Part 2
Soudain, au moment où le bourgeois qui, par parenthèse, était une bourgeoise, appose sa griffe sur nos livrets, j’entends des cris joyeux: «Vous voilà, oh! mais, vous êtes en avance savez-vous.» C’étaient nos deux amis qui venaient d’arriver à grande vitesse. Philippe Dubois, la physionomie écarlate, ruisselante, et débordant de cette joie que seul procure cet exercice merveilleux de la bicyclette, continue: «Oh! mais oui, vous êtes en avance, nous ne vous attendions pas si tôt; nous nous étions avancés dans la direction de Château-Thierry, puis nous revenions sur nos pas pour aller nous fixer au sommet de la côte!»--«Parfaitement, mon brave, et moi qui vous calomniais odieusement, oh! mais, odieusement! Je vous accusais d’infidélité. Allons, allons, tout va bien, disparaissons.»
Mais avant de disparaître, on voulut livrer à nos gorges légèrement altérées un liquide rafraîchissant. Blanquies, dont l’effroyable estomac semblable au gouffre sans fond des Danaïdes, devait nous causer plus d’une stupéfaction, régla un premier compromis avec le liquide, en absorbant le contenu d’une suite de verres, ce qui le mit en joyeuse humeur; il commençait à exercer sa verve gouailleuse sur le nez du patron de l’établissement, quand le signal du départ fut donné. Le liquide en question devait d’ailleurs exercer une influence fort courte sur les tissus de notre ami, car il nous déclara ensuite être presque tombé en défaillance quelques instants avant notre arrivée à Château-Thierry, tant il était travaillé par une fringale sans exemple dans les annales de ses excursions vélocipédiques.
Aucun incident ne vint troubler notre quiétude, après notre départ de la Ferté-sous-Jouarre. Willaume ne disait pas un mot. C’était d’ailleurs sa manière, à lui, de manifester sa bonne humeur. Nous devions arriver à midi à Château-Thierry, situé à 98 kilomètres de Paris; à onze heures quinze nous faisions notre entrée dans la ville.
Devant l’hôtel de l’Éléphant, où M. Suberbie avait déjà fait préparer un copieux déjeuner, nos amis étaient là: lui, Suberbie, d’abord, qui attire toujours les regards par sa taille formidable, M. de Hermoso, rédacteur au _Gil Blas_, qui dans ce journal «détient» la rubrique vélocipédique et en a fait l’une des plus intéressantes de la presse parisienne et départementale.
M. de Hermoso avait espéré un moment nous accompagner par le train jusqu’à Vienne; malheureusement ses affaires l’avaient retenu à Paris, mais il n’avait pas voulu nous laisser partir sans venir nous faire ses adieux au cours de notre première étape. Cet aimable confrère, Espagnol de pure race, petit et d’une large carrure, à la barbe et aux cheveux d’un noir de jais, est bien la synthèse vivante de toutes les brillantes qualités qui distinguent le peuple espagnol: d’une franchise et d’une loyauté à toute épreuve; toujours aimable, serviable et chevaleresque, M. de Hermoso semble représenter le type accompli du chevalier sans peur et sans reproche. Chevalier, il l’est du reste, car il porte à la boutonnière le ruban de la Légion d’honneur.
Avec lui, se trouvaient son jeune secrétaire, M. Chérié, puis d’autres personnes dont les noms malheureusement m’échappent. Quelques minutes après, voici venir de fidèles compagnons restés en arrière: MM. Faussier, rédacteur au journal _le Vélocipède illustré_, et Dreux, retardé par une avarie de machine. A force de pédales, ils nous ont rejoints.
Tout le monde se met à table. Les mets disparaissent dans les estomacs affamés. Blanquies est effrayant pour ses voisins. Il dévore, ce qui ne l’empêche nullement de se divertir, au détriment de la patronne cette fois, à laquelle il trouve l’air absolument ahuri. Le liquide, la joie, les paroles, tout déborde à la fois. Willaume est à ma droite et froidement se contente de me déclarer qu’il mange bien. Oh! il ne se déferre pas facilement, l’excellent ami Willaume; il ne se plaint jamais. Il ne donne jamais le signal du départ, il ne commande jamais; c’est à peine s’il exprime une opinion, il obéit, c’est tout.
