Abrégé de l'histoire de l'Ukraine

Part 18

Chapter 183,506 wordsPublic domain

Michel Drahomanov, dont nous avons mentionné le rôle de leader avancé du mouvement de Kiev, devint l’esprit directeur de cette opposition radicale. Originaire du gouvernement de Poltava, élevé à Kiev, historien spécialisé, voilà l’homme qui pendant un quart de siècle sera un des guides principaux de la politique en Ukraine. Dénoncé au gouvernement russe pour son activité en Galicie et ne trouvant pas dans ce dernier pays des garanties suffisantes de la liberté de propagande, il s’établit à Genève, où, avec quelques autres émigrés ukrainiens il commença une campagne énergique et grosse de conséquences. La revue fondée par eux, la «Hromada» (1878), fut la première tribune, où les patriotes ukrainiens, et en première ligne Drahomanov lui-même, purent exposer ouvertement et motiver abondamment leur programme. Ils reprirent les idées de la Confrérie de Cyrille et de Méthode, en y apportant les changements nécessaires après trente ans d’évolution et, à l’exemple de leurs prédécesseurs, ils conduisirent le mouvement national vers le démocratisme et le socialisme, essayant, à l’aide de ce flambeau, de jeter de la lumière sur les aspirations sociales et politiques d’antan, de faire voir dans les ancêtres les précurseurs des démocrates et des socialistes modernes, de rattacher le passé au présent. C’est ce qui était exprimé métaphoriquement dans l’article-programme, dans les premières pages de la «Hromada»:

«Nos lettrés sauront-ils saisir le bout de ce fil qui se file de lui-même dans notre monde paysan? Sauront-ils le raccorder à ce qui a été tissé pendant les XVIIe et XVIIIe siècles, dans la pensée des gens dont l’histoire ne s’est pas interrompue? Sauront-ils rattacher ce fil, filé dans l’obscurité et le silence, qui est plus souvent un désir qu’une pensée claire, au grand réseau d’idées scientifiques et sociales du monde européen? Voilà quelle doit être la tâche des intellectuels de l’Ukraine.»

Partant de là, Drahomanov formulait ainsi le programme ukrainien: fédéralisme dans la politique, liberté individuelle dans la vie sociale, socialisme dans la vie économique, rationalisme et réalisme dans les sciences et dans les arts. Sur ces bases, il critiquait vivement les opportunistes, les conservateurs et les chauvins de la Galicie et de la Grande Ukraine, il les invitait à un travail politique et civilisateur conséquent, animé d’un large démocratisme national dans sa forme et universel dans son esprit. Il se montra l’adversaire des méthodes révolutionnaires pratiquées alors en Russie et désapprouvait surtout les actes de terrorisme. Il s’adressait surtout aux intellectuels de Galicie, puisque la presse de ce pays le lui facilitait, tandis que la presse russe était soumise à la censure. Ce fut là aussi que se firent le mieux sentir les résultats de son influence. Nous y trouvons ses partisans les plus ardents: O. Terletsky, M. Pavlyk et surtout Ivan Franko, le plus noble représentant de l’Ukraine galicienne, poète, savant et publiciste des plus pénétrants et des plus féconds (1856-1916). Ces écrivains se proposent de réaliser le programme de Genève sur le sol de la Galicie, ils attaquent énergiquement les restes du vieil opportunisme et du cléricalisme, ils luttent contre l’éloignement que les générations précédentes avaient montré envers le peuple, et s’imposent comme tâche immédiate la formation d’un parti paysan par excellence, ayant pour but l’instruction des masses campagnardes et leur organisation politique.

