Part 12
Nous allions marcher sur la ville de Lintz, la plus importante avant Vienne. Elle est située à cent dix kilomètres de Braunau. «Nous y arriverons vers deux heures et demie, dis-je à Suberbie. Allez nous attendre là.» Par suite d’un oubli absolument invraisemblable après tout ce qui était arrivé, on omit de se rappeler le nom de l’hôtel où l’on descendrait pour déjeuner. On va voir toutefois que cet oubli n’eut pas de suite fâcheuse, ce qui eût mis le comble au désastre qui était sur le point de nous assaillir.
XIX
LES MENACES DE L’ATMOSPHÈRE
C’est le samedi 28 avril, sixième jour de marche, que nous quittions Braunau, au nombre de quatre, nous dirigeant sur la ville de Lintz.
Ainsi qu’on l’a pu voir durant le cours de ce récit, nous avions eu, tout compte fait, un temps favorable jusqu’à ce jour.
Au départ, un fort vent d’est nous avait gênés; mais le ciel était tellement resplendissant que nous ne pouvions trouver mauvais cet inconvénient, généralement précurseur d’un temps très sec. Dès le lendemain, le vent avait brusquement tourné à l’ouest, signe fâcheux, ce vent étant, au contraire de l’autre, presque toujours avant-coureur de la pluie.
Cette fois, il souffla un certain temps sans troubler l’atmosphère. Grand avantage pour nous, car nous l’avions dans le dos sans être incommodés par sa détestable compagne la pluie. Ce vent d’ouest avait seulement provoqué un temps orageux que j’avais assez désagréablement ressenti, on s’en souvient, durant mes pérégrinations à travers la Montagne-Noire.
Le lendemain, ce même vent d’ouest avait amené la bourrasque qui m’avait assailli au moment de mon arrivée à Geisslingen et qui avait été la cause indirecte de mon invraisemblable rencontre avec Blanquies et Chalupa.
C’était peu de chose, on le voit. Le lendemain, 27 avril, jour de notre passage à Munich, ce vent, dont la persistance n’indiquait que trop un tempétueux dénouement, commença à rouler d’énormes nuées grisâtres et notre arrivée à Muhldorf avait été saluée par une légère ondée. A notre réveil, nous avions constaté un sol déjà assez fortement détrempé; la partie mouillée était toutefois sans profondeur, ce qui pouvait nous laisser encore quelque espoir sur l’avenir.
Au départ de Braunau, les nuées avaient continué à s’accumuler. La pluie ne tombait pas cependant. On pouvait espérer encore.
On marcha le plus vite possible, pour tenter de se dérober à ces nimbus-stratus énormes et menaçants. Mais la route ne s’améliorait guère. On passa le village d’Altheim, à douze kilomètres de Braunau. Ici, l’allure augmenta fortement. Par un malheur que nous eussions pu rendre sans effet, la route était de plus en plus formée d’une chaîne ininterrompue de petits raidillons, naturellement suivis de descentes assez longues mais également très rapides, ce qui nous obligea plusieurs fois, par prudence, à mettre pied à terre. C’est cette fâcheuse obligation que nous eussions pu éviter si, par une incroyable manie d’hommes de sport, nous n’eussions dédaigné de munir de frein chacune de nos bicyclettes.
Nonobstant, nous trouvant tous les quatre dans un état parfait, sauf ma douleur qui persistait, fort atténuée, il est vrai, et sauf une blessure encore très légère également causée par la selle à notre interprète Chalupa, nous allions à vingt-cinq kilomètres à l’heure environ. La plupart du temps nous franchissions «en emballage» les raidillons pour nous «effondrer» ensuite dans les descentes, à une allure de trente-cinq à l’heure. Mais ce train d’enfer ne pouvait durer.
Après la ville de Ried, la route, encore une fois, devenait atroce. Il était plus de onze heures quand on arriva dans la petite ville de Haag-die-Ried, où un incident presque ridicule allait se produire.
En approchant de Haag, notre entraîneur Sachman prend les devants pour commander un déjeuner. C’était comme un pendant de l’affaire d’Oppenau, mais là, il n’y avait heureusement qu’une seule route à suivre à la sortie.
