A travers la Russie boréale

Part 13

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Sous la poussée lente et continue de la colonisation russe, les Ostiaks ont été refoulés vers les régions du nord, où le combat pour la vie est plus rude et plus pénible. L'étendue de leur terrain de chasse a été peu à peu restreinte, et peu à peu leurs pêcheries les plus lucratives ont passé aux mains des Russes. Les ressources des indigènes ont ainsi progressivement diminué, et cet appauvrissement a eu pour conséquence naturelle une réceptivité plus grande des maladies.

Déprimés par la misère, les Ostiaks deviennent incapables de résister aux épidémies. La diphtérie et la variole occasionnent parmi eux de nombreux décès, que ne compense point une forte natalité. Les femmes ostiakes sont peu fécondes et une mortalité terrible sévit sur les enfants. D'après Poliakov[129], elle frapperait les deux tiers et même les trois quarts des enfants.

[Footnote 129: Poliakov, _Pisma i ottcheti o poutéchéstvii v dolinou r. Obi_. Pétersbourg, 1877.]

Enfin, de l'avis de tous les voyageurs, la diminution des Ostiaks est due en grande partie à l'institution du _kalym_. Dans notre société, les filles, lorsqu'elles se marient, diminuent le patrimoine paternel; chez les indigènes de l'Obi, elles sont, au contraire, un capital pour le chef de famille. L'époux achète la jeune fille à son père, usage évidemment emprunté par les Ostiaks à leurs voisins les Tatars. Le _kalym_ ou prix de la fiancée se paye en argent, en pelleteries ou en rennes. Autrefois les jeunes gens qui ne pouvaient réunir le capital nécessaire à l'acquisition d'une femme, demandaient à l'amour son puissant secours; s'ils réussissaient à inspirer de tendres sentiments à une jeune fille, ils l'enlevaient; le rapt rendait le mariage valable. Depuis quelque temps cette coutume n'est plus suivie; la vente seule opère le mariage; et comme les jeunes gens assez riches pour acheter une femme sont rares, le nombre des unions diminue.

D'après M. Sommier, la valeur du _kalym_ varie de 60 à 250 francs. La plupart des Ostiaks, ne possédant pas une pareille somme, l'empruntent à des Russes dans des conditions très onéreuses. Pour racheter sa dette, le malheureux s'engage, par exemple, à livrer à son créancier les principaux produits de sa chasse ou de sa pêche à moitié prix de leur valeur jusqu'à concurrence de la somme prêtée. Dans l'aristocratie indigène, le _kalym_ atteint parfois un capital relativement considérable. Poliakov cite un _kalym_ comprenant 100 peaux de renards argentés, 2 de castors, 1 de renard noir, 2 marmites en cuivre, 150 rennes, et 11 mètres d'étoffe rouge. En échange, la fiancée recevait en dot 15 traîneaux chargés de poisson et de viande, une tente avec plusieurs couchettes, dont deux garnies de couvertures et draps, 30 clochettes et 15 aunes de courroies en peau d'ours.

Les Ostiaks admettent la polygamie, mais l'institution du _kalym_ en interdit pour ainsi dire la pratique. La misère rend les Ostiaks vertueux.

Les ethnographes partagent cette population sibérienne en deux races distinctes: les Ostiaks et les Vogoules, les premiers habitant les bords de l'Obi, les seconds les pentes de l'Oural.

A mon avis, cette distinction doit être rejetée. Les quelques Slaves établis dans les vallées de la Sygva et de la Sosva du Nord, comme les indigènes eux-mêmes, ignorent le nom de Vogoules. Les naturels, lorsqu'ils parlent russe, se disent Ostiaks, et les pêcheurs russes ne les connaissent que sous ce nom. Dans leur langue, les aborigènes n'admettent pas la classification des ethnographes; de la Sygva à la Tavda, tous se considèrent comme appartenant à un seul et même peuple, et dans leur idiome se donnent le nom commun de _Manzi_, qu'ils appartiennent aux tribus ostiakes ou vogoules des savants de cabinet[130].

