Part 4
Le magnifique escadron qui nous escortait au sortir de Lunéville venait à peine de faire un kilomètre. Nous allions toujours comme un rutilant bataillon carré, avançant en une masse compacte et à une allure superbe, Marcellin toujours en tête. Du rang que j’occupais, au centre de l’escorte, j’apercevais d’ailleurs le coup de pédale du jeune Parisien; telle était sa régularité, qu’on eût dit le mouvement automatique de la bielle dans une locomotive.
Soudain, le galop d’un cheval attelé à un cabriolet se fit entendre derrière nous. On n’y prêta pas grande attention tout d’abord, mais bientôt le bruit alla s’accentuant. Il était évident que le conducteur du cabriolet suivait la troupe avec l’intention de se faire ouvrir les rangs et de lui brûler la politesse en passant sous son nez. Du moins c’était l’avis commun d’après l’allure de l’animal.
Je ne sais exactement si telle était bien l’idée de «l’homme à la voiture»; c’est probable; mais quoi qu’il en soit, si ses intentions n’étaient point telles au moment où l’on entendit pour la première fois le galop de son cheval, elles le devinrent bientôt, car plusieurs des cyclistes qui nous accompagnaient ne tardèrent pas à se détacher du groupe pour se rapprocher du voiturier et lui lancer un défi. «Tu peux y aller, crièrent-ils, avec ta rossinante, nous t’attendons.»
Alors, la lutte se déclara. On entendit un clic! clac! énergique et l’animal commença un galop furieux.
Marcellin menait le train, je l’ai dit. Lui aussi, comme les autres, entendait le galop bruyant du cheval derrière nous; mais comme notre allure était rapide et d’une régularité de chronomètre, il dédaigna de forcer le train. «Continuons, dit-il, nous verrons bien.»
La phalange sacrée s’avançait, sans mot dire. J’en occupais toujours le centre, et je sentais mon épiderme me démanger fortement, car le bruit du galop augmentait. Le cabriolet gagnait du terrain. Je n’osais parler toutefois. «Laissons, pensais-je, Marcellin agir à sa guise.»
Nous marchions à vingt-six kilomètres à l’heure, mais le cheval approchait toujours. Le bruit grandissait d’une manière extrêmement sensible. Marcellin, d’une impassibilité de statue, n’avait pas modifié d’une ligne son allure. Il continuait à croire que ce train était suffisant pour «crever» l’adversaire.
Mais ce dernier, encouragé par ses progrès, avançait de plus en plus vite. De temps à autre un clic-clac nouveau donnait à l’animal un nouvel élan. Maintenant, le cabriolet n’était plus qu’à une trentaine de mètres. Il me semblait même entendre le souffle précipité du cheval derrière nous. J’étais énervé au dernier point. Mes jarrets me démangeaient. En somme, encore deux minutes, et le cabriolet était sur nous. Je ne comprenais rien à l’impassibilité de l’entraîneur en chef. Je me l’expliquai en me disant que Marcellin, occupant la tête du peloton, entendait moins bien que moi et que ceux qui étaient à mes côtés, le bruit de la voiture. Le cheval était à dix mètres. On eut dit un soufflet de forge. Le conducteur chantait victoire et commençait à lancer quelques quolibets aux cyclistes, en fouettant la bête pour achever son triomphe.
Alors je n’y tins plus. J’élevai la voix fortement, criant ces simples mots, qui indiquaient une volonté absolue et presque un ordre de ma part: «Marcellin, en avant, forcez le train.»
Comme si un simple déclanchement s’était produit dans l’organisme du brave, sans que rien dans son corps indiquât un effort quelconque, mécaniquement, il activa le mouvement de ses «bielles».
La masse compacte des cyclistes suivit et, brusquement, regagna du terrain.
Ce subit changement de position causa une désagréable surprise à notre concurrent. Il se voyait enlever la victoire au moment même où il croyait la tenir. Il devint enragé. Il frappa son cheval à tour de bras. La malheureuse bête, un instant ralentie, repartit à une allure folle. De nouveau l’attelage se rapprochait de nous.