Nous arrivons dans Haag. Impossible de retrouver le brave Munichois. Où diable ce malheureux garçon avait-il été commander notre déjeuner? Nous opérons la traversée de la ville. Il ne pouvait être ailleurs que dans la grande artère médiane. Nous ne voyons personne. Personne n’a rien vu. Ma foi! nous rentrons dans la ville et nous déjeunons dans le restaurant dont l’aspect nous paraît le plus correct. Crac! nous tombons au siège du Vélo-Club de l’endroit. Pendant le déjeuner, deux cyclistes se présentent. Ils ont été avertis de notre passage par un journal de sport, qui se trouvait du reste sur une des tables du restaurant et qu’ils nous montrent.
Notre repos ne dure pas moins de trois quarts d’heure. Il faut partir.
A peine sur nos machines, voici Sachman qui accourt. Le malheureux! il nous a attendus, mais où, où?
Il déclare avoir laissé sa machine devant un restaurant comme signe de ralliement. Nous n’avons rien vu. Enfin! après tout, rien de cassé! Nous voici réunis, tout est réparé.
Le vent a pris de la force. Le ciel est surchargé. La base des nuées devient d’un gris de plomb et nous sommes à soixante kilomètres de Lintz! En considérant l’aspect du ciel, impossible de s’y méprendre. Pour ma part, je ne me fais plus la moindre illusion et je fais cette déclaration parfaitement nette: «Inutile de compter arriver avant la pluie; pour moi tout espoir est perdu.»
XX
LA DÉROUTE DE LINTZ
On passa le village d’Altheim, à sept kilomètres de Haag. La route continuait à être très accidentée et atrocement surchargée de cailloux pointus. Nous étions en pays montagneux; à droite et à gauche des chaînons s’échelonnaient. Le vent d’ouest de plus en plus fort nous donnait une vigoureuse poussée. Une lueur d’espoir nous revint. La ville de Wels est située à vingt-cinq kilomètres d’Altheim, et à vingt-neuf de Lintz.
Nous avions parcouru dix-huit kilomètres; sept seulement nous séparaient de Wels. Les nuées toutes en limaille se grimpaient les unes sur les autres.
La pluie commença, une pluie extrêmement fine, ténue, une sorte de bruine. J’avertis la troupe de presser l’allure, mais c’était une peine perdue. Je ne me trompais pas à l’aspect du ciel, aussi mauvais que possible. Au début, le mal était léger, tant que la route n’était pas mouillée, on pouvait rouler; quant à nos vêtements, qu’importe! On les sécherait, ou on en changerait à notre arrivée à Lintz.
La pluie augmenta rapidement. Mais, aidés par le vent qui commençait à souffler en tempête, on dévorait le terrain.
On arriva très vite en vue de la petite ville de Wels, où allait se produire un rapide incident, l’un des plus doucement émotionnants dont il m’ait été donné d’être l’objet au cours de mes longues pérégrinations.
Nous arrivons donc en vue de la ville, dont nous ne sommes plus séparés que de quelques centaines de mètres. La pluie est déjà telle que l’on se demande s’il ne vaut pas mieux s’arrêter à Wels. Mais, si on décide de continuer, mieux vaut alors marcher à toute allure, et sans perdre une minute, traverser Wels pour s’élancer vers Lintz.
J’appuie pour ma part cette dernière opinion, en disant: «Plutôt que de nous morfondre, déjà inondés, dans une ville sans ressources, il vaut mieux arriver sans désemparer dans la grande ville de Lintz où nous aborderons encore bien plus inondés, mais où nous trouverons tous nos bagages et des vêtements de rechange.»
L’opinion est adoptée. Nous débouchons dans la place centrale de Wels, et nous nous disposons à en opérer la traversée rapide, dans la position suivante: Willaume et Sachman en tête, puis à deux mètres derrière Chalupa et moi-même à droite de Chalupa.
