Abrégé de l'histoire de l'Ukraine
Part 11
Le Khan reçut l’ordre du sultan de prêter son aide à Dorochenko. Ce dernier, ainsi soutenu, sans briser directement avec la Pologne, mais en attaquant les chefs cosaques, qu’elle soutenait, parvint bientôt à chasser de la rive droite ukrainienne du Dniéper les garnisons polonaises.
Puis il se tourna vers la rive gauche, où gouvernait alors l’hetman Brukhovetsky, un habile démagogue, qui, mis d’abord en avant comme candidat par la Sitche Zaporogue, avait ensuite, pour se concilier la Moscovie, cédé à des exigences de cette dernière qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait voulu écouter.
Entre autres choses, il avait laissé réaliser le vieux désir de Moscou d’introduire dans le pays les impôts moscovites. Mais lorsque les agents du fisc commencèrent à établir un cadastre et à lever des taxes, la colère de la population ne connut plus de bornes. Le clergé ukrainien, de son côté, fut révolté par les prétentions du patriarche de Moscou.
Le mécontentement était d’ailleurs général, suscité par l’armistice que la Moscovie venait de signer avec la Pologne, à l’insu des Ukrainiens, lui cédant la partie de l’Ukraine située sur la rive droite du Dniéper, à l’exception de Kiev et ses environs immédiats.
Brukhovetsky, voyant sa position menacée, essaya de passer lui-même au mouvement anti-moscovite. Mais cette manœuvre de la dernière heure ne put le sauver. L’insurrection, qui éclata au début de 1668 contre les garnisons et la domination moscovites, l’engloutit également. A l’arrivée de Dorochenko, tout le monde joignit son étendard, Brukhovetsky fut tué et les troupes moscovites durent quitter le pays. Toute l’Ukraine cosaque était une fois de plus unifiée sous le commandement de Dorochenko.
Ce premier pas accompli et comptant sur l’aide de la Turquie et de la Crimée, l’hetman voulut réaliser l’ancien projet des autonomistes: faire de l’Ukraine un état indépendant, sous la protection de ses voisins. Ayant chassé les garnisons ennemies de la rive droite du Dniéper, il voulait en faire autant de la rive gauche. Avant tout, il désirait réduire les droits de Moscou à ceux d’un véritable protectorat sans immixtion dans les affaires intérieures et il exigeait en premier lieu le rappel des voïvodes.
Quelques évènements, qu’il ne prévoyait pas, vinrent tout d’un coup affaiblir sa position et privèrent de toute force convaincante ses réclamations aux yeux de la Moscovie.
Il avait d’abord eu l’imprudence d’abandonner l’Ukraine de la rive gauche et les troupes moscovites s’étaient hâtées de retourner dans les contrées de Tchernyhiv. Les autorités locales, aussi bien que le clergé et les chefs cosaques, désespérant de jamais s’en débarrasser, tâchèrent de s’arranger avec Moscou, sans s’occuper de Dorochenko, qui à ce moment ne pouvait leur être d’aucun secours.
Ils élurent pour eux un hetman particulier, Mnohohrichny, avec le titre «d’hetman des pays de Siver et de Tchernyhiv». Celui-ci se déclara prêt à se soumettre au tzar et à rompre toute alliance avec les Tartares, à condition que l’on donnât des garanties à l’autonomie ukrainienne, qu’on rappelât les voïvodes, etc.--en un mot, un ensemble de réclamations assez semblables à celles de Dorochenko. De son côté, la Sitche Zaporogue poursuivait une politique séparée et opposait de nouveaux rivaux à Dorochenko.
Le gouvernement moscovite comptait sur ces querelles intestines, aussi ne céda-t-il point. Par ses agents, notamment par un homme aussi au courant des choses que le voïvode de Kiev, Cheremetief, il savait bien que les réclamations de Dorochenko et de Mnohohrichny correspondaient entièrement aux aspirations populaires, que la population en avait assez des voïvodes et était excédée par la licence des garnisons. Cependant, les milieux influents de Moscou ne voulaient en aucune façon renoncer à leur politique centraliste. Il fallait annexer l’Ukraine, serait-ce même contre le vœu des populations.
