Part 3
Et l’on se mit en route. La nuit était d’un noir d’encre. Je sondai l’horizon du regard. Pas la moindre clarté lunaire, pas la plus infime lueur sidérale.
Deux de nos compagnons étaient heureusement munis de lanternes. On les suivit et, dans le silence profond de la nuit, troublé seulement par le frôlement de nos machines, on roula vers Bar-le-Duc.
Nul incident ne signala notre marche.
De temps à autre, un de nos compagnons, venus de Bar-le-Duc à notre rencontre, nous indiquait les pays traversés, avec un accent méridional des plus caractérisés. Je le questionnai sur son pays d’origine. Il était de Mont-de-Marsan. Coïncidence assez curieuse et qui me fit lui rappeler la cordiale réception qui m’avait été faite dans cette ville, lors de mon voyage en Espagne.
Quant à Willaume, il était merveilleux. Pas la moindre faiblesse. Jamais une plainte, jamais une réflexion pour demander de ralentir le train.
Bien au contraire, à partir de ce moment, il devait, recouvrant toute sa vigueur, marcher d’une manière superbe, toujours prêt à aller de l’avant, tant la machine humaine tient du prodige et peut se plier parfois aux efforts les plus excessifs.
A onze heures trente, nous arrivions à Bar-le-Duc, où, là encore, un grand nombre de personnes, une foule d’amis connus ou inconnus nous attendaient, parmi lesquels Suberbie, l’éternel mentor, et M. Arnould, le correspondant du _Petit Journal_, que plusieurs voyages à Bar-le-Duc m’avaient déjà fait connaître.
A minuit trente, nous avions tous disparu dans nos chambres respectives.
IV
NANCY
Le sommeil d’un cycliste, après une marche de deux cent soixante kilomètres, est souvent agité, surtout dans les débuts. Le mien ne l’est plus guère, sans doute à cause de ma très grande habitude de la route, sans doute aussi parce que j’ai soin de ne pas trop livrer de combustible à mon estomac avant de me coucher, précaution que je recommande en passant à ceux qui pourront se trouver dans mon cas. Il faut autant que possible faire du chemin après son dernier gros repas; c’est le meilleur moyen de s’assurer un sommeil tranquille.
Willaume dormit bien, lui aussi. Quant à Blanquies, le conseil donné plus haut lui eût paru sans doute un radotage antédiluvien. En présence d’un objet matériel susceptible d’être absorbé, Blanquies n’avait jamais une minute d’hésitation. Il faisait jouer ses mandibules et l’objet passait le plus mauvais quart d’heure qu’il soit possible à un être, même appartenant à la nature inorganique, de passer. En arrivant à Bar-le-Duc, bien qu’il eût déjà fait honneur à la table servie dans le restaurant de Châlons-sur-Marne, il consulta son appétit et, constatant qu’il était en merveilleux état, il se mit en devoir de le satisfaire une fois de plus. Voilà pourquoi, sans nul doute, notre ami fut le seul des trois qui eut un sommeil quelque peu agité. Il eut force rêves violents.
«C’est curieux, me raconta-t-il lui-même le matin, j’ai rêvé qu’une corde avait été tendue de l’église du Sacré-Cœur à Montmartre au sommet du Panthéon et que moi, planté sur une bicyclette, je devais rouler sur cette corde. Il fallait que j’exécutasse ce métier singulier. Au-dessous de moi, Paris, mais Paris tout petit, tout petit, presque microscopique. Puis la scène changea: je me trouvai soudain rapproché de la ville; la corde avait disparu, mais je devais rouler sur les toits des maisons en sautant de l’un à l’autre. C’était affreux. C’est vraiment à dégoûter un homme de jamais rouler sur une bicyclette. A un moment je m’éveillai, du moins je crus que je m’éveillais, et je consultai ma montre: il était cinq heures. Alors assommé je m’écriai: Oh! oh! les enfants, assez, assez, je m’arrête ici, moi, je ne continue pas; merci, par exemple. Après tout, je ne suis pas payé pour ça. Ah! bien oui, je vais prendre le train. Les trains n’ont pas été inventés pour des prunes.--Et tout en prononçant ces paroles j’éprouvais un engourdissement affreux, j’étais ankylosé des pieds à la tête. Je ne pouvais faire un mouvement; alors je tentai un effort suprême, et, cette fois, je m’éveillai réellement. Le garçon de l’hôtel venait de frapper à la porte et m’annonçait qu’il fallait se lever.»
