Abrégé de l'histoire de l'Ukraine

Part 20

Chapter 203,513 wordsPublic domain

Le moment était grave en Russie: le parti de l’extrême gauche ou bolchéviste, avait voulu profiter de ce que les ministres bourgeois étaient sortis du cabinet pour s’emparer du pouvoir. Le cabinet socialiste avait réussi à faire échouer le soulèvement, mais il était tombé lui-même entre les mains de la bourgeoisie. L’offensive en Galicie imposée par Kerensky sous la dictée des alliés à l’encontre de toutes les règles du bon sens, aboutit à un désastre, où s’effondra le dernier reste de discipline qu’il pouvait encore y avoir dans l’armée et, en même temps, le prestige du gouvernement révolutionnaire. Les éléments bourgeois revenus dans le cabinet, avaient des idées tout autres sur une série de questions, notamment sur celle de l’Ukraine et ils ne se croyaient pas obligés par la déclaration du 3 juillet. Après de longs ajournements que l’insistance des secrétaires généraux ne parvenait pas à raccourcir, le conseil des ministres, sans tenir compte du «statut», présenté à sa ratification, publia, le 4 août, sa propre «Instruction provisoire au Secrétariat général», après avoir négligé de s’entendre soit avec les secrétaires, soit avec la Rada. C’était détruire l’entente construite avec tant de peines.

La dite «Instruction» limitait les pouvoirs du secrétariat général à cinq provinces au lieu de dix. Elle excluait de son ressort la guerre, la justice, le ravitaillement, les voies de communications, les postes et télégraphes et, pour ce qu’elle lui laissait, elle réservait le droit au gouvernement central d’intervenir directement dans les affaires d’importance exceptionnelle. Elle remettait à plus tard de régler les rapports mutuels entre le secrétariat et le gouvernement central, comme si elle voulait considérer comme nuls et non avenus les accords précédents et elle fournissait à plaisir les sujets de malentendus, qui auraient pu faire de l’autonomie un terme vide de sens.

L’indignation provoquée fut partagée de toute la population. Ne divisait-elle pas arbitrairement le territoire ukrainien? Ne brisait-elle pas l’unité nationale? Pourquoi séparer le gouvernement de Charkov de celui de Poltava, de ceux de Kiev et de Podolie, ceux de Kherson et de Cathérinoslav? C’était une absurdité pour quiconque connaissait l’état des choses. A la session de la Rada Centrale, qui siégeait à ce moment, «l’Instruction» fut l’objet de critiques acerbes de la part des secrétaires et des représentants. Cependant le secrétariat général conseilla à l’assemblée de ne pas se montrer intransigeante et la majorité se laissa convaincre. Après avoir donné carrière à ses justes critiques, elle décida de présenter pour le moment à l’approbation du gouvernement de Moscou un secrétariat général investi des fonctions déterminées par «l’Instruction» et de se servir de ce que l’on avait obtenu pour organiser le pays sur une nouvelle base. Quant aux questions principales il fallait s’apprêter à pouvoir les résoudre favorablement à l’assemblée constituante de toute la Russie et à la Constituante de l’Ukraine, qui devaient être toutes deux convoquées dans le plus bref délai.

Les hommes politiques qui se trouvaient au gouvernail ne voulaient pas se laisser prendre à la provocation que la bourgeoisie russe cachait sous la forme de «l’Instruction», ils désiraient éviter la lutte ouverte et décisive qui aurait suivi la rupture. D’ailleurs, les nouveaux membres de la Rada s’y seraient opposés, les représentants des partis russes, des israélites et même une partie de la démocratie ukrainienne, notamment le parti socialiste démocrate, pas très nombreux, mais influent, qui étaient de cet avis. C’était, en effet, le moment du triomphe de la réaction en Russie, alors que la bourgeoisie, les capitalistes et la grande industrie faisaient sentir leur influence à «l’assemblée d’état», convoquée à Moscou à cette époque, et que quelques membres du cabinet, y compris des socialistes, préparaient avec le général Korniloff la dictature militaire. La démocratie ukrainienne se tenait loin de cette activité réactionnaire, mais, à cause même de cela, elle hésitait à entrer ouvertement en lutte avec le gouvernement[36].

