Part 14
Chez les Ostiaks, comme chez la plupart des peuplades circumpolaires, le renne est un élément important de l'économie domestique. Sa chaude fourrure fournit le vêtement et la chaussure, et sa chair les fins morceaux de l'alimentation. De plus, le renne est l'animal de trait par excellence de ces régions. C'est le chameau des déserts glacés du Nord. Sans lui, ces immenses solitudes seraient pendant neuf mois de l'année complètement fermées à l'homme. L'attelage ostiak se compose de deux rennes attelés de front à un traîneau (_narte_), et dans cet équipage le voyageur peut parcourir facilement les infinies blancheurs des plaines neigeuses sibériennes. En passant, signalons aux archéologues une pièce curieuse du harnachement: un chevêtre en os qui ressemble singulièrement aux fameux bâtons de commandement préhistoriques.
Cette pièce est un des rares objets en os fabriqués actuellement par les Ostiaks. Tous leurs ustensiles et armes sont en bois ou en écorce. Cette population en est à l'âge du bois.
Dans l'industrie primitive des Ostiaks, l'écorce de bouleau remplace la faïence. C'est la matière première de leur vaisselle. Avec cette écorce souple et imperméable, ils fabriquent des augettes qui leur servent de plats, des assiettes, des cuillers, des seaux[147]. Les différents ustensiles sont ornés de dessins géométriques tracés à la pointe d'un mauvais couteau. Cette décoration consiste en mosaïques jaunes et blanches, d'une régularité parfaite, formant un ensemble agréable à l'œil. Les représentations animales sont rares et toujours d'une exécution inférieure. Un objet mobilier particulièrement artistique est un sac en peau de renne servant de nécessaire aux femmes et décoré d'une mosaïque de fourrures de différentes couleurs. L'art n'est pas le fruit de l'éducation; autant que les civilisés, les simples en ont la conception, et l'expression qu'ils savent donner à la manifestation de leur pensée est plus touchante que celle des gens dont le cerveau a été déformé par les idées reçues.
[Footnote 147: Le Musée Guimet renferme la série complète des ustensiles ostiaks. Ce musée contient toute la collection ethnographique réunie au cours de notre voyage.]
Les Ostiaks ont une notion vague de la propreté. Seuls de tous les peuples sauvages, ils éprouvent le besoin de s'essuyer les mains. N'ayant point de linge, ils le remplacent par des fibres de saules. Soigneusement raclée, cette matière devient souple et floconneuse comme de l'étoupe. A certaines époques, elle est employée par les femmes pour leur toilette intime.
Perdus au milieu des déserts, éloignés de tout centre de civilisation, les Ostiaks vivent heureux dans la plus complète ignorance. La plupart ne parlent point le russe. Seulement sur les bords de l'Obi, où ils sont en relations fréquentes avec les Slaves, l'usage de cette langue leur est familier. Quelques-uns d'entre eux, élevés au monastère de Kondinsk, dont nous aurons occasion de parler plus loin, savent lire et écrire. Ceux-là jouissent à cent lieues à la ronde d'une réputation de savants. Dans leur isolement, les Ostiaks ne sont cependant pas dépourvus de moyens de communiquer leurs pensées. Ces sauvages ont su inventer des signes pour matérialiser leurs idées. Ils gravent, par exemple, des marques de propriété sur leurs engins et ustensiles et ont imaginé des sortes de caractères, analogues aux croix de nos paysans illettrés, qu'ils apposent en place de signatures sur les quelques documents officiels que l'administration exige d'eux[148]. D'autre part, à l'aide de simples incisions tracées sur les arbres ils expriment de longues phrases. Sur une entaille faite à un tronc de pin, raconte M. Kouznetsov, vous distinguez un pied d'élan presque informe, en dessous quelques traits horizontaux, et, à côté, de petites barres obliques. Pareil dessin signifie qu'un élan a été tué à cet endroit; le nombre des traits horizontaux indique le nombre des chasseurs, et les petites barres obliques celui des chiens. Par des hiéroglyphes analogues les indigènes signalent la capture de tout autre animal. Les signes ont une signification constante reconnue de tous et ont par suite la valeur de caractères. C'est l'enfance de l'écriture.
