A vol de vélo

Part 9

Chapter 93,813 wordsPublic domain

Je traversai, sans m’arrêter, la ville d’Herremberg, où j’avais espéré arriver la veille, puis deux centres moins importants, Ehningen et Boblingen. Je n’avais plus dès lors qu’une ville en vue: c’était Stuttgard, à dix-neuf kilomètres, cette fameuse Stuttgard, où j’espérais trouver enfin des nouvelles de mes compagnons de route; et pourtant j’étais inquiet encore, car où aller dans cette grande ville n’ayant pas de rendez-vous ni de nom d’hôtel?

Le chemin devenait de plus en plus détestable, mais j’allais, emporté par l’idée de savoir enfin ce qu’il était advenu de Blanquies, de Willaume et de Chalupa. Je ne pouvais rencontrer un passant, un charretier, qui que ce fût, sans lui lancer ces quelques mots en allemand: «Chemin de Stuttgard?» tant je craignais de m’égarer une seconde fois.

Mais l’état du chemin devenu presque invéloçable ne me laissait guère de doute sur son identité, sachant comment sont les routes en général aux approches des grandes villes. Rien n’apparaissait cependant à l’horizon, très ondulé devant moi. Je dus franchir une ligne de train-tramway, sans qu’aucun amas de maisons apparût à mes regards. Il était huit heures et demie du matin à peu près. Dieu! que c’était long. J’avançais assez vite; rien, rien à ma vue.

Tout à coup le chemin horrible se transforma en une route splendide, d’une largeur de voie romaine, au sol presque blanc, légèrement poussiéreux; puis, comme je me précipitais en avant, cette route magnifique devint à un coude brusquement descendante, tandis que la plaine devant moi s’entr’ouvrait en une vallée immense, avec au centre, développé en sa vaste étendue, le panorama de Stuttgard.

C’était, vue ainsi cette ville, comme un amas confus de cellules grisâtres qu’une nuée de bestioles, une fourmilière, eussent édifiées, et que le plus petit bouleversement naturel eût pu réduire en poussière.

La route devenait une effrayante descente. A mesure que j’approchais de cette ruche humaine, elle allait grossissant de toutes parts. Me voici aux premières maisons, je vais droit devant moi. Je regarde aux alentours pour voir si Suberbie n’aura pas eu l’idée de poster quelqu’un à l’entrée de la ville, afin de se faire reconnaître et de me conduire près de lui. Personne!

J’avance toujours, guidé par l’aspect général des rues et des maisons, vers le centre de la ville, ne me doutant guère des coïncidences singulières qui allaient se produire, et qu’une imagination de romancier eût inventées difficilement.

Me voici dans une magnifique voie centrale.

«Que faire ici? me dis-je; comment trouver sinon mes compagnons, ils ont disparu, c’est évident, du moins Suberbie? Où est-il? Que fait-il? A-t-il laissé quelque part un mot pour moi? Faut-il aller voir poste restante, au commissariat central, au Club vélocipédique?»

Tout en me faisant ces réflexions, j’ai l’idée aussi, c’était la bonne, de me faire indiquer le premier hôtel de Stuttgard. «C’est là, pensai-je, que Suberbie aura eu l’idée d’aller.» C’était vrai, mais je comptais sans ma destinée, ma destinée de malheur.

Je vois un brave homme devant la porte de son magasin. Je m’efforce de lui demander le principal hôtel de la ville. Il comprend bien le mot hôtel; c’est le terme principal qui le chiffonne. Enfin, la lumière se fait, et il m’indique l’hôtel Marquatz, dont je le prie même d’écrire le nom sur mon carnet. Et je m’esquive.

Pendant que je roule à la recherche de l’hôtel Marquatz, je me dis: «Que vais-je faire là, bonté céleste! Suberbie n’y est peut-être pas. Pourquoi courir à travers la ville, pour perdre un temps précieux? Marchons, marchons toujours de l’avant. Je fais un record, ventre-saint-gris; il s’agit d’arriver à Vienne le plus rapidement possible. Je vais entrer dans le premier restaurant venu pour me ravitailler, me faire indiquer la route d’Ulm à quatre-vingt-dix kilomètres plus loin, et disparaître.»

