Abrégé de l'histoire de l'Ukraine
Part 19
On la sentait venir à la tension des rapports austro-russes, depuis l’annexion de la Bosnie, et tous ceux que gênait le mouvement ukrainien et qui voyaient d’un mauvais œil l’extension qu’il avait prise pendant les dix dernières années, espéraient profiter de l’occasion pour l’anéantir. Et ils étaient nombreux: chauvins polonais en Galicie, chauvins russes dans la Grande Ukraine et tous les renégats à qui la renaissance ukrainienne semblait un reproche vivant. Aussi le premier coup de canon donna-t-il le signal d’une atroce persécution.
En Russie, dès le début de la guerre, on supprima les journaux ukrainiens. L’administration, usant largement des pouvoirs extraordinaires que lui donnait la loi martiale, se mit à arrêter les patriotes et à faire disparaître les organisations. La censure ne manqua pas l’occasion de renouveler arbitrairement les anciennes prescriptions que les publications ukrainiennes employassent exclusivement l’orthographe russe et les mit par ses exigences dans l’impossibilité de paraître.
La situation n’était guère plus supportable en Autriche. L’administration polonaise en Galicie, la bureaucratie hongroise dans les Carpathes, fortes de la puissance dont elles étaient revêtues en temps de guerre, s’apprêtèrent à rendre inoffensifs à jamais les intellectuels ukrainiens. Des centaines et des milliers de «suspects» furent arrêtés, exilés dans les provinces occidentales, parqués dans les camps de concentration ou jetés en prison. Lorsque les troupes russes franchirent la frontière les autorités civiles quittèrent le pays, mais les autorités militaires qui les remplacèrent pour un temps firent fusiller à leur gré et sans aucune forme de procès.
L’occupation par les troupes russes, en automne 1914, fut encore plus désastreuse. Le gouvernement du tzar ne crut-il pas tenir entre les mains le centre du mouvement ukrainien, oubliant que la Galicie n’avait été que son refuge depuis le décret de 1876, mais que son véritable berceau était l’Ukraine même? D’ailleurs, les imputations calomnieuses d’une intrigue autrichienne ne continuaient-elles pas de circuler? N’étaient-elles pas devenues comme une sorte d’hallucination des sphères officielles, qui auraient pourtant bien pu vérifier les faits? Mais ne s’agissait-il pas d’une simple vengeance? En tout cas les autorités russes se mirent à l’ouvrage avec acharnement.
On exila les intellectuels ukrainiens et même des citadins et des paysans qui semblaient avoir une certaine éducation. Femmes, vieillards, enfants étaient traînés de prison à prison ou menés en exil dans la Russie orientale ou la Sibérie, sans vêtements, sans souliers, dans un état de détresse épouvantable. Les institutions et les publications nationales furent supprimées, la langue ukrainienne fut chassée de l’école et de l’administration, où l’on n’admit plus que le polonais et le russe. Ce fut un rude coup et tout-à-fait inattendu pour la population qui s’apprêtait à accueillir avec joie la réunion de toutes les terres ukrainiennes, même sous le régime beaucoup plus sévère du tzar.
Lorsque au printemps de 1915 l’offensive allemande commença à se faire sentir en Galicie et en Volhynie, les persécutions reprirent avec de nouvelles horreurs. La population ukrainienne fut forcée par la pointe des baïonnettes russes à évacuer le pays de Kholm, la Volhynie et la Podolie, menacés par l’ennemi. Les paysans durent amener leurs bestiaux et leurs chariots, chargés d’outils et de hardes jusque dans les gouvernements de la Russie orientale, qui leur furent assignés pour résidence. On incendiait les villages, on détruisait tout, pour ne rien laisser à l’ennemi. De longs trains de fourgons non chauffés, bourrés à éclater, sans qu’on eût pris aucune précaution hygiénique ou assuré le ravitaillement, roulèrent jusque dans le creux de l’hiver vers Moscou, Kazan, Simbirsk et Perm, où débarquaient des spectres hagards, transis de froid, pour qui aucun asile n’avait été préparé. Il se passa des choses incroyables. Un médecin qui fut chargé de recevoir quelques-uns de ces trains, chargés de soi-disant réfugiés, m’a raconté qu’il ouvrit un jour un de ces fourgons, bondé seulement de petits enfants, qui avaient dû y rester évidemment enfermés pendant plusieurs jours, sans soins et sans nourriture; il y en avait de morts, d’autres étaient devenus fous.
