Abrégé de l'histoire de l'Ukraine

Part 17

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Les anciens projets de la Confrérie de Cyrille et de Méthode sur l’action révolutionnaire et la transformation de l’Europe orientale, ne semblent pas avoir trouvé à Pétersbourg un terrain favorable. Des tendances plus modérées y prévalaient, des tendances vers l’organisation et l’instruction, mises à l’ordre du jour par les réformes du tzar. Émanciper les paysans, organiser les villages dans de meilleures conditions, répandre l’instruction, créer une littérature populaire, éditer des manuels pour les écoles ukrainiennes, tel était leur programme qui rappelle les idées évolutionnistes des membres modérés de la Confrérie de Kiev. La revue mensuelle «Osnova» paraît (1861 à 1862) et devient l’interprète de ces idées devant le public, réalisant ainsi le projet d’une revue ukrainienne, née ici même vingt ans auparavant. Cette publication, malgré son existence éphémère, porta une grande animation dans la vie littéraire; elle réunit autour d’elle les aînés--comme le romancier Storojenko et le poète Chtchoholiv--mais surtout la jeunesse, dont les coryphées débutèrent pour la plupart dans ses pages--comme les poètes Hlibiv et Konisky, les romanciers Mordovets et Netchouï-Levytsky, les savants Antonovytch, Jytetsky et beaucoup d’autres.

Il faut noter qu’elle apporta dans la littérature un nouveau ton, une dignité démocratique, humanitaire et civique, condamnant et repoussant toutes les tendances à la frivolité, dans laquelle les aînés, en imitant l’Énéïde travestie et les petits vers du XVIIIe siècle, étaient si souvent tombés.

Mais cela ne devait durer que quelques années. L’insurrection polonaise de 1863 fournit un prétexte au gouvernement pour arrêter la propagande ukrainienne. On mit en prison et on envoya en exil des patriotes «pour avoir organisé des cercles qui, sous l’apparence de sociétés éducatrices, ont pour objet de susciter dans le peuple du mécontentement contre le gouvernement et de viser à la séparation de la Petite-Russie». On interdisait les écoles privées, supprimait les journaux; la littérature et le mouvement ukrainien, furent dénoncés comme des intrigues et des inventions des Polonais. (Ces derniers d’ailleurs ne manquèrent pas d’accuser leurs anciens ennemis et d’exciter contre eux les autorités.) Un nouveau mot, mis en vogue par la guerre civile qui battait alors son plein aux États-Unis, «séparatisme», fut bientôt sur toutes les lèvres.

A l’occasion d’une plainte des bureaux de la censure de Kiev sur l’accroissement systématique des publications «en dialecte petit-russien», le ministre de l’intérieur, Valoueff, envoya, dans l’été de 1863, aux comités de censure sa fameuse circulaire, dans laquelle il exposait l’attitude du gouvernement à l’égard de la littérature ukrainienne et du mouvement national. «Il n’a jamais existé de langue petite-russienne distincte», écrivait-il, «elle n’existe pas et ne peut pas exister»; le mouvement ne serait dû qu’à une manœuvre polonaise; les censeurs recevaient l’ordre de ne plus laisser paraître à l’avenir de livres scientifiques ou religieux destinés «à la lecture élémentaire du peuple». En vain le ministre de l’instruction publique protesta-t-il, le point de vue de Valoueff prévalut: trois ans plus tard la dite circulaire fut confirmée par un décret ordonnant aux censeurs de n’autoriser aucune publication populaire et de ne laisser passer aucun livre ukrainien sans l’avoir préalablement censuré, même les ouvrages volumineux, qui auraient dû, selon la loi, échapper à ces prescriptions. On poussa le zèle inquisitif jusqu’aux matières ethnographiques.

