malveillance de ces deux puissances à l’égard des aspirations nationales et sociales de l’Ukraine, désastreuses pour ce pays qui, à chaque nouvelle oscillation, restant incapable de faire triompher sa cause, perdait quelque chose de ses forces.
En réalité, depuis 1660, le territoire ukrainien se divisait en deux parties: la partie orientale, qui ne pouvait se défendre contre l’emprise moscovite et la partie occidentale obligée de s’entendre avec la Pologne sans pouvoir en éluder les exigences. La masse de la population était excédée des guerres incessantes et des coups d’état fomentés par les classes dirigeantes, s’évertuant à obtenir une autonomie qu’elles ne pouvaient atteindre et se refusant malgré leurs échecs à renoncer à leurs aspirations.
Les dissentiments entre le peuple et les classes dirigeantes aggravaient encore la faiblesse de l’Ukraine. Il était évident que les chefs cosaques aspiraient à remplacer la noblesse, non seulement dans son rôle politique, mais aussi dans sa situation sociale et qu’ils voulaient conserver le cadre du droit polonais pour s’en servir dans l’intérêt de leur classe. C’était éveiller la méfiance et la malveillance des masses, qui avaient toujours le soupçon que, sous le couvert des aspirations à l’autonomie, ne se cachassent des intérêts de classe, surtout lorsqu’il s’agissait de pactes avec la Pologne. Aussi par principe tenaient-elles pour la Moscovie, dont la politique leur était tout aussi pernicieuse, mais moins connue que celle de la Pologne, dont elles n’avaient eu que trop de preuves.
La capitale Zaporogue des steppes, la Sitche, conservait dans toute sa pureté la tradition démocratique des anciens principes et considérait de son devoir de s’opposer aux aspirations nobiliaires des chefs de l’armée. Elle surveillait d’autant plus volontiers leurs ambitions qu’elle ressentait comme une infraction aux vieux usages que le centre politique de l’Ukraine, qui avait toujours été dans la Zaporoguie, eût été transféré «dans les villes». Mais l’immixtion dans la vie politique des candidats qu’elle proposait pour l’hetmanat, en s’inspirant plus des idées démocratiques que des besoins politiques, ne faisait que compliquer la question au lieu de la résoudre.
Pierre Dorochenko, élu hetman en 1665, essaya de mettre fin à ces oscillations de l’Ukraine entre la Pologne et la Moscovie, avec l’aide de la Turquie. C’était reprendre la politique de Chmelnytsky, lorsqu’il essayait de secouer le joug de la Pologne en employant les Turcs et les Tartares. La Turquie, après avoir traversé une période de déchéance, était maintenant mieux en état d’entreprendre une action efficace. Après avoir gagné les bonnes grâces du Khan, Dorochenko entama directement avec le sultan des pourparlers, qui aboutirent à un traité, par lequel l’hetman reconnaissait le protectorat de la Sublime Porte, tandis que celle-ci s’engageait à aider l’Ukraine à obtenir son indépendance sur tout son territoire ethnographique--«jusqu’à Peremychl et Sambor (à l’ouest), la Vistule et le Neman (au nord), Sivsk et Poutivl (sur les frontières de la Moscovie)».