Et même en exil le poing russe continuait à peser sur les malheureux. Tandis qu’on permettait aux autres nationalités d’organiser des secours pour leurs compatriotes réfugiés, de faire des collectes, d’arranger des écoles et des asiles pour les enfants, cela était défendu pour les Ukrainiens. Les Russes d’un côté, les Polonais de l’autre prenaient bien soin de ne laisser apparaître aucune trace de l’organisation nationale: les évacués de Galicie étaient confiés aux comités polonais, ceux de l’Ukraine aux comités russes.
Ce n’est évidemment qu’un trait d’horreur à ajouter aux atrocités qui ont accompagné la guerre mondiale, un souffle dans le tourbillon, mais il fallait constater que, profitant des circonstances exceptionnelles et de l’abolition des garanties constitutionnelles, les Russes et les Polonais ont fait tout leur possible, pour anéantir le mouvement ukrainien.
XL.
La révolution. Proclamation de la République Ukrainienne.
L’auteur qui, durant ces pénibles années, a parcouru l’Ukraine, s’est trouvé au milieu des réfugiés et des évacués, qui a été arrêté et exilé lui-même, se voit obligé de souligner que, malgré tout l’acharnement que l’on mettait à supprimer le mouvement ukrainien, ses partisans ne perdirent pas courage. Tous ces gens avaient à subir de terribles épreuves: les soldats étaient contraints de faire une guerre fratricide pour des buts qui leur étaient parfaitement étrangers; les prisonniers, les évacués, les exilés, arrachés du pays natal, avaient à endurer une vie insupportable, et, malgré tout, tous étaient convaincus que les persécutions n’arriveraient pas à étouffer l’énergie nationale, que, au contraire, le régime vermoulu, qui asservissait les nations et les classes sociales, approchait de sa fin, qu’il fallait s’attendre à des changements radicaux et s’y préparer.
La révolution arriva. Elle commença vers le début de mars à Pétersbourg, avec la participation efficace des Ukrainiens qui avaient préparé le soulèvement dans un des régiments territoriaux de la garde. La nouvelle de cet évènement et de la chute du tzarisme fut accueillie en Ukraine comme un appel depuis longtemps attendu à la liberté. Quoique les organisations eussent été supprimées, la presse anéantie, les patriotes dispersés, la population ukrainienne se mobilisa extrêmement vite pour accomplir la révolution.
Toutes les étapes reconnues nécessaires par le travail consciencieux des intellectuels, des guides de la pensée nationale et annoncées au peuple par les orateurs populaires, furent franchies l’une après l’autre, à l’étonnement général, avec ordre et discipline, comme si tout eût été arrangé d’avance[32].
[32] Nous n’esquissons ici la révolution qu’en traits généraux; on en trouvera les détails exposés dans plusieurs ouvrages spéciaux.
