A vol de vélo

Part 10

Chapter 103,675 wordsPublic domain

--Une pelle, une pelle monumentale. Oui, je me suis étalé au milieu de la route, hier! Je me suis détérioré le genou. Ce n’est rien!

Je fus vite habillé; nous voici déjà à table, tous. Alors, on put parler des aventures.

--Enfin, que vous est-il arrivé? demandai-je à Blanquies.

--Voici, commença mon brave compagnon, sur le ton d’un homme qui en a beaucoup à dire mais qui va régler son histoire en deux temps et... une foule de mouvements.

En arrivant à la sortie d’Oppenau, surprise, on ne vous trouve pas. Alors, je dis: «Pour sûr, il a pris la route de droite...»

--Juste, j’avais pris celle de gauche. Continuez.

--Oui, vous aviez pris celle de gauche, et, hélas! mon conseil m’a valu les plus sanglants reproches de Willaume. Il m’accusait d’être l’auteur de tout le mal: «C’est vous, c’est vous qui nous avez engagés par ici.» Il était désespéré, le pauvre Willaume.

--Mais, interrompis-je, puisque vous aviez Chalupa, l’interprète, il vous était facile de demander si un cycliste était passé.

--Ha! ha! Chalupa! Comble de la mésaventure! Nous n’avions pas fait cent mètres après Oppenau que sa machine se détraque et voilà une seconde séparation. Nous sommes dès lors réduits à deux. A Kniébis, nous vous attendons pendant quatre heures. Willaume était désespéré, il ne décolérait pas contre moi. Il vous demandait à tous les échos.

--Alors, vous m’avez attendu quatre heures durant à Kniébis? Par tous les diables des séjours infernaux, vous avez été plus heureux que moi: jamais je n’ai pu rencontrer cette ville damnée.

--Hélas! ce n’était pas fini. Après Fredenstadt, je n’y tenais plus, le passage de la montagne m’avait assommé. J’étais dans un état d’éreintement indescriptible. Ma foi, je suis resté en arrière, et Willaume est parti tout seul. Ho! ho! il était joli le record. A Nagold...

--Ah! oui, vous êtes passé à Nagold?

--Comment, mais moi aussi je me suis perdu, et ce n’est qu’après des tours et des détours que je suis arrivé à Nagold où je me suis refait chez un restaurateur à qui j’ai raconté l’aventure comme j’ai pu, parce que ces gredins-là ne comprennent pas un mot de français.

--Bon, voilà qui m’explique l’attitude de mon restaurateur quand j’y suis arrivé le même soir, ce brave restaurateur qui semblait savoir qui j’étais.

--Mais ils ne sont pas tous aimables, dans ce pays-là, continua Blanquies. Ah! les fumistes! Il y avait là une espèce d’Allemand qui m’a traité de Français, comme pour m’injurier. J’avais envie de lui faire voir si j’ai le poing solide. Mais j’aurais perdu mon temps. Enfin, après toutes ces histoires, éreinté, abruti, j’ai pris le train. Ah! ma foi, j’ai pris le train.

--Malheureux! et le club de Montmartre?

--Le club de Montmartre! s’écria Blanquies,--et en prononçant ces mots, il fit ce geste d’incommensurable dédain qui consiste, chez les jeunes habitants de la célèbre butte, à passer l’extrémité de ses doigts sous le menton comme si on en chassait une mouche.--Voilà, dit-il, ce que j’en fais, du club de Montmartre. Quand on est vanné, on prend le train. A Stuttgard, où nous nous sommes retrouvés avec Chalupa, nous vous avons attendu. Mais, hélas, rien ne venait. Enfin, vous savez comment je vous ai aperçu près de la gare de Geislingen. Oh! quelle rencontre!

--Eh bien, et Willaume? demandai-je à Suberbie.

--Willaume, me dit-il, a marché seul, naturellement, après avoir quitté Blanquies. Moi qui vous attendais à Stuttgard avec Châtel, j’ai envoyé ce dernier à votre rencontre, puis Willaume arrivant seul, j’ai fait partir Châtel pour l’entraîner. Les malheureux! durant toute la soirée, ils se sont égarés, pendant plus de trente kilomètres, lorsqu’enfin ils sont allés échouer dans un village où ils ont passé la nuit. Mais Châtel a pris froid. Il est sérieusement atteint. Il va maintenant prendre le train avec moi jusqu’à Vienne, s’il le peut.

