A travers la Russie boréale

Part 12

Chapter 123,754 wordsPublic domain

A dix heures du soir, halte. Pendant quatorze heures les hommes ont halé l'embarcation, et ce long et pénible effort nous a fait seulement avancer de 8 _tchiumkoss_[119], soit 40 kilomètres. La nuit, un ours vient rôder autour du campement. Le feu du bivouac l'a éloigné. Quel dommage! depuis dix ans que je parcours les régions arctiques, jamais je n'ai pu tirer ni même apercevoir un de ces animaux.

[Footnote 119: _Tchiumkoss_, mesure de longueur employée par les Zyrianes, valant 5 kilomètres d'après les renseignements qui nous ont été donnés. D'après Schrenk, cette mesure serait également en usage chez les Tchérémisses, les Tatars et les Votiaks. Sur les bords de la Petchora et de la Chtchougor, les _tchiumkoss_ sont marqués par les accidents topographiques, coudes ou embouchures d'affluent.]

_3 août._--Temps magnifique. A deux heures le thermomètre s'élève à + 22°,8. Nous passons devant le confluent du Patek-Io, l'affluent le plus important de la Chtchougor[120], et, dans la journée, atteignons la Chour-Kirta, goulet semblable à l'Ouldor-Kirta. Au delà, la rivière s'élargit en un petit lac d'une merveilleuse transparence. Partout la Chtchougor est limpide comme un cristal[121]. A travers ses eaux vertes, profondes en certains endroits d'une dizaine de mètres et même plus, les moindres accidents du fond restent visibles. Passé ce joli paysage, voici deux tourbillons terribles dont la traversée nous donne pas mal de tablature (Syrankocht et Tarachimkocht). Après cet effort le campement est établi.

[Footnote 120: C'est un affluent de droite, il serait navigable sur une longueur de 190 kilomètres.]

[Footnote 121: Sur une distance de plusieurs kilomètres en aval de l'embouchure, les eaux de la Chtchougor ne se mélangent pas avec celles de la Petchora; deux bandes d'eau, l'une claire, l'autre trouble, s'écoulent côte à côte.]

Notre équipage, composé de Zyrianes, est admirable d'énergie et d'endurance. De solides gaillards, ces Finnois! quatorze heures durant ils pataugent dans l'eau, puis, le soir venu, sans même prendre le temps de sécher leurs vêtements, ils s'endorment sous une tente, vêtus simplement d'une chemise et d'un pantalon en toile, et les nuits sont très fraîches. Avec cela une nourriture frugale de poisson et de pain noir. De même que tous les Finnois, ce sont de très habiles bateliers. Parmi eux comme parmi les Lapons et les Caréliens du gouvernement d'Arkhangelsk, la marine russe trouverait d'excellentes recrues pour les équipages de la flotte.

Encore deux rudes journées (4 et 5 août), et le 6 nous arrivons au pied de la Peutchétiouk Parma, un gros mamelon situé sur la rive gauche de la rivière. Immédiatement nous partons en faire l'ascension. J'ai hâte de gravir un sommet pour discerner les traits du pays; avec cette épaisse forêt qui couvre tout, impossible de distinguer la véritable position des accidents de terrain.

Du haut de la Peutchétiouk Parma (490 mètres) le panorama est très étendu, tout en longueur, comme une vue en ballon. Vers l'ouest, à perte de vue, une immensité bleue de forêts ponctuée de lambeaux miroitants de la Chtchougor, puis lentement la plaine s'accidente de collines rondes à pentes douces, comme une mer gonflée par les longues ondulations d'une grosse houle. En arrière, sublime dans son isolement, se dresse le puissant massif du Telpos-Is, le plus haut sommet de cette partie de l'Oural. Une des plus fières montagnes que j'aie jamais vues, cette cime superbe, avec ses sommets dentelés dressés à plus de 1 600 mètres à pic. Dans tout ce vaste territoire, étalé à nos pieds comme une carte en relief, pas une maison, pas même une hutte, nulle part un habitant. D'Oust-Chtchougor à Chekour-Ia-Paoul, situé de l'autre côté de l'Oural, sur une distance de 250 kilomètres, deux fois seulement nous avons rencontré des hommes: cette forêt infinie d'arbres verts est une solitude poignante, funèbre. Une fois la position des points saillants du paysage relevée, nous dévalons rapidement pour rejoindre la lodka.