Puisque en Ukraine Occidentale aussi bien qu’en Ukraine Orientale la vie ukrainienne s’était réfugiée presque exclusivement dans les campagnes, il fallait que le parti paysan prît sur lui les tâches nationales et que par conséquent il obtînt la prépondérance dans la représentation politique du pays. Aussi sa formation n’alla-t-elle pas sans une critique énergique des tendances antidémocratiques des partis de droite ukrainiens. Ces divergences étaient surtout criantes en Galicie. Le parti nationaliste ne pouvait abandonner ses anciens rêves d’obtenir la faveur du gouvernement et, comme le gouvernement était représenté ici par la bureaucratie ou pour mieux dire la noblesse polonaise, ses leaders essayèrent de s’entendre avec elle aux prix de certaines concessions (1890).

Ce pas imprudent souleva l’indignation populaire et ce fut à cette occasion que se forma le susdit parti radical paysan, à la tête duquel se mirent les partisans de Drahomanov, réclamant énergiquement une opposition intransigeante contre le régime de la noblesse. Ces querelles produisirent dans la population et entre les partis ukrainiens une tension sans exemple dans les annales politiques du pays. La Grande Ukraine fut entraînée dans ces débats; ce fut un flot de discussions sur les questions politiques et sociales, sur l’opportunisme dans la vie publique et le conservatisme national.

A défaut de presse dans la Grande Ukraine, les revues et les journaux galiciens deviennent l’arène animée où s’échangent les idées, où se rencontrent et s’entrechoquent les tendances diverses. On se prononce ouvertement sur les questions vitales concernant l’Ukraine Orientale, et on ne manque pas de se répandre en critiques acerbes contre le régime de la Russie et contre sa politique hostile aux nationalités. Le gouvernement de Pétersbourg peut bien fermer ses frontières aux publications galiciennes, mais elles pénètrent dans l’intérieur, malgré toutes les précautions, et y attisent l’opposition radicale et démocratique dans les populations.

XXXVIII.

Au tournant du siècle. (1898-1906.)

En Russie, l’administration eut beau faire et, en Galicie, le «travail organique» des Polonais se continuer, il n’en est pas moins vrai que, vers la fin du siècle, le mouvement ukrainien avait pris une ampleur que l’on aurait eu peine à s’imaginer vingt ans auparavant. Ses conquêtes ne se bornaient pas au domaine politique, il manifestait aussi sa puissance dans la littérature, les sciences et les arts. Il ne se contente plus de prouver théoriquement son droit à l’existence, mais il passe au travail d’édification sur le terrain de la pratique.

En Galicie, la chaire d’histoire à l’université de Léopol, que les patriotes ukrainiens étaient parvenus à obtenir, leur servit de point de départ pour étendre leurs ambitions; ils se rappelèrent que le gouvernement autrichien avait promis que cette université tout entière serait l’apanage des Ukrainiens, comme celle de Cracovie celui des Polonais et que, par conséquent, cette institution n’était passée que de fait entre des mains étrangères. La lutte s’enflamma à ce sujet; pour le moment on réclama un certain nombre de chaires séparées, pour en arriver peu à peu à une université ukrainienne. Il fallait trouver des professeurs: les étudiants ne se contentent pas d’organiser des manifestations en masse, pour réclamer leurs droits, mais ils se livrent aussi à un travail scientifique intense. L’ancienne «Société Chevtchenko», dont nous avons mentionné la fondation à Léopol par les patriotes de la Grande Ukraine, se transforme en une institution scientifique, se réorganise sur le modèle des Académies des sciences de l’Europe et peut bientôt leur être comparée. Autour d’elle se groupent les savants des deux Ukraines qui contribuent à ses publications. (L’auteur de ces lignes, ukrainien originaire de l’Ukraine Orientale, chargé de la chaire d’histoire nouvellement créée, a eu l’honneur de présider pendant vingt ans aux destinées de cette société.)