S’il est à la moitié de son repas et qu’on lui dise de partir, il part.
Midi et demi. Le temps presse. C’est la seconde séparation. Nous voici déjà en selle, le cap sur Épernay. C’est à peine si quelques minutes viennent de s’écouler que déjà nous voici, roulant vers la Champagne, sous un ciel éclatant de lumière, par la route toujours magnifique de la luxuriante et pittoresque vallée de la Marne.
Nous passons Tréloup, le pétillant village où les vignerons organisèrent une véritable émeute quand on voulut, il y a quelques années, s’occuper de faire subir à leurs vignes un traitement préventif dans la crainte de l’invasion prochaine du phylloxera. Les vignerons ont vu depuis que ce prétendu croquemitaine n’était pas né dans des imaginations de radoteurs. Voici Dormans, berceau délicieux, couché le long de la Marne, au confluent du chemin de Tréloup et de la route nationale.
Ici on s’arrête quelques secondes; c’est le pneumatique d’un de nos entraîneurs qui nous y oblige. La voie ondule de plus en plus; mais tout le monde est dans le plus parfait état, et nous roulons très vite vers Épernay.
Quand un navire aborde dans un port étranger et d’accès difficile, il reçoit à son bord un pilote du pays qui prend la barre pour conduire le bâtiment à travers les obstacles et lui faire éviter les écueils. Les voyages rapides à bicyclette peuvent, sous ce rapport, être comparés aux voyages sur mer, et dans les villes aux abords difficiles, il serait toujours intéressant d’avoir des «pilotes» du pays pour vous faire pénétrer dans la ville par les voies véloçables.
Nous n’avions pas à nous plaindre; les pilotes, nous les avions; ils étaient venus à notre rencontre pour nous faire pénétrer dans Épernay dont l’accès, précisément par la route nationale, est des plus dangereux; c’étaient d’excellents cyclistes du pays, braves camarades qui nous conduisirent à travers la ville et devaient quelque temps nous servir d’entraîneurs. Au passage sur la place principale, l’un de ces vaillants compagnons, M. Masson, nous amena chez lui et on salua Épernay par une formidable rasade de champagne.
Adieux, remercîments chaleureux à nos hôtes aimables, saluts nombreux aux cyclistes nos frères, après quoi nous nous élançons vers Châlons-sur-Marne. Un tandem monté par MM. Ollier et Rémond, de Reims, est devant nous. Ce sont des marcheurs de premier ordre. Plusieurs fois je suis obligé de faire ralentir le train que je trouve trop rapide. Willaume ne dit rien: que l’allure soit lente, qu’elle soit rapide, il suit le mouvement, c’est son état. Blanquies, lui, émet de temps à autre une opinion sur le rôle singulier qu’il est en train de jouer; il pédale joyeusement, et déclare que depuis longtemps il ne s’en était pas administré une pareille «tranche». Mais ce qui le fait éclater de rire, c’est de penser qu’il va se trouver bientôt nez à nez avec des Prussiens.
Le vent n’est pas trop violent; nous pédalons de concert, longeant la route blanche, quand soudain, sans que personne ait pu prévoir le coup, sans que rien d’anormal, du moins en apparence, se soit produit, sans que le moindre choc ait pu expliquer l’événement, Willaume perd l’équilibre et, avec une très grande violence, est précipité sur le sol.
En un clin d’œil, toute la troupe a mis pied à terre. On s’empresse autour du pauvre garçon dont il nous est impossible de nous expliquer la chute. D’ailleurs Willaume s’est relevé rapidement; il a une écorchure légère à la main; lui-même ne comprend absolument rien à ce qui vient de lui arriver: un léger étourdissement sans doute causé par la température devenue lourde et un peu orageuse. La machine n’a aucune avarie. On se remet en selle: «Ne faites plus attention à moi, déclare Willaume, je suis aussi bien que possible; continuons.»
La troupe se remet en marche vers Châlons-sur-Marne, où nous arrivons à cinq heures et demie du soir environ. Nous nous dirigeons aussitôt vers un hôtel où Suberbie a dû faire préparer un dîner.
Nous nous engouffrons dans la cour de l’établissement. Je pose à la patronne, qui se présente aussitôt, la seule question de circonstance:
--Notre dîner est-il prêt?