[36] Cette abnégation devait coûter cher à l’Ukraine, qui en restait, du reste, sous une impression pénible. A ce moment je priai la Rada Centrale de me décharger du poste de président que j’occupais depuis sa formation. Mais, les partis exprimèrent le désir que je restasse de peur de jeter l’alarme dans la population. Malgré l’épuisement de mes forces, j’ai obéi et je suis resté à mon poste--_usque ad finem_.

Pour donner un contre-poids à la haine que lui portait la bourgeoisie russe, elle chercha amitié et soutien chez les autres peuples de l’empire ayant soif de liberté et tâcha de les unir sous la bannière du fédéralisme et de la démocratie. Nos compatriotes se refusèrent de participer au conseil prétendu «démocratique», qui avait été convoqué pour le milieu de septembre, dans l’espoir de donner au gouvernement russe coalisé l’appui populaire, pour qu’il pût continuer dans ses tendances centralistes et réactionnaires. Mais, vers la même date (8-15 septembre) on réunit à Kiev le «Congrès des peuples», pour célébrer la venue prochaine de la fédération.

L’idée en était venue au congrès national ukrainien du mois d’avril. On sait que le principe d’une fédéralisation de tous les peuples de l’empire, devenus libres et autonomes, avait été, dès 1846, un des axiomes politiques de la démocratie ukrainienne. Il avait été repris et clairement exposé par la fraction ukrainienne à la première Douma et encore au début de la révolution. C’est pourquoi le congrès d’avril avait chargé la Rada Centrale de convoquer à Kiev toutes les nationalités intéressées. Par suite des circonstances les convocations n’avaient pu être lancées qu’au mois d’août, de sorte que l’on ne se réunit qu’une semaine avant le «conseil démocratique» ci-dessus mentionné. Le moment était, en effet, bien choisi pour déclarer _urbi et orbi_ que le seul moyen de sauver la Russie de la décomposition et d’une ruine certaine, c’était de la fédéraliser. Un remède salutaire s’il avait pu être appliqué à temps.

L’état des esprits pendant le congrès fut des plus francs et même enjoué. C’était la première assemblée de ce genre, quoiqu’on en eût déjà parlé avant la guerre. Les peuples suivants y étaient représentés: les Estoniens, les Lettons, les Lithuaniens, les Polonais, les Blancs-Russes, les Ukrainiens, les Roumains de la Bessarabie, les Tartares de la Crimée, les Géorgiens, les Turcs de l’Azerbaïdjan et les Israélites. Des partis russes, seuls les socialistes révolutionnaires envoyèrent leurs délégués pour marquer que le fédéralisme était inscrit à leur programme, mais ils ne prirent pas une part active aux travaux du congrès. Les cosaques, en revanche, y déployèrent un zèle des plus méritoires. Toutes leurs douze armées y avaient envoyé leurs représentants, qui insistèrent sur leur caractère national distinct du peuple russe et exigèrent que leurs desiderata fussent traités sur le même pied que ceux des autres peuples de la Russie[37].

[37] Il faut noter que leurs délégués venaient du front et non de l’intérieur du pays et qu’ils représentaient l’opinion de la partie la plus démocratique et la plus avancée des intellectuels cosaques. Quand les hommes politiques ukrainiens, dans leurs efforts postérieurs, voulurent s’appuyer sur elle, ils ne récoltèrent que des déboires.