Le peuple lit et s’intéresse à lire dans les salles de lecture que l’association «Prosvita» ouvre dans tout le pays. Les belles-lettres s’enrichissent alors d’une série de talents brillants, qui ne le cèdent en rien aux écrivains de l’Europe. Ils surgissent dans la Grande Ukraine aussi bien qu’en Ukraine Occidentale, qui n’avait pas jusqu’ici été féconde à cet égard; ce sont, après Fedkovitch et Franko déjà nommés, les romanciers V. Stefanyk, Z. Martovytch, O. Kobylanska, pour ne citer que ceux-là et, en Grande Ukraine, Tobilevitch, Kotsiubynsky, Samiylenko, Lessia Oukaïnka et d’autres encore. Le centième anniversaire de la renaissance de la littérature ukrainienne, à compter de 1798, année de l’apparition de l’Énéïde de Kotlarevsky, fut célébré en Galicie au milieu de l’enthousiasme délirant des foules et donna l’occasion de jeter un regard en arrière sur les progrès accomplis pendant un siècle, malgré les difficultés du chemin. Les plus mauvais jours étaient passés, l’avenir s’ouvrait plein de promesses. C’était une année de jubilés: celui de l’abolition du servage en Autriche en 1848, celui de la grande insurrection de 1648. Aussi dans le prologue écrit à cette occasion par Franko, le plus grand poète national alors en vie, on croyait entendre le son de la trompette annonçant la prochaine insurrection populaire, la prochaine révolution qui délivrerait l’Ukraine.

L’organisation et l’instruction des masses avaient fait dans les dix dernières années d’énormes progrès. La grande majorité des paysans constituait déjà une armée politique solidement organisée, sur laquelle ses chefs pouvaient compter. Elle avait renversé une à une, avec une ténacité et une discipline admirables, les barrières élevées par la classe dirigeante polonaise. Son stoïcisme, son abnégation trouvaient leur écho dans les œuvres des romanciers galiciens (les nouvelles de Martovytch particulièrement sont les fastes de ces héros obscurs).

A cet égard la Grande Ukraine était restée bien en arrière. Quels que fussent les défauts de la constitution autrichienne, ils n’approchaient en rien de l’arbitraire qui régnait en Russie, mettant à l’instruction politique des masses et à leur éducation nationale des obstacles insurmontables. Les succès des intellectuels de la Galicie étaient pour ceux de la Grande Ukraine une sorte de reproche vivant, une source intarissable d’indignation contre un régime oppresseur.

Ce même anniversaire de la renaissance, qui avait «des positions préparées d’avance» en Galicie, donna lieu en Russie à une manifestation jusque-là sans exemple, lors de l’inauguration à Poltava du monument de Kotlarevsky, originaire de cette ville. L’administration permit seulement aux délégués venus de Galicie de prononcer à la cérémonie des discours en ukrainien, tandis que cela restait interdit aux gens du pays. Ces derniers déchirèrent ostensiblement les adresses qu’ils apportaient et se refusèrent à prendre la parole. Et le plus remarquable pour l’époque c’est que cette démonstration resta impunie!

D’ailleurs les autorités s’étaient lassées en reconnaissant leur impuissance à arrêter le mouvement. D’année en année il se faisait des brèches toujours plus grandes dans le système. La censure devenait moins sévère, l’administration plus coulante dans la pratique. On sentait que la conscience nationale des masses était prête à se réveiller. Les partis politiques commençaient à s’organiser: «le parti ukrainien révolutionnaire» est fondé en 1900 et prend pour devise: «L’Ukraine indépendante». L’année 1904 amena la guerre russo-japonaise, dans laquelle l’observateur le plus superficiel pressentait une répétition de la guerre de Crimée et le commencement de la ruine de l’autocratisme. Le gouvernement en eut conscience lui-même et commença de parler de sa «confiance dans la population». Au mois de décembre de la même année, le conseil des ministres se souvint de la question ukrainienne et exprima l’opinion que toutes les représailles pratiquées par le gouvernement depuis trente ans, d’ailleurs impuissantes à atteindre leur but, n’avaient été qu’une longue erreur: le mouvement ukrainien ne présentait en réalité aucun danger pour l’état et toutes les mesures prises pour l’enrayer n’avaient fait que nuire au développement matériel et intellectuel des masses. Les autorités compétentes consultées furent du même avis, notamment le gouverneur général de Kiev, l’université de cette ville et celle de Charkov et l’académie des sciences de Pétersbourg. Quelques spécialistes de cette académie rédigèrent même un mémoire dans lequel ils réfutaient impitoyablement les arguments qui avaient servi à étayer la politique gouvernementale: la langue littéraire russe n’était point une langue «pan-russe», familière à tous les Slaves orientaux, c’était simplement la langue des Grands Russes; elle ne pouvait remplacer pour les Ukrainiens la langue maternelle qui avait toujours existé à côté de la langue russe et avait droit à sa place au soleil ainsi que littérature ukrainienne ou «petite-russienne».