Il ne restait à Dorochenko que de jouer sa dernière carte: l’intervention turque. Politique dangereuse au premier chef, car les cosaques ainsi que les masses avaient grandi dans la tradition de «guerre à l’infidèle», aussi toute idée d’alliance, les passages fréquents des Tartares dans le pays et les enlèvements d’esclaves qui souvent les accompagnaient, soulevaient-ils un mécontentement général. Dorochenko continuait en secret ses négociations avec la Turquie parce qu’il n’apercevait pas d’autre moyen de salut.
Le sultan, lui ayant promis une aide active, déclara en 1671 la guerre à la Pologne, parce qu’elle avait attaqué son vassal Dorochenko. Au printemps il se mit en marche à la tête d’une puissante armée, vint assiéger Kaminetz, la plus grosse forteresse du sud, qui capitula assez rapidement, puis il marcha sur Léopol. La Pologne, se sentant impuissante, se rendit à merci. Par le traité conclu à Boutchatch, le 7 octobre 1672, elle céda à la Turquie la Podolie et à Dorochenko «l’Ukraine dans ses anciennes frontières». En outre elle promettait de retirer ses garnisons des pays cédés et de payer à la Turquie un tribut annuel.
Cela fit impression sur la Moscovie, qui ne douta pas, que l’été suivant Dorochenko n’amenât les Tartares sur la rive gauche du Dniéper. L’assemblée générale convoquée par le tzar lui conseilla de prendre Dorochenko sous sa protection, puisque la Pologne se désintéressait de l’Ukraine à droite du Dniéper et de satisfaire autant que possible les demandes de l’hetman. Mais la Pologne fit savoir à la Moscovie que ce n’était point son intention de renoncer à l’Ukraine et qu’elle considérerait une démarche dans le sens indiqué par les boïards comme une violation des traités.
Cependant les Turcs ne firent pas de nouvelle expédition. Bien au contraire, l’hetman polonais Sobieski les attaqua, inaugurant cette série de victoires, qui devaient lui valoir la couronne. Par ailleurs, la façon dont les Turcs se conduisaient sur la rive droite du Dniéper produisait un mécontentement, que les ennemis de Dorochenko ne manquaient point de tourner à leur propre avantage. La population fuyait en masse au delà du fleuve et les «régiments» de ces contrées qui tenaient pour Dorochenko se dépeuplaient de plus en plus.
Au courant de ces circonstances, l’hetman de la rive gauche, Samoïlovitch, élu comme successeur de Mnohohrichny, conseilla à la Moscovie de ne point se hâter de s’arranger avec son rival, Dorochenko, dont il voulait se débarrasser. Au lieu d’entrer en pourparlers avec ce dernier, il sembla l’ignorer complètement, fit une expédition de l’autre côté du fleuve et amena les députés des «régiments» de la rive droite à se déclarer pour la Moscovie et à le reconnaître pour hetman. Dorochenko, incapable de continuer la lutte, fit, après deux ans de résistance, sa soumission à Samoïlovitch (1676).
Les Turcs avaient laissé passer le moment favorable. Ils tentèrent encore quelques efforts pour conserver l’Ukraine de la rive droite, en y plaçant d’autres hetmans. Mais c’étaient des gens sans importance et manquant de prestige, qui ne purent entreprendre rien de sérieux.
Ce pays, qui, un demi-siècle auparavant, avait été le foyer de la vie ukrainienne, était devenu, par suite des crises qu’il avait traversées, presque désert. Entre 1670 et 1680, une partie de sa population s’était réfugiée sur la rive gauche du fleuve, l’autre partie y avait été transportée de force. Quelques années plus tard on essaya avec quelques succès d’y implanter de nouveau les organisations cosaques. Mais ce territoire redevint l’objet de litiges entre la Moscovie, la Pologne et la Turquie: il fallut l’évacuer encore une fois dans la deuxième décade du XVIIIe siècle.
XXV.
L’époque de Mazeppa.