Je ne me sentais plus. Le désir de la lutte à outrance devenait aigu. Je criai à Marcellin: «Allez, allez, activez le train.» Marcellin obéit.
A ce moment, le théâtre du combat se modifiait. Devant nous une côte apparut. Une fois encore je rompis le silence: «Allez, franchissez la côte sans ralentir, puis à toutes pédales à la descente.»
La tête de colonne obéissait toujours sans mot dire. Marcellin entreprit la côte à une allure de vingt-neuf à trente kilomètres à l’heure. Mais le train devint trop fort pour plusieurs de nos compagnons. Quelques-uns lâchèrent et furent dépassés par le cabriolet. C’était un commencement de défaite pour nous.
Un instant je craignis que l’adversaire ne se déclarât satisfait et ne s’attribuât la victoire; mais non, il voulait le triomphe complet: «Heup! heup! cria-t-il en assommant sa bête à coups de fouet.»
Mais nous gravissions la côte à l’allure, je l’ai dit, de près de trente kilomètres à l’heure.
C’était la fin. Le bruit du galop soudain diminua, puis, s’effaçant peu à peu, devint imperceptible. Je n’avais plus qu’à crier à Marcellin: «Ralentissez!» En un clin d’œil les retardataires nous avaient rejoints et nous rapportaient des nouvelles de notre victoire.
«C’est fini, dirent-ils, le cheval est fourbu. Il s’est arrêté, et refuse d’avancer.»
La victoire nous restait, avec un seul regret, celui d’avoir crevé le malheureux animal, que son maître avait voulu lancer dans une lutte évidemment impossible.
Le bataillon reconstitué avait repris sa marche en avant, quand un nouveau bruit se fit entendre.
--Ah çà! on veut donc notre mort? On est encore à notre poursuite!
Ce n’était plus un cabriolet mais toute une cavalerie qui cette fois arrivait à grande vitesse derrière nous.
Pour ma part, j’étais calmé par notre première victoire, puis je ne voyais nullement la nécessité de continuer ces luttes qui, tout bien considéré, ne nous menaient à rien et pouvaient à la fin nous briser les jambes.
--Ouvrez les rangs, dis-je à mes compagnons, et laissez passer les cavaliers.
Mais on me répondit aussitôt:«--Ce sont des officiers de Lunéville qui nous suivent et n’ont nullement l’intention de nous dépasser. Ils veulent voir marcher les recordmen, voilà tout.»
Dans ces conditions-là, c’est une autre affaire.
Et l’on continua, toujours avec un superbe entrain, la course vers la terre d’Alsace où tant d’émotions, tant d’acclamations, tant de triomphes devaient nous accueillir; mais je dois auparavant rapporter un petit incident que la rapidité de notre marche provoqua durant la traversée du village de Saint-Blaize, l’un des premiers rencontrés après Raon-l’Étape, dans le département des Vosges.
VI.
LA POULE DE SAINT-BLAIZE
Un fait assez curieux à noter, c’est combien se perpétuent dans quelques esprits certaines erreurs, de peu d’importance assurément, mais qu’il serait pourtant si facile de rectifier, et que malgré tout on néglige à cause précisément de leur peu d’importance. C’est ainsi notamment que des textes d’auteurs classiques, appris de mémoire durant l’enfance et plus ou moins estropiés, vous restent dans l’esprit tels que vous les avez toujours sus et récités, sans les comprendre, et ce n’est que plus tard que sous le coup d’une subite réflexion, vous vous apercevez que vous n’avez jamais récité qu’un non-sens.
A un âge un peu plus avancé, surtout chez les esprits quelque peu rêveurs, ce genre d’erreur se reproduit parfois. On se fait tout d’abord une idée sur une chose, puis comme ladite chose tient d’ailleurs peu de place dans vos préoccupations, et que vous avez l’esprit enclin à une distraction perpétuelle, cette idée s’infiltre dans votre cerveau, s’y installe, et devient à la fin une conviction jusqu’au jour où à votre grande stupéfaction, vous constatez toute l’étendue de votre erreur.