La pluie tombe serrée, et la place semble au premier abord absolument déserte au moment de notre apparition. Pourtant, ayant relevé la tête et fixé mon regard fort en avant, j’aperçois deux personnes, deux messieurs, qui se tiennent côte à côte au centre de la place. L’un d’eux tient un journal à la main. Au moment où je les aperçois, je ne puis m’empêcher de trouver singuliers ces deux personnages immobiles sous la pluie, dont l’un surtout tient un journal. Mais on suppose bien que ma réflexion n’est pas de longue durée, car toute cette scène se déroule, comme bien on pense, avec la plus grande rapidité. A peine donc mon idée s’est-elle fait jour dans mon cerveau, que voici ce qui se passe: nous arrivons devant le groupe et aussitôt, l’homme au journal se précipite directement vers moi, et, tandis que sa physionomie s’illumine d’un rayon de béatitude, jette son regard tantôt sur ma physionomie, tantôt sur la gravure dessinée sur le journal qu’il tient et qu’il agite avec un emportement de joie fébrile. Il semble dire: «C’est lui, le voilà, enfin.» Alors il faut descendre, absolument vite; cet homme qui baragouine son allemand nous fait comprendre qu’il y a là, dans un café, des vivres pour nous. Allons, faut s’arrêter. Une seconde seulement, dis-je à Willaume, et nous partons.
Je m’approche de l’homme au journal, et je m’informe enfin.
Oh! le brave Autrichien. C’était un fanatique du cycle. A la nouvelle de notre voyage il s’était bien promis d’être là, à notre passage. Un journal ayant publié mon portrait, cet excellent homme s’était dit: «Je le reconnaîtrai bien!» Et alors sans nouvelles, il était resté là, à poste fixe, conservant mon portrait. La pluie était venue, tant pis. «Je veux le voir, s’était-il dit, je veux le reconnaître.» Et rien ne l’avait lassé.
Et enfin, nous étions arrivés, et d’un coup d’œil il m’avait reconnu.
Il eût fallu voir ce brave, dévisageant ma «tête» et celle du portrait, et ayant l’air de dire: «Oui, oui, c’est bien lui, voilà le binocle, voilà bien la moustache, voilà tel trait, voilà tel autre.»
Enfin il était heureux, ce noble Autrichien, de n’avoir pas perdu sa peine.
Très doucement émotionné par ce touchant incident, on quitta Wels, qui est une résidence impériale et où, circonstance tout à fait particulière que nous n’apprîmes qu’à Vienne, l’empereur d’Autriche se trouvait ce jour-là.
La tempête augmentait d’intensité. On s’élança sans perdre courage vers Lintz, à vingt-neuf kilomètres.
Devant nous, maintenant, les crêtes des chaînons se perdaient dans la brume. Elle enveloppait l’horizon tout entier, comme un brouillard de décembre. Les gouttes d’eau s’étaient élargies, mais tombaient serrées, et chassées par le vent, nous fouettaient le visage. Le rideau s’épaississait autour de nous; la nature se noyait dans une de ces pluies d’hiver, subtile, pénétrante et tenace.
On avançait, muets; un seul but, maintenant: Lintz, à tout prix, coûte que coûte. S’arrêter dans une maison isolée? D’abord, il n’y en avait pas. C’était le désert. Puis, quelle situation, déjà trempés et dans l’impossibilité de changer de vêtements! Non, s’arrêter, on n’y songeait même pas.
Le vent d’ouest, courant à travers la montagne, faisait entendre comme un immense et lointain bruit de houle.
Tout ce que nous pouvions redouter au sujet de la route se produisait en ce moment. Nous roulions dans un immonde marécage, mais, secondés par le souffle impétueux de la tempête, nous fendions les lacs de boue.
Par malheur, les cailloux énormes disparaissaient sous les flaques d’eau ou dans les amas de boue et c’étaient des heurts terribles qui parfois arrachaient à Chalupa des gémissements, la blessure causée par la selle étant alors des plus vives.
Les éclats marécageux nous arrivaient de plus en plus. On était pris entre la boue que les roues de nos machines nous envoyaient par jets multipliés, et les torrents d’eau que la tempête précipitait en tourbillons sur nos épaules.
On avançait toujours, muets, résignés comme des hommes qui s’attendaient à cet assaut furieux. La route avait des bornes kilométriques; les kilomètres paraissaient interminables.