Ainsi parla Blanquies, dont la physionomie rentrée n’allait pas tarder à s’épanouir à nouveau sous l’influence d’un café au lait d’une taille au-dessus de la moyenne.
La gaieté générale laissait fort à désirer, certes, car on n’imagine guère l’état d’affaissement dans lequel on se trouve le matin, aussitôt après son lever, quand la veille on a accompli à bicyclette une marche comme la nôtre. Willaume seul, circonstance singulière, se prit à éclater de rire en considérant nos mines déconfites. «Allons, déclara-t-il avec sa lenteur de prononciation que le diable en personne ne fût pas parvenu à activer, tout va bien, nous allons marcher dur.»
Six heures allaient sonner; il fallait se mettre en route. Dans la cour de l’hôtel, Suberbie achevait de faire préparer les machines. En route!
Le temps est toujours magnifique, mais le vent a décidément tourné à l’ouest. Nous allons donc l’avoir dans le dos, chance suprême pour nous, mais qui, en permettant de prendre une forte avance sur notre tableau de marche, allait nous priver de la compagnie de quelques amis arrivés seulement après notre passage.
Nous partons poussés par le vent. Nous franchissons rapidement Longeville, Ligny, Boviolle, Reffroy, Naives-en-Bois.
Ici Willaume nous dit: «Je vais de l’avant sur Pagny, où je connais beaucoup l’instituteur de la commune, et où je vais lui annoncer votre arrivée.»
Nous sommes, en effet, dans le pays de mon compagnon. Nous arrivons à Pagny. Déjà Willaume est installé chez l’excellent homme chargé des jeunes âmes de la commune et ce brave des braves ne veut nous laisser partir; il faut avant tout goûter une truculente omelette au lard que la bonne vient de faire et donner notre avis sur le vin que nous trouvons tous trois à notre goût. Pendant cette petite scène les jeunes écoliers sont réunis en classe et nous les apercevons frétillants sur leurs bancs, chuchotant, se trémoussant. L’arrivée inopinée de ces bicyclistes, la réception qui leur est faite par l’instituteur, intrigue au plus haut point ces jeunes cervelles. Deux ou trois des plus malins de la bande, sous un prétexte inventé par leur malice, sortent de classe et passent successivement devant notre porte en jetant un coup d’œil dans la petite salle à manger où nous sommes installés. L’instituteur, en bon papa, les laisse faire. Il a bien raison. Ce sera un petit épisode de leur vie d’écolier, le passage des bicyclistes à Pagny, et si un jour ces lignes tombent sous les yeux de l’un d’eux, il racontera avec un plaisir toujours nouveau qu’il était là, lui, et qu’il «les a vus,» les bicyclistes.
Sans trop tarder, nous reprenons la route. Nous arrivons à Lay, à onze kilomètres de Pagny, puis à Foug, nous roulons sur la route de plus en plus belle, toujours poussés par le vent d’ouest, quand tout à coup nous entendons la voix de Blanquies. Elle semble désespérée, sa voix; il crie, il tempête; il agite un de ses grands bras, ce qui est toujours chez lui le signe d’une émotion violente, gaie ou triste, peu importe.
--Ça y est, s’écrie-t-il, ça y est!
--Quoi, qu’avez-vous, mon garçon? qu’est-ce qui y est?
--Satanée histoire! Que le diable emporte la bicyclette! J’étais sûr que cette malechance allait tomber sur moi. Dieu, quelle invention de malheur!
--Ah çà! mais parlez, qu’est-ce qui vous arrive?
--Parler, parler, mais je ne fais que ça. Oh! c’est fini, maintenant, c’est désastreux, je vous le dis; j’en étais sûr, absolument sûr.
--Vous devenez dément, mon garçon; dites-nous, je vous en prie, quelle partie de votre individu vient de se détraquer?
--La partie de mon individu? Ah! oh! hi! vous êtes encore amusant, vous! La partie de mon individu, mais, c’est mon pneumatique qui est crevé. Puisque je vous dis que j’en étais sûr.