Il en résulta un nouvel arrêt dans le développement ukrainien en Russie, de sorte que les patriotes, interrompus au plus fort de leur activité, commencèrent à tourner leurs regards au delà des frontières, vers l’Ukraine autrichienne où le droit de parler et d’écrire n’était pas formellement dénié. Ils envoyèrent leurs contributions littéraires aux périodiques de Léopol, autour desquels se groupait la jeunesse, grande admiratrice de la littérature de l’Ukraine orientale, de Chevtchenko et de sa pléiade. Cet appui, prêté aux lettrés galiciens, aiguillonna leur courage, les incita à suivre les traces de leurs modèles et d’en adopter les principes démocratiques et radicaux. On vit bientôt paraître des écrivains de talent: le premier qui eut une importance générale pour l’Ukraine, fut Fedkovytch, «le rossignol de Bukovine», auteur de poésies et de nouvelles de valeur, écrites sous l’influence de Marko Vovtchok. Le mouvement populaire se dessine, s’accroît et bientôt donne le ton à la vie galicienne.

L’Autriche traversait les crises de 1859 et 1866. Le prestige du gouvernement était ébranlé par les défaites et, par suite, cette politique servile et ultra-conservatrice, que suivaient les milieux dirigeants, perdait de son autorité. Son impuissance était évidente. La noblesse polonaise reprit la haute main en Galicie, l’aristocratie magyare en Hongrie et elles s’appliquèrent à garrotter l’élément ukrainien, pour qu’il ne puisse les gêner dans leurs desseins. Les patriotes conservateurs, surtout dans le clan du clergé, indignés de se voir trahis par l’Autriche, se tournèrent vers la Russie. Celle-ci avait prêté ses soldats pour étouffer l’insurrection magyare, en 1849, et elle dut s’en servir encore, en 1863, pour jouer le même rôle chez elle, dans l’insurrection polonaise. Cela fit naître l’espoir que le tzar russe viendrait un jour ou l’autre délivrer la «Russie asservie» du joug des Polonais de l’Autriche-Hongrie. C’était la ferme opinion des milieux russophiles, ou «catsapes», comme les surnommaient leurs adversaires et ils se mirent à prêcher «l’unité du peuple russe des Carpathes jusqu’au Kamtchatka», l’unité de la langue littéraire russe et à s’opposer au mouvement populaire venu de l’Ukraine orientale, lui reprochant, entre autres crimes, ses tendances révolutionnaires.

Ils furent cependant bien loin d’atteindre le succès qu’ils espéraient. Au contraire, le mouvement populaire et démocratique continua à prendre des forces et le sentiment d’une solidarité avec les patriotes de la Grande Ukraine, pénétra jusque dans les masses profondes. Un redoublement de la persécution en Russie, vers 1876, fit affluer dans les pays autrichiens les énergies et les moyens, qui y vinrent renforcer les efforts indigènes et donnèrent plus d’unité au mouvement littéraire et politique.

XXXVI.

L’édit de 1876.

Pendant la dizaine d’années qui suivirent les représailles de 1863, le mouvement ukrainien avait perdu sa publicité, ses centres d’organisation avaient disparu, il subit un véritable arrêt dans son développement organique.

Des courants divergents s’affirment et se contrarient dans la vie nationale. L’élément le plus actif, principalement la jeunesse, reconnaît de plus en plus la nécessité d’une révolution, à mesure que la politique gouvernementale s’éloigne des principes libéraux, qui avaient été proclamés au début du règne d’Alexandre II. L’explosion, dans l’idée des ukrainiens révolutionnaires, devait être prochaine, aussi remettaient-ils «au lendemain de la révolution» la solution de la question nationale.

D’autres plus fidèles à l’idée nationale protestaient contre cet ajournement, contre cette mise au second plan de la question vitale. Ils dénonçaient amèrement les tendances centralisatrices des organisations révolutionnaires russes et soutenaient que les vrais amis du peuple devaient poursuivre leur activité sans séparer leurs aspirations nationales de leurs buts politiques et sociaux. C’étaient les idées que popularisait avec ardeur, aidé de son talent et d’une logique irréfutable, l’homme politique le plus actif de son époque, Michel Drahomanov, professeur à l’Université de Kiev, qui connut plus tard les amertumes de l’exil.