Pendant que l’Ukraine de la rive droite avait à subir de si terribles catastrophes, la vie nationale venait se concentrer sur la rive gauche du Dniéper, dans l’Hetmanat, comme on l’avait surnommé, qui menait une existence beaucoup plus tranquille. Depuis l’insurrection contre la Moscovie en 1668, jusqu’à la catastrophe de 1708, dont nous parlerons plus loin, il n’y eut ici, dans cette période de 40 ans, aucune perturbation grave. On fit bien quelques petits coups d’état, à l’occasion du changement d’hetman, quelques menues insurrections, mais rien qui causât de grands changements dans la vie publique.
La Moscovie poursuivait toujours sa politique centralisatrice et profitait de toutes les occasions pour restreindre l’autonomie ukrainienne. A chaque élection de l’hetman on renouvelait les pactes fixant les rapports de l’Ukraine à la Moscovie--à cette époque-là cela se faisait sous la forme d’un traité international--et les représentants du tzar y introduisaient chaque fois de nouvelles restrictions.
Lorsque le métropolite de Kiev mourut, en 1684, le gouvernement moscovite réussit à obtenir de l’hetman, qu’on élirait à sa place un homme qui reconnaîtrait l’autorité du patriarche de Moscou, et puis, par l’intermédiaire de la Porte, on obligea le patriarche de Constantinople à sanctionner cet état de choses.
Toutes ces immixtions dans la vie ukrainienne n’étaient pas sans exciter du dépit. Les Moscovites, en effet, étaient considérés comme des barbares: leurs mœurs plus rudes, les formes sévères de leur vie publique, l’atrocité de leurs châtiments corporels, l’affreux bannissement en Sibérie, tout cela provoquait l’horreur et la répugnance.
Néanmoins, la population n’avait plus de force de résistance et les gens au pouvoir, les hetmans eux-mêmes, Samoïlovitch et puis Mazeppa, prenaient soin de rester en bons termes avec le gouvernement moscovite et de s’assurer son appui, afin de bien tenir en mains la population ukrainienne. De leur côté, les agents du tzar, instruits par l’insurrection de 1668, se gardaient bien d’exciter les susceptibilités par des immixtions trop brusques et faisaient exécuter leurs desseins politiques par des mains ukrainiennes.
C’est ainsi que se passa cette période de 40 ans, qui marqua l’affaiblissement graduel des libertés du pays, tout en laissant à la vie nationale des possibilités de développement. Le résultat s’en manifeste au tournant du siècle, à l’époque de Mazeppa (1687-1709), quoique tout se préparât déjà dans les vingt années précédentes, au temps de Mnohohrichny et de Samoïlovitch.
Les chefs des cosaques commençaient à former une aristocratie, quoique sans prérogatives légalement définies. Convaincus de leur impuissance contre la politique moscovite, ils cherchent à conserver l’autonomie du pays par des voies pacifiques. Au lieu de heurter de front leurs protecteurs, ils se servent de leur aide pour consolider leur propre position sociale et leurs droits sur les terres qu’ils avaient occupées, ainsi que sur les populations qui venaient s’y installer.
C’est, en effet, sur ces territoires que s’arrêtait le flot des fuyards venant, comme nous l’avons vu, de la rive droite du Dniéper. L’aristocratie cosaque essaya de prendre le rôle, sous une forme quelque peu mitigée, de la noblesse polonaise. La vie se reconstruisait ici sur les principes du droit polonais, principalement sur les prescriptions du deuxième statut lithuanien et sur le code de droit municipal (droit de Magdebourg), qui restaient en usage dans les tribunaux locaux, à défaut d’une codification du droit national.
Ces prétentions sociales des officiers cosaques excitaient la méfiance de la population et cette méfiance paralysait toutes les tentatives qu’on aurait pu faire contre la politique du gouvernement de Moscou. Celui-ci tirait avantage de ces discordes: il ne se faisait pas faute de menacer ouvertement ce nouveau patriciat de soulever contre lui les populations, au cas où il s’engagerait dans la voie de l’opposition. Mais en même temps, il encourageait les tendances nobiliaires des chefs cosaques, car elles se trouvaient en accord avec la structure sociale de l’état moscovite, pour qui une classe de paysans libres était une perpétuelle menace et parce que l’asservissement des populations entretiendrait en Ukraine des luttes intestines, qui feraient oublier les aspirations nationales.