En approchant du Telpos-Is, le paysage devient grandiose. Au milieu de cette belle nature, la navigation semble moins pénible; le magnifique panorama fait oublier les fatigues du voyage. Et pourtant, à mesure que nous avançons, les difficultés augmentent. Nous passons trois rapides pour arriver dans une sorte de lac encombré d'îles marécageuses, où débouche une rivière importante, le Gloubnik-Io. Les bateliers s'égarent au milieu de ce dédale. Nous passons là plus d'un mauvais quart d'heure à faire des routes diverses, à nous échouer et déséchouer; et quand les hommes retrouvent enfin le chemin, la nuit est venue. Juste devant nous s'étend une belle plage; on ne saurait trouver meilleur emplacement pour le bivouac. De longtemps nous n'avons eu un lit aussi moelleux.

La nuit est tiède[122] et lumineuse. Le sommet du Telpos-Is scintille comme une étoile qui serait tombée sur terre, et tout au bout de la plaine, sur la lueur jaune du crépuscule, des montagnes isolées arrondissent leurs dômes bleus dans le calme profond du soir. Pas un bruit, on a l'impression du repos. Autour du feu nous restons longtemps à causer: on se sent si bien dans cet isolement et dans ce silence!

[Footnote 122: Température, à 9 heures du soir, + 12°.]

_7 août._--A quatre heures du matin nous sommes debout. Il serait pourtant agréable de dormir sous ce gai soleil! On boit le thé, et les bateliers reprennent la cordelle. Cinq heures plus tard, voici le Dourni-Porog, le rapide le plus redoutable de toute la Chtchougor. Figurez-vous un bout de torrent alpin encombré de blocs et de fonds pierreux. Après une heure de travail nous arrivons à l'embouchure du Dourni-Yeul, dont la vallée, disent nos gens, conduit au sommet du Telpos-Is.

Dans la mythologie indigène, le Telpos-Is est le séjour de l'Eole zyriane, et en passant au pied de ce pic, les bateliers, obéissant à la même superstition que les marins, défendent de siffler et de crier, de crainte d'attirer le vent. Telpos-Is signifie en langue zyriane la pierre du nid du vent. Les naturels regardent cette montagne comme inaccessible. Dès que vous approchez du sommet, le diable déchaîne une tempête et vous culbute dans les précipices. Un Samoyède ayant voulu gravir ce pic malgré les remontrances des Zyrianes fut, paraît-il, mis en pièces par le vent. Chez nos bateliers la curiosité l'emporta sur la crainte, et trois d'entre eux n'hésitèrent pas à nous accompagner sur le Telpos-Is. Nous traversons un marais, puis un bout de forêt, pour arriver à des monceaux d'énormes blocs éboulés. Le vallon du Dourni-Yeul est une ruine, la montagne semble avoir été disloquée par un tremblement de terre. Au milieu de cette désolation luit un petit lac vert; plus haut blanchit un petit névé dont la surface adhérente au sol est une plaque de glace. Plus loin, entre les traînées de pierres s'étendent de petites alpes ponctuées de fleurs éclatantes, puis la grande solitude recommence, grise, nue et morte, s'élevant par étages en grosses vagues de pierres. Derrière se dresse l'arête maîtresse du Telpos-Is comme une lame de couteau ébréchée. Nous avançons jusqu'à l'altitude de 849 mètres, lorsque soudain le sommet se coiffe de gros nuages et une lourde pluie d'orage éclate. Rapidement le temps se fait, comme disent les marins, apportant d'épaisses brumes. La pluie tombe à torrents, la retraite devient nécessaire. Au même moment, de toutes les pierres et de toutes les herbes se lèvent des nuées de moustiques. En quelques secondes nous sommes noirs de ces insectes. Impossible de mettre la moustiquaire. Sur ces blocs branlants il faut ne pas avoir les yeux brouillés par le mouvement du voile.