Je ne sais si ladite patronne comprend bien ma question. Toujours est-il qu’elle répond:
--Oui, monsieur, on va vous servir.
--Très bien, madame, c’est parfait. Mais vous savez, vite, vite, nous sommes pressés, et puis, vous voyez, nous sommes nombreux, un régiment de gaillards qui ont pour le quart d’heure l’estomac aux talons. Où est la salle à manger?
En posant cette nouvelle question: où est la salle à manger? je croyais également formuler une proposition toute naturelle et absolument de circonstance. Je me trompais. La patronne ne répondit pas. Un garçon interpellé à son tour parut ne pas comprendre. Je cherche la patronne qui s’était esquivée:
--Voyons, voyons, excellente dame, vous me dites qu’on va nous servir? Eh bien! où est la salle à manger? On n’a pas l’habitude de se restaurer au milieu de la cour de votre hôtel, je suppose.
Alors cette ventripotente personne me dit, avec un flegme à désorienter l’empire britannique tout entier:
--Mais, monsieur, vous allez attendre trop longtemps; il n’y a rien de prêt; on ne se met à table qu’à six heures et demie ici. En disant: on va vous servir, je voulais dire on va vous servir au moment de la table d’hôte.
En présence de cette formidable réponse, je me tourne vers mes compagnons que domine la gouailleuse physionomie de Blanquies.
--J’ai raconté quelque part qu’en province, passé certaines heures, les estomacs doivent être clos, de par la loi. Me suis-je trompé?
Ainsi, voilà qui est clair, si quelqu’un tombe d’inanition à cinq heures et demie, rien pour lui, rien, absolument rien ici, pas même un misérable bouillon. D’ailleurs on n’a pas l’idée de mourir de faim à cinq heures et demie, c’est évidemment de la démence; ah! ah! tomber d’inanition avant six heures et demie! Oh! oh! quelle histoire! Et, vous savez, vous demanderiez un œuf cru que vous ne l’obtiendriez pas; mais non, on ne se met à table qu’à six heures et demie.
Blanquies, en présence de ce tableau essentiellement nouveau pour lui, fait entendre son rire guttural et déclare avec son accent faubourien, en agitant un de ses bras dont la longueur achève de donner à la tournure générale de mon brave et joyeux compagnon l’aspect bien caractérisé de l’enfant de Paris:
«Eh bien! mes petits agneaux, qu’est-ce que vous dites de celle-là? Ah! ah! ah! elle est bien bonne. Dites donc, à propos, où sommes-nous ici, à Châlons? Où ça perche, ça, sur la carte, Châlons? Ils sont rigolos, les Châlonnais! Eh! dites donc! la mère? la patronne? Eh! là? mais savez-vous qu’à Montmartre on peut se présenter à deux heures du matin, n’importe où, on vous sert et tout de suite encore, et on s’en paye, allez!
Dites-moi, les amis, cet hôtel s’appelle évidemment le Chapon bleu, si nous allions au Chapon vert?»
Cette idée à peine émise, nous nous saisissons de nos machines, et nous voici défilant à la queue-leu-leu dans la direction d’un autre hôtel, où nous arrivons processionnellement et de plus en plus en proie à une faim canine. Dès l’entrée, nous apercevons Suberbie, le malheureux, en train de se débattre avec la nouvelle patronne, du nouvel établissement.
J’entends cette dernière s’écrier, tandis que Suberbie nous fait part de ses déboires: «A-t-on jamais vu, des gens qui ont faim avant six heures et demie. Ah! çà, d’où viennent-ils donc?»
Blanquies, en entendant ces exclamations, est saisi d’un fou rire:
«--Hi! hi! hi! ah! non, oh! laissez-moi rire, comment appelez-vous ce pays-ci, Châlons-sur-Marne? oh! C’est trop drôle!»
Moi, j’étais exaspéré.
«--Mais, mon pauvre Suberbie, m’écriai-je, vous perdez votre temps, vous savez bien qu’il est interdit de se mettre un objet matériel sous la dent avant six heures et demie. Allons! allons! disparaissons!»
Encore une fois, nous prenons nos machines et nous voici défilant de nouveau. On eût dit une scène du _Chapeau de paille d’Italie_ de cet inénarrable Labiche.