Pneumatique crevé! Diable! Voilà qui était sérieux. Un pneu qui crève, c’est une hélice qui se fausse; impossible d’avancer. Blanquies toujours hurlant, toujours tempêtant, poussait sur ses pédales tant qu’il pouvait, dans sa colère, mais c’était du temps perdu. On s’arrêta.
Heureusement, nous n’étions plus qu’à cinq kilomètres de Toul. Je dis à Blanquies:
--Mon ami, nous ne pouvons vous attendre, vous savez quelles sont nos conditions. J’ai un compagnon officiel, Willaume; vous, c’est différent; vous nous suivez en amateur, n’est-ce pas? Nous ne pouvons être retardés de votre fait sans compromettre notre expédition, et sans sortir de notre programme. Mais ne vous désolez pas. Nous allons nous avancer rapidement vers Toul, où un arrêt de quelques minutes vous permettra peut-être de nous rejoindre. Là, un marchand de vélocipèdes réparera le pneumatique, car je ne vous vois pas très bien le réparant vous-même.
A cette réflexion, Blanquies fit entendre un de ses rires prolongés qui cette fois semblait dire: «En effet, vous avez raison, moi réparant un pneu, ce serait bien le spectacle le plus désopilant que tous mes copains de Montmartre eussent jamais été appelés à contempler.»
Je continuai: «Si nous arrivons à Nancy avant vous et que votre pneumatique ne fonctionne pas, Suberbie, qui doit nous y attendre, s’occupera de vous, car vous savez qu’il traîne après lui tout un matériel de guerre.
»Enfin, si vous n’arrivez pas à arranger votre affaire, prenez le train, et rejoignez-nous plus loin, à Strasbourg par exemple.»
Blanquies, saisi d’une noble indignation, s’écrie: «Le train moi, jamais. Et mon Club qui me regarde? Mon Club, mon Club de Montmartre, que dirait-il?»
Il fallut se séparer. Je roulai avec Willaume vers Toul, avec trois quarts d’heure d’avance environ sur nos prévisions. Il était à peine dix heures du matin.
C’est à Toul que nous devions ressentir l’inconvénient d’une avance trop forte sur les heures auxquelles nous avions annoncé notre passage probable. Dans cette ville, en effet, nous devions être attendus par un jeune Parisien de nos amis, excellent cycliste, vainqueur de nombreuses courses, le jeune Marcellin qui faisait à ce moment son service militaire à Toul. Je me faisais une fête de le revoir dans ces circonstances; d’autant plus qu’il devait être pour nous un parfait entraîneur. Excellent garçon, à la physionomie ouverte et agréable, enjoué et fort intelligent, Marcellin devait être aussi pour nous d’une compagnie charmante.
Nous traversons la ville de Toul. Personne. Nous arrivons chez un marchand de vélocipèdes, station toute naturelle pour des cyclistes en train d’accomplir un grand voyage. On y était, en effet, au courant de notre expédition. A peine avons-nous fini d’expliquer l’aventure de notre compagnon Blanquies que déjà des cyclistes arrivent.
--Comment, mais vous êtes affreusement en avance! nous dit-on partout.
--Connaissez-vous Marcellin, demandai-je aussitôt; où est Marcellin?
--Mais Marcellin ne vous attend pas si tôt. Il est à la caserne. On va aller le prévenir.
Nous nous dirigeons vers un café tandis qu’on va prévenir Marcellin.
Dix minutes après, le jeune fantassin accourt. Il est tout souriant, mais il n’en peut revenir de la rapidité de notre marche.
--Bonjour, bonjour, les amis, mais vous allez comme des dératés. Quel malheur! Figurez-vous qu’au mess des sous-officiers on vous avait préparé une superbe réception, tout le monde vous attendait, car nous faisons tous de la bicyclette ici. Enfin le malheur n’est pas grand.
--Et vous venez avec nous, jusqu’où?
--Jusqu’à la frontière. Avec mon uniforme, je ne puis aller plus loin.
Pendant cette conversation, voici Blanquies. Il a roulé sur la jante, ce qui a fortement avarié le pneu; mais on le lui répare, tant bien que mal. Les nouveaux entraîneurs, Marcellin en tête, se mettent en selle, et la troupe entièrement reconstituée roule vers Nancy.