Avec des mouchoirs nous nous couvrons le cou, la partie la plus sensible du corps; lorsque nous trouvons une pierre solide, nous nous arrêtons une minute pour nous flageller la figure et faire une confiture de moustiques. Pendant une heure les souffrances sont atroces. Chose extraordinaire, en bas dans le marais les insectes sont beaucoup moins nombreux. Dans la soirée nous arrivons à la lodka. Après pareille expédition, combien semble agréable notre misérable cabanon! Là-dessous on est à l'abri de la pluie, et un bon feu fumeux éloigne les moustiques. Nous nous séchons, puis mangeons un souper frugal. Des vêtements secs et un morceau de pain, c'est la félicité parfaite en exploration.

_8 août._--Continuation de la navigation; le temps est encore aujourd'hui brumeux, donc inutile de tenter l'ascension du Telpos-Is. Après notre mésaventure les Zyrianes sont plus que jamais persuadés de l'inaccessibilité de la montagne.

Encore un rapide difficile. Au delà s'ouvre une large vallée ombreuse, bordée de montagnes chauves[123] doucement ondulées. On dirait un coin du Jura. Avec ses forêts, ses eaux claires et ses profils mous et fuyants, cette partie de l'Oural rappelle la Franche-Comté. Partout il y a de l'air dans le paysage, nulle part ces encaissements et ces enchevêtrements de montagnes entassées les unes contre les autres qui écrasent et arrêtent la perspective comme dans les Alpes.

[Footnote 123: La limite supérieure des forêts est située à environ 100 mètres au-dessus de la rivière et la neige descend très bas.]

La rivière fait un coude et nous amène dans une plaine cernée de montagnes. Nous arrivons au terme de notre navigation à la station de la Volokovka[124], située au confluent de cette rivière et de la Chtchougor[125].

[Footnote 124: Le Nak-Sory-Ia des Ostiaks, d'après Hoffmann.]

[Footnote 125: De Volokovka au port Sibiriakov, sur la Petchora, la distance est de 98 kilomètres par la route et de 243 par la rivière, d'après les renseignements fournis par les bateliers.]

La station se compose de deux maisons en bois. Le mobilier en est sommaire: dans un coin le traditionnel poêle russe, deux lits de camp, une table et un banc. Pour l'Oural, c'est du luxe.

Sur l'ordre de M. Sibiriakov, un _iamchtchik_ (postillon) nous attend ici depuis un mois avec quatre chevaux.

Volokovka est un des plus jolis coins que j'aie vus dans les montagnes du Nord. Tout à l'entour, de belles eaux courantes, de magnifiques forêts de sapins et de bouleaux, des montagnes agréables à l'œil; avec cela, abondance de gibier. Ce serait un charmant séjour d'été sans les moustiques; heureusement une baisse subite de la température les a fait disparaître. Pour toujours nous sommes débarrassés de ces insectes acharnés.

CHAPITRE XI

LA TRAVERSÉE DE L'OURAL

Les marais.--Ascension dans l'Oural.--Première rencontre avec les Ostiaks.--Arrivée à Liapine.

Pendant deux jours, temps brumeux et pluvieux. Une fois les collections d'histoire naturelle terminées, je prends la résolution de partir immédiatement pour la Sibérie. Notre provision de pain est d'ailleurs finie, et maintenant nous devons nous contenter d'une pâte noire, mal cuite, dont les chiens bien élevés ne voudraient pas.

Le 10 août, la caravane se met en marche. Boyanus et moi sommes à cheval; les bagages sont chargés sur des traîneaux samoyèdes (_narte_), attelés chacun d'un cheval qui porte en outre son conducteur.

La route suit la vallée de la Volokovka; c'est une simple tranchée à travers la forêt. De macadam, pas plus trace que sur les autres voies de Russie; le sol forme le chemin, et ici quel sol! Dans les pays du Nord, les routes sont des pistes plus ou moins larges, presque toujours marécageuses en été et praticables seulement l'hiver, lorsque le sol, raffermi par la gelée, est couvert de neige.