Pendant que ce brusque revirement se produit dans mes idées, je rencontre un vélocipédiste, oh! mais un de ces vélocipédistes que, dans le monde spécial du sport, on désigne par ce terme méprisant, vraiment je ne sais trop pourquoi, de «pédard,» ce qui signifie un homme habillé en simple bourgeois (ou en voyou, alors dans ce dernier cas le terme est bien choisi) et monté sur une machine à caoutchoucs pleins ou creux. Mon homme était habillé en bon commerçant et semblait assez pressé.

Je l’arrête cependant, et m’efforce de lui expliquer mon cas. Le personnage semble très aimable, il sait quelques mots français, hélas! mais combien peu! A mesure que je parle, il s’aperçoit même qu’il n’en sait plus du tout, car il ne comprend rien. Il me demande si je sais un peu d’anglais. English? english?

J’en savais quelques mots. Oh! mais combien peu! Alors, oh! alors, nous voici nous lançant des phrases entrelardées d’allemand, de français, d’anglais. Quel salmigondis, mânes du grand Shakespeare, digne de vos sorcières!

Je demande le Club vélocipédique de Stuttgard. Ma nouvelle connaissance me conduit à deux pas, chez un ami qui est vélocipédiste et qui saura peut-être quelque chose. Rien, il n’y comprend rien. Et penser qu’en ce moment, Suberbie et tout un groupe d’amis m’attendaient dans Stuttgard même, se demandant en quelle partie de l’Allemagne j’avais bien pu échouer.

Et je me répétais: «Un instinct me le dit, Suberbie doit être ici; il m’attend, mais où, où?»

Toujours ballotté avec mon malheureux compagnon, qui semblait maintenant trouver l’aventure assez curieuse, je finis par lui expliquer ceci: «Allons, cette situation ne peut pas durer. Je vais vous prier de me conduire dans un restaurant, n’importe lequel, puis je disparaîtrai, en vous remerciant de votre extrême complaisance.»

Mon noble inconnu, car j’ignorais encore totalement son état civil et sa position sociale, me dit: «Venez, je connais un restaurant près d’ici, et d’ailleurs tout près aussi de chez moi, je vais vous y conduire.»

Nous arrivons. C’est une brasserie assez semblable à nos brasseries germanico-parisiennes. Quand le patron voit que je suis Français, il m’expédie une des jeunes filles préposées au service de la maison, et qui cette fois s’exprime dans le français le plus pur.

Mon aimable compagnon s’est installé auprès de moi et je me fais servir par ma ravissante soubrette. Ah! je ne sais si dans une circonstance normale de la vie parisienne, la jeune personne eût pu attirer mon attention; mais combien attrayante elle me parut quand, à sa physionomie de petit chat qui s’éveille, à sa chevelure fine et blonde, à sa vivacité toute française, elle joignit le pur langage de ma patrie.

Elle semblait enchantée, elle aussi, d’avoir à servir un Français; elle allait, courait, revenait sans cesse, car avec mon compagnon c’était à chaque seconde un mot à se faire traduire. Pourtant nous ne pouvions occuper la jeune fille à nous tout seuls, et tous en étions encore à ignorer exactement nos situations respectives. Lui, pourtant, arriva assez vite à m’expliquer son affaire, tandis que goulûment, en cette atmosphère délicieusement embaumée par le bien-être qui semblait y régner, par mes forces revenues, par la présence de mon idéale servante j’absorbais les mets multipliés qu’elle m’apportait.

Il se nommait Siègle, mon compagnon. C’était un notable commerçant de Stuttgard, qui avait pas mal voyagé, notamment en France, et qui aimait les Français. Il avait adopté depuis quelque temps ce merveilleux moyen de locomotion, la bicyclette, pour ses affaires, mais il ne faisait partie d’aucun club cycliste.

J’avais beaucoup plus de peine à le mettre exactement au courant de toute mon histoire. Elle était, il est vrai, plus compliquée. Tout à coup, me vint une idée lumineuse. A la nouvelle de notre prochain voyage à travers la France, l’Allemagne et l’Autriche, un journal de sport allemand avait publié mon portrait, une fort belle gravure, ma foi, accompagné d’une biographie complète et naturellement de détails sur notre expédition future. J’avais découpé la page et l’avais délicatement pliée dans mon portefeuille. L’idée me vint donc de mettre au jour cette feuille et de la présenter à M. Siègle, ce qui d’un seul trait allait, en ajoutant deux mots d’explication sur ma séparation d’avec mes compagnons de route, le mettre entièrement au courant et de mon identité et de mes aventures.