Quelqu’un de la troupe émet une idée:
«Si nous allions au buffet de la gare.»
L’idée est saisie au vol.
--C’est cela, au buffet de la gare, lui répond le chœur des affamés.
Nous arrivons au buffet. Je me trouve à ce moment un peu en arrière du peloton, je me présente juste à temps à vingt mètres de la porte pour voir un garçon sortir et s’écrier, en s’adressant au premier de mes compagnons qui a essayé d’introduire sa machine dans le couloir précédant la salle à manger: oh! mais, pas de bicyclette ici, il n’y a pas de place.
--Où voulez-vous que nous les mettions?
--Où vous voudrez, mais pas ici.
Alors, mon exaspération arrive à son comble. Je m’écrie: «Quel pays d’enragés! Allons-nous-en, les amis, suivez-moi, comme dans _Guillaume Tell_. Fuyons, fuyons.»
Troisième défilé. Cette fois, j’ai pris la tête, je regarde et aperçois en face de la gare un caboulot d’une apparence assez encourageante. J’y entre comme un orage.
--Y a-t-il un patron ici?
--Oui, monsieur.
--Appelez-le.
--Le voici, monsieur.
--Mange-t-on, ici?
--Parfaitement, monsieur.
--Tout de suite?
--Oui, monsieur.
--Pouvez-vous nous donner du bouillon chaud, immédiatement?
--Parfaitement, monsieur.
--Des biftecks?
--Tout de suite, si vous voulez.
--Des œufs?
--Je les commande à l’instant.
--Et allons donc! Vous êtes un brave homme, au moins, vous. En avant, en avant les amis, on peut manger à toute heure ici.
Toute la troupe arrive. Blanquies, dont l’estomac se tord, se présente devant une table, et comme il trouve un morceau de bifteck destiné sans doute à un client attardé, il en fait quatre bouchées en déclarant tout net: «Je commence par m’envoyer ça, moi.»
Enfin, on nous sert, et vite, c’est merveilleux.
Pendant ce dîner rapide, un sportsman que nous connaissions tous, M. Léon Hamelle se présente et, quand il apprend nos déboires, nous adresse un amical reproche: «Si j’avais été prévenu!»
Enfin, rien de cassé.
Le correspondant du _Petit Journal_ à Châlons, averti de notre arrivée, se présente à son tour, et vient prendre de nos nouvelles.
«--Des nouvelles? Excellentes. Vous voyez, tout le monde est dispos.» Sauf Willaume toutefois, que sa chute a fortement bouleversé. Willaume ne peut décidément avaler une seule bouchée, malgré des efforts réitérés.
Quand le signal du départ est donné, mon compagnon de route n’a pu encore rien prendre. Circonstance qui m’eût fortement inquiété, si je n’avais connu l’endurance et le courage surhumains de Willaume. Lui-même déclare d’ailleurs qu’il ne ressent aucune fatigue. Sa chute l’a un peu remué, voilà tout.
Nous partons donc, le cap sur Vitry-le-François, où mon vaillant compagnon allait me plonger dans les plus cruelles perplexités; mais son courage inouï devait surmonter tous les obstacles. Il était près de sept heures. Notre journée devait finir à Bar-le-Duc seulement, à 260 kilomètres de Paris.
III
LES TOURMENTS DE VITRY-LE-FRANÇOIS
Au départ de Châlons-sur-Marne, le soleil s’abaissait à l’horizon et la chaleur du jour faisait place d’instant en instant à la plus délicieuse température. Le vent s’était calmé. Les objets s’estompaient à travers une atmosphère cendrée que les rayons rougissant du soleil pénétraient de lumière. Les lointains, perdus peu à peu dans la transparence vaporeuse de l’air surchargé d’humidité printanière, attiraient encore le regard en absorbant la pensée. Au ciel bleu, quelques rares nimbus couvraient l’horizon dans la direction de l’ouest. Nimbus, fâcheux nimbus qui étaient comme un signe avant-coureur d’un changement dans les courants atmosphériques.
Ainsi qu’il arrive toujours après un ravitaillement bien conditionné, chacun se taisait: en ce moment tous semblaient se complaire dans l’indicible douceur de l’air et le spectacle enivrant de la nature.