A quelques centaines de pas de la Chtchougor, je sens mon cheval se dérober sous moi; j'ai la sensation brusque de me sentir engloutir, et en même temps je vois les montures de mes compagnons plonger dans la vase jusqu'à mi-jambes. Nous avançons sur une marmelade de terre, et sous la moindre pression elle cède. Avec les chevaux et les traîneaux lourdement chargés, jugez du pataugis. En certains endroits, les bêtes enfoncent jusqu'au ventre.

Partout une boue noire, partout des flaques d'eau, partout des tourbières. On va au pas au gré de sa monture, toujours prêt cependant à la faire changer de direction pour éviter les arbres. Merveilleux mon petit cheval! jamais il ne fait un faux pas sur ce sol mouvant, jamais il ne butte contre les racines entre-croisées. Voit-il son devancier patauger, vite il se jette à droite ou à gauche; aperçoit-il une plaque suspecte, il la flaire bruyamment pour s'assurer de sa solidité. Cette intelligente petite bête sait que partout où il n'y a point de végétation, la fondrière est plus liquide et elle choisit en conséquence sa route. En plein marais elle a toujours soin de mettre le pied sur les touffes saillantes de plantes palustres, l'expérience lui a appris que ce sont les seuls points solides du terrain. Par la pratique de l'Oural ces chevaux sont devenus quelque peu géologues.

La traversée d'un marais fangeux donne les mêmes sensations qu'une navigation en canot sur une mer houleuse. Le cheval monte, s'abaisse comme l'embarcation sur la vague. En pareil cas, il faut lâcher les étriers, serrer ferme les genoux, empoigner solidement la crinière d'une main et de l'autre tenir les rênes, prêt à enlever la monture en cas de faux pas.

Pour nous reposer de ces fondrières nous passons et repassons à gué la Volokovka. Nous la traversons seize fois. Le lit caillouteux de la rivière est résistant; en le suivant on est beaucoup plus au sec que dans le marais: là, pas de crainte de tomber dans quelque bourbier inattendu. En certains endroits, les berges sont escarpées; les chevaux attelés aux traîneaux font un petit saut en avant, puis, une fois à l'eau, donnent un coup de collier, et, patatras, la _narte_ tombe de tout son poids dans le torrent. Tant pis pour les plaques photographiques!

Le paysage est pittoresque, avec une magnifique forêt encadrée de jolies montagnes, mais nous n'avons pas le loisir de l'admirer; tout le temps il faut avoir l'œil ouvert pour éviter une chute dans le bourbier, se garer d'un arbre ou d'une branche. Enfin, nous voici dans une sorte de cirque, aux sources de la Volokovka.

Une pente rapide sur un terrain solide conduit à un petit plateau (494 mètres), le point de partage des eaux entre le bassin de la Petchora et celui de l'Obi, la frontière de l'Asie. Nous poussons un joyeux hourra en l'honneur de la vieille Europe que nous quittons, et en avant! Mais aussitôt le tangage recommence. Le plateau culminant du passage est une vaste tourbière dans laquelle les chevaux restent enlizés. Ils semblent marcher sur une éponge gonflée d'eau. C'est une des plus mauvaises parties de la route. Sur ce sol jaune, des bouleaux morts tortillent leurs branches blanches avec des silhouettes de squelettes. Cela a un air de mort, de terre sans vie, de cimetière de la nature.

Le plateau verse dans un ravin et nous arrivons à la station de Pérévalski. Pour parcourir 27 kilomètres nous n'avons pas employé moins de sept heures, et pas une halte en route. Une rude étape!

La station se compose d'une baraque humide, que nous remplissons à nous quatre. La cassine s'incline comme un château de cartes prêt à tomber; ce sol ne peut rien porter.

Le lendemain, avant de poursuivre notre route, nous allons gravir la Pérévalski-Sobka, une des croupes dominant l'entonnoir où nous nous trouvons. Toujours le même aspect: d'abord la forêt, puis, les derniers arbres dépassés[126], rien que des pierres. Sur un point seulement, un peu au-dessous du sommet, la roche apparaît en place: partout ailleurs ce n'est qu'une ruine.

[Footnote 126: Limite supérieure de la végétation forestière de l'Oural dans les vallées de la Chtchougor et de la Sygva: Peutchétiouk Parma, 490 mètres; Telpos-Is, vallon de Dourn-yeul, 315 et 397 mètres (limite supérieure des bouleaux, 556 mètres); Pérévalski-Sobka, 481 mètres (limite supérieure des bouleaux, 566 mètres).]

