A travers la Russie boréale

Part 11

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Le commerce du pays parut aux marins anglais plein de promesses. «Que n'avons-nous des représentants à Poustosersk, à Oust-Zylma, à Perm, écrivait Richard Finch, agent de la Compagnie à Thomas Smith, président de cette association, nous ferions d'excellentes affaires en achetant en hiver des pelleteries[110].» Deux membres de l'expédition, Josias Logan et William Persglove, hivernèrent à Poustosersk; trois ans plus tard, William Goosden, second du navire, y passa également un hiver.

[Footnote 110: _Reise und Aufenthalt den Engländer im Petchora-Lande, in den Jahren 1611-1615_, in Alexander G. Schrenk, _loc. cit._ vol. II.]

Les renseignements recueillis par les représentants de la _Muscovy Company_ sont très intéressants. Ils nous montrent qu'à cette époque la navigation était très active sur la Petchora et sur l'océan Glacial. Chaque été, un grand nombre de bateaux partaient de Kolmogor, Mezen, Poustosersk à destination de Mangazeï, situé dans l'estuaire de l'Obi. Tous ces bâtiments se rendaient dans la baie de Kara, puis de là atteignaient l'Obi, en traversant la presqu'île de Ialmal par des portages.

Une fois que les Russes furent parvenus à la Baltique et à la mer Noire, la Russie septentrionale perdit toute importance économique. La route de la Dvina fut délaissée et la Petchora ne servit plus qu'au commerce local. Grâce à l'heureuse initiative de M. Souslov, ce beau fleuve redeviendra bientôt une des voies d'exportation de la Russie orientale comme aux temps des Normands. Sous la direction de cet homme intelligent, un chemin de fer à voie étroite sera, dans quelques années, construit à travers l'étroite langue de terre séparant les affluents de la Kama de la Petchora. Une fois sur ce dernier fleuve, les marchandises seront transportées par des vapeurs jusqu'à l'océan Glacial. M. Souslov possède déjà trois steamers sur la Petchora, un sur la Kolva et un navire de mer qui, en 1889, a transporté à Pétersbourg des marchandises de cette région.

Le gouvernement russe, comprenant toute l'importance de l'entreprise, fait approfondir les tributaires de la Kama aboutissant au chemin de fer projeté, la Vitcherka et la Bérésovka. Lorsque ces travaux seront terminés, la Petchora, cette belle artère fluviale jusqu'ici inutile, servira à transporter à peu de frais une partie des blés du Volga et des produits de l'Asie centrale jusqu'à l'océan Glacial, où pendant quatre mois et demi la navigation est ouverte avec le reste de l'Europe. En même temps, comme nous l'expliquerons plus loin en détail, M. Sibiriakov a fait ouvrir une route à travers l'Oural pour exporter en Europe les produits du bassin de l'Obi. C'est bien à tort que l'on n'attribue aucune importance économique à la Russie septentrionale. On croit toujours cette région couverte de neiges éternelles et la mer qui la borde encombrée de glaces. Dans l'état actuel, la Russie n'a pas, au contraire, de meilleure côte que celle de la Laponie, toujours ouverte à la navigation, et la Petchora est le seul fleuve permettant de conduire facilement les produits de la Russie orientale à la mer.

CHAPITRE IX

DESCENTE DE LA PETCHORA D'OUST-POJEG A OUST-CHTCHOUGOR

Les rapides.--La forêt.--Un village zyriane.

Après un arrêt de quatre jours à Oust-Pojeg, nous reprenons notre navigation sur la Petchora, toujours en canot; dans ces pays c'est le seul moyen de locomotion.

Le temps est magnifique, le ciel bleu comme sur les bords de la Méditerranée, et une lumière rutilante fait étinceler de reflets métalliques les aiguilles des pins. Dans tout l'espace rayonne une clarté aveuglante. Pour se garantir de la chaleur, une ombrelle devient même nécessaire. A 2 h. 30 du soir, le thermomètre s'élève à + 33°.