Les hetmans choisis par les chefs cosaques, Samoïlovitch et Mazeppa, étaient en quelque sorte les champions de leur programme social. La Sitche, où s’assemblait toujours tout ce qu’il y avait de plus radical et de plus intransigeant dans la nation, formait opposition, mais elle n’était plus en état de mener une lutte active contre «le nouvel asservissement». La tentative de Petryk Ivanenko, figure intéressante, qui, à la fin du XVIIe siècle, voulut «renouveler l’œuvre de Chmelnytsky», ne put y trouver un appui efficace.
Cette dangereuse évolution intérieure sapait à la base l’épanouissement intellectuel et national qui marqua cette époque. L’hetmanat de Mazeppa est remarquable à cet égard.
C’était un personnage assez étranger au monde ukrainien. Il était arrivé par des voies obscures et tortueuses; il avait en fin de compte acheté l’hetmanat du prince Galitzine, le favori du moment de la régente moscovite. Mazeppa n’était pas populaire dans le peuple, qui le considérait comme une créature du tzar et des seigneurs, un véritable «liakh» polonais. Il ne le savait que trop et c’est peut-être à dessein qu’il se prit à jouer si ostensiblement au mécène des arts, au patron de l’église. Aucun hetman, avant ou après lui, ne s’est montré aussi libéral. Il faisait des cadeaux aux cathédrales et aux monastères célèbres, bâtissait des églises, leur donnait de saintes icônes, des ornements somptueux, des vases précieux, pour montrer à tous les regards et implanter dans la mémoire du peuple son dévouement à l’église et aux idées nationales.
C’est pourquoi, même après que l’église, qu’il avait si généreusement comblée, eut été obligée, par ordre du tzar, de prononcer solennellement contre lui l’anathème et d’en faire disparaître tout souvenir, l’Ukraine n’en était pas moins pleine de Mazeppa, des témoignages de sa munificence envers l’église; il restait intimement lié avec tout ce qui constituait alors le trésor intellectuel national.
Deux des monastères les plus populaires de Kiev, celui des cavernes et celui de Saint-Nicolas, lui doivent des bâtiments qui en sont restés l’ornement. Pour la vieille confrérie de cette ville, il bâtit une église et édifia la maison de l’Académie. Cette école supérieure ukrainienne reçut alors sa dénomination officielle «d’Académie» du gouvernement moscovite, qui depuis longtemps, il est vrai, songeait à l’abolir, mais qui, sur instances de Mazeppa, lui octroya quelques privilèges. La corporation de ce collège fit souvent appel à la générosité de l’hetman, qu’elle qualifiait de patron et de protecteur.
Les manifestations de l’activité intellectuelle ukrainienne à cette époque présentent des traits intéressants; il faut la louer surtout d’avoir puisé à pleines mains dans le fond populaire, en même temps qu’elle se répandait dans les masses. Les influences de l’Europe Occidentale--l’Italie, l’Allemagne, la Flandre--s’unifient alors une fois de plus aux anciennes traditions byzantines pieusement conservées par l’église et la littérature, qui se trouvent rafraîchies et régénérées par le courant de la Renaissance. On se plut à évoquer la mémoire des fondateurs et des protecteurs des trésors sacrés de la nation, on vanta les cosaques comme les héritiers directs et les continuateurs de la gloire et des œuvres des princes kiéviens.
Dans une grande mesure se faisaient également sentir les apports de l’Orient, qui arrivaient par la Moldavie, la Turquie, la Crimée, par les colonies arméniennes et les vives relations avec les monastères des Balkans. Ils se manifestent surtout dans l’art décoratif, tandis que dans l’architecture dominent les influences occidentales. (Il est, par exemple, intéressant de noter cette variante ukrainienne du baroque italien, qui a laissé des traces même dans les constructions religieuses en bois du peuple de l’Ukraine.) Il faudrait encore mentionner l’art graphique, la gravure et la typographie.
