A vol de vélo

Part 11

Chapter 113,767 wordsPublic domain

--Ho! ho! ho! mon Dieu, que c’est donc rigolo! Ho! la! la! mince de coquillage, s’écria-t-il, en déployant son rire guttural. Comment, on connaît Asnières ici, hi! hi! hi! mais ce n’est vraiment pas la peine de venir chez les Allemands si on y entend parler d’Asnières. Ho! ho! ho! Mais moi, je suis en Allemagne depuis trois jours, j’ai oublié Asnières, ha! ha! ha! oh! non! mais voyez-vous ce brave monsieur Rettinger qui connaît Asnières. Qui est-ce qui va me parler du Moulin-Rouge ici maintenant, et du Rat-Mort, et des Décadents? et du Lapin qui fume? Y a personne ici pour le Lapin qui fume? Eh bien! et le Cabaret de la mort? Ousqu’on devient un macchabée, à volonté?»

La surprise du Montmartrois n’était pas à son terme. Tandis que les mets nombreux continuaient à défiler, arrosés de l’excellente bière du pays, un groupe d’officiers bavarois entra dans la brasserie. Leur présence fit changer la conversation et on parla quelque peu politique, des rapports de la Bavière et de la Prusse. Le docteur Rettinger, en bon Bavarois, ayant manifesté une sympathie des plus modérées pour la Prusse et les Prussiens, la rate de Blanquies entra dans une danse nouvelle. Cette fois il la trouva trop forte. Comment, on avait crié, en sa présence et en pleine Allemagne: vive la France! et voilà que maintenant chez les «Prussiens» eux-mêmes, car pour tout bon Parisien de Paris, un Allemand est un Prussien, chez les Prussiens, dis-je, on criait presque: à bas la Prusse!

--Non, mais où suis-je? continua Blanquies, en s’administrant sur le genou un coup formidable. Avouez donc que c’est rigolo. Je vais chez les Prussiens, sous prétexte de record, on crie vive la France! et par-dessus le marché: à bas la Prusse! Je comprendrais ça, à l’Élysée-Montmartre, ou au Divan Japonais, mais ici, ici! Garçon, un bock! Ah! non, c’est vrai, ils n’y comprennent rien ici, à ce langage-là. C’est étonnant, quand on crie: à bas la Prusse, on devrait bien comprendre ce que signifie: un bock. C’est égal, cette satanée bière est rudement bonne pour vous rafraîchir les amygdales. Mince de capucine! Attends un peu, ce que je m’en vais leur en raconter à mes copains!

Mon déjeuner se terminait. Le docteur Rettinger se leva, et toujours avec son accent allemand qui donnait à sa parole une note si originale, prononça une chaude allocution en l’honneur des cyclistes français et de la France!

Excellent homme! La bonté même, type achevé d’une race que des événements funestes ont faite notre adversaire, mais nullement notre ennemie dans le sens le plus rigoureux de ce mot.

Il pouvait être cinq heures environ quand on donna le signal du départ. Avant de se remettre en route, direction de Muhldorf, on changea ma selle qui, on s’en souvient sans doute, avait été brisée dans le trajet de Gunzbourg à Augsbourg. Le docteur Rettinger ne voulut pas nous laisser partir sans nous faire promettre de nous arrêter quelque peu à Munich au retour, ce qui fut fait.

Moment vraiment délicieux dans de pareilles expéditions, et qui seul les justifie. Un homme lancé dans une marche aussi longue et aussi rapide est comme un soldat durant une campagne. Il éprouve des émotions de tout genre, émotions pénibles et émotions joyeuses. Les unes comme les autres justifient l’aventure, car ce sont elles que l’on recherche.