Les partis qui s’étaient créés avec les premiers battements de la vie ukrainienne, de 1905 à 1907, s’étaient étiolés sous la réaction qui suivit et avaient disparu. Ce fut un groupe d’intellectuels, comprenant des gens de plusieurs partis et connu sous le nom de «Société des progressistes ukrainiens», l’union des sociétés des étudiants et quelques autres organisations ukrainiennes de Kiev qui prirent maintenant l’initiative de créer une représentation nationale. Avec le concours de divers groupes locaux, on installa à Kiev, le 20 mars (nouveau style) 1918, sous le nom de Rada Centrale, le nouvel organe national, qui fut reconnu comme tel par la population ukrainienne, dès que la nouvelle de sa formation se fut répandue dans le pays. Son premier acte fut d’organiser à Kiev une grande manifestation nationale pour le premier avril suivant. Une foule immense se réunit sur la place Sainte Sophie et cette assemblée prit la résolution que l’on commençât tout de suite à organiser l’autonomie de l’Ukraine et que le gouvernement provisoire de Russie eût à reconnaître cette autonomie dans le cadre le plus large possible, s’il voulait attacher le peuple ukrainien aux intérêts du nouveau régime.
Ensuite la Rada Centrale convoqua un congrès national afin de procéder à de nouvelles élections qui lui donneraient le caractère d’une véritable représentation du peuple ukrainien entier habitant sur le territoire de la Russie. Ce congrès se tint du 19 au 21 avril; malgré les difficultés des communications, il s’y trouva des délégués de toutes les parties de l’Ukraine, notamment un grand nombre de paysans et de soldats (près de 900 mandataires munis de pleins-pouvoirs). La nouvelle Rada Centrale fut composée: des délégués des provinces, de ceux des organisations militaires, paysannes et ouvrières, des représentants des partis politiques et des sociétés nationales qui avaient travaillé à l’éducation du peuple.
Le programme de ce conseil était d’abord purement politique; il s’agissait d’organiser l’autonomie du pays dans ses limites ethnographiques et de fédéraliser la Russie. Toutes les questions qui auraient pu briser la bonne entente entre les partis et les classes furent provisoirement écartées. Cependant, un mois plus tard, comme le pouvoir central de Russie prenait des mesures qui tendaient à la centralisation des richesses du pays, la Rada dut élargir son programme et y inscrire certains principes économiques, sur lesquels il fallut s’entendre, qui devaient surtout sauvegarder les intérêts matériels de l’Ukraine et assurer le libre développement des classes ouvrières.
Cependant ce n’était pas cela qui absorbait le plus les forces politiques de la nation: l’organisation de l’armée sur les bases de la nationalité passa tout à coup au premier plan et donna une nouvelle impulsion à l’activité publique par l’entrée en ligne de l’élément militaire. C’était d’ailleurs bien naturel que ce fût dans l’armée, où se trouvait alors la partie la plus active de la population[33] et où les formations militaires donnaient plus de facilité pour s’organiser en masse, que le mouvement national trouvât le plus sûr écho. Il n’en reste pas moins remarquable que les soldats ne furent point du tout pris au dépourvu et qu’ils surent sur le champ énoncer clairement leurs réclamations: formation de nouvelles unités militaires purement ukrainiennes; retrait des contingents déjà versés dans l’armée, pour en former des unités séparées.
[33] On estime qu’il y avait alors dans l’armée environ 4 millions d’Ukrainiens.
Ce qui donna le branle à cette action ce fut la création, déjà entamée sous Nicolas II, de légions nationales polonaises et cela justement, par un défaut de sens qui équivalait à une provocation, sur le territoire même de l’Ukraine. Les sphères militaires ukrainiennes de leur côté, en s’appuyant de cet exemple, réussirent à obtenir l’autorisation d’organiser un régiment de cosaques avec les volontaires de leur pays qui n’étaient pas soumis au service. A cet appel firent écho des milliers de leurs compatriotes déjà rassemblés à Kiev dans les camps de répartition et qui déclarèrent ne vouloir marcher à l’ennemi que sous les couleurs nationales. Les autorités militaires et les organisations locales russes, défavorables aux Ukrainiens (un de leurs leaders ne les avait-il pas menacés des «baïonnettes révolutionnaires»?) firent battre la générale et par leur manque de tact dans la circonstance rendirent la situation encore plus tendue.
