Abrégé de l'histoire de l'Ukraine
Part 16
La nouvelle université ne resta pas seulement le point de réunion des lettrés de la ville, mais elle en attira des quatre coins de l’Ukraine. C’est à Charkov que naissent et que sont pour la plupart éditées les poésies originales de Maslovitch (1816), celles d’Artemovsky (1819), la première grammaire de la langue ukrainienne de Pavlovsky et le premier recueil de poésies populaires de Tserteleff, que nous avons déjà cités. C’est d’ici que sont lancés les premiers ouvrages apologétiques en défense du mouvement, ceux de Levchin, ceux de Sreznevsky, auteur célèbre des «Antiquités Zaporogues», une espèce d’histoire poétique de l’Ukraine, qui contribua tant à la formation des idées directrices de la nation. Sous l’influence du milieu local, débute Nicolas Kostomarov, originaire de l’Ukraine Slobidska et plus tard l’un des guides du mouvement. Ici aussi déploie son activité Kvitka-Osnovianenko, une des plus fortes têtes du groupe et la personnalité la plus importante après Kotlarevsky. Il fut l’ornement de cette période: homme du monde et très populaire à Charkov, il tira des nouvelles et des pièces de théâtre des incidents de la vie du petit peuple (1833-1843).
Le groupe ukrainien de Charkov représente entre 1830 et 1840 la fine fleur de la culture nationale en qui reposent les espérances d’alors. A Pétersbourg, les attraits de la capitale avaient amené depuis un demi-siècle nombre d’Ukrainiens et quelques-uns des plus éminents, entre autres le célèbre Hohol, qui, malgré son patriotisme poursuivait son œuvre littéraire en russe. (Seulement ses premiers essais trahissent l’influence de la littérature ukrainienne, notamment de Kotlarevsky et de son propre père, qui a écrit dans la langue du pays natal.) Maintenant sur les bords de la Néva on fait des projets de publications, pour lesquelles on compte sur l’aide de Charkov. Hrebinka, qui en est le centre, un des écrivains les plus éminents de cette époque, rêve d’une revue de ce genre qui serait purement ukrainienne. Un de ses collaborateurs devait être Chevtchenko, qui étudiait alors dans la capitale à l’école des beaux-arts. Le célèbre poète est, d’ailleurs, un disciple de ce cercle pétersbourgeois, et dans une de ses premières poésies il s’adresse à Kvitka, qu’il considère comme le chef du mouvement contemporain, comme le «père et otaman[26]». Il le supplie de révéler au monde la grandeur et les peines du passé ukrainien, dont se nourrit l’âme nationale et dont la beauté fait résonner sa propre lyre:
[26] Chef.
Chante, père, de façon qu’il t’entende ce monde sourd, même s’il ne veut pas; chante ce qui s’est passé en Ukraine, dis-nous, pourquoi elle a tant souffert et pourquoi la gloire des cosaques s’est répandue dans tout l’univers. (1839)
Ce qui se passait à l’orient ne resta pas sans effet sur la Galicie. Le problème de la langue s’y imposa aux lettrés, qui, en comparant ce que produisait la langue littéraire dans leur pays et au delà des Carpathes avec les succès de la langue populaire en Ukraine orientale, furent convaincus que cette dernière était l’instrument le plus apte à faire progresser la renaissance nationale. Entre 1830 et 1840, les controverses à ce sujet allèrent leur train, mais en définitive ce furent, comme d’habitude dans ces sortes de questions, non pas les arguments qui gagnèrent la partie, mais les faits.
Un groupe de jeunes étudiants de l’université de Léopol, animés du plus ardent patriotisme et de l’exemple qui leur était donné par les écrivains de l’Ukraine orientale, résolurent de marcher sur leurs traces et d’adopter dans leurs écrits la langue populaire. Ces jeunes gens devinrent les chefs de la nouvelle littérature en Ukraine occidentale. Il faut citer en première place le poète Markian Chachkevytch, qui est considéré comme le fondateur des lettres modernes en Galicie. Toutefois le premier recueil qui sortit de ce cercle, la «Zoria» (1834), fut prohibé par la censure. On décida de le publier à Budapest, où il parut, en 1837, sous le titre de «Roussalka», mais il fut saisi par la police de Léopol qui ne leva son interdiction qu’en 1848. Quoi qu’il en soit, on était entré dans la bonne voie.