C’est ce qui m’arriva, lorsque la troupe joyeuse fit son entrée dans la ville de Raon-l’Étape. Grande fut ma surprise quand une fois dans Raon-l’Étape, on m’apprit que la frontière était à environ 25 ou 30 kilomètres plus loin. J’avais vécu longtemps avec la plus absolue conviction que Raon-l’Étape touchait à la frontière allemande, comme Hendaye touche à la frontière espagnole, ignorance qui doit paraître singulière, et qu’il peut sembler plus singulier encore de signaler ici; mais pourquoi passer sous silence un fait d’une rigoureuse exactitude? Une vérité dans l’ordre psychologique est toujours bonne à constater, d’autant plus que cette vérité n’étant précisément que la constatation d’une erreur, c’est un excellent moyen de rectifier ladite erreur pour l’avenir.
Au cours de la traversée de Raon, on s’arrêta quelques minutes. La poussière de la route, la lutte improvisée survenue après Lunéville, avaient assoiffé les gosiers de toute la troupe. Willaume se déridait. Plusieurs fois il déclara que sa santé n’avait jamais été aussi florissante. On regretta l’absence de Blanquies. Il nous eût, en la circonstance, diverti par son absorption à dose formidable des divers liquides auxquels tout le monde fit honneur. On se remit en route toujours pleins d’entrain, malgré un commencement de fatigue chez plusieurs d’entre nous. Cette partie du chemin fut signalée par un accident heureusement sans gravité, mais non sans une fâcheuse conséquence pour l’entraîneur qui en fut victime. Un chien, un maudit chien, se jeta dans nos rangs et provoqua la chute de Patin. Ce dernier se releva sans blessure, mais bientôt après il devait s’apercevoir de la perte de son chronomètre, un fort beau bijou qu’il ne fallait pas espérer retrouver, la chute s’étant produite au milieu d’un bourg assez populeux; Patin n’y songea même pas.
On arrivait au village de Saint-Blaise, village de deux cents et quelques habitants. Durant la traversée du village, la route est en pente rapide; on marcha donc à grande allure.
Parmi les nombreuses remarques que l’habitude de la route a provoquées dans l’esprit d’un cycliste, il en est une fort curieuse relative à l’impression produite par la bicyclette sur les animaux domestiques, et surtout aux conséquences de cette impression. Les chevaux ont peur, je parle bien entendu des animaux non accoutumés à la vue de notre outil fin-de-siècle, mais cette peur chez la race chevaline est modérée et provoque rarement des facéties désordonnées. Les chiens, eux, deviennent enragés! Ce sont les plus grands ennemis des cyclistes, ainsi du reste qu’on vient de le voir. La plupart d’entre eux s’acharnent au point de devenir absolument dangereux.
A la campagne, les troupeaux de bœufs ou de moutons manifestent en général la plus solennelle indifférence.
Reste une autre catégorie d’animaux dont la manière de manifester sa violente émotion à la vue d’une bicyclette est extraordinairement curieuse, catégorie essentiellement campagnarde: je veux parler des poules. C’est probablement la conséquence de leur optique particulière, résultant de la position de l’œil. Quand on rencontre une poule sur une grande route, au lieu de fuir, l’animal se précipite au-devant du danger. S’il est à droite du cycliste, par exemple, l’animal fuira en avant, mais pour traverser bientôt la route devant la machine et passer ensuite sur la gauche. Une fois dans cette position, si la poule infortunée aperçoit de nouveau la machine, elle exécute le même mouvement, en sens inverse. On juge du nombre des pauvres volailles qui ont dû être les victimes innocentes du cyclisme.
Au moment donc où s’opéra à grande vitesse la traversée du village de Saint-Blaize, soudain, j’entendis des cris aigus, tandis que le désordre se mettait dans les rangs, et que plusieurs de nos compagnons s’arrêtaient et mettaient pied à terre.
J’étais tout à fait au dernier rang et avant même que j’aie eu besoin de m’informer de ce qui se passait, j’étais renseigné sur les causes du tumulte: au milieu du cercle qu’en un clin d’œil tous mes compagnons avaient formé, une poule gisait lamentablement. Pas de doute sur son état, elle était morte, tragiquement morte, écrasée horriblement par l’un de nous.