Alors, à mon tour, je raconte mes aventures et, à la violente surprise de Suberbie, je lui dis à quelles heures je suis arrivé et je suis reparti.

--Si vous aviez persisté dans votre première idée de venir à l’hôtel Marquatz, c’est là que j’étais, que je vous attendais avec de nombreux amis. J’ai fait courir partout, à la police, au club, au télégraphe. Ah! il y a un cycliste de Stuttgard qui mourait du désir de vous voir. Il a battu pendant plusieurs heures le pavé de la ville, mais rien!

--Décidément, il n’y a que des braves gens dans cette ville. J’y reviendrai.

Enfin, comme le repas finissait, bien que Blanquies ne cessât maintenant d’agiter ses mandibules et continuât de faire des réflexions sarcastiques sur toutes les particularités des coutumes allemandes qui le frappaient, il fallut se lever et se disposer à partir. Il était sept heures du soir.

Blanquies, ragaillardi, consentait à reprendre la route. On allait donc se mettre en marche tous les trois, Chalupa, Blanquies et moi, direction de Gunzbourg, Augsbourg et Munich.

Repartir tous les trois, telle était du moins notre intention; mais le sort allait dès le départ en décider autrement.

XV

CHALUPA OU LA VOIE DOULOUREUSE

Les dernières lueurs du jour me permirent d’admirer la très curieuse et très célèbre cathédrale d’Ulm, cette basilique surmontée d’une tour de cent douze mètres de hauteur. Malgré le revirement qui s’était produit chez le joyeux Blanquies, en faveur du déplacement par voie ferrée, il avait décidé de nous accompagner par la route, poursuivant ainsi le voyage comme il l’avait commencé. Le sort allait en décider autrement. Mon autre compagnon était Chalupa, notre jeune interprète tchèque.

Tous les trois, escortés de nombreux amis, nous venions de quitter l’hôtel, après avoir pris congé de Suberbie que nous devions retrouver à Munich; nous avions jeté un cri d’admiration, en présence du monument dont je viens de parler et dont l’aspect imposant me causa pour ma part une frissonnante sensation de beauté artistique, lorsque soudain un incident bien connu et fort redouté des cyclistes se produisit, le même du reste qui avait signalé la deuxième journée de notre voyage. Mon pneumatique, passant sur un verre, fut lacéré. C’était pour moi une subite mise à pied.

Le mal n’était pas très grand, à la vérité, car dans les vastes expéditions comme la nôtre, Suberbie emporte, comme on l’a vu à Nancy, des machines de rechange. Mais quel tracas: retourner sur ses pas, aller à la gare du chemin de fer réclamer une machine!

Blanquies fit acte d’entraîneur; il se débarrassa de sa machine et me la donna. Quant à lui, fredonnant un air populaire, il se disposa à retourner vers Suberbie et Châtel pour reprendre le train, acte qui maintenant était entré dans ses habitudes et de plus en plus lui faisait prendre en un mépris souverain notre fragile bicyclette.

Encore quelques instants et, de nos nombreux compagnons, il ne resta plus que le souvenir. Seuls Chalupa et moi, nous voici maintenant pédalant de concert sur la route royale conduisant d’Ulm à Augsbourg et Munich. Notre intention est d’aller coucher à Augsbourg, à quatre-vingt-trois kilomètres.