Nous n’avions, du reste, les trois compagnons, nulle préoccupation de temps ou d’itinéraire. Nous étions en avance d’une demi-heure environ sur nos prévisions; d’autre part, de nombreux entraîneurs, parmi lesquels de jeunes cyclistes du Club de Vitry, venus à notre rencontre, nous entouraient. Nous n’avions donc qu’à nous confier à eux et à les suivre, en continuant à admirer l’aspect général de la campagne environnante dont le panorama, orné d’une infinie variété de couleurs, se déroulait devant nous.
Nul incident sur cette partie de la route parcourue à un train régulier. Willaume, comme les autres, se taisait. C’était, on le sait, son habitude, à lui. Il pédalait avec son aisance ordinaire. Toutefois, je ne pouvais m’empêcher de me dire: «Comment arrivera-t-il au bout de son étape? On a beau être d’une vigueur herculéenne, il y a une fin à tout. Les forces s’épuisent quand on ne met rien dans l’estomac. Or, ce pauvre ami n’a pu rien absorber depuis Château-Thierry; c’est peu.»
Une fois j’interrogeai mon excellent compagnon de route; il me répondit que sa santé était parfaite. Cette réponse ne me rassurait encore qu’à moitié sur son état véritable, car je savais que l’énergie de Willaume allait jusqu’aux dernières limites imaginables, et que tant qu’il lui resterait de la force pour pédaler, il irait de l’avant. J’en connaissais un exemple. Dans une course donnée l’année précédente de Paris à Trouville, Willaume suivait un entraîneur dont la machine effraya un cheval non attelé. L’entraîneur put éviter la ruade de l’animal; c’est Willaume qui fut atteint. Il fut précipité sur le sol et se releva affreusement blessé, le visage ensanglanté. Dans un pareil état, le valeureux champion eut le courage de continuer la course alors qu’il restait encore plus de cent kilomètres à faire par un temps affreux, et arriva premier. Quand je le vis le soir même, il était méconnaissable. La partie gauche du visage ne formait qu’une plaie.
Cet exemple connu de moi suffisait à me prouver l’endurance incroyable de mon compagnon, et jusqu’à quel degré de souffrance il irait sans se plaindre. Il était environ huit heures trois quarts, quand les entraîneurs nous annoncèrent que nous entrions dans Vitry-le-François. La nuit était venue. Encore quelques coups de pédale et nous arrivions dans le café, siège du Véloce-Club de Vitry où un grand nombre de personnes se trouvaient réunies, parmi lesquelles le président entouré de la plupart des membres du Club.
Depuis que le sport a reçu en France, et même dans le monde entier, la formidable impulsion qui a eu pour point de départ la campagne du _Petit Journal_ restée célèbre, il s’est formé partout des sociétés cyclistes, quelques-unes peu développées encore, d’autres extrêmement prospères. Ces sociétés ont créé une sorte de vaste fédération du cyclisme qui a abouti à une véritable Internationale, ou, si l’on préfère, à une franc-maçonnerie d’autant plus active et efficace qu’elle a été spontanée: fédération douée aujourd’hui d’une vitalité sans exemple. Une fraternité, dont on a presque peine à s’expliquer la vivacité, règne entre tous les adeptes. L’un d’eux, quelle que soit la nationalité à laquelle il appartienne, quelle que soit sa patrie, quelles que soient ses opinions, est reçu par ses frères en cyclisme avec tout l’empressement et toute la sympathie qui accueilleraient un ami ou même un parent dont une absence prolongée eût fait désirer le retour.
Quand j’annonçai mon projet de voyage à Vienne, le Club de Vitry ne fut pas l’un des moins empressés à me prévenir qu’il attendait les voyageurs à leur passage. Au moment de notre entrée au siège de la société, il semblait que nous arrivions au sein de notre famille. Le président et plusieurs des membres qui l’entouraient, immédiatement s’empressèrent auprès de nous. Tout ce dont nous pouvions avoir besoin fut aussitôt servi: du lait, du bouillon, des biscuits, etc.