Nous devons ici ouvrir une parenthèse, pour faire remarquer au lecteur, qui l’aura sans doute remarqué lui-même, pour peu qu’il nous ait suivi jusqu’à présent, combien sont erronés et dénués de fondement les bruits malicieusement mis en circulation, prétendant que le mouvement ukrainien aurait pris son origine en Autriche et qu’il ne pouvait prendre naissance que grâce à l’appui du gouvernement de Vienne. (D’ailleurs les publicistes russes accusaient également les Polonais de l’avoir créé, pour essayer de troubler «l’unité du peuple russe».) Comme on vient de le voir le véritable berceau de ce mouvement a été l’Ukraine orientale, l’Ukraine d’au delà le Dniéper, pays complètement hors de la portée des influences autrichiennes et polonaises. Ses fondateurs ont été des étudiants des écoles russes, surtout des pupilles des séminaires ecclésiastiques, c’est-à-dire, des établissements les plus conservateurs qui soient et les plus hostiles à toutes les idées étrangères. Ses premiers centres furent Poltava et Charkov et la plupart des écrivains de la rive droite, comme Artémovsky et plus tard Chevtchenko, étaient les disciples spirituels de l’Ukraine de l’Hetmanat et de l’Ukraine Slobidska. C’étaient les traditions des anciennes libertés cosaques et le souvenir des luttes pour leur indépendance qui avaient retrempé les âmes et les avaient tournées contre la Pologne, l’éternelle violatrice des droits nationaux, et contre la nouvelle tyrannie russe. La Galicie et, en général, toutes les contrées ukrainiennes qui se trouvaient sous la suzeraineté autrichienne n’eurent pas d’abord d’influence sur le mouvement, mais, au contraire, les tendances populaires si prépondérantes dans la seconde moitié du siècle, ne s’y développèrent que grâce à l’exemple, donné par l’Ukraine orientale. Nous verrons que ce n’est que dans les vingt-cinq dernières années du XIXe siècle que Léopol devient le centre du mouvement; non pas que les pays autrichiens aient manifesté une plus grande énergie intime, mais parce que les porte-parole de l’Ukraine avaient été bâillonnés en Russie.
XXXIV.
La Confrérie de Cyrille et de Méthode.
Nous avons vu que Pétersbourg avait failli, vers 1840, devenir le foyer de la littérature ukrainienne, comme il le devint en effet pour quelque temps vingt ans plus tard. Cette fois cependant il n’en fut rien, car les collaborateurs pétersbourgeois et ceux des autres pays allaient trouver un autre lieu de ralliement en Ukraine même. Le gouvernement fonda une nouvelle université à Kiev, en remplacement de celle de Vilna et du lycée de Kremenets, qui avaient été fermés à la suite de l’insurrection polonaise de 1831. Là se rassemblèrent les représentants les plus qualifiés du mouvement national: l’éminent philologue et ethnographe Maxymovitch, qui avait travaillé auparavant à l’université de Moscou; Kostomarov, un des élèves de Charkov et plus tard célèbre historien de l’Ukraine; Koulich, poète, homme de lettres, ethnographe, qui venait de Pétersbourg; Houlak, élève de l’école allemande de Dorpat, qui se spécialisa dans l’histoire du droit slave et, enfin, Chevtchenko, poète de génie, l’âme de la Jeune Ukraine, à qui l’on donna, en qualité de peintre, une place dans la commission d’archéologie et à l’Université et qui, en 1845, arriva à Kiev.