Sous cette splendeur d'été c'est plaisir de naviguer sur ce beau fleuve, doucement porté par le courant. Pas un être vivant, pas un bruit, pas une sensation violente, tout est uniforme et silencieux, et ce calme des choses mortes endort l'être entier. Isolé du monde, vous n'avez ici ni tracas, ni ennui; vous vivez tranquille dans une animalité heureuse. Du soleil et des vivres, avec cela la béatitude est parfaite en voyage.

Mais soudain voici une sourde rumeur d'eau en mouvement: nous approchons des _porog_ (rapides). Le fleuve clapote bruyamment contre des pierres, puis dévale en tourbillons sur une distance de 200 mètres. L'équipage s'arrête quelques minutes pour examiner le passage: c'est qu'il ne faut pas heurter quelque caillou, et maintenant en avant! Les bateliers donnent à l'embarcation une vitesse supérieure à celle du courant afin de pouvoir gouverner; en quelques secondes le tourbillon est franchi.

Cinq kilomètres plus loin, nouveau rapide un peu plus difficile que le précédent, puis deux autres petits courants, et nous arrivons au hameau de Porog, situé à 20 kilomètres d'Oust-Pojeg.

Partout le même paysage: la forêt, toujours la forêt, composée en majeure partie de mélèzes et de sapins. Le bouleau et le pin sont moins abondants, et le _cembro_ rare. Tous ces bois, qui se trouvent dans d'excellentes conditions d'exploitation, ont été à peine entamés par la hache des bûcherons. Pour le jour où les forêts de la Russie centrale seront complètement défrichées, il y a là une précieuse réserve.

Aux différentes heures du jour, la belle lumière du Nord donne à ces bois des teintes diverses. Uniforme dans ses lignes, le paysage devient varié dans ses aspects. Le soir, à la clarté du crépuscule, on se croirait dans le pays chanté par les ballades des poètes; le large fleuve coule sans bruit, et par toute la nature règne un silence qui fait sentir la solitude.

A 11 heures du soir, nous abordons à une île boisée, la première que nous ayons rencontrée sur la Petchora (Ielovik Ostrov en russe, Voradi en zyriane)[111]. Le campement est installé sur une plage. L'air tiède est embaumé des aromes de la forêt, et une lune éclatante argente le paysage. Sans les moustiques, comme on aimerait à rêver aux étoiles dans ce calme! mais ces maudits insectes gâtent le plaisir du voyage.

[Footnote 111: Glossaire topographique zyriane: _Di_, île; _Io_, cours d'eau navigable; _Ieul_, ruisseau non navigable; _Chor_, petit ruisseau; _Ti_, lac; _Kirta_, escarpement; _Iag_, forêt sèche; _Niour_, marais; _Kocht_, rapide; _Kouzlane_, section d'une rivière sans courant; _Is_, pic dépassant la limite supérieure de la végétation forestière; _Parma_, montagne de forme arrondie en partie couverte de forêts.]

Le lendemain, à 11 heures seulement, départ après un violent orage. Température: + 24°. On ne grelotte pas précisément dans les pays du Nord.

Toujours la forêt; de loin en loin une cabane inhabitée, et aux coudes principaux du fleuve des croix grecques tortillent leurs branches bizarres avec des airs macabres. En passant devant ces croix, les Zyrianes ont l'habitude de déposer un caillou en guise d'ex-voto (Schrenk).

Dans la soirée nous arrivons à Oust-Ilytch, village bâti, comme son nom l'indique[112], à l'embouchure de l'Ilytch dans la Petchora. L'affluent est aussi important que le fleuve, et après avoir reçu ses eaux, la Petchora double de largeur.

[Footnote 112: _Oust_, embouchure en russe.]

Oust-Ilytch compte environ 180 habitants, tous Zyrianes[113].

[Footnote 113: 32 maisons. Nombre des animaux domestiques du village: 100 vaches, 100 chevaux, 200 moutons.]

Le lendemain 28 juillet, continuation de la navigation sur la Petchora. A 10 kilomètres d'Oust-Ilytch, on rencontre le hameau de Laga. Population: 25 à 30 habitants. Sur la distance de 127 kilomètres qui sépare Oust-Pojeg de Troïtskoïé, Porog, Oust-Ilytch et Laga sont les seules localités habitées, et le chiffre des indigènes ne dépasse pas 230. A droite et à gauche de la Petchora, c'est la solitude sur des centaines de kilomètres.