En présence de ces réconfortants, Blanquies, dont la mine ne semblait ressentir que fort peu encore les atteintes de la fatigue, essaya une fois de plus de combler son «tonneau des Danaïdes». Je ne sais s’il y réussit. Le fait le plus clair de l’histoire, c’est qu’un certain nombre de verres de vin et de lait disparurent. Pain, bouillon, gâteaux furent plongés à tout jamais dans l’oubli. Au reste vous eussiez présenté à notre intéressant compagnon un mets d’une espèce quelconque qu’il l’eût saisi adroitement entre le pouce et l’index, ou autrement suivant sa nature, et qu’il l’eût prestement envoyé aussitôt rejoindre le reste au plus profond de son estomac.
Je ne m’acquittai pas trop mal moi-même de ma besogne.
Nous en étions sur la fin de notre repas rapide, quand je m’aperçus tout à coup que Willaume n’était pas auprès de nous. Je demandai de ses nouvelles.
--M. Willaume est indisposé, me dit-on; ce qu’il a pris, il n’a pu le conserver. Il semble assez souffrant. Croyez-vous qu’il pourra continuer?
--Comment! le pauvre garçon ne va pouvoir encore se réconforter ici! Mais par quelle grâce d’état parvient-il à se tenir debout, grand Dieu!
Willaume arrivait au même moment; son visage était décomposé. Très maigre déjà, les os saillants, il paraissait plus amaigri encore; sa pâleur était extrême. Cette fois mon inquiétude était à son comble.
--Les forces humaines, me dis-je, ont une limite. Quel que soit son courage, mon malheureux compagnon va avoir une faiblesse subite en chemin si nous partons.
Nous avions accompli en ce moment jusqu’à Vitry deux cent dix kilomètres; il nous en restait cinquante à parcourir pour arriver à Bar-le-Duc.
--Maudite chute, c’est elle qui est cause de tout le mal. Faudra-t-il rester à Vitry et être arrêté ainsi dès la première journée? Il le faudra bien, car je ne veux pas me séparer ainsi de mon compagnon de route, surtout dans l’état où il est.
Toutes ces réflexions, cet excellent ami Willaume les lut sur mon visage, car sans que j’eusse prononcé une parole, il me dit, avec son impassibilité coutumière:
--Oh! nous allons partir, ne vous inquiétez pas.
Il s’était assis de nouveau à table, et avait avalé quelques cuillerées de bouillon. Mais, dès les premières gorgées, il eut un haut-le-cœur, et, une fois encore, dut rendre ce qu’il venait d’absorber.
Je lui dis:--Ne vous forcez pas, mon ami, il n’y a rien de perdu; je vais télégraphier à Bar-le-Duc que nous sommes retenus à Vitry. Nous partirons deux heures plus tôt demain, voilà tout.
--Nous allons partir, répondit-il, je marcherai jusqu’à Bar-le-Duc. Soyez sans crainte; ce n’est rien, c’est cet accident qui m’a complètement bouleversé. Mais je ne suis pas malade.
J’étais dans la plus affreuse anxiété sans le laisser paraître, anxiété que l’énergie de mon compagnon augmentait encore, car je le savais capable de marcher jusqu’au moment où il tomberait de faiblesse. Or c’était pour moi un insoluble problème qu’une course pareille accomplie sans nourriture. «La faiblesse le prendra brusquement, au milieu de la nuit, pensai-je. Et quelle situation alors!»
Enfin, Willaume se leva et déclara qu’on allait se mettre en route.
Circonstance fort heureuse: ces braves camarades du Véloce-Club avaient tout prévu: un masseur nous attendait. A tour de rôle, il nous fit subir des frictions énergiques, ce qui acheva pour ma part de remettre mes membres en état pour les cinquante kilomètres qu’il nous restait à parcourir.
Willaume, après l’opération, fit, sur mon conseil, une nouvelle tentative. Pour la dernière fois il essaya d’absorber un liquide réconfortant.
Mais tout est décidément inutile. Toujours les traits étirés, pâle et défait, il éprouve des nausées chaque fois qu’un mets quelconque est approché de sa bouche.
Les entraîneurs sont prêts. Quelques minutes avant de partir, l’un d’eux me dit:
--Plusieurs routes conduisent à Bar-le-Duc, avez-vous une préférence pour l’itinéraire?
--Absolument aucune. Conduisez-nous par le chemin le plus court et le meilleur, voilà qui est net.
--Très bien, vous n’avez qu’à nous suivre. Deux d’entre nous vont marcher en avant; ne vous occupez de rien.