C’étaient, pour la plupart, des gens dans la force de l’âge, resplendissants de force et l’esprit ouvert aux idées du siècle; ils saisissaient avec avidité les tendances européennes, le socialisme français, la philosophie allemande, la renaissance slave et cherchaient à leur trouver des points de contact avec le passé de la nation, en même temps qu’ils en tiraient des forces pour façonner son avenir. Ils faisaient des prosélytes parmi la jeunesse des écoles et dans la société, surtout sur la rive gauche du Dniéper, et cherchaient des adeptes pour les idées et les projets nouveaux qui sortaient des vives discussions de leurs assemblées.
Période extraordinaire, traversée d’un grand élan vers l’idéal, comme l’Ukraine n’en avait encore jamais vu; tendances, idées s’entrechoquaient en une mêlée intense, d’où sortirent les principes dominants de la Jeune Ukraine. Chevtchenko les rendait tangibles en des visions poétiques, qui enivraient les masses. «Ces chants étaient, en vérité, comme les sons de la trompette de l’archange de la résurrection»--dira plus tard Koulich--«si jamais l’on a pu dire avec raison que les cœurs se soient ranimés, que les yeux se soient allumés, que du front de l’homme aient jailli des flammes--cela s’est passé à Kiev, à cette époque.»
La ville elle-même était alors un centre intéressant où se croisaient bien des courants divers: il y avait de nombreux lettrés russes et polonais, les traditions de l’hetmanat et de l’autonomie municipale étaient encore fraîches dans les mémoires et on y rencontrait des traces encore vivantes des anciennes libertés. Vers 1825, quand se répandirent dans l’Ukraine, principalement parmi les officiers, les organisations secrètes qui avaient pour objet d’arracher au tzar une constitution pour la Russie, il y avait à Kiev ce que l’on appelait la «Société des Slaves Unifiés», aspirant à créer une fédération slave. Kostomarov et Houlak, qui se livraient à l’étude des antiquités slaves, suivant le mouvement général de renaissance qui se faisait sentir alors, surtout en Bohême, adoptèrent les idées fédéralistes locales, en firent leur programme d’action politique, après avoir fait reconnaître l’Ukraine comme membre indépendant de la future fédération des républiques slaves.
Comme les autres slavophiles occidentaux contemporains, ils avaient été amenés, au cours de leurs études, à considérer la monarchie et l’aristocratie, comme une importation romano-germaine, complètement étrangère à la vie slave, qui se développait le mieux sous un régime autonome et démocratique. L’organisation cosaque, par exemple, était non seulement conforme aux aspirations du peuple ukrainien, mais elle constituait la vraie expression de l’esprit slave, tandis que la monarchie moscovite et le régime aristocratique polonais n’en étaient que des aberrations causées par des influences étrangères. C’étaient les idées qu’exposait Kostomarov dans un pamphlet intitulé «La genèse du peuple ukrainien», ouvrage de talent et de style expressif, qui fut, d’ailleurs, saisi par les autorités russes avant qu’il ait pu atteindre une grande popularité.
Chevtchenko qui, déjà dans ses premières productions, à Pétersbourg, s’était montré ardent panégyriste des cosaques et des haïdamaks, ces anciens champions des libertés ukrainiennes, était profondément pénétré de leur démocratisme et de l’idée de la fraternité slave. Mais lui qui avait vécu dans le servage et n’en avait été affranchi que récemment, ce qui l’intéressait à un plus haut degré que les autres membres du cercle, c’étaient les injustices sociales dont souffrait le peuple ukrainien. Il avait quitté l’Ukraine encore tout jeune, et lorsqu’il y revint devenu homme et en pleine maturité intellectuelle, il entreprit, entre 1843 et 1846, quelques voyages à travers le pays. L’asservissement des masses qu’il y rencontra et de sa propre famille en particulier, violation inouïe des droits naturels de l’homme dans les descendants mêmes des héros de la liberté, blessa profondément en lui la haute idée qu’il avait de la dignité humaine. Son cœur s’enflamma de colère et il reprocha l’hypocrite mensonge de leurs déclarations à certains patriotes qui demandaient à grands cris les droits et les libertés de l’Ukraine, mais qui n’en continuaient pas moins d’user avec rigueur de leurs privilèges de propriétaires fonciers sur leurs compatriotes asservis. Il lança sa profession de foi dans son «Épître». A ses yeux, il n’y avait qu’un seul remède à cette injustice sociale: un soulèvement général, l’anéantissement complet de la classe des propriétaires fonciers, «de façon qu’il n’en reste plus de traces en Ukraine». Il les menaça de la vengeance du peuple, prophétisant une revanche sanglante et prochaine. («Le vallon froid», 1845).