Le conseil n’avait pas encore eu le temps de prendre des mesures en conséquence que le flot révolutionnaire se soulevait et forçait le gouvernement à faire des concessions plus larges, qui abolissaient les prescriptions spéciales contre le mouvement ukrainien. Le 17 (30) octobre 1905, la constitution russe vit le jour; les «règlements provisoires sur la presse», publiés au mois de novembre suivant, donnèrent la liberté aux journaux et d’autres suivirent pour les publications non-périodiques (mai 1906), qui annulèrent tacitement toutes les restrictions de 1876 et mirent les langues allogènes sur le même pied que la langue russe. Les Ukrainiens ne manquèrent pas d’en profiter, les premiers quotidiens et les premières revues sortent des presses: vers le milieu de 1906, on comptait déjà 35 publications périodiques en langue nationale. Des sociétés pour propager l’instruction se forment en grand nombre sur le modèle de la «Prosvita» de Galicie et sous le même nom. A Kiev commence ses travaux une société ukrainienne des sciences organisée à l’instar de celle de Léopol. Les livres s’emparent des thèmes qui avaient été jusque-là prohibés en Russie. La «Revue des sciences et des belles lettres», que l’on entretenait depuis dix ans en Ukraine autrichienne était transportée de Léopol à Kiev.

Les élections au premier parlement de Russie, à la «Douma de l’Empire», eurent lieu au printemps de 1905; elles envoyèrent à Pétersbourg une proportion considérable de députés, qui reconnaissaient le mouvement national et qui, au nombre d’environ cinquante, formèrent à la Douma la fraction ukrainienne. Son programme politique fut établi sur les traditions nationales: fédéralisation de la Russie, établissement immédiat de l’autonomie en Ukraine, enseignement dans la langue maternelle, emploi de l’ukrainien dans l’administration et dans la vie publique, garantie des intérêts nationaux des minorités.

XXXIX.

La réaction et la guerre. (1907-1916.)

Le peuple ukrainien allait-il enfin, après tant de siècles de souffrances, entrer dans la voie du développement normal et guérir des blessures qui avaient été infligées à sa vie nationale? Il parut, au moins par moments, qu’il en serait ainsi.

Les centres géographiques naturels de l’Ukraine redeviennent aussi les foyers de la civilisation nationale. La liberté de parler, de se réunir, de s’organiser donnait aux intellectuels la possibilité de renverser les barrières de l’ignorance entre lesquelles la politique russe avait parqué les masses. Jusque-là non seulement il ne pouvait être question d’éduquer politiquement le peuple au moyen de la presse, mais la moindre velléité d’un intellectuel à vouloir se rapprocher des couches profondes pouvait lui coûter cher. Le philosophe bien connu Lessevytch n’avait-il pas été banni en Sibérie pour avoir introduit chez lui à la campagne la langue ukrainienne dans l’école et éveillé les soupçons des autorités par son attitude bienveillante envers les paysans?