[Footnote 148: L'ouvrage souvent cité du Dr Ahlqvist reproduit plusieurs spécimens de cette écriture.]
Les Ostiaks ont été convertis au catholicisme grec, mais leur conversion est purement nominale. Tous continuent comme par le passé à sacrifier aux faux dieux et à immoler des animaux domestiques dans des bois sacrés (_keremetes_), devant de grossières idoles.
Dès mon arrivée à Liapine, je me préoccupai de visiter un de ces bois, mais les Ostiaks veillaient avec un soin jaloux sur leurs divinités, le prêtre orthodoxe du village ayant fait récemment en grande pompe un autodafé des idoles qu'il avait pu découvrir.
Dans la journée, après de longues recherches, les guides réussissent enfin à découvrir un _keremet_ absolument intact, et le lendemain nous nous mettons en route.
Nous remontons la Sygva. A quelques centaines de mètres de Liapine elle reçoit une grande rivière dont nos bateliers ignorent le nom. Au confluent est établie une _tchioume_ où nous faisons halte, dans l'espérance de dénicher quelque objet d'ethnographie. Et en effet voici une construction intéressante, une écurie primitive destinée à mettre les rennes à l'abri des moustiques. C'est un abri en clayonnage, (_salikol_) couvert en écorce de bouleau, dans lequel deux animaux peuvent prendre place[149]. Devant l'entrée, complètement ouverte, sont disposés deux petits feux fumeux destinés à écarter les insectes. La _tchioume_ est habitée par un _chaman_.
[Footnote 149: Hauteur de l'abri: 1 m. 10; profondeur: 3 m.]
Les _chamans_ ont, dans la société ostiake, la position de prêtres, et sont considérés comme les intermédiaires entre les dieux et les hommes. Comme tels, ce sont de véritables diseurs de bonne aventure. Les naturels leur supposent le don de prédire l'avenir et la capacité de guérir les maladies. Pour entrer en communication avec les esprits, les _chamans_ se servent d'un tambour de basque en peau de renne. Cet instrument sacré et ces croyances sont communs à toutes les populations ouralo-altaïques. Au milieu du siècle dernier, avant leur conversion, les Lapons avaient encore des tambours magiques[150] et des _chamans_. Aujourd'hui les indigènes de la Sibérie septentrionale ont seuls conservé ces pratiques de sorcellerie.
[Footnote 150: Les rares tambours magiques lapons conservés dans les musées d'ethnographie sont pour la plupart oblongs et couverts de dessins grossiers représentant les esprits. Ceux des Ostiaks et des Samoyèdes sont ronds et sans ornementation. Les _chamans_ les font résonner à l'aide d'une baguette en os garnie de peau de renne.]
Après une courte navigation, les bateliers nous arrêtent brusquement devant un bout de forêt. Nous débarquons, et un sentier embroussaillé nous conduit au _keremet_. Au milieu d'une clairière, une barricade de pieux surmontés de chiffons, et dans un coin un petit édicule: voilà le temple et les idoles des indigènes.
Aux âges primitifs, les diverses tribus finnoises ont eu de pareils sanctuaires. Ainsi les Esthoniens, qui sont aujourd'hui un peuple civilisé, ont jadis partagé les croyances des Ostiaks. Suivant un traité d'idolâtrie composé en 1517 par le moine allemand Léonard Rubenus, ces Finnois consacraient à leurs divinités des arbres élevés qu'ils décoraient de pièces d'étoffes suspendues aux branches[151].
[Footnote 151: Baudrillart, _Dictionnaire général des eaux et forêts_, 1823 t. I, p. 6.]