L’émotion s’empara de l’armée. Les délégations arrivèrent l’une après l’autre à la Rada Centrale et le congrès militaire, convoqué pour le 5 mai, réunit les représentants de près d’un million de soldats. Le mouvement ukrainien était devenu une force très réelle. D’autre part, l’armée formulait des réclamations politiques d’une manière très énergique et exigeait que la Rada prît des mesures décisives et immédiates pour les satisfaire.
Ce conseil pour remplir les vœux de ses mandants envoya à Pétersbourg une nombreuse délégation afin de soutenir auprès du gouvernement central les réclamations, qui avaient du reste été déjà présentées aux autorités par l’organisation ukrainienne de cette ville. On exigeait que le gouvernement manifestât clairement son attitude au sujet de la question ukrainienne, qu’il reconnût formellement au pays son droit à l’autonomie la plus large, admise du reste dans le traité de 1654 avec la Russie et ensuite iniquement violée par les Romanoff. L’Ukraine devait rentrer en possession de ses droits, de même qu’on avait restitué à la Finlande sa constitution violée et même reconnu l’indépendance de la Pologne, si l’on voulait conserver les sympathies et obtenir l’aide du peuple ukrainien.
Le gouvernement nomma une commission spéciale, pour délibérer sur ces réclamations avec les envoyés de Kiev. Puis se fondant sur l’avis des spécialistes, le conseil des ministres, dans les derniers jours de mai, à l’unanimité des voix, par conséquent avec le consentement des ministres socialistes aussi bien qu’avec celui de ses membres appartenant aux partis bourgeois, refusa d’admettre les demandes de la Rada. Il exprimait en même temps le doute que cet organe pût être considéré comme le représentant de l’opinion publique ukrainienne.
La nouvelle de cette décision arriva à Kiev au moment où venait de se réunir dans cette ville un grand congrès de députés paysans, envoyés par des milliers de communes. A peu près en même temps, on apprenait que le ministre de la guerre venait d’interdire le deuxième congrès militaire que l’on avait convoqué pour le 4 juin, afin de laisser le temps aux unités du front, qui n’avaient pu être représentées au premier congrès, d’envoyer leurs délégués. L’attitude du gouvernement souleva l’indignation dans l’assemblée paysanne. Elle reconnut la Rada Centrale comme pouvoir suprême du peuple, choisit dans son sein un certain nombre de membres--deux par département (ouiezd)--pour y siéger et se sépara, après avoir formulé ses réclamations dans la forme la plus catégorique.
Le congrès militaire, qui se réunit en dépit de la prohibition, se montra d’autant plus énergique que le peuple devenait plus impatient de cette sorte de tutelle russe. Cette assemblée qui comprenait les représentants de plus d’un million et demi d’hommes, constituait une force morale encore plus considérable que le premier congrès. Les délégués, rassemblés sur la place Sainte Sophie, au nombre de plusieurs milliers, prêtèrent serment de ne point quitter Kiev avant que les droits de l’Ukraine aient été assurés. Ils exigèrent de la Rada qu’elle prît en main elle-même l’organisation de l’autonomie, puisque l’attitude du gouvernement ne laissait place à aucun espoir. Et, comme l’avaient fait les paysans, ils élurent un certain nombre de délégués pour prendre part aux travaux de ce conseil suprême. L’assemblée ainsi accrue de nombreux collaborateurs (le congrès des ouvriers y envoya encore un mois plus tard ses délégués) prit un tout autre caractère et se vit obligé de prendre en considération les vœux si clairement exprimés du peuple et, dans son premier universal[34] du 10 (23) juin, elle proclama le principe que «dorénavant le peuple ukrainien se chargeait lui-même d’arranger sa propre vie». Elle y faisait appel aux populations et à toutes les autorités de l’Ukraine, pour qu’elles collaborassent étroitement avec elle, qu’elles remplaçassent par des élections les personnes hostiles; elle proclamait la nécessité d’un impôt national, dont le rendement servirait à couvrir les dépenses nécessitées par l’organisation du pays; enfin, toutes les nationalités étaient engagées à s’entendre pour pouvoir coopérer à l’établissement du nouveau régime de liberté.