Un semblable programme ne pouvait manquer d’effrayer les membres modérés du cercle. Ils voulaient, eux, arriver à délivrer le peuple par la propagation des grands principes humanitaires, en créant une littérature pénétrée de ces idées et qui serait goûtée à la fois de la foule et des lettrés. Mais la jeunesse, plus ardente, prêtait une oreille attentive aux prédications radicales de Chevtchenko et lui fournissait des partisans. En 1846, se forma la Confrérie de Cyrille et de Méthode, les deux apôtres des slaves, qui en un tour de main rassembla près de cent membres.
Elle avait pour but l’abolition du servage et de toute espèce d’asservissement qui pesait sur les masses, l’établissement de l’égalité sociale complète, la suppression de toutes restrictions à la liberté de conscience et à la liberté de la parole, le remplacement du régime bureaucratique par un régime électoral, la transformation des pays slaves en une série de républiques démocratiques, ayant chacune sa langue, sa littérature et réunies en une fédération républicaine avec une «assemblée slave» commune ou avec un «Sobor», composé des représentants de toutes les républiques sœurs[27]. Des proclamations, adressées aux Ukrainiens, aux Grands Russes et aux Polonais, exposaient brièvement les points de ce programme et faisaient appel à toutes les forces pour en obtenir la réalisation.
[27] Comme siège de cette assemblée et capitale de la fédération slave, les membres de la Confrérie avaient désigné Kiev parce qu’ils avaient foi en la mission politique de cette ville dans l’avenir. Kostomarov, dans un de ses romans, met dans la bouche d’un de ses héros la prédiction que la cloche de Sainte Sophie de Kiev sonnerait un jour, annonçant la délivrance de tous les pays slaves et réunissant leurs représentants. Et ce n’est pas seulement chez des Ukrainiens que l’on rencontre à cette époque de pareilles idées: l’écrivain polonais et ukrainophile, Tchaïkovski (Sadyk Pacha), en décrivant avec enthousiasme la cérémonie religieuse du jour des Rois à Kiev, s’arrête avec complaisance sur les chants solennels qui «retentissent dans tous les pays slaves» et la bénédiction _urbi et orbi_ du métropolite, «car Kiev est la capitale de tous les slaves».
Ce mouvement fut arrêté dès le début même par le gouvernement: un étudiant russe, qui avait surpris les conversations des affiliés, dénonça l’organisation aux autorités et, au printemps 1847, les membres de la confrérie furent arrêtés, jetés en prison ou envoyés en exil. La littérature ukrainienne fut proscrite, quelques éditions de livres publiés auparavant furent détruites. La censure reçut l’ordre de ne plus rien laisser passer qui pût servir de pâture au patriotisme ukrainien, «de ne permettre aucune prédominance de l’amour du pays natal sur celui de la patrie». Ce fut le signal d’une véritable orgie: on biffa même, sur des documents historiques, les passages qui auraient pu entretenir le sentiment national.
Le mouvement littéraire sur le territoire de la Russie subit un arrêt d’une dizaine d’années. Néanmoins les idées de la Confrérie de Cyrille et de Méthode restaient vivantes et se propageaient. Elles se conservaient dans des milliers de cœurs ukrainiens qui en étaient si pénétrés qu’ils étaient prêts à donner leur vie pour les voir réalisées, comme écrivait à Chevtchenko exilé un jeune enthousiaste, du nom d’Holovko. De sorte que, en dépit de toutes les proscriptions, ces idées servirent de fondement à tout le mouvement ukrainien postérieur.