Les intellectuels de droite, effrayés par les persécutions sévères, tenaient pour nécessaire «de se concilier le gouvernement»; ils auraient voulu le persuader que les aspirations ukrainiennes ne menaçaient en rien la solidité de l’état. A leur avis, on devait s’attacher à des buts plus pratiques: faire introduire dans les écoles la langue maternelle au lieu de la langue russe qui retardait l’éducation des masses, créer une littérature populaire, un théâtre, un art national et abandonner toutes visées politiques.

Quelques-uns de ces opportunistes allaient même jusqu’à dire qu’il était complètement superflu de créer une littérature scientifique en langue ukrainienne, et d’encourager autre chose que la création d’ouvrages purement populaires. C’était le point de vue que défendait à cette époque Kostomarov, ancien révolutionnaire de 1846 et savant estimé.

Mais cet opportunisme n’était-il pas condamné à échouer contre la politique gouvernementale qui s’en tenait aux anciens principes de Pierre Ier et de Catherine II? Les autorités ne veillaient-elles pas sur l’unité de la langue? Ne s’efforçaient-elles pas d’exterminer toute conscience d’une distinction dans l’âme des Ukrainiens? Elles ne toléraient aucun mouvement nationaliste, qu’il soit modéré ou radical, aucune littérature particulariste, qu’elle soit destinée aux lettrés ou «à l’usage domestique». Il n’y avait donc pas de place pour une action conciliatrice et l’échec des modérés ne faisait que fournir de nouveaux partisans au radicalisme politique et national.

Cependant l’administration locale de l’Ukraine ne pouvait employer sans mesure les méthodes inexorables préconisées en haut lieu. En contact direct avec la vie ukrainienne, elle se rendait mieux compte de la réalité des faits. Elle connaissait l’inanité des insinuations voulant représenter le mouvement national comme la création des intrigues étrangères, soit polonaises, soit autrichiennes. Elle en connaissait la croissance organique; elle savait combien il était lié à la vie du peuple et répondait à ses besoins réels. Ce n’était pas un secret pour elle que la russification à outrance, poursuivie depuis deux siècles, souvent par les moyens les plus cyniques--ne donnait-on pas un supplément de traitement aux fonctionnaires non-ukrainiens en Ukraine?--avait amené le peuple au bord de l’abîme économique et social. Elle voyait que l’instruction publique était restée au niveau le plus bas, que les enfants ne profitaient pas de l’école russe, car quelques années après en être sortis, ils avaient oublié de lire, n’ayant pas de livres ukrainiens et ne possédant pas assez le russe, pour pouvoir se servir des livres écrits dans cette langue. Elle n’ignorait pas que le bâillonnement de la vie publique était la cause de l’exploitation éhontée de l’Ukraine par toutes sortes d’étrangers, que, sous la protection de ce régime, la bourgeoisie polonaise consolidait ses positions et que les frontières de la colonisation allemande s’avançaient systématiquement vers la Mer Noire.

Aussi, dans la mesure de ses larges attributions, toléra-t-elle plus d’une fois que l’activité des ouvriers intellectuels de l’Ukraine prît un certain développement, jusqu’au jour où une circulaire arrivait de Pétersbourg qui rétablissait la tension de la chaîne. Ce fut le cas pour l’administration de Kiev entre 1860 et 1864 et encore une fois de 1870 à 1874. Des savants ukrainiens obtinrent l’autorisation d’organiser une société scientifique pour l’exploration de l’Ukraine; elle portait le titre officiel de «Section du sud-ouest de la Société géographique de Russie», mais réunissait dans son sein le plus grand nombre des énergies locales. Nous lui sommes redevables, tant par ses publications que par les travaux personnels des savants qui la composaient, d’une série d’œuvres capitales sur l’ethnographie, l’économie et la nature du pays. Il faut surtout mettre en relief un énorme recueil de matières ethnographiques, publié entre 1872 et 1878, sous le titre de «Travaux de l’expédition dans les pays du sud-ouest». C’est à cette société qu’il faut attribuer encore l’éclatant succès du Congrès archéologique, tenu à Kiev en 1874, où les savants indigènes exposèrent dans de magistrales conférences les résultats de leurs études archéologiques, historiques et philologiques, donnant ainsi une base solide à la pensée ukrainienne.