Mais la nuit est devenue brusquement d’un noir d’encre. La route est affreuse. Chalupa, le brave petit Chalupa, seul avec moi, semble fier de sa position et de son rôle; il commence avec un dévouement absolu à me donner des encouragements incessants, car par suite d’une réaction fâcheuse, après le repas copieux fait à Ulm, je me sens pris à chaque instant de défaillances aussi bien morales que physiques, d’autant plus que l’obscurité est épaisse, circonstance, on se le rappelle sans doute, horriblement pénible pour moi. Le premier centre important est Gunzbourg, à vingt kilomètres environ. Je décide qu’on s’arrêtera là; jamais on ne parviendrait jusqu’à Augsbourg, par des routes pareilles et une obscurité aussi épaisse. Car c’est une souffrance indicible. Une muraille impénétrable devant les yeux, sauf, piquant le noir, quelques pauvres lueurs falotes et lointaines; puis, des secousses à désarticuler un acrobate, secousses d’autant plus torturantes qu’elles sont inattendues. On arrive à Gunzbourg. Un désert. Tout est clos. Une auberge s’ouvre à nous cependant. Trois Teutons vident encore des chopes, dans une encoignure d’estaminet. Ma foi, j’ai soif, une soif d’énervement au moins autant que de fatigue; nous absorbons des chopes, nous aussi. La présence du petit Chalupa, oh! combien frêle et timide la pauvre créature, facilite les rapports avec les naturels du pays, car il connaît très bien, non seulement la langue, mais les patois allemands.

On nous donne une chambre à deux lits. Les deux lits occupent presque la chambre entière. Il était dix heures au coucher; à trois heures et demie nous étions debout.

Quel réveil! Justes dieux! Comme un chien malade, je fais un effort, puis je retombe affalé sur mon lit. C’est un engourdissement de tout mon être. Puis la bière m’a appesanti l’estomac, horriblement. Chalupa ne dit rien; il glisse parfois cependant un encouragement timide; il n’ose le renouveler trop souvent. Il faut partir. Les machines sont toujours prêtes, elles. Le temps de répandre un peu d’huile et nous partons.

Quelle route affreuse! Dès le départ, le martyre commence. Cette fois je suis sérieusement blessé; blessé de partout. Le changement de machine à Ulm augmente mon malaise, car j’étais habitué à ma première bicyclette. Une enflure légère se produit au pied droit, au tendon d’Achille, enflure légère, dis-je, mais atrocement douloureuse à chaque coup de pédale.

Au premier village, Burgau, on s’arrête. On se met en quête d’une laiterie. On la trouve, mais vu l’heure extrêmement matinale, tout est clos. Nous frappons à la porte avec une rageuse énergie. Rien! Il faut se remettre en route.

Mon malaise est insupportable. Ai-je soif? Ai-je faim? C’est un malaise profond, mais vague, indéfinissable. Je ne suis pas inquiet sur mon compte; ce malaise, je le connais, mais il est à son maximum.

Au village suivant, nous trouvons une laiterie ouverte. Du lait à foison; en Allemagne, tout est à profusion, heureusement. J’en absorbe un litre, mais il ne réussit pas à me tirer de mon engourdissement sans égal. Une humidité désagréable pénètre d’ailleurs l’atmosphère.

Mon découragement est tel qu’à un passage à niveau, je déclare à Chalupa que je vais prendre le train. «On va s’informer de la première station, et je prendrai le train.» Chalupa frémit à cette idée. Il sent tout le poids de sa responsabilité; il me lance un regard d’esclave qui n’ose réprimander son maître sur le point de commettre une faute grave. J’insiste; mon moral est décidément atteint. Puis, la route est si mauvaise. Ma blessure à la jambe droite augmente; il me semble que j’ai l’épiderme emporté, et pour comble de malheur, le chemin devient accidenté; c’est tantôt un ravin rocailleux, tantôt un raidillon à pic. Je pédale avec l’énergie du désespoir.

Un accident se produit. Les cahots sont tels que ma selle se brise, c’est la seconde fois. Quelle position à présent: obligé de me tenir complètement de travers sur ma selle déséquilibrée, qui ne tient plus que par une branche.

C’est une douleur aiguë à chacun des cahots. Et à quelle distance sommes-nous d’Augsbourg? Impossible de le savoir. Jamais une marche n’avait été si démoralisante. Et pourtant j’abandonne l’idée de prendre le train, quand, à un village, enfin, Dinkelscherhen, nous apercevons une énorme pierre où rayonnent ces mots: «Augsbourg à vingt kilomètres.»