En ce moment, dis-je, j’éprouvais un bien-être physique et moral immense, puisque tout allait maintenant à souhait: mes compagnons étaient retrouvés, mon état était parfait, nous n’étions plus qu’à une distance relativement restreinte de la ville de Vienne, but de notre voyage. Et pourtant nous marchions, comme il arrive souvent dans une campagne militaire, vers un désastre, la noyade de Lintz, qui devait être comme le dénouement de notre romanesque aventure. Désastre! dis-je, oui; mais si je me sers du mot c’est pour continuer ma comparaison avec la marche forcée d’une armée en campagne. En la situation actuelle, en effet, qu’on ne conclue pas bien vite à un remords ou à un simple regret de ma part, car ce qui serait désastre pour une armée, était plutôt une victoire, du moins pour moi, qui, dans de semblables voyages, recherche les émotions. La noyade de Lintz, «désastre» final d’une espèce de campagne où la guigne nous avait poursuivis, devait être une source d’émotions qui, pénible sur le moment, laisse des souvenirs toujours précieux et que l’on éprouve ensuite du plaisir à raconter, comme d’ailleurs tout ce qui arrive de fâcheux dans les aventures.

XVII

STEEPLE-CHASE ACROBATIQUE

Quand, la veille de notre arrivée à Munich, Willaume était passé dans cette ville, deux aimables cyclistes s’étaient mis en route avec lui: MM. Tochterman, un jeune amateur de Munich passionné de vélocipédie, fils d’un gros négociant, et Sachman, également de Munich. M. Tochterman, nous devions le voir à notre retour; quant au second, nous allions le trouver avec Willaume qui, on le sait, nous attendait à la frontière autrichienne.

Au moment où, serrant la main à nos hôtes sympathiques, à tous ces bons compagnons qui nous avaient réservé à Munich un si cordial accueil, Chalupa et moi nous nous saisîmes de nos machines, une célébrité de la pédale en Allemagne, M. Fischer, le gagnant d’une des plus grandes courses sur route qui aient été données, la course Vienne-Berlin, s’offrit à nous servir d’entraîneur avec quelques-uns de ses amis, ce qui était pour nous une très heureuse fortune.

Suberbie allait continuer sa pérégrination par le train, emmenant avec lui Blanquies. Ce dernier avait décidément divorcé avec la bicyclette. Il en avait assez, nom d’un rat en capilotade! C’était une plaisanterie de mauvais goût de forcer les gens à voyager de cette façon-là. Il fallait avoir le diable au corps, déclarait-il. Blanquies continua donc à prendre la voie ferrée. Il fut décidé que tout le monde se concentrerait à Sembach, dernière ville d’Allemagne, pour passer ensemble à la douane et pénétrer en corps sur le territoire de l’empire austro-hongrois.

J’ai déjà fait part au lecteur de l’état des routes en Bavière, état horrible s’il en fut. On m’a raconté que dans l’Allemagne du Nord les voies sont moins atroces; je veux bien le croire, mais dans l’Allemagne du Sud! Bonté du ciel! La saison y est-elle pour une part? C’est possible, car un ami, connu sans aucun doute de la plupart de mes lecteurs, qui tient une place importante dans le cyclisme français, M. Pierre Giffard, mon éminent collaborateur du _Petit Journal_, a, lui aussi, accompli quelque temps après moi un voyage à bicyclette en Allemagne. Il a trouvé les chemins mauvais en Bavière, mais moins mauvais toutefois que ce que je lui en avais dit moi-même.

Quoi qu’il en soit, la route, affreuse sur presque tout le territoire bavarois parcouru jusqu’à présent, allait devenir tellement épouvantable qu’elle en était parfois invéloçable. Et pourtant, le ciel était clément encore. En présence d’un pareil chemin, je ne pus m’empêcher de frémir à l’idée de voir la pluie entrer dans la danse. Oh! alors!

Qu’on se représente une route recouverte de cailloux comme en France! mais, à la différence de ce que fait chez nous l’administration des travaux publics, qui passe le rouleau sur ces cailloux pour les aplanir, considérez cette route laissée ainsi avec ses cailloux dont les voitures et les charrois sont seuls chargés d’assurer «l’écrasement». Le résultat est clair. Ce sont dans toute la largeur de la route des ornières énormes, trop étroites pour pouvoir y rouler à l’aise, et, entre les fondrières, des amas de cailloux pointus sur lesquels il est naturellement impossible de rouler. A notre passage, des pluies récentes et très fortes avaient encore augmenté l’inégalité du terrain et la profondeur des ornières, à tel point que, dès notre départ de Munich, ce furent des sauts de carpe à vous rompre les os.

Ce que nous avions éprouvé n’était rien. On fut soumis à un de ces exercices forcés qui vous transforment en façons de polichinelles secoués comme des balles, ou comme de la pâte dans le pétrin.