A cette période de Kiev appartiennent les premiers succès sérieux de la musique nationale (l’opéra de Lyssenko, «La nuit de Noël») et aussi l’essor du théâtre ukrainien, grâce surtout aux efforts de Kropyvnytsky et de Starytsky, sans compter les progrès considérables dans les belles lettres (les nouvelles de Levytsky-Netchouï, celles de Konisky, les poésies de Roudansky, etc.).

Mais le succès provoque l’envie: une opposition acharnée des partisans de «l’unité du peuple russe» se déchaîne dans la presse et envahit le monde officiel. A la tête du mouvement national de Kiev, il n’y avait guère que des modérés qui saisissaient toutes les occasions pour en souligner le caractère non-politique, pour en faire ressortir la valeur civilisatrice, en démontrer les fondements scientifiques; malgré qu’ils se montrassent adverses au mouvement révolutionnaire, le gouvernement continuait de prêter l’oreille aux ukrainophobes. A la suite d’une dénonciation, faite par un des suppôts jurés de «l’unité», M. Jousefovytch, contre la «Section du Sud-Ouest» et ses membres, dans laquelle les idées ukrainiennes étaient accusées de servir de manteau au «socialisme le plus pur» et aussi--quoique le rapprochement dût paraître bien extraordinaire--à l’intrigue autrichienne, le gouvernement central intervint. Une enquête minutieuse ne découvrit dans les publications incriminées aucune trace compromettante, néanmoins la «commission extraordinaire», instituée par les autorités de Pétersbourg, jugea qu’il fallait arrêter la productivité littéraire ukrainienne, comme «une atteinte à l’unité et à l’intégrité de la Russie». Conformément à cet avis, dans l’été de 1876, juste au moment où la Russie retentissait de clameurs enthousiastes, présageant la délivrance des Slaves des Balkans du joug de la Turquie, fut rendu le fameux ukase (à Ems, 18 (30) mai), qui mit pour longtemps dans de lourdes chaînes le mouvement ukrainien en Russie.

Cet édit, qui resta en vigueur pendant trente ans et a acquis ainsi une triste célébrité, prescrivait que pour l’avenir aucune publication «en dialecte petit-russien», éditée à l’étranger, ne pourrait être introduite en Russie sans une autorisation spéciale. Dans l’empire même, toutes œuvres originales ou traductions en ce «dialecte» étaient sévèrement interdites, à l’exception des documents historiques, à condition de conserver l’orthographe de l’original, et des œuvres de pure littérature, à condition d’observer soigneusement les règles de «l’orthographe russe généralement en usage». De même étaient prohibées toutes représentations scéniques, toutes conférences et même la publication des textes des œuvres musicales «en dialecte petit-russien».

Il est clair que l’ukase ne trahissait aucune douceur pour la culture ukrainienne. Cependant la censure et les fonctionnaires reçurent encore de nombreuses instructions supplémentaires qui laissaient à l’interprétation assez de marge pour que l’on pût aggraver ces prohibitions. Par exemple, quoique l’édit n’eût pas parlé de la presse quotidienne, il était admis dans la pratique qu’elle était également interdite. Il en était de même pour les traductions, quoique l’ukase semblât bien les autoriser. On ne pouvait non plus éditer de livres pour les enfants. On recommanda aux censeurs de se servir de tous les moyens pour restreindre en général cette littérature «à visées exclusivement étatistes». Ils biffèrent partout le mot «Ukraine», non seulement l’expression: «la langue ukrainienne», mais aussi celle-ci: «la langue petite-russienne», car ce n’était, paraît-il, qu’un dialecte.