La gravure ci-contre, représentation exacte de ce lieu de sacrifice, dispense de toute description. On dirait un reposoir, avec d'autant plus de vraisemblance qu'il est surmonté d'une croix. Une cabane située à gauche de l'échafaudage de chiffons est construite sur le même modèle que les _njalla_ des Lapons[152]. Elle est juchée sur un tronc d'arbre à 1 m. 40 au-dessus du sol; on y accède par une planche garnie de grossières encoches en guise de marches. Ce cabanon renferme les images des divinités, deux grosses poupées formées de guenilles de diverses couleurs enroulées les unes autour des autres. Le visage du dieu est fait d'un morceau d'étoffe jaune, percé de quatre trous figurant le nez, les yeux et la bouche. A côté de ces idoles sont déposés deux paquets de flèches entourés de mouchoirs rouges, de cordons garnis de bagues en cuivre, et de grelots, un morceau de schiste micacé que ses facettes brillantes ont dû faire prendre pour quelque pierre précieuse, enfin des pieds de chevaux. Dans les idées des Ostiaks, les chevaux sont particulièrement agréables aux divinités, et lors des grandes fêtes, ils en sacrifient toujours à leurs dieux. A leurs yeux, le cheval blanc est un animal sacré.
[Footnote 152: Petits magasins épars dans les forêts, où ces nomades font des dépôts de vivres et d'approvisionnements.]
Généralement les images des dieux ostiaks sont de simples morceaux de bois grossièrement entaillés en forme de figures humaines. De simples incisions indiquent les yeux et la bouche. D'après Ahlqvist, la tête de certaines idoles serait garnie de plaques d'argent ou de plomb. Les indigènes se procureraient ces métaux par l'entremise des marchands russes, qui les achèteraient eux-mêmes à la grande foire d'Irbit.
Dans leurs sanctuaires, les Ostiaks déposent en guise d'_ex-voto_ des fourrures précieuses et des pièces de monnaie. Il y a trois ans, divers objets en argent, d'une très grande valeur archéologique, provenant d'un bois sacré, ont été trouvés chez un indigène de Liapine. C'étaient cinq assiettes, un plat carré et deux tablettes ornées de gravures figurant des scènes de la vie des naturels. L'une des plaques représentait un pêcheur et un archer tirant des rennes. Cette orfèvrerie, d'un fini merveilleux et d'un dessin irréprochable, est, suivant toute vraisemblance, une œuvre permienne. Ces Finnois ont été des ouvriers en métaux d'un goût artistique véritablement étonnant.
La présence de pareilles richesses dans un bois sacré est, croyons-nous, tout à fait accidentelle. Le _keremet_ que nous avons visité ne renfermait pas un seul objet de valeur. En dépit de leurs plus minutieuses recherches, nos compagnons russes n'y ont découvert qu'un vieux kopek. Dans le bois sacré de Mouji, sur les bords de l'Obi, M. Sommier n'a également trouvé qu'une pièce de monnaie. A Liapine, Russes et Zyrianes affirment cependant que les _keremets_ contiennent de véritables fortunes, et plusieurs d'entre eux passent pour avoir gagné une somme rondelette au métier de détrousseurs d'idoles. Que dans ces sanctuaires les Ostiaks déposent des fourrures de prix, la monnaie courante du pays, à cela rien d'extraordinaire, mais ils ne peuvent guère offrir à leurs divinités des pièces d'argent, par l'excellente raison que le numéraire est presque inconnu dans ces régions et que même les roubles-papier ne sont pas communs dans ce pays où tout le commerce se fait par voie d'échange. En cas de besoin les Ostiaks reprennent les offrandes faites à leurs divinités un jour d'abondance. Suivant la pittoresque expression du voyageur russe Poliakov, les idoles sont les caisses d'épargne des indigènes. Pendant leurs déplacements ils confient leur fortune à leurs dieux. Tous les ustensiles et vêtements qu'ils n'emportent pas, ils les déposent sur des traîneaux qu'ils abandonnent dans les _keremets_.
Les bois sacrés comme celui de Liapine correspondent à nos églises de village. C'est là que tous les membres d'un même hameau viennent faire leurs dévotions. Au-dessus de ces _keremets_ existent des sanctuaires communs à toute la race ostiake, dont la réputation attire de loin une foule de pèlerins. Aux environs de Troïtski, à une cinquantaine de kilomètres en aval du confluent de l'Obi et de l'Irtich, habite un dieu particulièrement vénéré, _Tourom-asler_, le dieu du confluent de l'Obi et de l'Irtich, d'après Ahlqvist. Tel est le renom de sainteté du lieu, que des Samoyèdes n'hésitent pas à entreprendre des voyages de plus de 1 000 kilomètres pour venir y implorer les esprits.