Parmi les nombreux entraîneurs, se trouvait le sergent-major Parison, fils du général de ce nom. Lui aussi portait l’uniforme.
La journée est magnifique, les cumulus nagent dans le ciel. Notre groupe se grossit bientôt de cyclistes arrivés de Nancy, MM. Blahay, Pierson, Rousseau. Marcellin marche en tête et mène un train rapide.
Nous avançons par moments à une allure de trente-deux kilomètres à l’heure. C’est beaucoup trop vite pour des hommes qui ont à accomplir chaque jour de formidables étapes. Mais nos aimables compagnons sont tout bouillants et, chaque fois que, sur ma demande, on ralentit l’allure, c’est pour repartir de plus belle quelques instants après. C’est une course échevelée, nous semblons un bataillon de poulains en liberté; nous pédalons débordants de gaieté, à la suite de Marcellin, vers la grande ville de Nancy. Un nouveau cycliste nous rejoint, M. Pierre, de Nancy. Mes prudentes recommandations ne servent de rien; on roule à grande vitesse; Willaume semble enragé. Ah! elle est loin l’indisposition de la veille. Les descentes, les côtes, la plaine, tout disparaît dans une nuée de poussière soulevée par l’escadron roulant.
Mais nous sentons les approches de la grande ville. Le terrain se bouleverse à vue d’œil; les fondrières apparaissent de tous côtés, et les sauts de carpe commencent, à mesure que se présentent les premières maisons d’un des faubourgs de Nancy. Comment retenir une troupe de cyclistes dans les circonstances où nous nous trouvions? Conduits par les «pilotes», nous roulons toujours très vite, tantôt sur l’accotement, tantôt sur la route devenue de plus en plus affreuse. Nous voltigeons par instants sur les cailloux pointus.
Nous entrons dans la ville, comme en pays conquis, et nous arrivons à l’_Hôtel de Paris_, où cette fois nous nous présentions «à l’heure où l’on mange.» Tout était prêt. Suberbie, le mentor, était à son poste.
Avant de me mettre à table toutefois, je demandai à aller prendre une douche. Willaume me suivit. Comme nous étions encore fort en avance sur notre tableau de marche, j’en profitai pour aller, après la douche, chez un coiffeur, afin de me faire rafraîchir l’épiderme de la face, précaution toujours bonne à prendre à l’occasion, si l’on ne veut, en raison surtout de la fatigue qui amaigrit toujours un peu le visage au cours d’une expédition aussi précipitée, avoir l’air de relever de maladie.
Quant à Blanquies, le malheureux avait eu encore à se débattre avec son pneumatique très mal réparé. Il avait dû ralentir sa marche durant le trajet de Toul à Nancy. Il allait arriver au moment du déjeuner.
A l’instant où je me présentai à nouveau devant l’_Hôtel de Paris_, voici les membres du _Véloce-Club nancéen_, conduits par leur président, qui se présentent et nous souhaitent la bienvenue dans leur ville. Ravissant, vraiment; partout un accueil chaleureux.
Le déjeuner se ressent de la gaieté générale. Tout le monde est en proie à un appétit féroce: Blanquies vient d’apparaître au moment psychologique et se dispose à exercer sur la cuisine de l’hôtel la plus éclatante vengeance.
A mesure qu’il plonge dans l’abîme tous les mets qui lui sont présentés, on l’entend articuler entre deux bouchées: «Moi, prendre le train, jamais. Que dirait le Club de Montmartre? Suberbie, il me faudrait une machine.»
Suberbie accepte de donner une machine, mais il faudra aller la chercher à la gare. Le malheureux Blanquies partira encore après nous. Mais il s’en moque; avec un bon pneu, il nous rejoindra.
Le déjeuner se termine dans la joie de la plus brillante journée. Là commençait, on peut le dire, cette marche superbe qui devait à la fin de cette seconde étape se terminer par le triomphe de Strasbourg, triomphe suivi, bientôt après, de tant de mésaventures inattendues.