Le courage me revient un peu, mais quel martyre! La douleur causée par l’enflure augmente. Je descends et je constate que toute la partie avoisinant le tendon a grossi démesurément: «Vraiment, c’est délicieux, dis-je à Chalupa; voilà certes qui s’appelle voyager d’une manière confortable. Je suis blessé de tous les côtés, et ce sont ces routes enragées qui en sont la cause. Ils ne pourraient donc pas faire des chemins dans ce pays-ci? Aïe! Mais, mon pauvre Chalupa, je souffre comme un veau qu’on vient de saisir par les quatre pattes et qu’on vient de suspendre dans sa stalle d’abattoir; car vous n’ignorez pas, je suppose, que ce sont les veaux que l’on égorge avec le plus de révoltante cruauté. Aïe! Non! non, c’est fini, nous n’arriverons jamais à Augsbourg.»

Je pouvais, par mon bavardage, me soulager un peu, mais fort peu, et la douleur était constante. Enfin voici Augsbourg.

C’est une des plus grandes villes de la Bavière. Les approches en sont accidentées comme celles de presque tous les grands centres. Ce sont des maisons isolées de plus en plus nombreuses, puis des chemins défoncés, des processions de charrettes, de voitures, des faubourgs à l’aspect sale, aux maisons basses et pauvres; puis des rues plus propres, une population un peu plus en rapport avec l’aspect plus élégant des maisons; enfin le centre même de la ville.

Il était neuf heures environ lorsque Chalupa et moi fîmes notre entrée dans Augsbourg, à la Confession fameuse. On se mit en quête d’un hôtel, avec l’intention d’y prendre un déjeuner rapide, et de repartir aussitôt, après avoir toutefois fait réparer ma selle.

Nous ne nous supposions pas attendus à Augsbourg. C’était une erreur. Pendant notre déjeuner, deux membres de l’Union vélocipédique allemande, nouvelle coïncidence assez curieuse, se présentèrent à l’hôtel que nous avions choisi par hasard et qui était précisément celui où Willaume s’était arrêté. Ces deux aimables confrères en cyclisme s’étaient tenus en observation, sachant que nous pouvions arriver d’un moment à l’autre. Avec un empressement vraiment admirable, ils se mirent à notre disposition, firent réparer la selle, et de plus disposèrent sur le cuir une épaisse doublure en drap, pour atténuer la douleur causée par ma blessure dans la mesure du possible. Ils nous donnèrent des nouvelles de Willaume, passé la veille, à grande vitesse.

Tous ces détails prirent un temps précieux. Il était plus de dix heures quand on quitta Augsbourg. Les représentants de l’Union vélocipédique allemande poussèrent l’amabilité jusqu’à nous donner un entraîneur jusqu’à Munich.

Inutile de dire que mon courage était entièrement revenu. Puis nous marchions vers Munich, la capitale de la Bavière, où non seulement Suberbie, Blanquies et Châtel se trouvaient, mais où nous savions aussi qu’une foule de cyclistes allemands nous attendaient; car Munich est une des capitales du cyclisme dans tout l’empire d’Allemagne.

XVI

ARRIVÉE A MUNICH

La vie humaine est ainsi faite. Qu’il s’agisse d’un homme, d’une famille, d’un peuple, l’existence est composée d’une succession d’événements heureux et malheureux. Éternelle loi des contrastes. Après la pluie, le beau temps, dit le vulgaire. L’âme humaine, d’ailleurs, trouve en son essence l’accomplissement de cette loi, et alors même qu’aucun événement heureux ne succéderait pour elle aux malheureux, par une réaction naturelle elle «trouvera du bonheur» dans un fait en lui-même indifférent que la loi des contrastes lui fera paraître heureux.

Ma souffrance morale et physique avait été telle depuis Ulm, et durant toute la matinée depuis Gunzbourg, que bien que mes blessures fussent restées aussi douloureuses malgré la doublure à la selle, je ne les sentais presque plus, tant mon moral était relevé; je ne les sentais plus ou, pour parler exactement, je n’y songeais plus et dès lors la douleur que j’en ressentais s’atténuait parfois complètement; phénomène physiologique bien connu, preuve manifeste de la spiritualité de la douleur, même physique, qui, pour ma part, m’a toujours fait soutenir cette thèse que les animaux n’ayant pas notre somme de «spiritualité» n’éprouvent pas le quart de notre douleur physique pour un même «mal».