A côté de ces divinités publiques, chaque famille a en outre ses dieux domestiques. Chez les Ostiaks existe la même hiérarchie religieuse que dans le monde des anciens, et ce n'est pas le seul rapprochement que nous pourrions faire dans cet ordre d'idées. Les dieux lares sont figurés soit par une petite poupée appelée _chiongote_, soit par un caillou dont la forme rappelle vaguement la silhouette de quelque animal. D'après M. Sommier, les _chiongotes_ sont consacrées aux parents décédés. Ces sauvages incultes vivant au jour le jour ont des sentiments qui ne sont généralement développés que chez les populations plus élevées en civilisation. Ainsi les morts sont de leur part l'objet d'un culte touchant. Après le décès d'un membre de la famille, les survivants fabriquent une poupée qui est censée représenter le défunt et qui est traitée comme le serait le mort de son vivant. Le soir on la couche sous des peaux, le matin on la lève et on la place devant le feu. On met devant elle une tabatière, du tabac à fumer, et, lors des repas, on dépose à ses pieds de la nourriture. D'après Castren, une autre classe de _chiongotes_ aurait, dans les croyances des indigènes, des fonctions différentes; elles seraient les dieux protecteurs du troupeau de rennes, de la santé de la famille du chasseur heureux, et comme telles, bien entendu, recevraient des offrandes.
Chez les Ostiaks comme chez les Finnois du Volga, les grandes cérémonies religieuses consistent en un repas sacré. Les indigènes abattent un animal, un renne ou un cheval, et le mangent devant les idoles après un simulacre d'offrande aux fétiches. Le _chamane_ barbouille la bouche du dieu de viande et de sang, lui verse ensuite de l'eau pour le rafraîchir, et, si les fidèles possèdent du _vodka_, quelques gouttes du précieux liquide terminent le repas symbolique. La tête et la peau de l'animal sacrifié sont ensuite suspendues aux arbres. Dans le bois sacré de Liapine, à côté du reposoir, se trouvait tout un matériel culinaire: une table, une chaise, une cuve, des écuelles et des cuillers en bois. A un arbre était suspendu un tambour magique.
La plus haute divinité des Ostiaks est le dieu du ciel, _Tourom_[153], le souverain maître du monde et des hommes, celui qui, à son gré, déchaîne la tempête et fait rouler le tonnerre. Dans les croyances des indigènes ce dieu occupe la même place que Jupiter dans la mythologie grecque et romaine. Bien que le plus élevé dans la hiérarchie religieuse des bords de l'Obi, _Tourom_ n'est point l'objet d'un culte, et en son honneur on ne fait ni sacrifice ni offrande. Un peuple habitant au milieu des forêts et pour qui la pêche est une des principales industries a tout naturellement peuplé d'esprits les bois et les rivières. _Meang_ est le dieu de la forêt, _Koulji_ celui des eaux, et ceux-là sont particulièrement vénérés. Jamais un Ostiak ne part pour la chasse ou pour la pêche sans leur promettre une offrande en cas de succès. L'ours est l'objet d'un culte de la part des indigènes. Les Ostiaks comme tous les autres peuples finnois manifestent à son égard une crainte superstitieuse. L'animal s'offenserait, croient-ils, s'ils l'appelaient de son nom, et pour éviter sa colère ils le désignent sous diverses circonlocutions, comme du reste les Lapons et les Finnois de Finlande. Toujours ils le nomment le vieux fils de Tourom. Lorsqu'un ours a été tué, les Ostiaks célèbrent cet événement par des danses. Cette coutume remonte à une très haute antiquité. Le _Kalevala_ raconte des réjouissances analogues en pareille occasion. Jadis l'ours vivait dans les régions éthérées, mais, bien qu'habitant le «septième ciel», il s'y ennuyait fort. Sur ses instances, son père le laissa partir pour la terre, à condition qu'il n'attaquerait jamais les bons, et qu'il serait ici-bas le représentant de la justice. Vivant ou mort, l'ours voit tout et sait tout. Pour cette raison les indigènes ont l'habitude de jurer sur sa patte ou sur sa dent en prononçant ces paroles sacramentelles: «Si je suis un imposteur, mange-moi». Dans leurs idées ce serment a la plus haute valeur[154]. Comme fétiches tous les Ostiaks portent à la ceinture une dent d'ours. Ce morceau d'os a la vertu de préserver des douleurs dans le dos. En cas de maladie, les naturels raclent la dent et en avalent de petits morceaux.