L’assemblée décida à l’unanimité qu’il était nécessaire de présenter les revendications suivantes: réorganisation d’une république fédérative russe, comprenant les états autonomes formés sur les territoires nationaux, et les groupements politiques et autonomes exterritorialisés des nationalités ne possédant pas de territoire distinct, notamment les israélites; participation des représentants des nationalités à la conférence de la paix; convocation d’assemblées nationales chargées de régler les rapports des états fédérés avec le pouvoir central et d’organiser l’administration intérieure de ces pays.

Ces résolutions furent transmises au gouvernement de la Russie par son représentant au congrès et envoyées par une délégation nommée à cet effet au «Conseil démocratique». Ce dernier leur fit un accueil des plus défavorables. Il paraît que Kerensky les reçut avec plus de sympathie: il les proposa à la délibération du conseil des ministres, mais la majorité se prononça contre la fédération et réduisit la question à une «autonomie culturelle». Ce furent les socialistes révolutionnaires russes qui, après avoir manifesté à Kiev leur solidarité, firent tous leurs efforts pour faire échouer cette affaire.

Le centralisme l’emportait. Le bloc gouvernemental, pensant que le «Conseil démocratique» consoliderait sa position, passablement ébranlée par l’attentat de Korniloff, crut se trouver en état de retirer les concessions qu’on avait été obligé de faire, surtout à l’Ukraine.

L’autonomie de ce pays n’avait pas été réalisée, même dans les modestes limites fixées par l’instruction du 4 août. L’administration centrale continuait de diriger les affaires sans se soucier du Secrétariat Général; on ne mettait pas de fonds à sa disposition, on ne tenait compte ni de ses rapports, ni de ses réclamations; on avait soin de lui mettre partout des bâtons dans les roues, pour le discréditer aux yeux de la population, en démontrant son impuissance. Le sénat russe, cette relique de l’ancien régime, que l’on avait oublié au milieu du fracas révolutionnaire, se rappela au souvenir du peuple en refusant de promulguer l’instruction du 4 août et lui ôtant ainsi toute valeur légale. Enfin le gouvernement osa soulever la question de l’existence légale de la Rada et du Secrétariat général. Ce dernier avait présenté à la Rada Centrale le programme de ses travaux, dans lequel il mentionnait entre autre les travaux préparatoires pour la convocation de l’assemblée Constituante de l’Ukraine. Le gouvernement de Kerensky y trouva le prétexte d’un procès politique contre les organes en question. Il chargea le procureur général de Kiev d’instruire l’affaire et de prendre les mesures coercitives appropriées. Quant aux secrétaires généraux, ils furent mandés à Pétersbourg «aux fins d’instructions», mais en réalité pour que l’on pût facilement les appréhender.

Cependant le gouvernement ne se rendait pas compte des changements profonds apportés en Ukraine par six mois de révolution. Tandis que sa propre autorité devenait de plus en plus vacillante, celle de la Rada ne faisait que s’accroître, car la vie ukrainienne se concentrait vers Kiev et abandonnait le gouvernement russe. Il n’inspirait plus de confiance à personne. Sa politique astucieuse et maladroite à l’égard des nationalités avait ouvert les yeux des neutres et rempli d’indignation la population ukrainienne. Au congrès des soldats (le troisième) rassemblé à cette époque à Kiev (le 20 octobre) en même temps que la session de la Rada, il fut décidé de considérer la dernière ordonnance du gouvernement de la Russie comme un _casus belli_, de rompre définitivement avec lui et d’engager ouvertement la lutte. On comptait sur l’appui de l’armée, qui était certain, et sur celui de la population, qui était très probable. Toutefois les secrétaires généraux, fidèles à leur tactique de ne laisser aucune prise au reproche, proposèrent qu’il serait mieux d’essayer encore une fois de s’entendre. Malgré le mécontentement soulevé par leur proposition, ils se rendirent à Pétersbourg, où ils apprirent à leur arrivée, qu’on leur avait déjà préparé leurs appartements dans la prison. Mais il n’y avait plus personne pour les y mettre: le gouvernement venait d’être renversé par le second soulèvement bolchéviste.