En effet, cet excellent homme, à la lecture du journal allemand, comprit tout et son amabilité déjà grande en fut décuplée. Aussitôt il me dit qu’on allait se rendre chez lui, qu’il avait un téléphone relié à la ville d’Ulm. On allait donc téléphoner, envoyer en même temps télégrammes sur télégrammes. Ce vélocipédiste rencontré par hasard devenait un ami qui s’intéressait à mon sort au plus haut point. Le génie malfaisant était-il bien mort?

La charmante soubrette, intéressée, elle aussi, en apprenant mes aventures, continuait son service avec une activité qui ne pouvait qu’accroître ma sympathie déjà portée à son comble par tant de prévenances et par les heureuses circonstances dans lesquelles cette jeune compatriote se présentait à moi, compatriote du moins par le langage.

Quand, mon déjeuner terminé, on se sépara, ce furent les promesses les plus formelles d’échanger des photographies. Hélas! quand les jours, les semaines et les mois s’écoulent, le temps, qui détruit tout, emporte les plus profonds souvenirs et les plus solides résolutions. Et pourtant ces lignes tracées par moi montreront à la jeune fille de Stuttgard, si elles viennent à tomber sous ses yeux, que le cycliste français perdu à la suite d’une foule de mésaventures, et qui fut servi par elle, n’a pas oublié sa promesse de rappeler dans un volume son souvenir.

En sortant du restaurant pour se rendre au domicile de M. Siègle, on passa devant la gare. Il était à ce moment neuf heures cinquante environ. Or je devais apprendre le soir même, à Ulm, que Suberbie qui se trouvait à Stuttgard, en même temps que moi et précisément à l’hôtel Marquatz, avait pris le train à dix heures, désolé de ne pas m’avoir encore vu venir. Dix minutes plus tard, et je me rencontrais devant la gare avec lui.

On se rendit donc avec M. Siègle, dans sa maison de commerce, où il téléphona à Ulm, pour savoir si on avait quelques nouvelles, dans les hôtels de la ville, du passage des recordmen français. On n’obtint d’ailleurs que des réponses négatives. D’autre part, j’étais pressé de partir.

Toujours aimable, M. Siègle, qui avait ainsi perdu toute sa matinée, m’accompagna au sortir de la ville pour bien me mettre sur la route royale de Stuttgard à Ulm, et l’on se fit les adieux les plus cordiaux, avec l’espoir si légitime, après une aussi romanesque rencontre, de se retrouver quelque jour.

XIV

JE RETROUVE MES COMPAGNONS

Je quittai donc la ville de Stuttgard à dix heures du matin, le 26 avril, sans avoir trouvé aucun de mes amis et sans avoir, sur leur compte, la moindre nouvelle. Je me creusais la cervelle sans cesse à leur sujet: où étaient-ils? Willaume, lui, continuait sa route, c’était sûr, car enfin il devait chercher à faire le record le plus vite possible. Cependant qui sait? Peut-être préfère-t-il m’attendre? Et mes autres compagnons? Eux, n’ont pas les mêmes raisons de continuer leur route? Que font-ils?

Je ne les ai pas vus à Stuttgard, les trouverai-je davantage à Ulm? Où aller dans cette nouvelle ville? Là encore nul lieu de rendez-vous, pas le moindre nom d’hôtel.

J’allais ainsi, ruminant toujours ces pensées, lorsque je fus distrait par un incident assez drôlatique.

Le chemin était comme d’habitude extrêmement médiocre, et me trouvant en pleine campagne, je fis comme il nous arrive de faire si fréquemment en France: je quittai la chaussée très mauvaise pour rouler sur l’accotement, qui était, au contraire, uniforme à l’égal d’un billard. Mais cette fantaisie, interdite par la police française, l’est également par la police allemande. Je roulais donc complaisamment sur le terrain défendu lorsqu’un cantonnier rencontré tout à coup m’arrêta brusquement.