[Footnote 153: En langue ostiake, _touroum_ signifie à la fois l'air, l'espace et dieu. En dialecte vogoule, _tarom_ a la même signification. (Ed. Sayous, _Des mots communs aux diverses langues finnoises_. Mémoire manuscrit que le savant professeur de la Faculté de Besançon a eu l'amabilité de me communiquer.)]
[Footnote 154: Poliakov, _loc. cit._]
Sur les cours d'eau, les caps et les baies des rivières, habitent des esprits auxquels les Ostiaks ne manquent jamais de sacrifier lorsqu'ils passent.
Ainsi, un promontoire de l'estuaire du Nadyme, dans la baie de l'Obi, est le séjour de la divinité Émane. Dans les nuits obscures de l'hiver, le dieu éclaire d'un feu constant la route suivie par les navigateurs; il a de plus le pouvoir de changer la direction des vents. Lorsque nous arrivâmes devant cette pointe, raconte M. Poliakov, le plus vieil Ostiak de l'équipage remplit une soucoupe d'eau-de-vie, puis regardant le cap d'un air suppliant, la versa dans l'eau, et jeta ensuite deux pièces de 10 kopeks et trois bagues de cuivre. Le sacrifice prit fin après offrande d'une seconde soucoupe jetée avec le même cérémonial que la première. Après quoi je dus régaler d'eau-de-vie les Ostiaks. Tous les environs de ce cap sont considérés comme _tabous_[155]. Défense d'y chasser, d'y cueillir des fruits, et de boire l'eau du fleuve aux environs.
[Footnote 155: Les arbres des bois sacrés sont également _tabous_. Défense d'y couper même une branche sous les peines les plus sévères.]
Pour terminer ce long chapitre relatif aux Ostiaks, deux mots sur leur état moral. Étant encore naïfs, ils sont restés sincères, et, demeurés à l'écart de la civilisation, ils ont gardé l'honnêteté primitive. Les Ostiaks ignorent l'usage des serrures. Chez eux tout est ouvert à tout venant et jamais rien n'est pris.
Que de fois dans nos discussions de politique coloniale n'a-t-on pas fait sonner haut le prétendu devoir des races supérieures de porter les lumières de la civilisation aux peuples inférieurs! Ce sont là de pures déclamations. A notre contact les sauvages prennent tous nos vices sans acquérir aucune de nos qualités.
CHAPITRE XIII
LA SYGVA ET LA SOSVA
Descente de la Sygva.--Un clan zyriane.--Un prince ostiak.--Danse des indigènes.--Arrivée à Beriosov.
La traversée de l'Oural était la grosse difficulté de l'expédition. Cette chaîne de montagnes franchie, tout devient désormais facile. La route s'ouvre maintenant aisée et sans fatigue, tracée par de larges rivières. Dans les régions du nord, en Europe, en Asie comme en Amérique, les seules voies de communication sont les cours d'eau. La Sygva et la Sosva nous conduiront à Beriosov, puis l'Obi nous amènera à Samorovo, au confluent de ce fleuve et de l'Irtich. Au total, une navigation à la rame d'environ 1 200 kilomètres.