[34] Ce terme ancien désignait une proclamation destinée à la population entière. Il fut accepté par la Rada pour ses manifestes les plus importants qui contenaient des déclarations de principe. Il y en eut 4 en tout, promulgués les 10. VI, 3. VII, 7. XI 1917 et 9. I 1918 ancien style. Le nouveau calendrier fut introduit en Ukraine le 1er mars 1918.
Cet universal fit une grande impression sur les masses, en dépit de sa modération et du ton prudent de ses prescriptions; mais c’était la parole d’un pouvoir nouveau. On crut y entendre la voix de la volonté nationale; même ceux qui récemment encore affirmaient que la Rada Centrale n’exprimait la volonté de personne et que le mouvement ukrainien n’était que la chimère de quelques intellectuels. Cette impression ne fit que s’accentuer lorsque, quelques jours plus tard, la Rada nomma son organe exécutif, «le Secrétariat général». La population salua de ses acclamations ce nouveau pas en avant vers l’autonomie et même il trouva de la sympathie dans les cercles allogènes, qui virent d’un bon œil la formation d’un pouvoir pouvant remplacer le mécanisme gouvernemental, qui donnait déjà des signes non équivoques de paralysie avant-coureurs d’une catastrophe.
Cela donna à réfléchir à Pétersbourg, surtout après la grandiose manifestation arrangée dans cette ville par les soldats et ouvriers ukrainiens qui s’y trouvaient alors. Les ministres socialistes reconnurent la nécessité de faire des concessions sincères et définitives: le 28 juin arrivèrent à Kiev les ministres Kerensky (parti socialiste révolutionnaire), Tsereteli (socialiste démocrate) et Terechtchenko (du parti constitutionnel démocratique) pour s’entendre sur la question. Ils apportaient un projet reconnaissant de fait l’autonomie de l’Ukraine, comme celle que le Caucase méridional avait déjà obtenue, mais à titre d’exception, car les ministres exigeaient que les Ukrainiens renonçassent à leur idée de refondre l’empire sur les bases d’un système fédératif.
Ils posaient, en outre, comme condition que la Rada se transformât d’organe national en organe général du pays, c’est-à-dire, qu’elle reçût dans son sein les représentants des organisations non-ukrainiennes. C’était déjà en train de s’accomplir. Les groupes allogènes révolutionnaires de Kiev, qui s’étaient d’abord montrés si méfiants et quelquefois si hostiles, avaient changé d’attitude sous l’influence des évènements, particulièrement après la publication de l’universal de juin. Ils voulaient bien se rapprocher de la Rada et collaborer avec elle, surtout--et c’était une condition inéluctable pour quelques-uns d’entre eux--si elle était reconnue par le gouvernement de Russie. Les ministres trouvèrent l’entente en bonne voie et virent, après s’être informés des deux côtés, que la question ne présentait aucune difficulté.
Ils proposèrent au bureau de la Rada et au Secrétariat général d’élaborer ensemble une déclaration, contenant les principes fondamentaux d’une autonomie de fait pour l’Ukraine, qui serait publiée en même temps par le gouvernement de Pétersbourg et par la Rada de Kiev. Ils n’insistèrent pas pour faire renoncer les Ukrainiens à leurs idées fédéralistes, ce à quoi ceux-ci se seraient formellement refusé. Mais ils pressaient les pourparlers pour aboutir immédiatement à une entente définitive au sujet de l’autonomie, car ils se flattaient, à tort d’ailleurs comme les évènements l’ont prouvé, de mettre devant un fait accompli ceux de leurs collègues dont ils redoutaient l’opposition. Le Secrétariat général reconnut la valeur de ce motif et fit adopter à la hâte par la Rada la déclaration élaborée en commun.