Mais maintenant il semblait que le livre et le journal pourraient pénétrer dans les villages et ouvrir les yeux des travailleurs du sol sur leurs besoins matériels et intellectuels; que leurs frères, déjà éclairés, pourraient aller s’informer auprès d’eux de leurs idées, de leurs aspirations; que les vœux de ces souffre-douleur jusque-là muets se feraient entendre par la voix de leurs représentants à la Douma; que les organes de l’administration locale s’autonomiseraient et se démocratiseraient. Ces succès constitutionnels, fruits de la révolution, aiguillonnent les ardeurs en Occident. La lutte reprend de plus belle en Autriche pour l’obtention du suffrage égal, direct et au scrutin secret (il n’était ici qu’universel et inégal) et les Ukrainiens de Galicie y prennent part avec une énergie qu’anime la délivrance de leurs frères en Russie.

Dans l’empire des tzars, les chants de triomphe se turent bientôt. Le chemin de la liberté n’était pas si court, ni si facile à monter. La réaction ne se laissa pas abattre, elle tint bon sur toute la ligne. Le manifeste constitutionnel était à peine promulgué, malgré les efforts contraires des réactionnaires, que les pogromes commencèrent aussitôt. Descentes de police, assassinats, condamnations à mort à foison, les cours martiales accompagnèrent les élections. Quand la Douma voulut élever sa voix contre ce régime pseudo-constitutionnel, elle fut dissoute dans le troisième mois de son existence et un grand nombre de ses membres furent jetés en prison et privés de leurs droits politiques pour avoir protesté contre la dissolution. La seconde Douma, contenant encore beaucoup trop de députés d’opposition, fut également dissoute. On altéra la loi électorale pour placer le scrutin sous l’œil de l’administration. Cette tutelle se fit surtout sentir dans les provinces, dans les villages chez les paysans. Leurs députés furent, en fait, désignés par le gouvernement et l’Ukraine, qui avait été représentée dans la première et la deuxième Douma par un nombre considérable de députés, fut dans la troisième privée de toute représentation. Et si ses mandataires n’avaient pu, grâce à une procédure législative des plus compliquées, faire passer aucune loi favorable à ses aspirations, que pouvait-elle espérer d’une majorité gouvernementale et réactionnaire? Il ne se trouva pas de voix suffisantes pour appuyer une mesure aussi raisonnable que l’introduction de la langue maternelle dans les écoles primaires de l’Ukraine: la Douma se prononça pour l’introduction d’autres langues dans ces écoles, mais l’ukrainien fut exclu. Dans ses dix ans d’existence le parlement ne trouva rien à donner à ce pays.

En même temps l’arbitraire continuait de régner parce que l’administration tenait à sa vieille routine et ne tenait aucun compte des nouvelles lois, surtout lorsqu’elles ne cadraient pas avec ses idées.

Ainsi, à les prendre à la lettre, les nouvelles prescriptions ne faisaient aucune distinction entre la langue russe et les autres langues de l’empire, entre une organisation russe et une organisation allogène, mais la censure, la police et l’administration avaient deux paires de balances: ce qui était permis en langue russe ne pouvait paraître d’aucune manière en ukrainien. Cette dernière langue opérait, à les en croire, d’une façon magique sur l’imagination populaire, de sorte que la traduction du texte russe le plus inoffensif pouvait avoir une portée incalculable. Les livres ukrainiens, qui pouvaient maintenant être publiés sans censure préalable, servaient de prétextes à des procès politiques dont l’issue était souvent des plus funestes pour les auteurs. Les articles de journaux qui ne pouvaient donner prise à la censure ou à l’intervention du tribunal étaient toujours exposés aux chicanes de l’administration. Conformément aux ordres secrets des autorités, les quotidiens disparaissaient à la poste et n’arrivaient jamais aux paysans et aux ouvriers. Leurs abonnés avaient à subir le ressentiment de la bureaucratie. Les organisations ukrainiennes n’obtenaient pas l’autorisation ou étaient plus tard fermées, au mépris des lois. Cette pratique illégale trouvait l’approbation des autorités suprêmes tant qu’elle était appliquée aux nationalités indésirables.