Ici, une petite parenthèse. Dans notre pays on n’ignore pas que les sévérités des règlements toujours exercés dans toute leur rigueur contre les Français, sont souvent fort atténuées contre les étrangers, lesquels sans doute sont censés ignorer nos lois, règlements, us et coutumes. D’où il résulte que plus d’une fois des Français pris en contravention par des agents de la police ont argué de la qualité d’étranger pour se tirer d’un mauvais pas.

Il doit certainement en être ainsi à l’étranger, et il a dû arriver plus d’une fois que des cyclistes allemands, par exemple, ont argué de la qualité d’étranger pour se soustraire aux mains de la police de leur pays.

Et, en effet, voici ce qui arriva. Je ferme ici la parenthèse.

Le cantonnier, ai-je dit, m’arrête brusquement. Il m’inonde, comme toujours, d’un incompréhensible baragouin, oh! incompréhensible pour moi, je le sais, ne croyez pas que je m’en vante, mais, en cette circonstance très particulière, je devine très bien tout ce qu’il peut me débiter. Il est évident qu’il me dit: «Pourquoi roulez-vous là, vous savez bien que c’est défendu, hein?»... etc.

Je simule l’homme absolument ahuri. Je fais un geste indiquant que je ne comprends pas un mot de ce qu’il me dit, ce qui, du reste, était vrai et ajoute ce mot: Francésé, Francésé!

Alors, je vois ce brave, convaincu que je me moque de lui, que je veux me faire passer pour Français afin de pouvoir me disculper, et il me répond aussitôt: «Nicht, nicht, Francésé!» «Non, non, c’est une blague, vous n’êtes pas Français.»

Cette conviction du cantonnier-policeman m’amuse au dernier point. Pour le convaincre je me mets à prononcer plusieurs mots français, mais il ne veut rien entendre, il croit que je me fiche absolument de lui.

Alors, afin de lui éclairer l’entendement, je lui montre la plaque posée sur la direction de ma bicyclette et qui porte mon nom en toutes lettres, suivi de ces mots: rédacteur au _Petit Journal_, Paris.

A cette vue, mon excellent cantonnier, l’air pas méchant, en somme, me laisse partir. Je dois ajouter du reste, qu’en m’arrêtant, il n’avait point l’air d’un homme décidé à me faire conduire à la guillotine, mais il eut pu sans doute me dresser quelque désagréable contravention, si toutefois j’avais eu la qualité d’Allemand.

Le temps était beau encore, mais extrêmement lourd et orageux. La soif me prit. Grâce à la bière que l’on trouve partout, elle fut vite étanchée. Quel incroyable contraste entre ces cafés de villages allemands, établissements toujours confortables, où l’on vous sert rapidement tout ce que l’organisme physique peut réclamer pour sa reconstitution, et ces pauvres bourgades espagnoles rencontrées au cours de mon expédition à travers toutes les Espagnes. Quand, après l’incident rapporté plus haut, je m’arrêtai ainsi, pour étancher ma soif ardente, j’avais déjà fait un bon morceau de chemin dans la direction de la ville d’Ulm. Le patron de l’établissement me signala Ulm à une soixantaine de kilomètres.

Je continuai mon chemin tout à fait rétabli au physique et au moral. Vers une heure je m’arrêtai dans un village où je déjeunai. Repos délicieux dans une brasserie où le patron, la patronne, et plusieurs clients comprenant qui j’étais, s’intéressèrent à mon sort au plus haut point. Comprenant qui j’étais, dis-je, car à mesure que les journées passaient je récoltais un certain nombre de mots allemands à l’aide desquels j’arrivais à exprimer mes pensées à force de mimique.

Une première coïncidence curieuse, ici, une première nouvelle de mes compagnons. Ces braves gens me racontèrent que deux bicyclistes venant de Paris avaient couché dans leur établissement. C’est tout ce qu’ils savaient.

C’était Willaume, à coup sûr, accompagné sans doute de Blanquies et de Chalupa.

Fatigué la veille et n’espérant pas arriver à Ulm, il s’était arrêté dans ce village, d’où il était parti ce même matin. Or il était une heure de l’après-midi; j’étais donc d’une grosse demi-journée en retard sur lui, toujours la demi-journée de cette fatale forêt.