[Footnote 130: Sommier, _loc. cit._]

D'autre part, tous les produits de l'industrie des prétendus Vogoules sont identiques à ceux des Ostiaks de l'Obi. Castren, la principale autorité en matière d'ethnographie finnoise, reconnaît que les deux peuples ne sont séparés que par des différences insignifiantes[131]. Enfin, d'après l'anthropologiste russe Maliev, les crânes ostiaks présentent une ressemblance presque complète avec ceux des Vogoules. Entre les deux peuples soi-disant distincts il y a identité complète de type et d'industrie. Rien n'autorise par suite à diviser les indigènes de la Sibérie occidentale en deux races. Les ethnographes en chambre ont inventé une population qui n'existe pas.

[Footnote 131: Castren, _Etnologiska Föreläsningar_, Helsingfors, 1857, p. 136.]

Tous les voyageurs qui ont parcouru l'Oural septentrional partagent cette opinion. Hoffmann n'hésite pas à affirmer que les Vogoules et les Ostiaks de Liapine ne forment qu'un seul et même peuple[132]. Avant lui, Müller avait démontré que ces noms avaient seulement une valeur locale[133]. Plus récemment, M. Sommier, dont la compétence est absolue, signale également l'identité des Ostiaks et des Vogoules. Enfin un voyageur russe, M. V. J. Kouznetsov, est arrivé à la même conclusion, après avoir étudié les «Vogoules» de la Losva et de la Sosva méridionale.

[Footnote 132: Hoffmann, _Der Nördliche Ural und das Küstengebirge Pae-Choi_, p. 50.]

[Footnote 133: «A la fin du moyen âge, après que la Iougrie fut devenue tributaire du grand-duc de Moscou à la suite de l'incorporation de la république de Novgorod à ses États, à côté de l'ancien nom de Iougrie apparurent de nouvelles dénominations telles que celles de Wogoules ou Wogoulitsch et d'Ostiaks. Au début, l'ancien nom se conserva à côté des nouveaux, puis, avec le temps, ne s'appliqua plus qu'à quelques localités. Ainsi s'explique comment les noms de Iougrie, de Vogoules et d'Ostiaks ont été employés les uns pour les autres sans y attacher d'importance.» (Ferdinand-Heinrich Müller, _Der Ugrische Volksstamm_, vol. I, p. 112.)]

«Dans cette région, écrit-il, la population se divise en _iassatchny_ (familles soumises au _iassak_, tribut en fourrure), Vogoules et Ostiaks. Quelle différence existe-t-il entre ces deux derniers groupes d'indigènes, aucun Russe n'a pu me l'indiquer, et moi-même n'ai pu le découvrir. Les uns comme les autres parlent la même langue, habitent des huttes construites sur le même modèle, portent des vêtements semblables et décorent leurs objets mobiliers des mêmes ornements[134].» De l'avis de M. Kouznetsov, et c'est également le nôtre, la seule différence entre les Vogoules et les Ostiaks est que les premiers ont subi plus profondément l'influence russe que les seconds.

[Footnote 134: N.-I. Kouznetsov, _Priroda i jiteli vostotchnago sklona siévernago Ourala_. (_Izviestia Imperatorskago rousskago geografitcheskago obchtchestva_, t. XXIII, 6, 1887.)]

En faveur de la distinction des races, on a invoqué la différence des langues. L'argument est spécieux. D'abord les deux idiomes ostiak et vogoule sont très rapprochés et constituent plutôt deux dialectes que deux langues. En second lieu, toutes les races peu nombreuses, dispersées sur de vastes territoires et fractionnées en groupes isolés, ne maintiennent pas l'unité de leur langue. Ainsi les Lapons méridionaux, ceux de Röraas, par exemple, ne comprennent pas leurs congénères du Finmark, et ces derniers, bien que limitrophes de la presqu'île de Kola, n'entendent pas le dialecte de leurs frères russes. On ne divise pourtant pas les Lapons en races distinctes. Le même fait s'observe dans le bassin de l'Obi. La langue ostiake ne comprend, paraît-il, pas moins de trois dialectes: celui de Liapine, celui de l'Obi et celui de la Sosva méridionale ou des Vogoules.

Comme le montrent les citations, les savants russes sont d'accord avec nous pour reconnaître que la classification des Finnois Ougriens de la Sibérie occidentale en Ostiaks et Vogoules n'est point justifiée.