Il se passa alors plusieurs semaines pendant lesquelles la République russe se trouva dans un état d’anarchie complète et tomba en pièces. A Pétersbourg les bolchéviks, en possession du pouvoir, organisèrent leur gouvernement, mais à l’armée et dans les provinces la situation resta longtemps confuse. On espérait que le gouvernement de coalition se rétablirait bientôt, aussi ne se pressait-on pas de reconnaître le conseil des commissaires bolchévistes. D’un autre côté, on montrait une certaine réserve à l’égard de la restauration, car l’on craignait, le passé était là pour le dire, que le triomphe de la coalition n’amenât une réaction encore plus terrible. Dans les pays allogènes, anciennement annexés à l’empire russe, on essayait de parer à l’un et à l’autre danger: considérant ce qui se passait à Pétersbourg comme une affaire d’importance locale et purement «russe», on se hâta d’organiser la vie territoriale afin de prévenir l’anarchie et la guerre civile.

Les évènements qui se déroulèrent à Kiev sont caractéristiques à cet égard. Les autorités militaires, espérant profiter de la situation critique pour écraser d’un seul coup le bolchévisme et le mouvement ukrainien qu’ils dénonçaient comme son complice, mobilisèrent tout ce qui se trouvait sous la main: régiments de cosaques, volontaires tchéco-slovaques, les pupilles des écoles militaires. Alors les Ukrainiens constituèrent un bloc révolutionnaire, sous le nom de «Comité de sauvegarde de la révolution», qui réunissait toutes les organisations de gauche, ukrainiennes et non ukrainiennes, y compris les bolchéviks, et qui se proclama détenteur suprême du pouvoir sur tout le territoire de l’Ukraine. La contre-révolution centraliste devait par là échouer. Son attaque contre les conseils d’ouvriers et de soldats ne réussit qu’à faire arrêter les autorités militaires, qui furent expulsées de la ville. Kiev et les autres centres importants de l’Ukraine repassèrent sous le pouvoir du Secrétariat général.

Mais cet état de fait devait être établi en droit. Le Secrétariat général ne pouvait continuer à exister en tant qu’organe d’un gouvernement central qui n’existait plus. Il fallait qu’il se constituât lui-même comme gouvernement de l’état ukrainien. Déjà vers la fin du mois d’octobre le congrès militaire s’était prononcé assez clairement en ce sens, mais cela ne satisfaisait pas les partis. Ils ne croyaient pas qu’il fallût se borner à une proclamation de simple forme, ou, pour mieux dire, à déclarer restaurée la république ukrainienne abolie par les Romanoff. Ils voulaient, en même temps, bien marquer le caractère démocratique et socialiste de cette nouvelle république et formuler les principes fondamentaux de son programme social, ce qui demandait une entente entre les partis. On y arriva cependant et les nouvelles directives furent exposées tout au long dans le IIIème universal adopté et promulgué par la Rada Centrale le 7 (20) novembre 1917.

Cette loi fondamentale établissait une «République ukrainienne du peuple» en union fédérative avec la République russe; elle fixait à grands traits les limites de son territoire. Elle abolissait le droit de propriété privée sur toutes les terres susceptibles d’être cultivées, introduisait la journée de travail de huit heures, proclamait le principe du contrôle de l’état sur la production, enfin elle promettait que tous les moyens seraient employés pour terminer la guerre aussitôt que possible.

Tout en remettant à la Constituante de toute la Russie et à celle de l’Ukraine le soin d’arrêter en détail les formes de l’organisation de l’état, elle fixait les élections pour cette dernière assemblée au 27 décembre (anc. style) et la convoquait pour le 2 janvier (anc. style).