Mais elle devait avoir, la poule de Saint-Blaize, une bruyante oraison funèbre. A peine le cercle était-il formé qu’un paysan et sa femme y entrèrent. C’étaient les propriétaires de la victime. Le paysan était légèrement courbé et secouait sa tête en proie à la plus violente émotion. Il voulait parler, mais la colère lui était montée à la gorge et il balbutiait, de sorte que la tête du brave homme continuant à suivre le mouvement que ses sentiments provoquaient, il ressemblait à ces poupées mécaniques entrevues aux devantures de certains bazars.
La paysanne, elle, avait la tête toute droite et la face écarlate. De plus elle était dans une position intéressante, ce qui rejetait son buste en arrière, et avait profité de l’ampleur de ses hanches pour y poser ses mains. Elle ressemblait à une des Gorgones en furie.
Ah! elle ne balbutiait pas, la paysanne. Elle n’avait pas la langue dans une boîte, ni la gorge obstruée.
--Vous la payerez ma poule, s’écria-t-elle au milieu des trente gaillards en contemplation devant ce spectacle singulier. Oui, vous la payerez. En voilà des chenapans, des propres à rien; mais oui, vous la payerez, c’est moi qui vous le dis.
Un de nous ayant hasardé une timide observation relativement à la possibilité de mettre le soir même l’animal à la broche, ce qui était pour les paysans lésés une manière de tirer dans une certaine mesure parti de l’accident, la Gorgone redoubla de violence.
--La mettre à la broche, la mettre à la broche! Ah! les insolents! Ah! les bandits, s’écria-t-elle exaspérée. Elle n’est plus bonne à rien, la poule, et moi je dis que vous la payerez. Ça ne sait que faire, ces vauriens-là, et ça rôde sur les routes.
Le paysan continuait à faire trembloter sa tête, mouvement qui, en présence des invectives de la paysanne, semblait un acquiescement pur et simple.
Quand on songeait aux moyens de contrainte dont ces pauvres gens disposaient en présence de trente prétendus chenapans, ces violentes apostrophes de la femme étaient du plus haut comique.
Mais voici, par exemple, qui acheva de me divertir:
Nous étions donc tous en cercle, écoutant l’effroyable torrent de paroles sortant de la bouche de la paysanne. Mais il fallait que cette séance eût une fin, et déjà plusieurs d’entre nous faisaient un mouvement annonçant qu’ils se disposaient à remonter sur leurs machines. La furie, comprenant que tout espoir de recouvrer le prix de sa poule était à jamais perdu, se pencha lentement en continuant à vociférer et se saisit du corps de la pauvre bête.
Or, devinerait-on bien ce qu’en enlevant la poule, la paysanne découvrit? Un jaune d’œuf.
L’infortunée volatile avait pondu, dans l’épouvantable émotion que lui avait causée l’arrivée de la machine sur elle.
On juge si cette singulière apparition, en augmentant la fureur de la femme, redoubla l’hilarité de la troupe. Nous étions dans la frénésie du rire quand, enfourchant les machines, la troupe joyeuse s’éloigna du village de Saint-Blaize.
VII
LE SALUT DE L’ALSACE-LORRAINE
Le chemin parcouru du village de Saint-Blaize à la première rampe des Vosges vit disparaître un à un la plupart de nos compagnons de route. Nous restaient encore ceux qui avaient résolu de pousser jusqu’à Strasbourg, nos deux entraîneurs officiels Châtel et Patin, enfin Marcellin et ses camarades militaires qui eussent bien voulu venir jusqu’à Strasbourg, eux aussi, mais à qui leur uniforme interdisait une pareille expédition.
Maintenant les Vosges commençaient. La chaleur était forte; toutefois on entreprit la côte à bicyclette. Willaume marchait en avant conduit par Marcellin. Il était toujours dans un état de santé parfaite. L’indisposition du début semblait décidément avoir opéré plutôt une révolution bienfaisante en son organisme.