Si on voulait se maintenir dans les ornières pour rouler sur un sol uniforme et sans cailloux, le pneumatique de temps en temps dérapait, on perdait l’équilibre, on oscillait et il fallait des prodiges d’adresse pour se retrouver sur ses deux roues.

Si on voulait se maintenir hors de l’ornière, alors renvoyé de cailloux en fondrière, de fondrière en cailloux, de saut en saut, de choc en choc, on s’en allait jusque sur l’accotement où de profondes saignées vous forçaient à un steeple-chasse clownesque qui eût été désopilant s’il n’eût été, vu mes blessures, parfois très douloureux. Fischer, le vaillant coureur allemand habitué à ces chemins diaboliques, filait comme un zèbre sans paraître en rien incommodé. Obligés à le suivre, notre vitesse augmentait encore l’amplitude de nos oscillations acrobatiques, en même temps que la brusquerie de leur succession brutalement ininterrompue. Jamais coquille de noix sur une mer furieuse n’avait été livrée à une aussi infernale sarabande. Aussi on sautait, s’enfonçait, tournait, oscillait, pirouettait, grimpait, s’effondrait; à chaque instant, on interrogeait nos camarades de Munich pour savoir quand la route allait s’améliorer. Ils répondaient invariablement: «Bientôt»; mais malgré notre rapide allure, la route restait affreuse. Elle avait, d’ailleurs, un si défavorable aspect qu’à la fin, ahuri par cette bacchanale échevelée, et vraiment saisi par un violent accès de mauvaise humeur, je m’arrêtai net, et jetant ma machine, je déclarai: «Eh! dites donc, les amis! J’en ai assez, moi! J’avais décidé de me rendre de Paris à Vienne, par la route, par une route quoi! Or, où est-elle la route, oui, la route de Paris à Vienne, où est-elle? Nous n’y sommes pas assurément, ce n’est pas elle, cette voie ignoble; d’ailleurs ce n’est pas une route, ce n’est même pas un chemin, c’est un champ labouré? Qu’on me montre la route!»

Mais mes imprécations ne servaient de rien. Il fallait marcher. Le bon Chalupa me dit qu’il fallait continuer, on finirait bien par trouver une route meilleure. Fisher disait la même chose. On continua; la danse satanique de sauvages en délire recommença. Chalupa en poussait des cris rauques. Ma frêle Gladiator lançait de petits cris plaintifs, mais elle ne bronchait pas, la vaillante machine. Elle semblait un svelte hippogriffe voltigeant sur la crête des vagues, vagues de cailloux pointus ou de boue desséchée.

Enfin, à un moment donné, l’état des chemins devint tel qu’un des jeunes cyclistes de Munich, dans un de ses mouvements convulsifs, vint s’écrouler sur moi, et je fus précipité sur le sol. Il y eut un instant de panique. Fischer, Chalupa, tous s’élancèrent sur moi. Rien de cassé, absolument rien, ni l’homme, ni la machine. Le pauvre garçon, auteur de l’accident, était dans un état de confusion que je m’efforçai de dissiper, sans trop y réussir. Je lui déclarai que ce n’était pas lui l’auteur de l’accident, mais ce chemin abominable dont je me promettais bien à ce moment de donner une idée à mes futurs lecteurs.

Au moment où nous sommes arrivés, nous avions fait déjà d’assez nombreux kilomètres, une trentaine peut-être, dans la direction de Muhldorf, ville où nous devions finir notre journée, et située à environ deux heures de la frontière autrichienne. Nous avions à passer maintenant un village célèbre dans l’histoire de notre pays et je m’étais bien promis de contempler le paysage environnant, au moment où nous passerions près du village en question: c’était celui de Hohenlinden, où l’illustre général Moreau remporta sa fameuse victoire.

Brusquement, tandis que nous approchions de Hohenlinden, la route s’améliora. D’ailleurs le pays redevenait très boisé, circonstance qui sans doute est favorable au bon état des routes, car durant la traversée de la Forêt-Noire, elles étaient superbes, on s’en souvient. Très boisé, dis-je, et mes lecteurs n’auront pas oublié qu’en effet, la célèbre bataille de Hohenlinden fut livrée en plein bois, mais en même temps tout au long de la route de Munich à Muhldorf, celle que nous suivions.