Devant nous l'Oural présente une profonde dépression; il y a là un aplatissement de relief, comme un gâteau soufflé manqué.

Plus loin, vers le nord, le terrain se relève pour former un massif alpin; quel est son nom? Impossible de le savoir; pour notre guide, tout cela c'est l'inconnu, un pays anonyme, l'Oural; impossible d'en tirer aucun renseignement.

Vers l'est, c'est-à-dire vers la Sibérie, la chaîne tombe à pic; au delà de la Pérévalski-Sobka quelques collines, et après cela une étendue plane sans limites, on dirait la mer. De ce côté, l'Oural n'est pas précédé de contreforts comme sur le versant européen.

A trois heures, nous sommes de retour à la station; à quatre heures, en selle, et en route! Toujours des marais, puis des monceaux de pierres éboulées sur lesquels glissent nos chevaux. Ici la marche est encore plus lente qu'au milieu des marécages. Les montures n'osent mettre le pied sur une pierre qu'après l'avoir flairée pour s'assurer de sa solidité.

Nous suivons une vallée ombreuse entre de belles collines boisées. Cette partie de l'Oural est la chaîne la plus pittoresque que j'aie vue: partout de petits coins frais et riants. Aujourd'hui l'étape est courte, 17 kilomètres seulement, et, à sept heures du soir, la caravane arrive à la station de Sartonninka.

_11 août._--Nous mangeons la dernière bouchée de la pâte noire décorée par les Zyrianes du nom de pain. Il faudra donc atteindre ce soir Liapine, et nous en sommes éloignés de 49 kilomètres. A partir d'ici la route devient, dit-on, meilleure et l'on change les traîneaux contre de petites charrettes.

Nous suivons un large abatis pratiqué au milieu de la forêt. Le terrain monte et descend en longues ondulations. Tout à coup, à un détour, au bout de la longue avenue apparaît l'infinie nappe violette de la plaine sibérienne, toute brillante de lumière. Telle on voit la Lombardie du sommet des Alpes. Après cette vision, plus rien que la forêt marécageuse toujours pareille à elle-même.

A huit heures trente du soir, 15 kilomètres nous séparent encore de Liapine et la nuit vient, et nous avons faim. L'estomac est l'organe le plus exigeant et en même temps le plus important: il détermine les belles comme les mauvaises actions, la joie comme la tristesse: aujourd'hui il nous donne un regain d'énergie. Nous abandonnons les bagages à la garde de Popov, puis Boyanus et moi lançons nos chevaux, résolus à arriver coûte que coûte le soir même à Liapine.

Après une heure de trot, voici enfin du sable, un sol résistant, on redouble l'allure et nous atteignons le village ostiak de Chekour-Ia: un tas de misérables huttes posées sur le bord d'une rivière.

Pas beaux précisément les indigènes: de petits bonshommes ratatinés, vêtus de peaux sordides, se démenant avec des allures d'orangs. Nous passons la rivière, les chevaux à la nage, nous en pirogue. En se mettant ainsi à l'eau après une longue course, tout autre que le cheval russe prendrait une fluxion de poitrine. Lui, il ne s'en porte que mieux; comme son maître, il est fait à toutes les endurances. Les selles sont maintenant mouillées, tant mieux, on n'en sera que plus solide, et au trot! Il y a bien encore des fondrières, une notamment où les chevaux patouillent jusqu'au poitrail. _Nitchevo_, comme disent les Russes, cela ne fait rien, les maisons de Liapine sont en vue.

Brusquement nos montures font un écart: dans l'obscurité, elles ont distingué un large trou vaseux, un bourbier nous sépare de la civilisation; on barbote encore une fois, enfin à dix heures vingt du soir nous atteignons la factorerie de Liapine. Un véritable village. De vastes magasins, des habitations pour les ouvriers, et une excellente maison pour le maître. Les agents de M. Sibiriakov nous reçoivent avec la plus franche cordialité, comme on sait recevoir en Russie.