A mesure que nous avancions, la côte s’accentuait, mais le paysage, en se développant de plus en plus, allait en s’embellissant. La végétation s’épaississait autour de nous et au loin les sommets se dégageaient, environnés de massifs d’un vert sombre.
Comme toujours, dans les côtes de plusieurs kilomètres gravissant des montagnes, la pente se déroule en lacets, qui nous paraissaient ici d’autant plus nombreux et interminables, que la fatigue commençait à se faire sérieusement sentir, et que nous savions être attendus au sommet de la montagne où se trouve la ligne frontière séparant l’Allemagne de la France.
A plusieurs reprises j’ai eu l’occasion d’annoncer les réceptions qui nous attendaient à notre arrivée en Alsace-Lorraine. Ces réceptions, nous en étions informés par avance, et il est juste de dire ici pourquoi.
Dès la nouvelle de notre voyage à Vienne, un journal cycliste qui s’est fondé à Mulhouse et dont le succès est allé grandissant depuis sa fondation, le _Vélo-Sport d’Alsace-Lorraine_, avait résolu de fêter le passage des deux voyageurs parisiens à Strasbourg et sur la terre d’Alsace, afin d’affirmer hautement l’internationalisme du sport, et aussi pour montrer une fois de plus la solidarité intime qui unit tous les cyclistes, solidarité dont j’ai déjà cité un magnifique exemple dans la réception de Vitry. Naturellement la direction du _Vélo-Sport_ se mit en correspondance avec moi à ce sujet et, dans son journal, organisa une active propagande en vue de donner le plus d’éclat possible à cette manifestation sportive et cycliste. Les adhésions ne tardèrent pas à affluer au journal et on put juger bientôt ce que serait la manifestation de Strasbourg, au passage des Parisiens, si, en outre, on se rend compte des sentiments encore sympathiques à la France qui sont restés vivaces au fond de bien des cœurs alsaciens, et qui devaient profiter de cette occasion pour se manifester.
Voici d’ailleurs le programme fort simple qui avait été tracé par avance: réception des voyageurs par une délégation sur la ligne frontière; nouvelle réception en avant de Strasbourg par les cyclistes alsaciens-lorrains; enfin, à Strasbourg, banquet à l’_hôtel de la Couronne_.
Inutile de faire observer à propos du banquet que tout en l’acceptant, j’avais sollicité la faveur de n’y faire qu’une courte apparition, en raison de l’état de fatigue où nous serions fatalement, et de l’heure tardive à laquelle nous nous verrions forcés de nous y présenter, notre premier soin en arrivant à notre hôtel devant être de nous reconstituer le moral et le physique par une de ces séances hydrothérapiques inventées par la civilisation pour remettre sur pied les organismes détraqués par le surmenage à outrance.
Voilà donc pourquoi la montée des Vosges nous paraissait longue, d’une longueur démesurée. Nous avions hâte d’arriver au sommet où devaient commencer pour nous tant de scènes émotionnantes.
Châtel et Patin marchaient à mes côtés. De temps à autre ils m’excitaient de la voix, car je manifestais une fatigue de plus en plus grande. Patin avait déjà fait cette route dans la course Lunéville-Strasbourg, course restée célèbre dans la région et qu’il avait, du reste, gagnée. Soit que les souvenirs ne fussent pas bien présents à sa mémoire, soit dans le but de me faire passer le temps en me trompant, il me dit à plusieurs reprises: «Nous arrivons. Encore quelques centaines de mètres et nous y sommes.»
Mais les lacets se déroulaient toujours. D’autres tournants nous apparaissaient sans cesse. Alors je marchai à pied; la côte était très dure par endroits. Oh! nous étions loin encore. D’ailleurs je savais que la côte avait plusieurs kilomètres, une dizaine peut-être.
Voici un tournant. Châtel ne manque pas de donner son avertissement. «Nous y sommes, dit-il, vous allez apercevoir la ligne frontière.» Mais le tournant passé, une nouvelle et longue échappée de route se développe à nos yeux, toujours terminée en spirale.