V
UNE MARCHE TRIOMPHALE
J’ai dit plus haut que nous devions éprouver les inconvénients d’une trop forte avance sur notre tableau de marche, comme on l’a vu à Toul, où nous avions dû faire prévenir Marcellin, qui, nous attendant beaucoup plus tard, était resté naturellement à son quartier, tandis que nous arrivions, poussés par le vent arrière. Cette avance sur le temps prévu avait également été cause que nous étions entrés à Nancy, comme par surprise, je parle au point de vue de la population, généralement si friande des grandes épreuves vélocipédiques.
Nul curieux sur notre passage à notre entrée dans la ville. Personne ne nous attendait à une pareille heure. On nous en fit même des reproches, tant, en réalité, on se préoccupe peu du plus ou moins de vitesse d’un cycliste dans ce genre d’expédition. Ce qu’on veut voir c’est l’homme, dont on connaît le nom déjà, et qui, partant d’un point éloigné, arrive sur tel autre point à l’heure dite.
Mais si nul curieux ne s’était porté sur notre passage à notre arrivée, il ne devait pas en être de même au départ. Le temps de notre déjeuner avait suffi pour que la nouvelle du passage des cyclistes parisiens se répandît, et quand on se mit en selle, au sortir de l’hôtel, une haie s’était déjà formée des deux côtés de la rue. Comme j’en faisais la remarque à l’un de nos compagnons, ce dernier me répondit: «Oui, et nous partons même trop vite. On croit généralement que vous ne vous mettrez en route qu’à une heure et quart ou une heure et demie (or il n’était guère que midi quarante-cinq). Une demi-heure plus tard la foule eût été considérable sur votre passage.»
D’où peut venir cet empressement des populations de presque tous les pays vers les épreuves vélocipédiques, c’est ce que peuvent seuls expliquer, à mon avis, l’attrait de la nouveauté d’abord, et ensuite une très vive curiosité pour une machine qui permet d’accomplir ce que l’on croit être un tour de force et qui n’a que l’apparence du merveilleux. La seule chose merveilleuse en l’affaire, c’est la machine.
Par un bonheur qui ne devait pas, hélas! durer toujours, le ciel continuait à favoriser notre voyage. Le soleil rayonnait sans que la chaleur nous incommodât. Le nombre des cyclistes s’était encore accru. La route était toujours belle.
Quelques instants après avoir quitté la ville, je m’informai de Blanquies. Il n’était pas avec nous; il avait décidément la guigne, le brave. Ainsi qu’il avait été convenu durant le déjeuner, il devait prendre une nouvelle machine afin d’être débarrassé de la question de pneumatique; mais il avait fallu aller la chercher à la gare, ce qui avait pris un temps assez considérable et avait empêché notre compagnon de se trouver présent au départ de la troupe. On s’étonnera peut-être de ce manque de courtoisie à l’égard du plus joyeux et du plus excellent des camarades, mais cet étonnement ne se produira que chez le lecteur peu familiarisé avec le sport vélocipédique. Il avait été parfaitement entendu que Willaume seul était mon compagnon vraiment officiel, celui qui accomplissait avec moi ce que nous appelons dans le langage technique le «record» de Paris-Vienne. Tous les autres compagnons, quels qu’ils fussent, n’étaient que des «suivants» qui marchaient pour leur propre compte et sous leur propre direction. Je ne pus donc que regretter très vivement de voir encore le joyeux Blanquies séparé de nous, mais il fallait avancer d’autant plus vite que nous étions attendus à heure fixe à Strasbourg, où toute une population nous préparait une réception monstre.
Nous marchons vers Lunéville, situé à vingt-sept kilomètres de Nancy. Il est une heure de l’après-midi; des cyclistes nous arrivent de temps à autre isolément. Parmi eux se trouve M. Berntheisel, l’un des fonctionnaires provinciaux de l’Union vélocipédique de France. En cette qualité, M. Berntheisel s’était beaucoup occupé de notre voyage; il m’avait envoyé des renseignements sur l’itinéraire et, toujours en sa qualité de zélé fonctionnaire de l’une de nos deux grandes fédérations françaises, il se trouvait à son poste.