Le sénat, ce gardien suprême des lois, décida en dernier appel, sur une plainte des Ukrainiens de Poltava contre l’administration qui ne leur permettait pas d’ouvrir leur section locale de la «Prosvita», que les organisations ukrainiennes n’étaient pas désirables même si elles poursuivaient des buts légaux (1908). Plus tard le premier ministre, Stolypine, déclara plus expressivement encore que le gouvernement restait fidèle à la vieille politique de lutte contre tout particularisme ukrainien et, en général, contre tout ce qui pouvait porter atteinte à l’unité des Slaves orientaux. (Il faut noter que dans cette circulaire, malgré la théorie officiellement admise de «l’unité du peuple russe», les Ukrainiens sont clairement comptés parmi les nationalités allogènes.) L’administration n’avait donc point besoin de s’embarrasser des apparences de la légitimité. Ainsi, sans le moindre motif, on ferma, en 1910, la plus importante société d’instruction de l’Ukraine, la «Prosvita» de Kiev, ce qui fit une pénible impression sur la population, habituée du reste à de pareilles violations de droits.

En Autriche-Hongrie, les Ukrainiens avaient subi un échec, moins brutal sans doute, mais tout aussi sensible. La réforme électorale avait été adoptée, mais on l’avait défigurée dans la pratique pour qu’elle fonctionnât au profit des nationalités et des classes sociales privilégiées, de sorte que l’égalité devant le scrutin n’était plus qu’une phrase vaine. Les arrondissements électoraux avaient été répartis de telle façon, qu’il y avait un mandat pour 40 mille Allemands, ou pour 80 mille Polonais, ou pour 150 mille Ukrainiens. Ces derniers n’envoyèrent donc qu’un petit nombre de représentants à ce «parlement populaire» qui ne répondit aucunement aux espoirs qu’on avait placés en lui. Les dissensions entre les nationalités prirent la prépondérance sur les luttes de classes et firent échouer les projets de réforme. Le règlement des élections pour les diètes provinciales avait été laissé à la compétence de ces diètes mêmes. En Galicie les discussions à ce sujet furent si acharnées, la lutte prit des formes si inouïes, que les relations entre la population ukrainienne et la polonaise furent à jamais rompues.

C’est à cette époque que l’on commença à mettre en circulation les bruits mensongers, d’après lesquels les organisations ukrainiennes auraient reçu des subsides de l’Allemagne et que le mouvement lui-même ne se maintenait qu’à l’aide du «mark allemand». Il est inutile d’ajouter que ces inventions étaient dénuées de tout fondement, car, non seulement les Ukrainiens n’avaient l’appui d’aucune puissance étrangère[30], mais spécialement les Allemands manquaient complètement d’intérêt pour leurs aspirations, puisqu’ils les regardaient sous le même jour que les publicistes et savants russes, à qui ils s’en rapportaient là-dessus[31]. Néanmoins la presse nationaliste russe et polonaise fit tout pour propager ces inepties et même le ministre Sazonoff ne craignit pas de les répéter à la tribune de la Douma. Cela ne fit qu’exaspérer les passions, qui devinrent incontrôlables lorsque la guerre éclata.

[30] «Le mark allemand» servait en effet à gâter la bonne humeur des politiciens polonais, mais d’une autre manière. Au commencement du nouveau siècle, éclata une grande grève d’ouvriers agricoles, qui fut étouffée par l’administration polonaise. Les sociétés économiques ukrainiennes organisèrent l’envoi en Allemagne, pour les travaux de la saison, d’ouvriers agricoles ukrainiens. En Galicie le niveau des salaires s’en ressentit au grand dam des propriétaires fonciers polonais.

[31] Comme président de Société des sciences de Kiev, je me rappelle un incident caractéristique. Cette société proposa un échange de publications à d’autres sociétés savantes, notamment à l’académie des sciences de Berlin et leur envoya la collection complète de ses publications. Les berlinois les renvoyèrent en remarquant qu’elles ne présentaient pour eux aucun intérêt. Autant qu’il m’en souvient, rien de pareil n’arriva même avec les institutions russes ou polonaises!