La littérature se nourrit largement des luttes héroïques pour la libération nationale, des exploits de cosaques et avant tout de Bohdan Chmelnytsky. Ce sont des récits d’histoire, des mémoires et des œuvres poétiques. A cette époque se crée un nouveau style épique, ce que l’on a appelé les «douma», espèces de récitatifs pathétiques et rythmés. On verse dans ce moule d’anciens motifs poétiques sur les cosaques, et, en particulier, se forme le cycle des guerres de Chmelnytsky. Ces «douma» ont une haute valeur poétique, mais, n’ayant pas été fixées à l’époque par l’imprimerie, les folkloristes durent les recueillir plus tard de la bouche des bardes populaires ou «kobzar».
C’est alors que la poésie lyrique populaire acquiert les caractères qui lui sont restés jusqu’à nos jours et que la musique ukrainienne s’enrichit des dons de l’occident, qu’elle s’appropriera originalement et à qui elle donnera une diversité extraordinaire.
La civilisation moscovite était encore bien peu avancée et ne pouvait influencer l’Ukraine. Elle n’y prétendait pas d’ailleurs, quoique la censure ecclésiastique se fût mise à fonctionner dès que le métropolite de Kiev se fut soumis au patriarche de Moscou. Au contraire, dès le milieu du XVIIe siècle, ce sont des membres du clergé ukrainien, qui jouent en Moscovie le rôle d’éducateurs et de flambeaux intellectuels.
XXVI.
L’alliance avec la Suède et l’intervention turque.
La tranquillité plus ou moins profonde de la vie ukrainienne, son évolution sociale et politique furent troublées par le tourbillon soulevé par l’énergique activité de Pierre le Grand, qui, vers 1690, prit en main le pouvoir. Soit qu’il fît la guerre, soit qu’il tramât d’autres projets, toujours il puisait sans compter dans les ressources de l’Ukraine; il lui prenait ses forces vives ou ses richesses économiques, sans avoir égard à la vieille pratique de l’autonomie, sans tenir compte des moyens de la population. Les cosaques eurent à supporter les fatigues de ses guerres contre la Turquie, puis contre la Suède et contre le parti suédois en Pologne. Il les envoyait travailler à bâtir les forteresses, où ils avaient à subir les mauvais traitements des chefs moscovites. Il n’est pas étonnant qu’une irritation profonde s’emparât de la population, tant contre le gouvernement du tzar que contre les autorités ukrainiennes, qui, pleines de complaisance pour Moscou, ne savaient la protéger contre ses exigences.
En même temps, Pierre ne cachait pas qu’il ne reculerait devant aucun changement radical en Ukraine, à condition qu’il favorisât ses projets. Ne voulut-il pas un jour donner ce pays au fameux Marlborough pour que ce dernier décidât l’Angleterre à entrer en guerre contre la Suède? Ne voulut-il pas récompenser Mazeppa, en lui octroyant le titre de prince de l’empire romain?
Il y avait de quoi jeter l’alarme dans les milieux ukrainiens dirigeants, mais Mazeppa, très prudent, ne risquait aucun pas qui pût le compromettre. A tout hasard, il entretenait en grand secret des relations avec le parti suédois, pour le cas où la victoire favoriserait le roi Charles XII, mais il avait soin de garder les apparences d’une grande loyauté envers son protecteur.
Les choses en étaient là, lorsque, tout à coup, dans l’automne de 1708, Charles décida de transporter le théâtre de ses opérations contre la Russie en Ukraine. Cela mit les autorités du pays dans un grand embarras. Les succès de Charles avaient beaucoup haussé sa réputation et il paraissait bien que le tzar ne pourrait l’emporter sur un tel adversaire. Était-il raisonnable de s’attacher à lui, d’autant plus que le régime moscovite s’était attiré une telle inimitié dans le pays qu’on ne pouvait douter qu’à la première victoire de Charles la population ne se soulevât contre la Moscovie et ses partisans?