Dans la journée nous rencontrons des faucheurs zyrianes. Pour augmenter leur provision de fourrage ils sont venus faner une clairière ici, à plus de 15 kilomètres de leur habitation. Les indigènes connaissent tous les bouts de prairies naturelles épars au milieu des bois et n'ont garde de perdre leur produit.

Aujourd'hui point de soleil. La forêt de pins a un air de cimetière. Pendant dix heures nous naviguons dans une tristesse oppressante; le soir, les lourds nuages s'étirent en longues banderoles et un ciel pur apparaît rempli d'une lumière mourante. Plus de vent, plus de clapotement d'eau; dans ce silence agrandi par le vague de la lueur crépusculaire, au fond de l'horizon violet, se dresse une rangée de collines, pareille dans son isolement à une chaîne de montagnes superbes. Sur ces monticules brille comme un phare la coupole dorée d'une église; à la nuit tombante, cette lumière nous guide vers Troïtskoïé (_Mouïlva_ en zyriane), où se termine notre étape.

Dans ce désert, Troïtskoïé passe pour une capitale, c'est un _siélo_, c'est-à-dire un village paroissial[114], et le chef-lieu d'un _volost_, circonscription correspondant à peu près à notre canton.

[Footnote 114: Les villages sans église sont appelés en russe _derevnia_.]

Le village est divisé en deux parties. Sur la rive droite de la Mouïlva se trouve le faubourg, habité par des dissidents, et de l'autre côté la principale agglomération, formée par les orthodoxes. Les deux quartiers présentent le même désordre: c'est un fouillis de constructions bâties sans plan, au hasard. Les Zyrianes paraissent avoir l'horreur des alignements, si chers aux Russes.

A Troïtskoïé, plus de 300 kilomètres nous séparent encore d'Oust-Chtchougor, terme de notre navigation sur la Petchora. Une pénible navigation à la rame ne constitue pas précisément une partie de plaisir, surtout sur un cours d'eau monotone comme la Petchora. Aussi quelle n'est pas notre satisfaction d'apprendre qu'un vapeur va descendre le fleuve jusqu'à Poustosersk et que nous pourrons y prendre passage.

Le 29 juillet dans la soirée, nous nous embarquons, et, le 1er août, à une heure du matin, nous arrivons à Oust-Chtchougor, où la plus aimable hospitalité nous est donnée à la factorerie de M. Sibiriakov. Sur ce long trajet, partout le même paysage: la forêt monotone, avec de rares villages espacés à de grandes distances. Un des plus importants, celui de Podtcherem, se trouve sur la rive droite de la Petchora, au confluent même de la Podtcherem, et non sur la berge gauche, ainsi que l'indique la carte de l'état-major russe. Les seules distractions du voyage sont les fréquents échouages du vapeur.

CHAPITRE X

NAVIGATION SUR LA CHTCHOUGOR.--TRAVERSÉE DE L'OURAL SEPTENTRIONAL

Les passes de l'Oural.--La route Sibiriakov.--Les rapides de la Chtchougor.--Ascensions dans l'Oural.

Arrivé à Oust-Chtchougor, il nous restait à accomplir la partie la plus difficile du voyage, la traversée de l'Oural septentrional.