XXXV.
1848-1863.
Tandis que dans la Grande Ukraine il fallait se terrer pour échapper aux représailles du gouvernement, la vie publique ukrainienne, ou, comme elle était appelée officiellement, ruthène, s’épanouissait inopinément en Ukraine occidentale, sous les rayons de la faveur du gouvernement autrichien. Ce n’est pas que ce flirt durât longtemps, mais il fit assez d’impression sur la vie locale pour avoir des conséquences très importantes.
Les Ukrainiens d’Autriche durent cette chance inattendue à la révolution de 1848, qui, comme on sait, opéra ici le partage des nationalités. Les Magyars et les Polonais profitèrent de la révolution allemande à Vienne pour adresser au gouvernement leurs réclamations et les appuyer par la force. Les autres nationalités, menacées dans leurs intérêts si leurs grandes rivales qui participaient à la révolution réussissaient à établir leur prédominance, se rangèrent du côté du gouvernement pour lui prêter main forte. C’est l’attitude qu’adoptèrent les Tchèques, pour les mêmes raisons, contre les Allemands, les Croates, les Serbes et les Ukrainiens contre les Magyars ou les Polonais.
Vienne, se trouvant dans une situation critique, se hâta de saisir la main qui lui était tendue, se gardant bien de refuser l’aide de ces nationalités, pour ainsi dire de deuxième classe, pour être à même de mater les nationalités de premier choix. En Galicie, l’administration aida les Ukrainiens à former leur organisation politique, c’est-à-dire, à créer la «Rada[28] principale Ruthène», qui servit de contre-poids à l’organisation nationale polonaise et à constituer une garde nationale pour s’opposer à la garde polonaise et aux troupes révolutionnaires hongroises. Le gouvernement promit d’examiner avec sympathie les réclamations politiques et nationales, émises par les Ukrainiens: administration séparée pour les parties ukrainiennes de la Galicie, abolition du droit des seigneurs, emploi de la langue nationale dans les écoles de toutes catégories, non seulement primaires, mais secondaires et aussi à l’université de Léopol, etc.
[28] Conseil.
D’aussi hauts encouragements remplirent d’espoir les Ukrainiens qui tracèrent un programme assez hardi et conséquent, dans lequel ils déclarèrent faire partie du peuple «russe» (c’est-à-dire ukrainien dans les sens d’aujourd’hui), d’un peuple «qui compte quinze millions d’âmes[29]», tout aussi distinct du peuple polonais que du peuple grand-russien et qui doit prendre soin de sa littérature et de sa civilisation propre. La société littéraire «Mère russe de Galicie» fut fondée à cette époque. On créa à l’université de Léopol une chaire d’ukrainien; J. Holovatsky, l’un des membres du cercle de Chachkevytch, à qui elle fut confiée, inaugura son cours par un hardi panégyrique de la langue nationale. L’enseignement en langue ukrainienne à la même université devait être introduit dans le plus bref délai.
[29] Nous rappelons qu’en Ukraine Occidentale, où la population ukrainienne avait eu affaire aux Polonais, aux Roumains, aux Magyars et aux Allemands, mais point aux autres slaves orientaux, l’ancien nom de Roussine, Rousnak s’est conservé jusqu’à nos jours. Mais la confusion résultant de l’usage du mot «Rousǐ» ou «Rousky» (avec un s), alors que les Grands-Russes et les gens mêmes du pays d’orientation moscovite étaient appelés «Rousǐ» ou «Roussky» (avec deux s), prêtait à toutes sortes de malentendus. C’est pourquoi, en fin de compte les Roussines ou Ruthènes ont adopté les noms «d’Ukraine» et «d’Ukrainien», pour se désigner, eux et leur pays. Ces appellations avaient été mises en usage par le cercle de Charkov pour désigner la langue populaire dont ils se servaient, puis la littérature à qui elle servait d’instrument, enfin le peuple de la bouche duquel on l’avait prise. Popularisées encore davantage par la Confrérie de Cyrille et de Méthode (surtout par Chevtchenko), ces désignations ont fini par supplanter les termes officiels de «Petite Russie» et «Petit-russien», en dépit des efforts de la censure, qui ne pouvait souffrir le nom «d’Ukrainien».