La tempête suivait une progression nettement ascendante. C’était, devant nous, une muraille liquide. Tout suintait de l’eau. Elle roulait en rigoles sur tous les objets. On eût dit qu’il en sortait des atomes de l’air.
L’un de nous signala: «Lintz à dix-neuf kilomètres.» Quelle distance! C’était l’infini, pour nous, en ce moment. Et les heurts continuaient, horribles. Les machines grinçaient, pénétrées d’eau. Un malheur pour moi s’ajoutait encore à notre position: l’eau, coulant sur les verres de mon binocle, obstruait ma vue, et d’instant en instant c’étaient des chocs affreux contre les roches de cette route transformée en marais. Et nous allions, cette fois, avec la rage au cœur.
La tempête nous poussant, nous nous élancions comme des fous furieux à travers les montagnes de boue et les rocs du chemin. Soudain, dans un effort donné par Sachman, un grincement sinistre de chaîne se fit entendre; la chaîne de sa machine venait de se briser. C’était un entraîneur, il connaissait le pays, on n’attendit pas: non, impossible, c’était notre idée commune. D’ailleurs lui-même nous le dit.
Le malheureux, on le laissait là, dans la boue, sous la tourbillonnante cataracte. Mais il nous fit signe qu’il allait pouvoir réparer l’avarie; on s’élança en avant.
Nous n’étions plus maintenant que des éponges recouvertes d’une carapace de boue emportées dans une danse de sauvages; l’eau avait pénétré jusqu’à l’épiderme, dont heureusement la chaleur était maintenue par notre mouvement rapide et constant.
Une voix, dominant le grincement des machines, le pétillement métallique de la pluie qui nous frappait au flanc, le bruit de houle de la tempête, annonça Lintz à douze kilomètres.
Un nouveau malheur plus grave que le premier allait arriver. Je roulais le long de l’accotement de droite, Willaume collé à ma roue d’arrière. Ma vue était toujours obstruée par l’eau coulant sur les verres de mon binocle, d’une manière continue. Les heurts, plus violents que jamais, nous secouaient comme des coques de noix sur une mer furieuse. Tout à coup, roulant très vite, je sentis un formidable choc m’arrêter, me donnant un ébranlement des talons à la racine des cheveux; ma machine se cabra et, pirouettant sur un roc, j’allai, par miracle, me retrouver en équilibre de l’autre côté. Mais il n’en fut pas de même du malheureux Willaume. Au moment de la collision, il eut une vision rapide du danger et poussa un cri, comme un appel plaintif parti du cœur. En même temps, avec la rapidité de l’éclair, il heurta à son tour le pavé énorme et fut précipité en avant.
Mon compagnon avait, je l’ai dit, une blessure à la main. La blessure mal fermée se rouvrit; quand on releva l’infortuné, le bandage s’était décollé, et la blessure béante présentait un amas de boue et de sang. Willaume ne put retenir un gémissement de douleur. Comment faire? Quel parti prendre?
Je saisis mon mouchoir, mais comment laver la plaie? Oh! ce ne fut pas long. La tempête nous enveloppait d’un torrent continu; je déployai mon mouchoir et je le maintins étendu; en quelques secondes il fut inondé. J’enveloppai solidement la blessure, et Willaume, avec ce courage dont il achève de donner là un incroyable exemple, saisit son guidon et dit: «Nous ne pouvons rester là, n’est-ce pas. Je souffrirai, tant pis; marchons, il le faut.»
On repartit. Notre halte avait donné à Sachman le temps d’arriver. Tant bien que mal, il avait réparé sa chaîne. Sa présence nous rendit du courage.
Alors, à partir de ce moment, oublieux de tout, l’idée fixée sur Lintz, transformés en ballots que nous faisions mouvoir mécaniquement, sans penser, sans se préoccuper des sensations physiques, ne cherchant par instinct qu’à nous maintenir en équilibre dans ce marais glissant crevassé et semé de rocailles, on parcourut les derniers kilomètres. Enfin Lintz nous apparut dans une nuée grisâtre, dans un enveloppement de brouillard sombre, et le hululement prolongé de l’ouragan.