Développé en éventail dans sa partie sud, entre les tributaires de la Kama et les affluents des grands fleuves sibériens, l'Oural s'amincit à mesure qu'il s'étend vers le nord. Dans la région où nous nous trouvons, son épaisseur est faible, bien que ce soit précisément là que se dressent les points culminants de la chaîne septentrionale, le Sabli-Is et le Telpos-Is. Des premiers mamelons élevés au-dessus de la vallée de la Chtchougor aux derniers renflements dominant la plaine sibérienne, la distance ne dépasse guère 100 kilomètres, et nulle part une arête abrupte. Partout de hautes collines isolées par de larges dépressions, partout le passage serait facile sans d'immenses marais. Les marais, voilà la grosse difficulté dans l'Oural septentrional. Sur des distances énormes vous ne rencontrez pas un pouce de terre ferme. D'Oust-Chtchougor à l'Oural s'étend une forêt marécageuse large d'une trentaine de lieues, coupée de profondes rivières. Quel obstacle présentent à la marche ces marécages, voici un fait qui le prouvera mieux que toute description. Il y a quelques années, à la suite d'un automne pluvieux, la grande route impériale construite à travers l'Oural méridional de Perm à Tioumen devint impraticable; les voitures restaient enlizées dans la boue, et à Iékatérinebourg, la grande ville de la région, les rues formaient des bourbiers où les passants risquaient de se noyer. Les communications étaient si dangereuses que les établissements d'instruction publique durent être fermés. Iékatérinebourg est situé dans une partie sèche de l'Oural. Jugez ce que peut être l'état du sol dans la région où nous sommes, sans chemin et couverte en tous temps de marais! L'été, les marécages empêchent pour ainsi dire toute communication entre les deux versants de la chaîne septentrionale. L'hiver seulement, une fois ces terres tremblantes solidifiées par la gelée et recouvertes d'une épaisse couche de neige, leur traversée devient facile. Dans les pays du nord, l'hiver est la période d'activité, la saison des transports et des foires. Sur la neige durcie par le froid, patineurs et traîneaux glissent alors rapidement, sans danger de s'embourber ou d'être arrêtés par les rivières. Terre et eau ne forment plus qu'une nappe cristalline dure et résistante.

Pour le naturaliste, l'été est, au contraire, l'époque des voyages. Le précepte qui recommande de parcourir en hiver les pays froids a été inventé par des gens sédentaires. Quel travail pourrait faire un voyageur alors que le sol est recouvert d'un uniforme linceul! Impossible d'exécuter le moindre relèvement topographique. Sous l'épais manteau de neige, allez donc distinguer un lac, une rivière, de la terre ferme! Allez donc faire des collections d'histoire naturelle alors que le sol est enfoui sous la neige!

A travers les marécages de l'Oural les seules routes praticables sont celles tracées par les cours d'eau. Prenez une carte, vous voyez que les sources de la Petchora et de ses tributaires de droite ne sont distantes que de quelques kilomètres des cours d'eau sibériens. Partout les affluents de la Petchora ne sont séparés de ceux de l'Obi que par des isthmes étroits. Entre les deux versants de la chaîne s'étendent des lignes d'eau presque continues, routes naturelles d'Europe en Asie.

Des sources de la Petchora à l'océan Glacial, l'Oural septentrional est ainsi traversé par quatre passages principaux.

Le plus méridional suit le cours supérieur de la Petchora et conduit dans la haute vallée de la Sosva.

Plus au nord, l'Ilytch, puis son tributaire, l'Iogra-Laga, amènent également près des sources de la Sosva.

Le troisième et le plus important de ces passages est formé par la Chtchougor et débouche dans la haute vallée de la Sygva, sous-affluent de l'Obi.

Enfin, à la limite méridionale des _toundras_, l'Oussa permet d'atteindre soit le Voïkar, soit le Sob, affluents de l'Obi.

Ces différents passages ont été pratiqués de bonne heure par les indigènes et les Russes, comme nous l'avons expliqué au chapitre précédent.

Aujourd'hui, grâce à l'heureuse initiative de M. Sibiriakov, ils pourront devenir un des débouchés de la Sibérie.

Dans le chapitre précédent je citais l'exemple de M. Souslov, qui travaille à créer une nouvelle route d'exportation pour les produits de la Russie orientale; voici maintenant un négociant qui, depuis quatorze ans, consacre les revenus d'une immense fortune à ouvrir des débouchés au commerce de Sibérie. C'est qu'en Russie l'initiative privée est grande et qu'en matière de colonisation les Russes n'attendent pas l'impulsion du gouvernement. A cet égard nous pourrions prendre d'eux d'excellentes leçons.