Après une dépêche expédiée à Paris et rendant compte de mon passage, je continuai ma route, dans cet état de bien-être qui suit toujours un ravitaillement complet. Malheureusement la lourdeur de l’atmosphère augmentait, de gros nuages orageux couraient au ciel maintenant. Ainsi qu’il arrive si fréquemment par le vent d’ouest,--c’était lui qui soufflait,--les nuées ne sont pas longues à s’assembler et à crever en un grain tempétueux. J’activai la marche afin d’arriver avant l’orage à la prochaine ville, celle de Geislingen, située à trente kilomètres en avant d’Ulm, et où allait s’accomplir une de ces rencontres, une des coïncidences incroyables qui font traiter de folles les cervelles de romanciers capables d’en imaginer de semblables.

Me voici à trois kilomètres de Geislingen, les nuées se sont rassemblées en une masse sombre. Le premier frissonnement des feuillages annonce que le torrent va s’abattre; je marche à toute vitesse, pour tenter d’arriver avant la cataracte. Peine inutile. Je suis encore à trois cents mètres de la ville lorsque la bourrasque commence et que s’entrouvrent les écluses célestes. Ce serait folie de poursuivre, je serais comme une éponge; je me précipite dans une maison isolée. Fortune inespérée! C’est une brasserie, un café, une auberge, quoi! Je gesticule, pour n’en point perdre l’habitude, en demandant de la bière.

Le patron, un vieux de la vieille, en blouse bleue, l’air finaud, un air d’antique révolutionnaire retraité, s’approche de moi, tandis que la servante me sert ma chope, et comme je m’efforce d’articuler des phrases teutonnes il me dit dans le langage le plus nettement faubourien: «Vous pouvez parler français, monsieur, je suis de Paris.»

Alors, pendant que la bourrasque fait rage au dehors, il me raconte qu’il a participé aux journées de juin, à Paris, puis qu’après plusieurs aventures, il a fini par venir s’installer dans ce village où il ne fait pas trop mal ses affaires. La pluie diminuant, je manifeste le désir de continuer ma route. «Vous avez trente kilomètres à faire, me dit-il, pour arriver à Ulm, mais je vais vous indiquer un chemin qui vous évitera la traversée de la ville»; et lui-même me conduit jusqu’à l’entrée de Geislingen et me met dans le chemin que je n’avais qu’à suivre pour rejoindre la grande route.

Ce chemin longeant la voie ferrée passe devant la gare, pour retrouver plus loin la route royale. Au moment précis, il était environ trois heures de l’après-midi, où je débouche en vue de la voie ferrée, j’entends le sifflet d’un train arrivant vers la gare. Je m’arrête quelques secondes pour voir passer ce train. Il arrive.

Un spectacle inouï se présente: à une portière, j’ai aperçu un maillot blanc, c’est un cycliste. Il m’a reconnu, car je l’ai vu faire de son côté un mouvement de stupéfaction. Qui est-ce, qui est-ce, bonté divine? Je me précipite vers la gare où le train s’est arrêté, j’entre comme un cyclone, je m’élance vers le quai de la gare. Le cycliste, lui aussi, est descendu: c’est Blanquies, oui, Blanquies lui-même, le Montmartrois en personne. Nous n’avons que quelques secondes, dont nous perdons une bonne partie à nous regarder, sans trouver une parole, tant l’ahurissement que nous cause cette rencontre absolument invraisemblable, nous bouleverse les sens. Mais le train siffle. Blanquies me dit: «Chalupa est là couché sur la banquette, il est très fatigué. Oh! non, oh! non, c’est trop fort, quelle rencontre! Eh bien! voyons, vite à Ulm!»

Mais il faut partir, le train se met en marche. Je crie: «Où ça à Ulm?»

Blanquies me répond, tandis que le train est déjà en route: «Devant la gare!»

Quelle rencontre!!!

Je saisis ma machine, absolument transformé. Enfin en voilà toujours deux! Enfin à Ulm, je saurai donc ce qui leur est arrivé.