Il se forma tout une jurisprudence chicanière autour de ces prohibitions quelquefois grotesques; car que ne pouvait-on pas tirer, par exemple, de cette exigence irréalisable dans la pratique, que les mots ukrainiens fussent écrits selon l’orthographe russe? Quelques censeurs étendirent cette règle bizarre non seulement à l’orthographe phonétique, mais à la morphologie. De peur qu’on n’oubliât de se prévaloir de quelque prétexte, les manuscrits ukrainiens étaient encore soumis à une double censure, d’abord examinés par les comités locaux, ils étaient en outre envoyés au bureau central. Cela causait des désagréments sans nombre aux auteurs et aux éditeurs, les courages mal aguerris s’énervaient, bien des projets littéraires ne purent voir le jour. Néanmoins ces mesures n’atteignirent qu’à moitié leur objet, qui consistait à enrayer la propagation dans les masses des lumières et de la conscience nationale.

Le mouvement littéraire ne devait plus s’arrêter. Dans le quart de siècle qui suivit le premier arrêt de 1847-56, il n’avait fait que s’accroître et prendre de l’influence. Le tranchant des représailles s’émoussa par l’usage trop souvent répété. Cette fois encore, en 1876, il y eut des expulsions, des suspensions, on supprima des organisations--en premier lieu la Section du Sud-Ouest--mais les gens à la longue avaient fini par apprendre à s’accommoder aux circonstances. On avait «des positions préparées d’avance»--en Galicie.

En effet les relations nouées par les gens de lettres et les hommes politiques de la Grande Ukraine avec les éditeurs et les groupes galiciens en 1861-62, loin de se rompre, n’avaient pas cessé de se raffermir et même de s’étendre. La menace gouvernementale étant toujours suspendue sur les têtes, on avait pris des mesures pour y parer. Grâce aux efforts communs, fut fondée, en 1873, une nouvelle institution, «La Société Chevtchenko», à l’aide de fonds ramassés dans la Grande Ukraine. On acheta pour elle une imprimerie qui devait être un instrument de culture pour l’avenir. La revue mensuelle «Pravda», fondée à Léopol en 1867, devint l’organe commun des écrivains de la Galicie et de l’Ukraine. Plus tard elle céda la place à une revue hebdomadaire, la «Zoria». Les Ukrainiens de Russie, privés chez eux de la possibilité d’avoir un organe qui leur appartînt, prêtaient leur concours à ces publications. Ainsi donc toutes les difficultés créées par l’ukase de 1876 eurent, entre autres résultats, de faire transporter le flambeau national sur le sol galicien où, au lieu de s’éteindre, il brûlera d’un plus vif éclat que dans le passé.

XXXVII.

Les dernières décades du XIXe siècle.

L’ukase de 1876 devait rester en vigueur exactement trente ans, mais il y avait plusieurs manières d’en appliquer les prescriptions, dont quelques-unes étaient trop absolues pour pouvoir se maintenir dans la pratique. Il se passa quelques années, pendant lesquelles on ne permit ni spectacles, ni concerts ukrainiens et où les chansons populaires étaient rendues dans une traduction française (!). En fin de compte, les autorités locales et en tête les gouverneurs généraux de Kiev et de Charkov firent entendre en haut lieu qu’il n’était point raisonnable d’irriter ainsi la population et d’exposer l’administration au ridicule. On permit les représentations scéniques ukrainiennes, mais toujours avec des restrictions aussi bizarres qu’embarrassantes, comme pour les livres. La censure fit de véritables prouesses sur ce terrain: il n’était pas permis de jouer des pièces qui fussent prises de la vie des classes supérieures, qui touchassent en rien aux problèmes sociaux ou simplement patriotiques. Les pièces autorisées devaient être données en même temps que des œuvres russes ayant le même nombre d’actes, etc.