En arrivant à l’entrée du premier faubourg, on tomba dans des travaux de terrassement. Il fallut s’enfoncer dans la terre boueuse jusqu’à mi-jambe, en portant nos machines.
Il était cinq heures. Les passants ne pouvaient que rire en apercevant ces quatre mottes de boue roulantes.
Au cœur de la ville, on remarqua que nous n’avions pas de nom d’hôtel: étourderie folle après tant de mésaventures.
Alors, je dis: «Attention, les amis. Aussitôt en présence du premier hôtel, nous nous y jetons, nous posons nos machines, nous demandons des chambres, nous nous déshabillons, et nous nous précipitons dans des lits. Puis, cet ouvrage terminé, on donnera des ordres pour envoyer chercher Suberbie.»
Willaume déclara:
--Mais on ne nous recevra pas dans un état pareil.
--Nous verrons bien, m’écriai-je.
On nous reçut. Tout fut exécuté à la lettre.
En cinq minutes, de la situation que j’ai décrite, nous nous trouvons, brusquement, Willaume et moi, transportés dans une chambre à deux lits, face à face et répétant: Quel dénouement!
Sachman et Chalupa en avaient fait autant.
Les principaux hôtels étant reliés par des téléphones, il ne fallut pas plus de dix minutes pour trouver Suberbie. Une vingtaine de minutes ne s’étaient pas écoulées que tous les compagnons partis le matin de Sembach étaient de nouveau réunis, se répétant toujours: «Quelle tourmente, que d’aventures, quel dénouement!»
XXI
VIENNE
Quand nous eûmes complètement recouvré nos esprits, après notre mésaventure, il fut question du départ. Toujours repartir, telle est l’obsédante devise des recordmen. Il était, en effet, de très bonne heure encore. Mais, après une longue et sérieuse délibération, on reconnut toute l’impossibilité d’une pareille entreprise.
Les routes devaient être maintenant plus que jamais impraticables. La nuit était d’un noir d’encre. Se lancer à travers la campagne dans de telles conditions, c’était se précipiter tête baissée dans des aventures qui eussent pu devenir dangereuses. Suberbie, dont le rôle était d’exciter toujours nos ardeurs locomotrices, et ce rôle, il l’avait admirablement rempli, entr’ouvrit la fenêtre de notre chambre d’hôtel et constata qu’il fallait renoncer pour toute la soirée à reprendre la route. On verrait à se lever à deux ou trois heures du matin s’il était possible. Pour l’instant, repos absolu.
On a pu voir, au cours de ce récit, les réceptions et l’accueil qui nous avaient été faits partout et nous avaient rendu le voyage, en somme, extrêmement agréable. A Munich notamment, tout ce que la ville compte de cyclistes connus avait été pour nous d’un empressement et d’une amabilité dont je n’ai donné qu’une faible idée. On suppose bien que si l’accueil était tel sur le parcours, il devait être plus empressé encore, s’il est possible, au point d’arrivée, dans la ville qui était le but ardemment désiré de notre aventureuse expédition.
Avant notre départ de Paris, l’une des sociétés cyclistes de Vienne, l’une des plus importantes de beaucoup, et je crois d’ailleurs la plus ancienne, le _Wiener Bicycle-Club_, m’avait adressé une lettre demandant à nous recevoir, invitation que j’avais été trop heureux d’accepter, avec force remerciements pour ces hôtes aimables.
Par une circonstance fâcheuse, une erreur s’était produite dans l’envoi de nos dépêches aux journaux de Vienne. Suberbie avait, suivant un procédé assez commode, adressé les télégrammes à une agence qui devait faire parvenir à toute la presse les nouvelles concernant notre marche. Malheureusement une erreur grave avait été commise dans le nom de l’agence, et la plupart de nos télégrammes furent perdus. Le _Wiener Bicycle-Club_ reçut bien deux ou trois dépêches envoyées par Suberbie, mais elles étaient insuffisantes pour renseigner d’une manière très précise les membres du Club sur l’heure de notre arrivée. Ils en furent donc réduits aux conjectures.
Leurs calculs furent d’ailleurs très précis. Ils estimèrent que nous devions arriver à Vienne dans la matinée du dimanche, ce qui se fût produit à coup sûr sans la terrible noyade de Lintz.