Poussés par le vent d’ouest qui commençait à souffler en tempête, d’autre part excités par cette radicale et subite transformation du sol, on marcha à une allure folle; nous allions maintenant à une allure de plus de trente kilomètres à l’heure; nous semblions emportés par une rage de locomotion. C’est ainsi que je traversai le pays où se trouve Hohenlinden.

Je contemplai ce champ de bataille où se joua une de ces parties desquelles parfois dépend le sort du monde. C’est ici, me dis-je, en contemplant la forêt fameuse, où les cinquante mille hommes du général Moreau rencontrèrent les soixante-dix mille Autrichiens, le 3 décembre 1800; où Richepanse, alors que la bataille semblait des plus douteuses, arrivant tout à coup, surprit en flanc les ennemis et contribua à changer en triomphe ce qui n’eût été qu’un succès sans importance et peut-être une défaite; c’est ici, ici, sur cette route, que défilèrent presque tout entières les deux armées.

Quelle jouissance pour celui que les grands événements historiques ont toujours impressionné vivement, de contempler dans un pareil moment, dans de telles circonstances, un si illustre champ de bataille!

Toujours glissant sur ce sol merveilleux, on arriva au village de Haag où on fit une halte de quelques secondes, puis à Muhldorf. Il faisait nuit. Il était neuf heures du soir environ. Quelques gouttes d’eau tombèrent, sinistre présage. Notre première idée, vu la vitesse de notre marche, avait été de pousser jusqu’à Sembach, frontière autrichienne, située à quarante kilomètres, et où les amis nous attendaient, les amis parmi lesquels enfin Willaume, le brave compagnon Willaume; mais voyant la nuit noire, puis craignant la pluie, on resta; on se lèverait aux aurores, voilà tout.

Ici encore, on put, avant de se coucher, goûter ce plaisir délicieux d’un dîner absorbé avec un appétit de chien de chasse, dîner copieux à souhait, en compagnie d’aimables et joyeux compagnons, servi à souhait, dis-je, par des jeunes filles dont la franche gaieté en présence de notre bande de gaillards folichons, était bien faite pour donner à la scène de cette fin de journée un aspect de confort paradisiaque des plus réjouissants.

Mais, hélas! quel lendemain!

XVIII

A LA FRONTIÈRE AUTRICHIENNE

A quatre heures du matin nous étions debout. Un seul de nos compagnons de la veille devait faire route durant quelque temps avec nous, pour nous bien indiquer le chemin, à cause d’un trompeur croisement de voie.

Constatation désagréable: il avait plu durant la nuit. La pluie toutefois avait cessé, mais le ciel était menaçant. La route détrempée laissait encore quelques étroits passages véloçables. Une fois les parages dangereux franchis, notre compagnon de Munich prit congé de nous, en nous souhaitant bonne chance. Nous en avions besoin. Nous étions de nouveau réduits à deux: Chalupa et votre serviteur. Mais la situation était moins «douloureuse» qu’entre Gunzbourg et Augsbourg. Bien que le sol fût mouillé et le ciel menaçant, le moral était à son niveau normal, et le physique s’était beaucoup amélioré à Muhldorf. D’autre part, nous marchions à fortes enjambées vers la frontière autrichienne, Sembach, située à quarante kilomètres seulement, où nous allions retrouver nos amis et parmi eux enfin le cher compagnon Willaume, le compagnon «officiel», comme je l’ai déjà exposé. Cette rencontre n’allait se faire, circonstance bizarre, que pour partager ensemble le désastre final. Il était environ quatre heures et demie à notre départ de Muhldorf; à sept heures un quart nous entrions dans Sembach, et nous nous dirigions aussitôt vers l’hôtel que Suberbie, cette fois, nous avait indiqué, au départ de Munich.

Une des premières personnes que j’aperçus, ce fut Blanquies. Il m’apparut dans l’encadrement d’une des fenêtres de l’hôtel et sa physionomie joviale exprima aussitôt le ravissement.