Après cette discussion, revenons à notre voyage. Nous déjeunons longuement, en gens déshabitués au luxe d'une table, puis nous allons visiter le village ostiak de Chekour-Ia[135].

[Footnote 135: Sukker-ia-Paoul de l'Atlas Stieler, Schokurje d'Ahlqvist. _Paoul_, hameau indigène.]

Figurez-vous une vingtaine de cahutes en bois éparses dans une clairière. Au centre s'élève un énorme cornet blanc debout sur le sol. C'est une _tchioume_, le premier abri imaginé par ces primitifs. En Sibérie, où sur des milliers de kilomètres on ne rencontre pas une roche, pas même une pierre, les indigènes n'ont pu trouver un gîte dans des cavernes, comme les habitants préhistoriques de nos pays, et ont dû improviser des huttes de branchages. Pour ces constructions, le bois ne leur faisait pas défaut. Ils ont dressé des cônes de perches, puis les ont recouverts de l'écorce imperméable du bouleau et ont ainsi obtenu la _tchioume_, le grand cornet dressé au milieu du village. Cet abri est une survivance des temps préhistoriques. Examinez les tentes des Lapons, les vieilles huttes (_kota_) des Finnois de Finlande, vous serez frappé au premier coup d'œil par la similitude absolue de ces diverses constructions; c'est le même type d'architecture, légèrement modifié par des influences de milieu. Il n'est donc pas téméraire d'affirmer que cet abri date de cette époque, vieille de plus de vingt siècles, où les Finnois, aujourd'hui épars en Europe et en Asie, vivaient réunis dans la Sibérie méridionale.

A côté de cette tente se trouvent des constructions moins primitives, des _iourtes_. Ces baraques, le type le plus perfectionné de l'architecture ostiake, ne comprennent qu'une seule pièce[136], précédée d'un petit vestibule. La plus grande partie de la chambre est occupée par un lit de camp (_paoul_), divisé, dans certaines habitations, en trois compartiments: l'un réservé au père de famille, le second au fils aîné, et le troisième aux enfants ou aux pauvres. Dans les sociétés primitives, tout le monde est charitable, et toujours ces païens mettent en pratique les principes de l'Évangile, qu'ils ignorent. Le plus souvent la _iourte_ renferme simplement deux lits de camp, disposés face à face sur les côtés, et au fond de la pièce un banc. Sur ces lits et le long des murs sont placés des paillassons, ornés de dessins géométriques et bordés de peaux de poisson, fabriqués par les femmes avec des plantes palustres[137]. Les Ostiaks emploient ces nattes en guise de tapis; usage évidemment emprunté aux Tatars, lorsque, habitant des contrées plus méridionales, ils se trouvaient en contact avec les musulmans. Par-dessus cette sparterie sont étendues en place de matelas de belles peaux de rennes. Le restant du mobilier se compose d'étagères pour les ustensiles de ménage et de traverses comme portemanteaux.

[Footnote 136: Cette pièce mesure généralement une longueur de 4 mètres sur une largeur de 3.]

[Footnote 137: Il y a deux espèces de paillassons, l'un tressé avec des roseaux, blanc et parsemé de dessins noirs, l'autre en plantes beaucoup plus fines, jaune et sans ornementation.]

De ces iourtes, les unes servent d'abri en été, les autres d'habitations d'hiver, et, par suite, présentent des différences de construction. Dans la iourte d'été, le foyer est placé au centre de la chambre, entre des pierres, et au toit de la baraque est percé un large trou servant tout à la fois au passage de la fumée et à l'éclairage de la maison. Avec une pareille ouverture, la ventilation serait beaucoup trop complète par des froids de 40 degrés: aussi, dans l'habitation d'hiver ce foyer est-il supprimé et remplacé par une cheminée en pisé, dont l'ouverture supérieure peut être fermée par un morceau d'écorce de bouleau. Cette maisonnette, comme la _tchioume_, est généralement planchéiée; à défaut d'un parquet primitif, le sol est recouvert d'une nappe d'écorce de pin.