Le _Wiener Bicycle-Club_ nomma donc une délégation qui se mit en route le samedi. Ne nous rencontrant pas le samedi soir, les membres de la délégation subissant, eux aussi, l’assaut de la tempête, continuèrent leur route une partie de la nuit et restèrent en observation, attendant notre passage.
J’ai déjà comparé notre voyage à une sorte d’expédition militaire. La comparaison peut se continuer. On peut dire que le grand ennemi des cyclistes, la pluie, avait mis «l’armée» en débandade. Tandis que, battant en retraite, nous nous étions réfugiés dans Lintz, les amis venus à notre rencontre s’échelonnaient sur la grande route, également poursuivis par la tempête.
Un hasard providentiel nous fit rencontrer.
À quatre heures du matin, décidés enfin à repartir, on laissa Suberbie, Chalupa et Sachman, ronflant à poings fermés, et on reprit la route, Willaume et moi, accompagnés cette fois de l’ami Blanquies.
Mais le temps était affreusement menaçant et nous avions encore un assez long ruban de route à parcourir. Serions-nous donc obligés d’aller seuls?
Une hésitation qui nous fit aller consulter les heures de départ des trains, nous porta bonheur. Dans la gare, des cyclistes apparurent.
Il n’y eut de doute pour personne; on se «reconnut» sans se connaître. Les membres de la délégation n’hésitèrent pas une seconde, ni nous non plus, sur nos identités respectives.
Ils comprirent que nous étions les Parisiens; nous comprîmes qu’ils étaient les cyclistes viennois venus au-devant de nous.
Dès ce moment, les aventures étaient finies pour nous. On marcha sur Vienne, qui par le train, qui par la route. Il fut décidé que l’on se réunirait avant la ville pour notre entrée tous en masse, ce qui fut exécuté. Hélas! notre entrée fut saluée par un nouveau déluge. Mais la réception qui nous attendait au siège du Club devait d’un seul coup nous faire oublier déjà ce que nous avions souffert pour ne plus nous laisser dans la mémoire que nos émotions agréables.
Dès notre arrivée au _Wiener Bicycle-Club_, on nous reçut par des cris de: Vive la France! qui étaient une nouvelle et éclatante preuve de la fraternité universelle qui règne dans le monde cycliste international.
Plus que jamais, j’exprime ici le regret de ne pouvoir nommer tous ceux qui, durant notre séjour dans cette belle capitale, n’ont cessé de nous considérer comme leurs hôtes et n’ont pas laissé passer une seule journée sans se mettre à notre disposition.
C’était le triomphe, après la lutte. Plusieurs de nos aimables et élégants clubmen s’exprimaient dans le français le plus pur, ce qui contribua à nous rendre absolument inappréciable leur charmante compagnie.
Eux-mêmes nous indiquèrent leur hôtel préféré, où nous nous empressâmes naturellement d’élire domicile. Pour comble d’amabilité, quand, au moment du départ, je voulus acquitter à l’hôtel mes frais de séjour, on m’avait prévenu et je me heurtai à un refus absolu.
Dès le surlendemain de notre arrivée un banquet nous fut offert, banquet où les toasts de bienvenue ne firent pas défaut, on peut le croire.
Pendant nos huit jours passés à Vienne, le temps, un peu moins mauvais que durant les deux dernières journées de notre voyage, nous permit d’admirer cette belle capitale dont la réputation répond bien à la réalité.
Blanquies put donner carrière à son rire. Notre embarras pour nous faire comprendre était une cause permanente de bruyante gaieté. Ce qui nous embarrassait fort, tout en nous amusant, c’était la valeur des monnaies fort différentes des nôtres. Devant l’avalanche des petites monnaies divisionnaires, les kreutzer, et en présence de la diversité des prix dans les tramways, prix variant suivant les distances, nous avions pris l’habitude de prendre de nos poches une poignée de kreutzer et de les présenter au conducteur en lui faisant comprendre qu’il n’avait qu’à se payer lui-même en puisant dans le tas, petite comédie qui provoquait un véritable fou rire chez Blanquies.