Cet universal passa à une grande majorité des voix; seules quelques fractions russes s’abstinrent de voter. Il fut accueilli avec une profonde satisfaction par la population ukrainienne. Dorénavant la vie nationale allait pouvoir se développer librement sans être entravée par la politique russe encore aveuglée par la vieille tradition centralisatrice. L’Ukraine désirait d’abord régler ses rapports avec Pétersbourg, en reconnaissant les soviètes comme le gouvernement de la Russie, au sens strict du mot (c’est-à-dire le pays et l’état des Grands-Russes) et lui proposer de former une fédération en commun avec les autres pays qui s’étaient formés en états distincts et qui voudraient en faire partie. Le Secrétariat général, chargé de cette mission par la Rada, entama des pourparlers dans ce but, mais on se heurta à l’attitude intransigeante des soviètes, qui proclamaient bien «le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, voire jusqu’à la séparation complète», mais qui ne voulaient entendre parler de l’application de ce principe que lorsque tout le territoire de la Russie et les administrations locales auraient adopté en pratique le régime bolchéviste. Le but de la révolution n’était-il pas la transformation sociale? Toutes tendances nationales, toute opposition à leurs principes leur semblaient des manœuvres contre-révolutionnaires. Il n’était pas possible de s’entendre.

Mais en ayant exclusivement en vue les réformes socialistes, les soviètes oubliaient que la situation des autres peuples de la Russie n’était pas la même que pour les Grands-Russes. Pour ceux-ci la question nationale ne se posait pas, rien ne menaçait leur indépendance, tandis que les personnages responsables qui tenaient en main la destinée des autres nations ne pouvaient faire autrement que de se servir de cette révolution pour leur assurer l’indépendance politique et la plénitude de leurs droits. Et comme ces peuples venaient à peine de se débarrasser du joug russe, ils étaient très sensibles à toutes les injonctions qui leur venaient de l’ancienne capitale de leurs oppresseurs et ils se cabraient facilement sous les ordres venant de ce côté-là, qu’ils aient été donnés par des bourgeois, des partisans de la constitution ou des bolchéviks, surtout lorsqu’il s’agissait de leurs affaires intérieures. Les soviètes manquaient donc de prudence, et leur ardeur socialisatrice les emportait; d’où des conflits inévitables avec les peuples fortement pénétrés de l’idée nationale.

La courte période pendant laquelle les Ukrainiens s’allièrent aux bolchéviks pour repousser la réaction, où les partisans des soviètes siégèrent à la Rada Centrale, se termina le jour où cette assemblée désapprouva le soulèvement bolchéviste de Pétersbourg et refusa d’adopter le principe des conseils. Les soviètes la vouèrent aux gémonies, la dénoncèrent comme bourgeoise et contre-révolutionnaire et entreprirent contre elle une violente campagne dans le prolétariat et dans l’armée. A cet égard, l’Ukraine se trouvait dans une situation pénible. Les grandes villes, déjà très dénationalisées par suite de la politique de l’ancien régime, que nous avons rapportée, avaient été inondées pendant la guerre d’une masse de prolétaires étrangers, qui avaient dû être évacués des régions industrielles de l’ouest menacées par la guerre. Ces déracinés, encore irrités par les conditions anormales de la vie sur un sol étranger, obéissaient volontiers aux appels à la violence des bolchéviks et se chargeaient d’imposer leurs principes radicaux à la population locale, dont ils combattaient le nationalisme soi-disant contre-révolutionnaire, appuyés par la force armée bolchéviste.

Cette force armée était représentée par les unités militaires de l’ancien front russe. Une énorme partie du territoire ukrainien était compris dans la zone du front ou des services d’étapes, de sorte qu’il s’y trouvait en dépit de la désorganisation d’énormes masses de troupes non ukrainiennes. Dès que les rapports se tendaient entre Kiev et Pétersbourg, ces unités étrangères devenaient une menace pour les Ukrainiens. Lorsque les soviètes voulurent les rappeler, les troupes ukrainiennes leur barrèrent le chemin, les désarmèrent de peur qu’elles ne se livrassent à quelque attentat en passant par Kiev et les firent sortir ainsi du pays. Ce fut là un nouveau sujet d’irritation.