La Sibérie n'est pas du tout un vaste désert de neige comme on le croit généralement. Tout au contraire, elle renferme des immensités d'une merveilleuse fécondité; c'est même une des plus belles régions agricoles de la terre: mais, faute de voies d'exportation, ses produits sont jusqu'ici restés inutiles. A la création pour ces richesses de routes vers la mer M. Sibiriakov consacre libéralement une partie de ses énormes revenus. Tout d'abord, après les explorations du célèbre Nordenskiöld dans l'océan Glacial, le généreux Sibérien essaya d'établir des communications maritimes entre les ports d'Europe et l'embouchure du Iénisséi. Le succès ne répondit pas aux efforts. Les glaces brisèrent ou arrêtèrent les navires. M. Sibiriakov sacrifia sans résultat plusieurs millions dans l'entreprise. Pour un nabab comme lui, la perte était légère. Immédiatement il dirigea ses recherches d'un autre côté et s'occupa de tracer une route à travers l'Oural septentrional, reliant le bassin de l'Obi à celui de la Petchora. Sur le versant asiatique, par l'Obi, puis par la Sosva et la Sygva, des vapeurs arrivent facilement à Liapine, à 40 kilomètres seulement de la base des montagnes. De là à la Petchora la distance à vol d'oiseau n'est que de 200 kilomètres, dont 70 ou 80 en montagnes. C'est à travers cette région que M. Sibiriakov a fait ouvrir une route.

Les premiers travaux furent exécutés en partant d'Oranez sur la Petchora, mais ce tracé fut bientôt abandonné pour un second à travers la vallée de la Chtchougor. La route part du port Sibiriakov, situé sur la rive droite de la Petchora, à une petite distance du confluent de la Chtchougor, et de là rejoint Liapine. Malheureusement dans cette région, montagnes et forêts ne forment qu'un immense marécage. Impossible d'établir une chaussée, impossible par suite de faire passer une voiture. Aussi M. Sibiriakov a, dit-on, l'intention d'abandonner cette route et d'en faire construire une troisième, dans la vallée de l'Ilytch, où le terrain est plus sec. Telle quelle, la voie tracée a néanmoins une grande importance comme route d'hiver. L'été, des vapeurs amènent des marchandises de Sibérie par la Sygva[115] jusqu'à Liapine, puis, dès que les terres tremblantes sont raffermies par la gelée et recouvertes d'un macadam de neige, elles sont conduites sur les bords de la Petchora, d'où, l'été suivant, elles peuvent être exportées en Europe par mer.

[Footnote 115: La baisse rapide des eaux arrête très tôt la navigation sur cette rivière. En 1890, dès le 10 août, Liapine n'était plus accessible qu'à des barques.]

Durant l'hiver de 1886, 640 tonnes de marchandises ont été amenées de Sibérie à la Petchora par la voie d'Oranez, et, l'hiver 1889-1890, 247 tonnes par la nouvelle route. Maintenant que les travaux sont achevés dans la vallée de la Chtchougor, le mouvement commercial augmentera d'année en année. Pour le bassin de la Petchora, cette voie est dès aujourd'hui d'une utilité capitale. Par la Chtchougor les céréales arrivent facilement et à bon marché dans cette région. Grâce à ce ravitaillement, la disette n'y est plus à craindre. Une nombreuse population, jusque-là exposée aux souffrances de la famine, est assurée maintenant du pain quotidien, d'autant plus qu'en généreux philanthrope M. Sibiriakov vend le blé importé à prix coûtant. Avant l'ouverture de la route le sac de blé (144 kilog.) valait 40 francs; aujourd'hui il n'est plus payé que 25 francs[116].

[Footnote 116: Les frais de transport de Tobolsk à la factorerie Sibiriekov sur la Petchora (dist. 2 500 kil. environ) sont de 35 kopeks par _poud_ (1 fr. 25 par 16 kil., en évaluant le rouble à 3 fr., cours aujourd'hui beaucoup trop élevé, 1892). Ermilov, _loc. cit._]

M. Sibiriakov ne borne pas sa généreuse activité à ces grands travaux d'utilité publique, c'est de plus un bienfaiteur éclairé des sciences, et à un grand nombre d'expéditions scientifiques il a apporté dans une large mesure le concours de ses libéralités. Est-il besoin de rappeler que, de concert avec le roi de Suède et M. Oscar Dickson, il a fait les frais de la mémorable expédition de la _Véga_? Aussi, informé par l'aimable gouverneur de Tobolsk, le général Troïnitsky, de mon arrivée prochaine dans l'Oural, ce généreux mécène expédia à ses agents l'ordre de me donner la plus large hospitalité dans ses factoreries et d'envoyer au-devant de moi la caravane nécessaire pour la traversée des montagnes. Sans ce bienveillant concours, le passage aurait été une très grosse opération, peut-être même eût-il été impossible.