Trente kilomètres! ce n’était plus rien. Malheureusement la route était parfois fortement détrempée et je ne pouvais rouler très vite. Mon bien-être physique s’augmentait maintenant d’une immense satisfaction; j’étais tout entier à la joie intense de revoir mes amis, et, comme si mon esprit semblait recevoir un éveil nouveau sous ce coup bienfaisant, je me complaisais au spectacle de la campagne, partout agrémentée de vastes massifs de verdure, et à l’idée que j’allais voir cette ville rendue fameuse par la victoire de Napoléon qui y enferma le général Mack comme dans une souricière. Je ne pouvais oublier non plus que ma route depuis Strasbourg était celle de la grande armée, que le sol où je roulais avait été foulé par les soldats de Napoléon. Je devais d’ailleurs la suivre, cette toute, jusqu’à Vienne, en passant par les champs illustres de Hohenlinden.

A cinq heures, j’aperçois la ville d’Ulm située dans une cuvette. Un bruit de clairons frappe mon oreille. Je descends la rampe à toute vitesse. Au moment où ma route, faisant un coude à un croisement, entre dans la ville, deux cyclistes arrivent de mon côté et m’apercevant me jettent mon nom: Perrodil?

Sur ma réponse affirmative, ils m’escortent aussitôt et me conduisent à un hôtel, près de la gare, où ils étaient là, tous, Suberbie, Blanquies, Chalupa, Châtel, l’entraîneur de Mulhouse, qui nous avait quittés après Strasbourg. Ils sont là, entourés naturellement de nombreux cyclistes allemands. Seul Willaume manque à l’appel. Immédiatement Suberbie me met au courant de la situation. «Je l’ai fait partir, me dit-il, en attendant votre avis. Faut-il qu’il entre seul à Vienne, faut-il lui télégraphier de vous attendre?»

Délibération prise, nous décidons de faire l’arrivée tous deux ensemble au but de notre expédition, et un télégramme est expédié à Willaume à Sembach, la frontière autrichienne, lui prescrivant d’attendre là, à poste fixe, mon arrivée.

Quelle folle gaîté! Dans la joie qui m’inonde, tout m’apparaît dans un rayonnement d’inaltérable extase. Je ne ressens plus la moindre fatigue, et j’annonce mon intention de me remettre en route, après dîner, vers six heures et demie.

Châtel, lui, semble exténué. Il se trouve du reste mal portant. Phénomène curieux, ce pauvre garçon, qui commençait une bronchite aiguë, et qui devait rester dix jours très malade à Munich, à la suite de la précédente soirée passée à entraîner Willaume,--c’étaient eux qui avaient couché à Geissemberg, ville où, on s’en souvient, j’avais déjeuné ce même jour,--ce pauvre garçon, dis-je, grelottant de fièvre, prenait un soin incroyable de ma personne. Il allait, venait, courait autour de moi, il voulait me faire coucher en attendant le dîner. Il le fit presque de force, puis me déshabilla, me frictionna les jambes, me disant toujours, comme s’il supposait chez moi la fatigue extrême qu’il ressentait: «Oh! quel métier, quel métier! quel éreintement! Vous devez être éreinté, mort; couchez-vous, couchez-vous.»

--Mais non, mon ami, je suis dans l’état le plus parfait, mon bien-être est absolu.

--Non, non! vous êtes fatigué, couchez-vous, on vous préviendra pour le dîner.

--Je vous ai dit la vérité, je meurs de faim, voilà tout, ce qui est un symptôme excellent de mon état de santé.

--Je vous dis que non, reposez-vous, allons, dans une demi-heure, on vous réveillera.

--Mais je veux dîner avant une demi-heure, puisque je n’ai pas sommeil. Je n’ai que la fringale, je ne sens qu’elle.

Mais le gaillard, après m’avoir fait étendre sur un lit, m’avoir frictionné, me rabattait une énorme couverture jusque sous le nez. Puis, cet ouvrage fait, le pauvre Châtel, brisé, alla lui-même se mettre sur son lit, vis-à-vis du mien.

Pendant ce temps, Blanquies remplissait l’hôtel de sa personne. Il continuait à trouver les records une chose singulière. Entrant dans ma chambre, il s’écria en m’apercevant: «Tiens, tiens, et le dîner? Croyez-vous que le cuisinier l’a fabriqué pour le roi de Prusse? Nous sommes en Allemagne, c’est vrai, mais le bifteck est pour nous; attrape ça, ô monarque de mon cœur. Allons, allons, oust, à table, on dîne. Aïe! Aïe!»

--Quoi, qu’y a-t-il? Voilà que vous vous trouvez mal?