Cependant cet épanouissement d’espérance, cette floraison de projets ne dura pas longtemps. Tout ce qui fut réalisé ce fut l’abolition, en 1848, des privilèges des propriétaires fonciers. Cette réforme, accueillie par la population avec enthousiasme, lui parut comme une conquête sur l’éternel ennemi, la noblesse polonaise. On fêta encore longtemps la mémoire de cet évènement dans les campagnes, et en même temps cela rappelait au gouvernement les bonnes promesses qu’il n’avait pas eu le courage de tenir. Car la séparation de la Galicie ukrainienne sous une administration séparée, quoique déjà formulée par une loi, n’entra jamais dans la pratique. Comme on le sait, le gouvernement sortit bientôt d’embarras: en octobre la révolution à Vienne était déjà étouffée. La réaction qui s’en suivit fournit l’occasion à l’aristocratie polonaise de reprendre en main l’administration du pays et d’en écarter les notables ukrainiens, en jetant sur eux le soupçon de sympathiser avec la Russie orthodoxe.
En vain les personnalités «ruthènes» les plus notoires, le métropolite et les chanoines de la cathédrale en tête, s’évertuèrent-ils à donner les preuves de leur loyauté inébranlable à l’état et à la dynastie; en vain rappelèrent-ils les services rendus par «les Tyroliens de l’Est», lors de la révolution; en vain réprimèrent-ils toute allusion à la liberté et se gardèrent-ils dans leurs actions et dans leurs écrits de tout ce qui pouvait ressembler à de l’opposition et provoquer le mécontentement des milieux réactionnaires viennois--tout cela ne servit à rien. La noblesse polonaise resta maîtresse de la Galicie et les façons d’agir réactionnaires auxquelles s’étaient habitués les notables ukrainiens, n’aboutirent qu’à amener un dépérissement de la vie nationale, entre 1850 et 1860, qui nous paraît d’autant plus sombre et regrettable qu’il contraste plus vivement avec les belles espérances de 1848. La langue populaire, proclamée avec tant d’insistance comme l’unique instrument de la culture nationale, est obligée de faire place à la langue «d’instruction», un affreux jargon de l’ancienne langue littéraire, mâtiné d’archaïsmes russes. L’intérêt pour les mœurs du peuple va en s’affaiblissant; la littérature dégénère.
Heureusement la Grande Ukraine remet au premier plan les intérêts vitaux. L’entr’acte causé par les représailles de 1847 prend fin à la première manifestation des tendances libérales du nouvel empereur Alexandre II, instruit par les pénibles expériences de la guerre de Crimée (1855). Sans doute le gouvernement ne se hâta pas d’abandonner, à l’égard des nationalités, les vieilles méthodes si en vogue sous le sombre règne de Nicolas Ier, mais il y eut, tout de même, quelques allégements. Les hommes politiques en exil obtinrent l’un après l’autre l’autorisation de retourner au pays et y reprirent leur besogne. La plupart s’assemblèrent à Pétersbourg où les nouvelles mœurs libérales s’acclimataient plus rapidement. Koulich, une personnalité si diversement douée, devient le centre de ce groupe pétersbourgeois, où il déploie une activité qui marquera dans l’histoire du mouvement. Kostomarov en fait partie; il cherche avec le talent, qui lui est personnel, à populariser l’histoire, il voudrait baser les idées fédéralistes de 1846 sur la tradition historique. Chevtchenko, brisé par un douloureux exil, ne vient que pour finir ses jours dans son entourage. Parmi les nouveaux enthousiastes, il faut donner la première place à la jeune Marie Vilinska-Markovytch, connue sous le pseudonyme de Marko Vovtchok, l’auteur de ces excellentes nouvelles en miniature tirées de la vie populaire.