Une vingtaine d'indigènes seulement se trouvent à Chekour-Ia; pour le moment, le restant de la population est occupé à la chasse ou à la garde des rennes sur l'Oural et ne reviendra qu'à la fin de l'automne. Chekour-Ia est un village d'hiver. A cette époque, le nombre des habitants s'élève à cent cinquante.

Par suite des nécessités de la pêche et de la chasse, les indigènes sont obligés à de fréquents déplacements. Pour chaque saison ils ont une habitation dans laquelle tous les ans ils viennent passer un certain temps. L'hiver, ils résident dans des hameaux situés au milieu des forêts, et, le reste de l'année, occupent différentes stations sur les bords des cours d'eau, suivant les besoins de leur industrie.

Pendant que nous visitons leurs maisons, les habitants du village se sont assemblés. Dieu! qu'ils sont laids, ces petits bonshommes déguenillés, jaunis par la fumée et par la crasse, avec cela puant le poisson à 10 mètres à la ronde. Ajoutons, pour les anthropologistes, que la plupart des Ostiaks de la Sygva et de la Sosva sont châtain foncé et ont le système pileux peu développé. Un très petit nombre sont blonds.

L'été, les hommes sont habillés de toile grossière; un pantalon, une chemise, une longue blouse (_torkyass_), forment toute leur garde-robe; de coiffure, point; pour chaussure, des bottes en peau de renne maintenues aux genoux par des cordons attachés à la ceinture comme les jarretières anglaises. La tige de ces mocassins est tannée, la semelle seule est garnie de poils, pour assurer la marche. L'hiver, suivant la rigueur de la température, les indigènes endossent une, deux ou trois robes en peau de renne les unes par-dessus les autres. En place de chemise, ils portent alors une longue pelisse, dont le poil est tourné vers l'intérieur (_malitsa_), et par-dessus, le _gus_, vêtement de même forme, mais dont la fourrure est extérieure. Leur vestiaire est complété par la _parka_, une houppelande, également en peau de renne, plus courte et plus ornée que la _malitsa_. Dans un pays où la température descend à 50 degrés au-dessous de zéro, les vêtements doivent fermer hermétiquement. _Gus_ et _malitsa_ n'ont par suite d'autre ouverture que celle nécessaire au passage de la tête. Au col est adapté un capuchon et aux manches des gants. Sous sa triple enveloppe de peaux, l'Ostiak ressemble à un ballot de fourrures.

Pas très élégant non plus le costume des femmes: une grande rotonde (_sari_) en peau d'écureuil ou de jeune renne ouverte sur le devant et laissant voir un pantalon également en peau. Comme les musulmanes, les femmes ostiakes se voilent et à cet effet portent sur la tête un grand châle de cotonnade rouge dont elles ramènent les pans. Devant les étrangers, les femmes peuvent circuler le visage découvert. La coutume n'est sévèrement observée qu'à l'égard des membres de la famille. Pratique bizarre, contradictoire, semble-t-il, puisque dans la société musulmane l'usage du voile a été imposé aux femmes pour protéger leur vertu contre les entreprises des étrangers. Ici, d'ailleurs, aucune aventure à redouter: la laideur des femmes ostiakes est la sauvegarde de leurs maris; sur les deux ou trois cents que nous avons vues, pas une n'était jolie. Leur chevelure est divisée derrière la tête en deux longues tresses, et à ces tresses, en guise d'ornements, est suspendue toute une quincaillerie de vieux boutons en cuivre, de sonnettes sans battant et de clefs hors d'usage. Dans ce pays, un marchand de ferraille ferait d'excellentes affaires. Les femmes ostiakes, tout comme les nôtres, aiment à faire montre d'une belle chevelure, et celles qui ne sont pas favorisées sous ce rapport usent des mêmes artifices que nos élégantes. Par d'ingénieux agencements de rubans et des intercalations de crins, les femmes presque chauves savent donner à leurs tresses une longueur démesurée.

Le costume féminin est complété par une certaine ceinture (_vorep_) placée directement sur le corps, sur l'utilité de laquelle il est inutile de s'étendre dans ce récit.

