A vol de vélo

Part 13

Chapter 131,115 wordsPublic domain

Un des membres du _Wiener Bicycle-Club_, M. Soukanek, attaché au ministère des Affaires étrangères, et l’un de ceux qui ne cessèrent de nous entourer de mille attentions, fut précisément celui qui me renseigna sur la fameuse question de la douane. «J’ai vu, me dit-il, le mot écrit aux douaniers à Braunau.» Grande fut sa surprise en apprenant nos démêlés.

La presse viennoise ne fut pas moins aimable que les cyclistes pour les voyageurs français. Des articles nombreux et tous conçus dans les termes les plus flatteurs nous furent consacrés. Le cyclisme a conquis droit de cité à Vienne, et ce sport semble y être fort apprécié.

Une tentative sportive fut faite du reste au cours de notre séjour dans la capitale austro-hongroise, par notre ami Willaume, au vélodrome situé près du Prater. Il essaya le record des six heures qui, à ce moment, était, si je ne me trompe, de 204 kilomètres. Il ne réussit qu’à atteindre 190 kilomètres, ce qui était fort joli après le fatigant voyage que nous avions accompli, et en raison du vent qui soufflait en tempête.

Un de mes plus grands regrets fut de quitter Vienne sans pouvoir exécuter le projet que j’avais formé pour le vendredi matin 4 mai et que le temps est venu contrarier: celui de visiter le fameux champ de bataille d’Essling et l’île de Lobau, situés à 20 kilomètres de Vienne seulement, théâtre d’une des plus grandes batailles du premier Empire.

J’ai dû me contenter d’admirer la statue de l’archiduc Charles, près du palais de l’Empereur, à Vienne; l’archiduc Charles, l’un des héros d’Essling, le plus sympathique des rivaux de Napoléon, celui que le grand empereur estimait le plus.

En arrivant à Vienne, j’avais bien la ferme intention d’aller rendre visite à M. Lozé, l’ambassadeur de France dans la capitale autrichienne. Les réceptions du _Wiener-Bycicle-Club_ nous ayant pris tout notre temps les premiers jours, nous avons mis à profit notre dernière après-midi pour aller à l’ambassade.

Une petite scène assez amusante devant la loge du concierge; nous étions quatre: Chalupa, Blanquies, Willaume et moi. Nos costumes étaient, hélas! moitié cyclistes, moitié civils, et ils se ressentaient de l’état de l’atmosphère. Je prends tout de suite la parole et je dis au concierge:

--M. l’ambassadeur de France est-il là?

Le concierge--il n’eût pas été un concierge d’ambassade s’il n’eût agi ainsi--nous dévisagea des pieds à la tête et nous dit: «Les bureaux ferment à trois heures, revenez demain.»

Je reprends sur le ton d’un homme qui s’attendait parfaitement à la réponse du cerbère:

--Je ne vous demande pas les bureaux, je vous demande: M. l’ambassadeur est-il là?

--Je ne sais pas, mais il y aura peut-être son secrétaire.

--Je ne désire pas voir son secrétaire, encore une fois; je vous demande M. Lozé.

Un huissier se trouvant là, je lui tends ma carte et je lui dis simplement: «Voulez-vous aller voir si M. l’ambassadeur peut me recevoir?»

Inutile d’ajouter que l’huissier revint deux minutes après, me disant: «Voulez-vous monter? Monsieur l’ambassadeur vous attend.»

Je fis signe à Willaume de me suivre, et après quelques secondes à peine d’antichambre, M. Lozé nous reçut avec la plus parfaite cordialité.

Il était d’ailleurs très au courant de notre arrivée, dont tous les journaux français et viennois avaient parlé.

Pendant quelques minutes, il s’entretint avec Willaume de Commercy, où M. Lozé a été sous-préfet et qui est le pays natal de mon compagnon de route.

Tous deux se nommèrent plusieurs connaissances communes; puis, le cyclisme eut sa part. On parla de son développement prodigieux à Paris. M. Lozé, rappelant le temps où il était préfet de police, me dit: «C’est moi qui ai assisté au premier essor de la vélocipédie, et vous vous rappelez que, pour donner satisfaction aux vélocipédistes, j’instituai les cartes de circulation. Je n’oublierai jamais notre étonnement quand, au bout de quelques jours, nous eûmes 14,000 demandes.

«A la Préfecture de police, a ajouté M. Lozé, mon propre secrétaire était cycliste et me vantait tous les jours les bienfaits de ce sport.»

Il est difficile d’exprimer combien la conversation de M. Lozé a été simple et combien son accueil aimable pour nous.

Une fois dehors, Blanquies, qui était resté à nous attendre avec Chalupa, nous dit:

--Vous ne savez pas ce que m’a demandé le concierge, dès que l’huissier vous eût dit de monter? «Ce sont peut-être, a-t-il interrogé, les messieurs qui sont venus de Paris?» Et, sur ma réponse affirmative, il a ajouté d’un air très entendu: «Je m’en étais un peu douté!!»

Obligé de rentrer à Paris à cause de l’expiration de son congé, mon brave compagnon de route partit le soir de ce même jour. Nous ne devions partir, Suberbie, Blanquies et moi, que le lendemain. Chalupa, notre vaillant et fidèle interprète, nous quitta pour se rendre dans son pays. Quant à Sachman, il était reparti peu de temps après notre arrivée.

Après les adieux les plus cordiaux à nos amis de Vienne, on reprit le chemin de France, par l’orient-express. Toutefois, ainsi que nous l’avions promis au docteur Rettinger, on s’arrêta une journée, celle du dimanche 6 mai, à Munich, où nous retrouvâmes notre excellent entraîneur Châtel, complètement rétabli, mais pâle et amaigri. Le pauvre garçon, un instant, s’était cru perdu. Avec quel bonheur il nous revit!

Chose inouïe, le temps fut superbe ce jour-là. On en profita pour visiter la ville, puis le magnifique lac du Hornberg où s’accomplit le drame fameux, touchant la mort du roi de Bavière. Nous eûmes là, comme guides précieux, le docteur Rettinger, et M. Tochterman, le jeune cycliste dont j’ai cité le nom, qui avait servi d’entraîneur à Willaume.

Le lendemain, on prit le train pour Mulhouse par le lac de Constance dont nous accomplîmes la délicieuse traversée, et par Zurich. Après avoir rendu Châtel à sa ville natale, on se dirigea enfin sur Paris, où notre retour s’effectua le jeudi 10 mai. Heureux retour d’une expédition dont les innombrables et émotionnantes péripéties devaient, bien loin de me la faire regretter, aviver encore en moi le plaisir sans égal d’en évoquer le souvenir.

FIN

TABLE DES CHAPITRES

I. Une histoire d’arrosage 1

II. Le départ 19

III. Les tourments de Vitry-le-François 45

IV. Nancy 57

V. Une marche triomphale 73

VI. La poule de Saint-Blaize 89

VII. Le salut de l’Alsace-Lorraine 99

VIII. En terre allemande 131

IX. Egaré dans la Forêt-Noire 147

X. Kniébis, la ville mystérieuse 173

XI. Le barbet du docteur Faust ou la mort de Méphisto 185

XII. Une taverne allemande 193

XIII. La soubrette de Stuttgard 209

XIV. Je retrouve mes compagnons 225

XV. Chalupa ou la voie douloureuse 245

XVI. Arrivée à Munich 255

XVII. Steeple-chase acrobatique 271

XVIII. A la frontière autrichienne 283

XIX. Les menaces de l’atmosphère 295

XX. La déroute de Lintz 301

XXI. Vienne 315

Emile Colin.--Imprimerie de Lagny.