Les soviètes trouvèrent encore un autre prétexte pour se plaindre, dans l’attitude de l’Ukraine envers les cosaques du Don. Les pays du Don étaient regardés à cette époque comme la plus formidable citadelle de la réaction antibolchéviste. A Pétersbourg on aurait bien voulu en venir à bout à l’aide des Ukrainiens, qui se récusèrent et s’attirèrent de nouveaux reproches. De leur côté, les pays du Don en appelaient aux principes de l’indépendance, du fédéralisme, de la solidarité entre les peuples de l’ancienne Russie contre le centralisme des Grands-Russiens. Voulant rester neutre dans ce conflit, le gouvernement ukrainien ne laissa pas passer les troupes bolchévistes en marche vers le Don, mais il n’avait aucune raison d’arrêter les cosaques de ce pays qui rentraient chez eux en quittant le front. On vit là la preuve d’une alliance avec la réaction.

On en arrivait à une guerre ouverte, qui pouvait devenir d’autant plus funeste à l’Ukraine qu’il se trouvait, comme nous l’avons vu, sur son territoire des éléments tout disposés pour les soviètes. La paralysie qui avait frappé l’industrie, l’arrêt du travail dans les mines et encore plus la désagrégation du front avaient inondé le pays d’une masse de gens arrachés à leurs conditions habituelles d’existence, inquiets et travaillés par la propagande. Ils ne rentraient point dans leurs foyers--cela eût été du reste assez difficile et ils n’auraient probablement pas pu s’y nourrir--ils s’amassaient dans les villes, dans les gares de chemin de fer, se dispersaient dans les villages et répandaient l’insécurité. La propagande bolchéviste trouvait en eux sinon des adeptes du moins des agents bénévoles et inconscients qui portaient les calomnies, lancées contre le gouvernement ukrainien, jusque dans le fond des campagnes.

Dans la population ukrainienne elle-même, dans les partis s’élevaient des doutes. Ne vaudrait-il pas mieux engager le mouvement national dans la voie du bolchévisme? Le système des conseils n’avait pas été inventé par les bolchéviks, ils se l’étaient seulement habilement adapté; ne pourrait-on pas l’accommoder aux circonstances de la vie ukrainienne, en donnant, par exemple, voix prépondérante aux paysans? La Rada Centrale elle-même était-elle autre chose qu’un soviète unifié d’ouvriers, de soldats et de paysans, avec prépondérance de ce dernier élément? Ne serait-il pas logique d’organiser au-dessous d’elle des conseils locaux et de remettre à ces corps élus tout le pouvoir?

Telles étaient les idées qui devaient reparaître avec beaucoup plus de force un an plus tard, après la chute de l’hetman, mais pour lors elles n’étaient partagées que par une minorité. Car, à la première apparition qu’il fit en Ukraine, le bolchévisme était fortement teinté d’un impérialisme grand-russien qui effrayait d’autant plus les gens conscients de leur nationalité, qu’ils venaient à peine de secouer le joug de Pétersbourg[38]. Suivre leurs directions, cela semblait retourner sous la domination russe. Et ce n’était pas seulement le sentiment des intellectuels, mais aussi des gens du peuple dont les dispositions cadraient parfaitement de par ailleurs avec les tendances bolchévistes. «Camarades russes,» disaient-ils, «nous vous prions de ne pas vous immiscer dans nos affaires; nous, bolchéviks ukrainiens, nous travaillerons à atteindre notre but--mais nous vous en prions, ne vous mêlez pas de nos affaires.» Ces paroles, on les a entendues bien des fois dans les meetings d’alors sortir de la bouche de nos soldats et de nos ouvriers. Il faut connaître ces dessous psychologiques si l’on veut comprendre l’acharnement avec lequel les socialistes ukrainiens ont lutté contre les bolchéviks russes à la fin de 1917.