Vivant au milieu d'immenses forêts et sur le bord de cours d'eau, les Ostiaks sont un peuple de chasseurs et de pêcheurs très intéressant à observer. La vie de ces pauvres gens est une représentation exacte de l'existence de nos ancêtres préhistoriques. Un très petit nombre d'entre eux, habitant la région à céréales de la Sibérie, ont par suite pu s'élever à la fonction d'agriculteurs[138].

[Footnote 138: Aux environs de Pelym, Ahlqvist a rencontré un «Vogoule» agriculteur.]

En été, la pêche est la principale occupation des Ostiaks.

Très simples sont les engins de ces pauvres gens. Leurs pirogues sont l'enfance de l'art naval: un tronc d'arbre creusé, garni de chaque côté d'une planche fixée par des courroies. Ces frêles embarcations, les indigènes les manient avec une pagaie en restant agenouillés ou en se tenant debout au milieu de l'esquif. Point de bancs: quand le rameur est fatigué, il s'accroupit, le dos appuyé à une traverse établie à cet effet à l'arrière de la pirogue. Le moindre mouvement brusque fait chavirer le canot, mais l'adresse des bateliers est telle que les accidents sont très rares. Pour naviguer sur ces embarcations il faut avoir l'assiette du vélocipédiste ou de l'Eskimo dans son _kayak_. Les femmes tout comme les hommes rament ces pirogues. Leurs pagaies se distinguent par une certaine recherche d'ornementation. Le manche, peint en rouge, est découpé de losanges et percé de deux fentes traversées de petits morceaux de bois qui s'entre-choquent avec un bruit de castagnettes.

Les indigènes capturent le poisson à l'aide de nattes en osier qu'ils tendent en travers des rivières. Quelques-uns, plus élevés en civilisation, emploient des filets.

La région occupée par les Ostiaks est un des plus riches pays de fourrures de la terre. Du temps de Marco Polo, la réputation de ses pelleteries s'étendait jusqu'à la Chine. En dépit de la guerre acharnée qui leur est faite, zibelines[139], petits-gris, renards abondent dans les forêts vierges de la Sibérie occidentale. La chasse tient par suite, avec la pêche, la principale place dans l'économie domestique des indigènes. Ces produits constituent non seulement la meilleure part de leur alimentation, mais encore leurs moyens d'échange avec leurs voisins. C'est en fourrures précieuses que les Ostiaks acquittent leur tribut (_iassak_) aux autorités russes et c'est au moyen de pelleteries qu'ils acquièrent de la farine, des cotonnades et surtout de l'eau-de-vie. Dans la vallée de la Sygva, comme sur les bords de la Petchora, la peau de l'écureuil est l'unité monétaire. Dans le dialecte «vogoule», le vocable _lin_, qui signifie écureuil, est synonyme de kopek. Le mot _grivna_ (10 kopecks) se traduit par _lou lin_ (dix écureuils); un rouble, _set lin_, cent écureuils. Depuis longtemps la peau de ce petit ruminant a une valeur de beaucoup supérieure au kopek, aussi, pour éviter toute confusion, les indigènes ajoutent au vocable _lin_ celui de _doksa_, emprunté aux Tatars, pour bien marquer qu'il s'agit d'argent et non réellement de pelleteries[140].

[Footnote 139: D'après Poliakov, la zibeline a été exterminée dans la région comprise entre Beriosov et Obdorsk.]

[Footnote 140: Ahlqvist, _loc. cit._]

Le petit-gris est certainement le mammifère le plus prolifique. Chaque mois d'été, un couple donne naissance à une douzaine de petits, qui, à leur tour, deviennent aptes à la reproduction quatre semaines plus tard. Le célèbre naturaliste russe de Baer a calculé qu'au bout de dix ans un seul couple de ces mammifères compterait une descendance de sept milliards d'individus, à condition que tous vécussent pendant ce laps de temps[141].

[Footnote 141: De Baer, _in_ S. Sommier, _loc. cit._]

L'armement des indigènes est très rudimentaire. Leur engin le plus perfectionné est le fusil à pierre et tous emploient encore l'arc et les flèches. Cet arc est fait très ingénieusement de deux minces lames de bouleau et de cèdre soigneusement collées. Les flèches présentent plusieurs formes originales; les unes, destinées aux animaux de taille moyenne, sont armées de pointes en fer bifides, les autres présentent une fine pointe garnie de barbes. D'autres portent à l'extrémité une boule en os ou en bois, dont le choc est capable de tuer l'animal sans endommager la fourrure. Pour capturer le petit-gris et l'hermine, ces sauvages ont imaginé des pièges très ingénieux, des espèces d'arbalètes qu'ils fichent en terre sur les pistes suivies par ces animaux. En passant à travers une ouverture, les pauvres petites bêtes déclenchent l'arc et se trouvent prises au cou[142].