Nous faisons encore quelques kilomètres quand j’aperçois un jeune cycliste qui s’avance vers moi: il est revêtu de l’uniforme de fantassin; c’est le troisième, car Marcellin et le sergent-major Parison sont toujours avec nous. Il s’approche et me salue en me nommant. C’était encore un jeune coureur que j’avais vu maintes fois dans les Vélodromes de Paris et qui, lui aussi, faisait son service militaire; on l’appelait Fred et je ne l’ai jamais connu que sous ce nom.
--Comment! Comment! C’est vous, mon brave. Quelle surprise!
--Mais oui. Oh! j’y pense depuis assez longtemps à votre voyage, allez! On a si peu de distraction ici.
--Avez-vous le temps de monter beaucoup à bicyclette?
--Beaucoup, non, mais suffisamment cependant; les soldats cyclistes sont même très nombreux ici. Ah! on a parlé de votre passage, et beaucoup de vélocipédistes militaires seraient venus à votre rencontre s’ils l’avaient pu.
Notre troupe est maintenant devenue un escadron, magnifique d’allure et d’entrain. Les trois soldats français sont en tête, mais c’est le brillant Marcellin qui nous conduit à un train rapide; nous nous avançons en rangs serrés, comme un seul homme, vers Lunéville, où, cette fois, la population nous attend, car le bruit de notre arrivée s’y est déjà répandu.
Voici les premières maisons de Lunéville. L’allure splendide du bataillon roulant ne se ralentit pas. Nous entrons, comme des triomphateurs, l’acier de nos machines éclatant en millions de petites flammes blanches, et soulevant sur notre passage une épaisse poussière.
Partout la population est aux portes; on dirait un jour de fête; nous arrivons sur la place centrale de la ville; la foule est amassée devant une maison où, au-dessus de la porte d’entrée, flottent des drapeaux. C’est pour nous. Les rangs de la foule s’entrouvrent pour nous laisser passer. Willaume et moi, descendons de machine; on a préparé des rafraîchissements pour nous et nous buvons en portant la santé du cyclisme, de Lunéville, de tous les braves compagnons qui nous entourent, pendant qu’on signe nos livrets.
Nous remontons sur nos «chevaux.» Les rangs des curieux s’entrouvrent à nouveau, tandis que le bataillon se remet en mouvement, et de nouveau nous nous élançons à la suite de Marcellin, saluant cette sympathique population et cette ville souriante que nous venons de traverser comme dans un rayonnement de lumière.
Près de Lunéville, le bataillon s’était encore augmenté de deux nouveaux entraîneurs, dont, avant notre départ de Paris, on nous avait annoncé le précieux concours, MM. Patin et Châtel, deux Alsaciens-Lorrains, l’un de Metz, l’autre de Mulhouse, deux célèbres champions, vainqueurs de nombreuses courses de vitesse et même de fond.
On verra par la suite comme quoi l’un d’eux, Châtel, fut atteint par la mauvaise chance qui nous poursuivit dans la seconde partie de notre voyage avec un acharnement aussi intense que la bonne fortune dans la première partie; mauvaise chance qui faillit même coûter la vie à notre infortuné compagnon.
Parmi ceux qui cultivent la bicyclette, il n’en est pas un seul, j’en suis sûr, qui n’éprouve un sentiment d’émulation immédiat et des plus vifs, à la rencontre d’un autre cycliste pédalant sur une route dans le même sens que lui. Tous l’éprouvent, ce sentiment, et beaucoup y cèdent. L’enivrement produit par l’exercice de cette rapide locomotion illusionne au point que chacun se croit, en augmentant légèrement son effort, capable de donner une vitesse à laquelle le concurrent improvisé ne saurait résister.
Pour ma part, je l’ai ressentie, cette impression, comme bien on pense, mais le raisonnement d’abord, car enfin on ne saurait contester qu’une forte dose d’enfantillage entre dans ce désir de jouer à la course avec un étranger qui passe à bicyclette dans le même sens que vous, l’habitude des routes ensuite, ont peu à peu combattu chez moi ce sentiment d’émulation. En revanche, il est resté des plus violents quand l’adversaire improvisé, au lieu d’être un cycliste, est un cheval. Alors, je ne puis me combattre. Il faut partir. Le trot d’un cheval derrière moi, impression singulière, agit directement sur mes nerfs. La prétention du monsieur qui, avec sa bête, veut me tenir tête, m’exaspère, et je m’élance en avant à toutes pédales.