«Ah! vous voilà, nom d’une carabine! On vous a attendus hier soir. Nous étions convaincus que vous alliez arriver à cause du vent arrière. Sapristi! le temps paraît rudement mauvais, les enfants. Vous allez avoir du fil à retordre. Je ne vous dis que ça.»

J’attendis la fin de l’explosion, puis je demandai:

--Et Willaume?

--Il est là, dans sa chambre, ou dans la mienne, comme vous voudrez: c’est une chambre à deux lits. Je vais le prévenir que vous êtes là.

Mais pendant cette rapide conversation, j’ai déposé ma machine sur le devant de l’hôtel et je suis entré. J’escalade les escaliers et j’arrive dans la chambre en question qui offrait l’aspect le plus charentonnesque qu’il soit possible d’imaginer. C’était un salmigondis d’oreillers, de draps de lit, de couvertures en capilotade, des valises dégorgées, avec aux alentours un fouillis inextricable de bas, de chaussures, de vêtements, de maillots bariolés, et sortant de cet amas, comme une tortue engourdie sort d’un tas de feuilles séchées, l’ami Willaume, dont le calme britannique se dérida complètement à ma vue.

Ma foi, il était éreinté, et ce n’était pas étonnant. Il n’avait pas du reste à en raconter long. Lui, dès notre séparation, avait été désespéré; ce brave garçon avait vécu sous la terreur de m’avoir froissé, craignant que je fisse retomber sur lui la cause de notre séparation; ce qui était un excès de scrupule, car j’en étais encore plus directement responsable. Et dès lors, voyant que nous ne pouvions nous rejoindre, il avait accompli son devoir de recordman, en marchant, marchant toujours, à en perdre bras et jambes, sans penser à rien, qu’à aller toujours de l’avant, le plus rapidement possible, jusqu’au moment où il avait reçu notre dépêche lui prescrivant d’attendre à Sembach mon arrivée. Alors il s’était couché et s’était reposé. Et voilà. Ce qu’il n’ajoutait pas, le pauvre garçon, c’est que par suite d’une malechance enragée, il avait fait trois chutes dont une lui avait occasionné une forte blessure à la main gauche. Je remarquai, en effet, qu’il avait cette main entourée d’un bandage. Mais, bah! c’était là pour lui un détail insignifiant. Il en avait bien vu d’autres, notamment cette ruade de cheval qui l’avait presque défiguré, dans une course de Paris à Trouville, accident que j’ai rappelé au début de ce récit.

Blanquies, en présence de cette chambre en état de révolution, ne put s’empêcher d’ouvrir encore une fois les écluses qui retenaient son rire guttural de gavroche en délire.

--Hi! hi! hi! quelle nuit, si vous saviez! Ah! nous en avons fait un chambard. Moi, d’abord, j’étais sûr que vous alliez arriver cette nuit et je n’ai pas dormi. Il fallait bien se distraire. J’ai envoyé traversins et oreillers visiter l’ami Willaume. Voilà qui lui était égal, par exemple. Il ne bougeait pas plus qu’une momie.

--Mais, fis-je observer, pourquoi ce monceau de falbalas? Ah çà! vous avez donc tout un magasin pour vous deux?

--Non, dit Blanquies; Suberbie et Sachman ont mis ici toutes leurs affaires. Je veux bien être pendu s’ils s’y retrouvent.

Au nom de Suberbie, je m’enquis aussitôt de sa personne. Inutile de chercher longuement. Il était prêt, ainsi que Sachman, le cycliste de Munich, qui avait entraîné Willaume et devait nous accompagner jusqu’au terme de notre marche.

--Et Châtel? demandai-je à Suberbie.

--Châtel, répondit-il, le malheureux est très malade. Il n’a pu quitter Munich. Je crains une pneumonie. C’est cette soirée fatale d’avant Ulm qui en est la cause. Enfin, je l’ai bien recommandé aux amis de Munich. J’espère que nous le retrouverons entièrement rétabli à notre retour.

C’est, en effet, ce qui devait arriver. Nous devions le retrouver, rétabli, mais complètement changé. D’ailleurs Suberbie reçut de lui à Vienne des nouvelles quotidiennes, et d’ailleurs rassurantes.