[Footnote 142: Le piège destiné aux hermines se trouve figuré dans plusieurs ouvrages. Celui employé pour les écureuils n'a pas encore été représenté.]

Le seul animal féroce de cette partie de la Sibérie est l'ours. Il y a quelques années encore, les Ostiaks n'hésitaient pas à l'attaquer à l'épieu; aujourd'hui ils préfèrent, non sans raison, l'emploi du fusil. Mais malheur au chasseur maladroit, s'il n'est accompagné de bons chiens qui maintiennent l'animal pendant qu'il recharge sa mauvaise arme.

Un autre gros gibier est l'élan, le plus grand quadrupède sauvage du nord de l'ancien continent. Sa taille atteint celle du cheval. Abondant dans nos régions à l'époque quaternaire, il ne se trouve plus aujourd'hui en dehors de la Russie que dans la Prusse orientale et dans les forêts de la Scandinavie méridionale, où il est protégé par des lois spéciales.

Cette région est également très riche en gibier à plume. Partout les coqs de bruyère, les gelinottes, les lagopèdes se rencontrent à chaque pas. Encore plus nombreux sont les palmipèdes. Cygnes, oies, pingouins et canards pullulent sur les cours d'eau, les lacs et les marécages. Ces palmipèdes n'ont pas une grande valeur[143]; à Beriosov, la grande ville de la région, ils se vendent à peine quelques centimes. Ici la poudre est une denrée chère; ce serait donc jeter le plomb aux moineaux que de tirer pareil gibier. Pour le capturer, les Ostiaks dressent sur le bord des cours d'eau des filets dans lesquels les oiseaux viennent s'empêtrer la nuit. Avec un pareil engin, deux hommes peuvent en une séance de guet capturer de 50 à 100 canards[144]. Les plumes et les peaux de ces oiseaux sont un des articles de commerce du pays, particulièrement les dépouilles des _Colymbus_, dont le plumage gris moucheté est recherché par les fourreurs d'Europe. Avec les ailes des cygnes et des oies, les indigènes confectionnent de grands éventails, qu'ils emploient comme soufflets ou pour écarter les moustiques.

[Footnote 143: Prix du gibier à Beriosov: lagopède et canard, de 1 à 3 kopeks; oie, 50 kopeks; coq de bruyère, de 8 à 15 kopeks.]

[Footnote 144: Ahlqvist, _loc. cit._]

Les gens de Chekour-Ia ne possèdent aujourd'hui qu'un très petit nombre de rennes, il y a quelques années une épizootie ayant décimé les troupeaux[145]. Le plus important compte actuellement 180 têtes[146], et plusieurs indigènes ont seulement 7 ou 8 animaux. Ici comme en Laponie, une famille, pour pouvoir vivre entièrement des produits de l'élevage, doit posséder au moins 300 bêtes. Dans les premiers jours d'avril, les rennes sont acheminés vers l'Oural, où ils passent la belle saison sous la garde de pasteurs communaux, si une pareille expression peut être employée dans une société aussi primitive. Comme les rennes des Lapons, ceux des Ostiaks sont marqués par leurs propriétaires d'une entaille à l'oreille.

[Footnote 145: En 1865, une épizootie ravagea la région comprise entre la Petchora et le Iénisséi, enlevant 150 000 rennes. En 1856, une semblable épizootie avait déjà tué 10 000 animaux dans le seul district d'Obdorsk. (Finsch, _Reise nach West-Sibirien im Jahre 1876-1877_.)]

[Footnote 146: Les Ostiaks vivant uniquement de l'élevage du renne sont aujourd'hui très peu nombreux. Ils appartiennent pour la plupart au district d'Obdorsk et errent sur les _toundras_ riveraines de l'océan Glacial.]