Le 31 juillet, à trois heures du matin, nous débarquons à la factorerie Sibiriakov d'Oust-Chtchougor. La journée est employée à des recherches d'histoire naturelle et à l'organisation de la caravane pour remonter la Chtchougor jusqu'à Volokovka, au centre de l'Oural, la route étant en ce moment impraticable. Le 1er août, à six heures du soir, nous quittons le village avec un équipage de quatre vigoureux gaillards. Notre embarcation est une _lodka_, grande baleinière surmontée à l'arrière d'une petite cabine en forme de cercueil comme celle des gondoles vénitiennes. Cette cahute, longue de 2 m. 10 et large de 0 m. 90, sera notre habitation pendant plus d'une semaine. Les caisses de bagages entassées dans l'intérieur forment le lit; en avant se trouve le salon, un petit espace demeuré libre autour d'une grande boîte servant de table. Devant la porte, sur une large pierre plate, brûle un feu fumeux pour écarter les moustiques. En somme, excellente installation.

A peine entrée dans la Chtchougor, la _lodka_ est repoussée par un courant de foudre. La rivière, large comme le grand bras de la Seine autour de la Cité, dévale avec une rapidité vertigineuse. Aussitôt deux hommes sautent à terre et halent le canot à la cordelle, pendant que le reste de l'équipage demeuré à bord pousse avec des gaffes. C'est ainsi que nous remonterons toute la Chtchougor! De son embouchure à Volokovka, la rivière a partout un cours aussi torrentueux; pour avancer contre ce tourbillon, point d'autre ressource que de haler le canot. Dans les endroits faciles on parcourt 3 kilomètres à l'heure. Plus haut, en travers du courant, des amoncellements de blocs forment digue, et par les brèches la masse d'eau se précipite tumultueuse. Jusqu'à Volokovka il y a bien une douzaine de ces rapides. Pour les traverser, l'équipage lance l'embarcation au milieu du torrent; de toutes leurs forces les haleurs tirent la corde pendant que les bateliers restés à bord étayent le canot avec leurs gaffes. L'embarcation avance de 2 à 3 mètres au prix d'efforts inouïs. Aussitôt les bateliers quittent leur premier point d'appui pour en prendre un second en amont. On avance ainsi par échelons comme un gymnaste qui s'élève à la force du poignet sur le revers d'une échelle. Si une perche cassait ou si le câble se rompait, nous serions infailliblement roulés et noyés par ce courant irrésistible. La vie, dit-on, tient à un fil: la nôtre tenait à une corde en écorce.

_2 août._--Le paysage devient intéressant. La Chtchougor coule tantôt en plaine, tantôt en des cluses profondes entre de beaux escarpements rocheux couronnés de forêts[117]. Les berges sont constituées par des calcaires et des schistes qui doivent être rapportés à l'étage permien. Les schistes renferment de nombreuses empreintes de plantes fossiles; les échantillons que nous avons rapportés sont malheureusement indéterminables, les plantes ayant dû séjourner longtemps dans l'eau avant de se déposer, d'après les renseignements que M. Zeiller, ingénieur au corps des mines, a eu l'obligeance de me donner après examen de ces fossiles.

[Footnote 117: Dans cette région dominent le sapin et le bouleau.]

Dans la matinée nous passons les hautes falaises calcaires d'Ouldor-Kirta (Portes de Fer[118]). Le soir, derrière la masse bleuâtre des bois, apparaît au loin un gros nuage violet étendu au-dessus de la forêt: c'est l'Oural. Désormais nous ne le perdrons plus de vue.

[Footnote 118: Hauteur: 30 à 50 m.]