Une table chargée de victuailles et d'excellents vins envoyés à notre intention est bientôt dressée. Nous avons des chaises pour nous asseoir, une lampe nous éclaire. Après les soucis de la vie matérielle dans le désert, un luxe asiatique. La civilisation a parfois du bon, mais pour l'apprécier à toute sa valeur il faut avoir peiné dans les régions mortes de la terre.

CHAPITRE XII

LES OSTIAKS

Séjour à Liapine.--Le village ostiak de Chekour-Ia.--Habitations, costumes et vie des indigènes.--A la recherche des idoles.

Depuis Kazan nous avons parcouru, en commençant par la fin, le livre vivant de l'histoire de la civilisation. Pas à pas, en visitant les divers peuples de la Russie orientale, nous avons suivi le cycle de la lente évolution du progrès humain. Sur les bords du Volga, des Finnois encore païens nous ont initiés à la vie d'agriculteurs primitifs. Dans la vallée de la Petchora, nous avons ensuite étudié chez les chasseurs zyrianes une période plus ancienne du développement des sociétés. Maintenant, avec les Ostiaks, nous arrivons au chapitre initial de l'histoire de l'homme. Nous voici au milieu d'une peuplade de chasseurs et de pêcheurs, frustes de civilisation, armés de flèches et d'arcs, image vivante de l'homme des premiers âges. En dégringolant les pentes de l'Oural nous avons sauté dans un passé vieux de centaines de siècles. Nous retrouvons ici les temps préhistoriques avec ces primitifs ignorant l'usage du fer, pareils à nos ancêtres des temps géologiques.

Les Ostiaks sont des Finno-Ougriens, proches parents des Hongrois et des Finlandais, venus comme eux de l'Altaï, mais restés à l'état sauvage, tandis que leurs frères d'Europe sont devenus des peuples civilisés. Leur effectif est d'environ 20 000, dispersés dans le bassin inférieur de l'Obi[127]. Dans le Sud, le 58° de latitude nord marque leur limite, et vers le nord ils se mêlent aux Samoyèdes sur les _toundras_ riveraines de l'océan Glacial. L'habitat des Ostiaks comprend ainsi la plus grande partie du gouvernement de Tobolsk. Du confluent de l'Obi et de l'Irtich à Obdorsk ils constituent l'élément principal de la population. Le long du fleuve ils se trouvent dispersés par clans entremêlés de quelques colonies russes, mais, à droite et à gauche de l'Obi, ils deviennent les seuls habitants. Au sud de Samarovo, dans le district de Sourgout, se rencontre un second groupe d'Ostiaks, moins important. Un petit nombre seulement habite les rives du fleuve, la majorité a été refoulée dans les vallées des affluents de droite. Un troisième groupe, encore moins nombreux, est dispersé dans la partie sud-ouest du gouvernement de Tobolsk et dans le nord du gouvernement de Perm. Les hautes vallées de la Konda, de la Tavda, de la Sosva méridionale et de la Toura renferment quelques centaines d'Ostiaks très russifiés. Dans le volost de Kochousk se trouvent les trois clans les plus méridionaux formés par ces indigènes en Sibérie[128]. Dans le gouvernement de Perm, les districts de Verkotourié et de Tcherdine contiennent également quelques centaines de ces allogènes.

[Footnote 127: 19 000 Ostiaks et 4 580 Vogoules, d'après Sommier (_Un Estate in Siberia_). Cette statistique ne comprend pas les Ostiaks du Iénisséi, qui appartiennent à une race différente.]

[Footnote 128: Aug. Ahlqvist, _Unter Wogulen und Ostiaken_, Helsingfors, 1883.]

Comme les Eskimos de l'Alaska, comme les Indiens des États-Unis, et tous les peuples primitifs vivant en contact de populations plus élevées en civilisation, les Ostiaks disparaissent. D'année en année leur effectif décroît. A Midkinskaya iourte, entre Samarovo et Bielagora, en peu de temps la population est descendue de 27 à 12 individus. D'autre part, dans la vallée inférieure de l'Irtich ces indigènes, nombreux lors de l'arrivée des Cosaques d'Iermak, ont aujourd'hui disparu.