Le vent était modéré, mais il soufflait de l’ouest; nous l’avions donc derrière nous, le ciel était beau, la route était médiocre mais très véloçable; réunion de circonstances des plus heureuses pour nous.

Le changement, on le voit, était complet. Nous nous retrouvions après notre station à Augsbourg, non plus deux voyageurs égarés, fatigués, malades, marchant péniblement, tirant la langue et traînant le pied, mais une troupe vaillante composée d’un «recordman» et de ses deux entraîneurs. Nous marchions, en effet, rapidement, à une allure d’environ vingt-quatre kilomètres à l’heure, ce qui était prodigieux, en raison de mon état particulier, car mon entraîneur d’Augsbourg et Chalupa n’avaient pas les mêmes avaries physiques, et de l’état toujours très médiocre, je l’ai dit, de la route.

Dans ces conditions, les campagnes se déroulaient, rapides. On passa successivement les villages de Frendburg, Odelzhausen, Schwabhausen, Dachau. On dévorait les kilomètres. Il pouvait être trois heures et demie de l’après-midi, lorsque se produisit ce fait toujours réjouissant de la rencontre des amis venus au-devant de vous. Des cyclistes apparurent dans le lointain: c’étaient ceux de Munich qui, mis au courant de notre arrivée par Suberbie, accouraient au-devant des voyageurs. Ils étaient nombreux.

Quand on se fut salué, serré les mains joyeusement, ils nous dirent: «Ah! si vous saviez comme nous vous avons attendu hier! Vous trouvez que nous sommes nombreux: hier tout le Munich cycliste était sur pied. Nous formions une armée de près de mille. Mais voilà, nous étions sans nouvelles de vous. Willaume, arrivé seul dans la soirée, n’a pu nous donner le moindre renseignement sur votre compte. Quel malheur!»

Ce disant, nous marchons vers Munich, dont les premières maisons se montrent déjà au loin. Les approches paraissent interminables, comme toujours. Les rapports sociaux sont les mêmes partout. Nul ne saurait l’ignorer, toute nouveauté rencontre des résistances, surtout dans certaines classes de la population, résistances d’où naissent de petites querelles, assez insignifiantes en général, il faut bien le dire. Le cyclisme est une de ces nouveautés, et il n’est guère d’adepte de la bicyclette qui n’ait été parfois en butte au mauvais vouloir de quelque grincheux.

Naturellement, certains cyclistes se révoltent à l’idée de ce mauvais vouloir injustifié et répondent du tac au tac.

A notre entrée dans la ville de Munich, entrée rapide et assez solennelle à cause de notre nombre, je pus voir que les «rapports sociaux» en question étaient en Allemagne, tout comme en France, quelque peu tendus entre cyclistes et piétons.

Un de nos compagnons marchait en tête, donnant aux passants un courtois avertissement. Un ouvrier conduisant une brouette, en entendant l’avertissement de notre «tête de colonne», parut s’émouvoir absolument comme le fameux policeman en baudruche en présence des grimaces du clown Foottit, au Nouveau-Cirque de Paris, ou comme les quarante siècles des pyramides en présence de l’armée de Napoléon. Ce que voyant, notre cycliste, passant prestement auprès de l’homme à la brouette, lui escamota son couvre-chef avec une dextérité que n’eût pas désavouée un jongleur consommé. Inutile d’ajouter que cet escamotage dérida le grincheux; mais on n’eut guère le temps d’entendre ses invectives augmentées par les rires sonores de toute la troupe.

On arrivait au cœur de la ville; ville superbe, aux grandes artères bien pavées et très larges. Munich, je l’ai dit, est un centre cycliste des plus importants. La seule façon dont, en de semblables circonstances, on est regardé par la population suffit à l’indiquer. Les passants regardent, parce qu’on est nombreux, mais leur attitude ne décèle nulle surprise. On voit que la bicyclette a acquis le droit de cité.