D’autre part, l’arrivée des Suédois réveillait de vieux souvenirs d’indépendance. Un demi-siècle auparavant, les patriotes ukrainiens avaient, comme nous l’avons vu, placé leurs espoirs dans le grand-père de ce même Charles qui venait aujourd’hui. Alors, les aspirations ukrainiennes n’avaient été déçues que par des circonstances défavorables. La Suède était le seul pays qui n’eût pas trahi leur cause: son abandon prématuré n’était pas venu d’un manque de bonne volonté. N’était-ce pas le devoir des fils et petits-fils de ceux qui étaient prêts à s’engager avec Charles X de tenter, avec l’aide de la Suède, de regagner leurs libertés?
Les circonstances exigeaient une prompte décision: Mazeppa, sans avoir eu le temps de bien peser le pour et le contre, se décida à embrasser le parti de Charles XII, et vers la fin du mois d’octobre il arriva, avec le peu de troupes qu’il put ramasser, au quartier du roi de Suède.
On s’entendit sur les conditions d’alliance. On posa en principe que «l’Ukraine des deux rives du Dniéper avec l’armée zaporogue et le peuple petit-russien, devaient être pour toujours libres de toute domination étrangère». Ni la Suède, ni toute autre puissance ne pouvait «soit comme prix de la délivrance, ou d’un protectorat, soit pour tout autre motif quelconque, prétendre à un droit de domination sur l’Ukraine et l’armée zaporogue, ou prétendre à une prérogative, ou à un droit de vassalité. Nul n’y doit lever des revenus ou tributs de quelque manière que ce soit. Nul ne peut lui reprendre ou occuper les places et forteresses obtenues de la Moscovie par les armes ou par les traités. L’intégrité des frontières, l’inviolabilité des libertés, droits et privilèges, doivent être respectées pour que l’Ukraine puisse en jouir sans aucune restriction[20].»
[20] Ce sont ces principes qui furent incorporés deux ans plus tard dans la charte d’élection du successeur de Mazeppa. Voir plus bas.
Mais les hommes d’état ukrainiens s’aperçurent bientôt qu’ils s’étaient trompés dans leurs calculs.
D’abord, par trop de circonspection et voulant conserver jusqu’au bout sa liberté d’action, Mazeppa n’avait pas su préparer la population à ce brusque changement. Avant qu’elle en eût eu vent, le tzar avait pris ses précautions pour qu’elle ne pût pas suivre l’exemple de l’hetman. Ses troupes se trouvaient déjà sur le territoire ukrainien, terrorisaient le pays par des atrocités inouïes et massacraient sans pitié ceux qu’elles soupçonnaient d’avoir des inclinations pour le parti adverse. La plus grande partie des troupes ukrainiennes furent incorporées dans l’armée moscovite et durent y rester. La population, tombée sans défense entre les mains du gouvernement moscovite, fut obligée, bon gré mal gré, de se montrer loyale.
Les proclamations que Mazeppa et Charles lui adressaient, accusant la politique arbitraire et astucieuse de Moscou, ne lui arrivaient même pas, tandis que Pierre avait toute facilité de travailler l’opinion publique en sa faveur. Sur son ordre, le clergé prononça solennellement contre Mazeppa l’anathème, excommuniant ainsi l’hetman qui avait le plus mérité de l’église. Du reste, dans ses manifestes aux populations ukrainiennes, le tzar l’inculpait de crimes inouïs.
Il en résulta que Mazeppa ne put apporter à Charles une aide efficace. Le seul appoint important fut la forte et excellente armée de la Sitche Zaporogue.
La Sitche avait alors à sa tête un «Kochovy» éminent, Constantin Hordienko-Holovko, un des plus fidèles et des plus énergiques défenseurs de ses traditions démocratiques. Il s’était par conséquent montré l’adversaire de la politique moscovite et du régime de Mazeppa. Mais dès que ce dernier se déclara pour Charles contre Moscou, il devint immédiatement son adhérent et, malgré les difficultés de la tâche, il parvint à gagner les cosaques de la Sitche à ce nouveau défenseur des libertés ukrainiennes.