Le théâtre ukrainien supporta gaillardement cette oppression. Les entrepreneurs se pliaient à toutes ces formalités ou les éludaient, car la population manifestait un enthousiasme sans bornes pour l’art dramatique national, qui justement s’épanouissait rapidement. Toute une pléiade de dramaturges de talent créait alors un style artistique ukrainien, qui se distinguait par un noble réalisme dans le drame de genre ou le drame historique. Ils eurent d’ailleurs beaucoup à faire pour relever le contenu d’un art à qui la censure ne laissait que des matières insignifiantes. Malgré tout, la scène devint un facteur précieux dans l’éducation des masses, à une époque où la liberté de la presse et de la parole n’existait pas, où il n’y avait pas d’écoles et presque pas de littérature.

A peu près dans le même temps où l’on permettait le théâtre ukrainien à Kiev, on y donnait l’autorisation de publier une revue consacrée à l’histoire de l’Ukraine («Kievskaïa Starina», depuis 1882). Il fallut la publier en russe et placer à sa tête un écrivain qui était _persona grata_ auprès des autorités, mais qui l’était beaucoup moins dans le peuple. Néanmoins l’énergie des lettrés en fit en peu de temps une sorte de foyer national, dont l’horizon ne se borna pas aux recherches scientifiques. Dès qu’elle put obtenir le droit de le faire, elle publia des œuvres littéraires, s’intéressa aux questions de la vie journalière et servit sous cette forme de succédané à la revue ukrainienne que le gouvernement s’obstinait à ne pas autoriser.

N’était-ce point là la preuve de la vitalité du mouvement national? Il sembla que l’on n’eût qu’à planter un rameau desséché dans le sol ukrainien, pour qu’on le vît fleurir et produire des fruits. Et, quand même, ces perspectives étaient bien insignifiantes comparées aux besoins d’un grand peuple, au dénuement de ces millions de travailleurs obscurs, condamnés à la misère et à l’ignorance. Et ce rayon d’espoir même était si menacé par la grande ombre de la tutelle administrative qu’au lieu de satisfaire l’âme ukrainienne, il y faisait naître l’inquiétude et la colère. D’autant plus que tout près, au delà des poteaux jaunes et noirs de la frontière, les compatriotes jouissaient d’une liberté assez limitée, il est vrai, mais incomparablement plus large.

La constitution autrichienne de 1867 ne se distinguait pas par ses hautes qualités. Elle avait été octroyée dans l’intention d’assurer une influence aussi large que possible à l’aristocratie foncière et à la bourgeoisie des villes aux dépens de la population paysanne; le système électif à deux degrés et à bulletin ouvert, laissait à l’administration un rôle beaucoup trop grand dans les élections. Bureaucratisme et domination de la noblesse polonaise se complétaient mutuellement. Après une courte bouderie, qui suivit la révolution de 1848, la noblesse était passée au gouvernement et grâce à cette entente avait repris le pouvoir en Galicie. L’administration était entre ses mains, ainsi que les municipalités électives. Elle avait soin d’arranger les scrutins, pour que les Ukrainiens ne passassent qu’en nombre infime, encore fallait-il que ce soient des gens «modérés». C’est pourquoi la population ukrainienne, aussi nombreuse que la polonaise dans la Galicie entière, n’était représentée au parlement que par une dizaine de députés, et n’avait dans la diète territoriale que 10% des sièges. Les conseils d’arrondissement étaient formés de la même façon. Toute cette machinerie était donc entre les mains de la noblesse polonaise, qui s’en servait pour brider l’élément ukrainien, empêcher le développement économique et intellectuel des masses paysannes, barrer le chemin du pouvoir aux autres nationalités et assurer la prépondérance de l’élément polonais.

Tous les efforts des hommes politiques ukrainiens pour se soustraire à cette domination restaient sans résultat. Les coquetteries du gouvernement ne se répétèrent pas, de sorte que, bon gré mal gré, on fut obligé de prendre au parlement la voie de l’opposition. Les modérés, pour la plupart membres du haut clergé ou de la bureaucratie, furent obligés de céder leurs sièges à des éléments plus radicaux, qui s’unirent d’abord dans le parti populaire (narodovtsi) après s’être séparés des conservateurs d’extrême-droite (vers 1885). Plus tard l’aile gauche de ce parti se détacha à son tour pour former le parti radical (1889).