Mais dans le conseil des ministres l’affaire ne passa pas si facilement: les constitutionnels démocrates s’y opposèrent avec acharnement et en fin de compte donnèrent leur démission. Ce ne fut qu’après leur sortie que le cabinet, composé maintenant des seuls socialistes, put adopter l’entente et, le 3 juillet, la déclaration ministérielle et l’universal de la Rada furent publiés en même temps.
La dite déclaration contenait la déclaration de reconnaissance de la Rada Centrale, complétée des représentants des groupes allogènes, comme organe suprême révolutionnaire de l’Ukraine. Le Secrétariat général, comprenant également un certain nombre de membres non-ukrainiens, devait servir au gouvernement général d’organe exécutif pour administrer ce pays; sa compétence serait fixée en détails par un statut à établir par la Rada Centrale.
Cette dernière assemblée, en effet, en conformité avec les principes promulgués, accueillit les délégués des organisations allogènes dans son sein et en mit aussi dans la Petite Rada, qu’on venait d’élire. Le comité qui portait ce nom était chargé de toutes les fonctions de l’assemblée principale pour le temps où celle-ci ne siégeait pas, car il aurait été difficile de la convoquer à l’époque des travaux des champs. De sorte que cet organe concentrait tous les travaux entre ses mains, en faisait le rapport et remettait les questions les plus importantes aux assemblées générales qui se réunissaient environ chaque mois pour de courtes sessions. En se basant sur le dernier recensement qui accusait une proportion d’environ 24% de non-ukrainiens dans les frontières strictement ethnographiques et comme il n’était pas possible de fixer sur le champ les frontières politiques, on décida d’accorder 30% en chiffre rond des sièges aux allogènes. C’est là-dessus que l’on forma le complément de la Petite Rada[35], le Secrétariat général fut également refondu et l’on se mit à élaborer le «Statut du pouvoir suprême en Ukraine».
[35] Elle comprenait en tout 58 membres: 40 ukrainiens et 18 allogènes, dont 14 représentants des conseils des paysans, des ouvriers et des soldats, 34 délégués des partis (6 seulement des partis non-socialistes). Le bureau avait été élu par la Rada Centrale au système nominatif et personnel. Cette dernière assemblée, une fois complétée, comptait 702 membres qui se partageaient en groupes dont les principaux étaient: délégués du conseil des paysans (212), du conseil des ouvriers (100), du conseil de soldats (158), des conseils locaux des ouvriers et des soldats (dans les 50), députés des provinces (50), représentants des partis socialistes (100).
Après de longs débats il fut adopté à l’_unanimité_, le 16 juillet, par la Petite Rada. Cette manifestation de l’accord de tous les représentants, en votant «la première constitution de l’Ukraine», comme on disait alors, souleva l’enthousiasme général. Ce fut un des plus beaux moments de cette année mémorable. On y vit les commencements d’un régime stable, consolidant en Ukraine les conquêtes de la révolution. Les principaux points de cette constitution étaient les suivants: Le Secrétariat général de la Rada Centrale de l’Ukraine constitue l’organe suprême du pouvoir dans le pays. Il est nommé par la Rada Centrale, est responsable devant elle et doit être confirmé dans ses fonctions par le gouvernement provisoire de Russie. Tous les organes administratifs de l’Ukraine lui sont soumis. Il transmet au gouvernement central pour être ratifiés les projets de lois discutés et adoptés par la Rada Centrale. Toutes les lois du gouvernement provisoire entrent en vigueur dès le jour de leur publication en langue ukrainienne dans le «Messager officiel de l’Ukraine».
Cependant le statut, si favorablement accueilli en Ukraine, ne fut pas ratifié par le gouvernement de Russie et dès lors s’accuse le conflit entre Kiev et Pétersbourg qui ira tous les jours en s’envenimant jusqu’à ce qu’il aboutisse à la séparation complète.