On arrive devant les bureaux du _Radfahr Humor_, journal cycliste de Munich, où plusieurs rédacteurs, ainsi que Suberbie et Blanquies, nous attendaient. Le _Radfahr Humor_! quelle preuve de l’importance prise par le sport vélocipédique dans la capitale de la Bavière. Oh! combien on étonnerait de personnes, même parmi celles qui se piquent d’être pleinement au courant du mouvement contemporain dans toutes ses branches, en leur montrant un organe aussi spécial représentant une pareille somme de travail, un journal qui au premier aspect, par son papier, sa quantité de composition, ses gravures, laisse bien loin derrière lui une foule de publications beaucoup plus importantes, du moins par leur «genre».

On pénétra dans les bureaux du _Radfahr Humor_ où le plus excellent accueil nous fut fait. Le numéro de la semaine contenait le portrait de l’auteur de ce récit, une gravure des plus fines et vraiment artistique, avec sa biographie. Hommage des plus flatteurs et dont je fus heureux de pouvoir remercier le directeur du journal. Parmi les rédacteurs du _Radfahr Humor_ se trouvait le docteur Rettinger, qui avec une amabilité inexprimable ne devait cesser de se mettre à notre disposition, non seulement durant les courts instants où je restai à Munich, dans cette journée-là, mais aussi pendant les deux jours passés dans cette ville à notre retour de Vienne.

Oh! un vrai et pur Allemand, le docteur Rettinger, mais un bien excellent homme. Gros, barbu, éternellement le cigare à la bouche; presque éternellement aussi installé devant une pile de soucoupes, chacune d’elles représentant une énorme chope de bière. Et les soucoupes s’empilaient toujours, lorsqu’il entrait dans une brasserie; et les chopes se vidaient méthodiquement, mécaniquement. Lui, heureux de vivre, semblait dans une extatique jouissance de cette absorption éternelle et lente.

De la salle de rédaction du _Radfahr Humor_, on se rendit dans une de ces brasseries où ce nectar vraiment délicieux, la bière de Munich, coule à pleins bords. Quel festin de Lucullus c’était pour moi ce déjeuner fait dans cette ville, entouré de ces nombreux et joyeux amis, arrivé aux trois quarts de notre expédition, et de plus en proie à un appétit féroce, circonstance qui transforme toujours en ambroisie les mets même médiocres! Le docteur Rettinger s’était mis en devoir d’absorber, et il parlait beaucoup, en français, d’ailleurs, mais avec un accent allemand des plus prononcés, ce qui ne tarda pas à exciter la rate du bon Blanquies.

Un détail qui causait la joie du Montmartrois c’était précisément cette quantité invraisemblable de chopes, en France des doubles bocks, que pouvait contenir l’estomac de l’excellent docteur.

--Non! dit-il, en laissant aller son rire, non, mais après tous ces bocks-là vous ne devez pas pouvoir loger le reste dans votre estomac, les dîners et les déjeuners?

--Che ne mange qu’une fois par jour, répondit le docteur Rettinger, le reste du temps che bois.

--Mais enfin, riposta Blanquies, combien buvez-vous de chopes par jour?

--Compien j’en bois? Ho! ho! mais che ne sais pas. Ho! ho! compien chen bois? Mais, tix, fingt, trente, quarante, ché-né-sais pas! Mais la rate de Blanquies n’était pas au bout de ses torsions. Tandis que mon ravitaillement stomacal se continuait, la conversation dont je suivais mal le fil, occupé que j’étais à faire travailler vigoureusement mes mandibules, se continuait entre le jeune échappé du faubourg parisien et le docteur; soudain, j’entendis le mot Asnières prononcé par le docteur. Il racontait, paraît-il, son dernier voyage à Paris et il parlait d’Asnières où il avait habité quelques jours. A peine eut-il raconté le fait que cette fois tous les muscles du Montmartrois entrèrent dans une danse folle.

Cette idée que le docteur était allé à Asnières; enfin ce simple mot d’Asnières prononcé par ce docteur allemand, en plein cœur de l’Allemagne, parurent à Blanquies une de ces choses désopilantes à vous changer la rate en tourne-broche.