Notre première étape sera Beriosov, et le 17 août, dans l'après-midi, nous quittons la factorerie de Liapine. Nous sommes confortablement installés dans une spacieuse _lodka_ et nous avons des vivres à discrétion. Pour obéir aux instructions de M. Sibiriakov, ses employés ont mis à notre disposition toutes les ressources des magasins, et au gré de ces braves gens nous usons avec trop de discrétion de cette hospitalité si généreusement offerte. Ils voudraient nous charger de farine, de sucre, de thé; si nous n'y mettions bon ordre, notre embarcation deviendrait un entrepôt. Désormais sans souci du vivre ni du couvert, le voyage sera une partie de plaisir. Boyanus, notre brave Popov et moi, prenons place dans la lodka; une seconde transporte un _ouriadnik_ de Beriosov et un interprète ostiak envoyés à notre rencontre par les autorités impériales. Fonctionnaires et simples particuliers rivalisent pour rendre facile notre exploration.
A deux heures, l'escadrille appareille et, à une demi-heure de Liapine, s'arrête pour prendre des rameurs au village de Sarompaoul. Nous irons ainsi jusqu'à Beriosov de station en station, changeant chaque fois d'équipe. Les hameaux (_paoul_) sont échelonnés le long de la rivière à 15, 20, 30 kilomètres les uns des autres. Ce sont les seules localités habitées; à droite, à gauche, s'étend la solitude absolue, la grande forêt inutile et déserte.
A un kilomètre en aval de Liapine, sur la rive gauche de la Sygva, se trouvent les ruines très bien conservées d'une forteresse russe. Dès la fin du XVe siècle, Liapine était une localité importante, et elle se trouve mentionnée dans les _Notes sur la Russie_ d'Herberstein. La carte de Sibérie publiée par Strahlenberg[156] (1730) indique très exactement à Liapine un poste russe sous le nom de _Gorodok Liapinski_. Les murailles du fort sont encore debout, c'est un blockhaus en bois, surmonté d'une terrasse d'où les défenseurs pouvaient répondre aux assaillants.
[Footnote 156: _Nova Descriptio Geographica Tattariæ Magnæ tam orientalis quam occidentalis in particularibus et generalibus territoriis una cum delineatione totius imperii Russici imprimis Siberiæ accurate ostensa._ (Reproduction photolithographique publiée par la Société suédoise d'anthropologie et de géographie. _Svenska sällskapet för Antropologi och Geografi. Geografiska Sektionens Tidskrift_, 1879, vol. I, no 6.)]
A notre grand regret, le manque d'instruments ne nous permit aucune fouille. L'exploration de ces ruines eût présenté du reste de grosses difficultés. Dans cette région sibérienne le sol reste éternellement gelé; à une profondeur de 60 centimètres, le sable est glacé et prend la consistance de la pierre. Cette zone, constituée uniquement par des formations arénacées, forme sur des milliers de kilomètres une gigantesque glacière souterraine, et dans cette couche se sont conservés presque intacts les débris du mammouth et du rhinocéros à narines cloisonnées de la période quaternaire. Quelques exemplaires ont été trouvés encore garnis de chair, dont les chiens des indigènes se sont régalés.
Le musée de l'Académie Impériale des Sciences à Saint-Pétersbourg renferme un squelette entier de mammouth. Cet animal, très voisin de l'éléphant actuel, armé comme lui de deux longues défenses, abondait dans la Sibérie septentrionale. Aujourd'hui la recherche de l'ivoire fossile est une des industries les plus lucratives des indigènes riverains de l'océan Glacial. En moyenne, les Toungouses de la Léna recueillent annuellement 16 000 kilogrammes d'ivoire fossile, représentant environ 200 individus; en 1840, Middendorf estimait déjà à 20 000 le nombre des mammouths dont les dépouilles avaient déjà été exploitées[157]. A la foire d'Obdorsk, en 1881, furent vendus 570 kilogrammes de dents de mammouth pour la somme de 1 400 roubles[158]. Les déserts de Sibérie ont ainsi gardé dans une intégrité absolue les documents les plus précieux pour l'histoire de la terre.
[Footnote 157: Lapparent, _les Anciens Glaciers_, Paris, 1892.]
[Footnote 158: Sommier, _loc. cit._]
Par un contraste bizarre, ce sol éternellement gelé porte la plus belle végétation qui puisse s'épanouir sous le cercle polaire. Partout la forêt est touffue, les arbres grands et élancés. Une terre vivante repose sur cette terre morte.