Décidément, c’est trop long. Il faut remonter sur nos machines, on ira plus vite, malgré la raideur de la pente. On remonte. Châtel et Patin, les deux vigoureux champions, continuent à m’exciter de la voix, mais je commence à faire des efforts mal récompensés, car je n’avance qu’avec une désespérante lenteur. De temps à autre, je demande à m’arrêter pour me reposer d’abord, puis pour pouvoir, un instant, admirer le paysage, dont l’horizon s’éloigne à mesure que notre ascension s’accomplit; maintenant c’est un panorama d’une étendue immense embrassant une partie des départements des Vosges et de Meurthe-et-Moselle, campagne populeuse où il semble que les habitations ont été semées partout au milieu d’un amas de végétation, l’ensemble zébré de routes blanches.
Voici un nouveau tournant. «Cette fois nous arrivons,» déclare Châtel. Erreur complète. Le tournant est passé et la côte continue. Mais la frontière approche, car voici deux douaniers français qui sont au courant de notre passage, mais qui, apercevant les uniformes, nous disent: «Messieurs les militaires peuvent aller encore quelques instants, mais nous leur recommandons de ne pas aller trop avant; vous allez arriver à la frontière.»
C’est entendu. Nous poursuivons notre marche. Après cinq cents mètres, Châtel dit que le moment de s’arrêter est venu pour nos braves camarades.
«Oui, oui, déclarai-je, allons, il faut se séparer; diable, il serait fâcheux que notre voyage de Paris-Vienne fût l’occasion d’un incident de frontière et donnât lieu à des difficultés diplomatiques; tel ne serait pas le but de notre expédition essentiellement internationaliste.»
Je tendis la main à notre cher Marcellin, en le remerciant du précieux concours qu’il nous avait apporté; on dit également un adieu cordial à ses camarades, et ils s’éloignèrent. Un instant je les regardai descendre la côte, retournant vers la France, non sans une violente émotion que seules les circonstances où je me trouvais purent effacer assez vite, car les idées se pressaient tumultueuses dans ma cervelle.
On montait toujours; la végétation s’épaississait à vue d’œil, les lacets devenaient plus courts, on arrivait; mais en raison même de ces virages multipliés, aucun être vivant n’apparaissait à nos regards, tant était peu étendu l’horizon que nous avions devant nous.
Encore un tournant. Cette fois, Châtel est plus catégorique. «C’est le dernier, nous dit-il; une fois ce tournant franchi, nous sommes au sommet.»
Maintenant c’était sûr. En effet, en face de nous, derrière l’épais rideau d’arbres, le ciel montrait des échancrures bleues. Nous arrivions à la crête des Vosges.
L’apparition fut extrêmement brusque, par suite de la brièveté de la courbe: le dernier «virage» venait d’être passé, quand, au sommet du dernier raidillon, à une cinquantaine de mètres à peine, comme si un rideau venait de s’entr’ouvrir, un peloton de cyclistes, formant la haie, en travers de la route, à l’emplacement même où passe la ligne frontière, se dressa devant nos yeux. Ils étaient là, muets et immobiles, l’arme au pied. Ils n’avaient pas à s’avancer vers nous. Ils se trouvaient là sur le sol de l’Alsace, et ne voulaient pas que la semelle de leurs souliers touchât la terre de France. Leur cœur sans doute eût battu à se rompre, et comme le prisonnier au seuil de son cachot, ils regardaient la patrie de leurs rêves, sans oser y pénétrer, se disant que le jour de leur délivrance n’avait pas sonné encore, et que la chaîne paraît moins dure quand on conserve son étreinte, que lorsqu’on la brise pour quelques instants.
Ces réflexions pourront causer quelque étonnement, après ce que j’ai dit sur le caractère exclusivement international de notre manifestation, ce qui pouvait laisser supposer que des cyclistes allemands se trouvaient devant nous au moment de notre arrivée sur le seuil de l’Alsace; mais on pardonnera à un Français l’expression de ces sentiments, quand surtout on saura que par une attention bien naturelle et tout à fait significative, la délégation n’avait été composée que d’Alsaciens, ce dont j’avais été informé.