Nous n’avions pas de temps à perdre; il fallait penser à reprendre la route, le plus vite possible. On descendit dans la salle à manger, où tasses de café et de chocolat disparurent dans nos estomacs respectifs. Il y avait là un piano. Blanquies en profita pour égayer l’assemblée d’un charivari bien conditionné.

Nous nous trouvions là, on le sait, à Sembach. Cette ville est la dernière du territoire allemand. Elle n’est séparée de Braunau, la première ville autrichienne, que par un pont sur la large et belle rivière de l’Inn, un des grands affluents du Danube. Sembach-Braunau, c’est le Hendaye-Irun austro-allemand.

Suberbie et Blanquies nous accompagnèrent dans la traversée de la rivière, pour présider avec nous aux formalités de la douane. On alla à pied. A peine de l’autre côté de l’Inn, on se trouva en présence des douaniers autrichiens.

Le lecteur n’a pas oublié les démarches faites par moi auprès des deux ambassades allemande et autrichienne, à Paris. L’accueil avait été aussi aimable et empressé que possible. L’ambassadeur d’Allemagne, le comte de Munster, m’avait adressé une lettre, signée de sa main, lettre que je portais sur moi, mais qui ne m’avait jamais servi, aucune difficulté ne nous ayant été opposée durant notre marche à travers les duchés de Bade et de Wurtemberg, et la Bavière. Le comte Zichy, conseiller de l’ambassade austro-hongroise, avait été plus aimable encore, mais moins pratique. Il m’avait dit, on s’en souvient, qu’il allait prévenir le ministre des affaires étrangères à Vienne, lequel avertirait à son tour la douane à Braunau. Un simple papier eût peut-être mieux valu.

J’arrivai à la douane, persuadé que nous allions passer sans encombre. Hélas!

Il fallut accomplir une foule de formalités et... payer soixante francs par machine.

Circonstance qui m’exaspérait: je ne pouvais me faire comprendre. Chalupa traduisait mes observations avec une lenteur désespérante, et les douaniers, qui semblaient la quintessence de l’abrutissement administratif, ne comprenaient rien, ou voulaient ne rien comprendre.

--Mais dites-leur donc, m’écriai-je enfin, qu’ils ont dû recevoir un mot du ministère, que nous sommes les bicyclistes dont on a dû leur parler.

Non! rien! toujours face à face avec ces ronds-de-cuir dont l’air béat et brutal indiquait une atrophie totale de cette précieuse faculté de l’âme nommée l’entendement.

--Enfin, dis-je à Chalupa, qu’ils s’expliquent, quoi; ils n’ont rien reçu, que faut-il faire?

--Eh bien, ils disent, déclara timidement Chalupa, que nous passons la frontière et qu’il faut payer, après avoir signé les papiers.

Enfin, on «finit par en finir», comme dit l’autre. On paya. Mais, j’étais dans une fureur noire.

«Quelles brutes! pensai-je; vraiment, c’était bien la peine de faire des démarches auprès de l’ambassadeur. Et je suis sûr, absolument sûr, qu’on s’est occupé de nous, à Vienne; mais allez donc ouvrir l’intelligence de cette troupe d’ahuris.»

Notez que ces douaniers, malgré tout, eussent été dans leur rôle, si effectivement ils n’avaient reçu aucune instruction. Mais, voyez un peu si ma colère était justifiée, et voyez jusqu’où peut réellement aller la sottise administrative de simples employés de douane.

Contrairement à ce qu’on eût pu penser, en voyant leur entêtement, ils avaient parfaitement reçu des instructions, et je l’appris à Vienne, dès le lendemain de notre arrivée. Mais, sans doute, ils n’y avaient rien compris. La lueur dut ensuite se faire dans leurs cerveaux, et ces employés, qui ne voulaient rien entendre, nous adressèrent des excuses lorsqu’une semaine plus tard, nous repassâmes à Braunau avec l’Orient-express. Ils ne purent nous rendre notre argent, à cause de la rapidité du passage du train et des nouvelles fôôôrmalités à remplir, mais ils nous déclarèrent qu’il allait nous être adressé à Paris; ce qui fut fait, trois semaines après notre retour.

Il était neuf heures environ quand on se sépara d’avec Suberbie et Blanquies. Nous allions donc maintenant rouler sur la terre autrichienne! Nous étions quatre: Willaume, Chalupa, Sachman et moi.