Part 8
«Il est bon de déposer à Dizfoul vos effets chez Mirza Abdoul-Raïm et de venir rester à Chouster auprès de moi.
«Après mon retour à Dizfoul, vous vous occuperez à vos affaires avec l'escorte, la force et le conseil du gouvernement.
«Tout à vous,
«_Mozaffer el Molk._»
Compter sur les promesses de _Son Excellence_, supposer qu'elle viendra s'établir à Dizfoul tout exprès pour nous donner _l'escorte, la force et le conseil du gouvernement_, serait chimérique! Il faudrait bien mal juger les fonctionnaires persans, toujours trembleurs et nonchalants, et se faire de singulières illusions sur le climat du pays. Dans un mois le soleil sera brûlant, quinze jours plus tard la chaleur deviendra intolérable, en mai il ne restera plus au _gabr_ âme qui vive.
Suivre les conseils du gouverneur, lever les tentes, renvoyer les ouvriers si péniblement conquis, équivaudrait à une désertion, à l'abandon définitif des fouilles. Marcel et moi ne pouvons supporter cette pensée.
D'un autre côté, demeurer ici contre l'avis de Mozaffer el Molk, c'est exposer la mission à de graves dangers et assumer, en cas de malheur, une terrible responsabilité. Nous n'hésitons pas à jouer notre vie; mais, avant d'engager l'existence du personnel placé sous ses ordres, mon mari veut consulter les intéressés. Rentrons.
Près des tentes nous attend Mirza Abdoul-Raïm.
Des faits de la plus haute gravité se sont passés à Dizfoul. Le lendemain de notre départ, cinq ou six cents sectaires, émus à la pensée que des chrétiens allaient souiller de leur présence le tombeau de Daniel, dérober le corps du saint prophète, transporter dans le Faranguistan ce palladium de la contrée, se réunirent dans les mosquées de la ville. Les défenseurs de la foi firent serment d'expulser de vive force ou d'immoler les infidèles, et prirent dans ce but le chemin de Suse.
Les uns étaient armés de mauvais fusils et de pistolets, les autres de lances, tous--ceci prenait un caractère sérieux--de frondes, qui dans la main des Dizfoulis deviennent redoutables. La troupe, dansant, hurlant, invoquait Ali et ses fils, les martyrisés de Médine et de Kerbela. Elle s'était avancée dans la plaine et avait franchi la rivière; vingt kilomètres la séparaient de Suse, quand elle fut rejointe par deux cavaliers venus de la ville à franc étrier. C'étaient les fils de cheikh Mohammed Taher. Le cheikh, effrayé par la spontanéité de cette singulière croisade, leur avait enjoint de ramener les énergumènes.
D'abord bafoués, traités de _kafirs_ (mécréants), de _haramzadès_ (fils d'impur), les jeunes gens réussissent cependant à se faire écouter. Les Dizfoulis consentent à regagner la ville, sous la promesse solennelle qu'une députation composée de seïds, de mollahs et des plus ardents promoteurs du mouvement ouvrira dès le lendemain une enquête sévère. Si les chrétiens ont violé le tombeau de Daniel, Cheikh Taher en personne conduira les justiciers et présidera au massacre des coupables.
De son côté, le vénérable religieux faisait appeler Abdoul-Raïm et l'interpellait sur notre étrange conduite: «On accuse les Faranguis d'avoir déjà ruiné le tombeau du prophète!
--Les prenez-vous pour des sorciers? Partis hier dans l'après-midi, ils n'ont pu gagner Suse avant la nuit; ils ne possèdent ni pelles ni pioches, puisque ces outils sont encore chez le forgeron chargé de les emmancher. D'ailleurs je vais les rejoindre et vous tiendrai au courant de leurs faits et gestes.
--Vous ne partirez pas seul, reprit le cheikh défiant; seïd Hadji Houssein vous accompagnera et vous évitera la peine de revenir à Dizfoul.»
C'est ainsi que, le surlendemain de notre arrivée, sont apparus les turbans blancs et bleus, qui, après avoir constaté le parfait état du tombeau, nous ont fait subir un insidieux interrogatoire.
A la suite de cette échauffourée, un courrier volait dans la direction de Chouster. Mozaffer el Molk, qui avait dépensé toute sa diplomatie pour enrayer notre marche vers Suse ou éviter de se compromettre dans notre voisinage, priait les autorités civiles de Dizfoul de lui envoyer des rapports motivés. De la lecture de ces documents le Khan concluait au rappel immédiat de la mission française, exposée, sans autre rempart qu'une toile de tente, non seulement aux razzias des nomades, mais à la haine des fanatiques qui vont entreprendre leur pèlerinage annuel.
Ainsi s'expliquent la difficulté de trouver des ouvriers, les hésitations d'Ousta Hassan, les terreurs de Dor Ali et la fameuse communication rose.
Le courrier de Mozaffer el Molk n'est pas moins explicite que le mirza. Il assure avoir vu, en traversant Dizfoul, des groupes furieux assiéger les portes des mosquées. On ne nie pas que Daniel et sa tombe ne soient encore intacts, mais des infidèles et des sorciers ne sauraient être tolérés dans le voisinage des lieux saints.
Marcel soumit le cas à MM. Babin et Houssay, sans leur dissimuler la gravité de la situation.
«Quels sont vos projets? demandèrent-ils.
--Ma femme et moi méprisons les menaces d'une population idiote et n'abandonnerons Suse qu'à la dernière extrémité. En cas d'attaque, nous essayerons de nous replier derrière la Kerkha et de gagner le territoire ottoman.
--Vous pouvez compter sur nous,» répondirent-ils sans même se consulter du regard.
Marcel, prenant alors la plume, écrivit de sa plus belle encre au gouverneur:
«Excellence,
«Je vous remercie infiniment de la communication que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser. Malgré tout le plaisir que j'aurais à passer quelque temps auprès de vous, il m'est impossible de lever mes tentes en ce moment. Mon départ ressemblerait à une désertion.
«Je vous l'ai promis, aucun membre de la mission française ne s'approchera du tombeau de Daniel; mais si je tiens mes engagements, je compte sur vous pour protéger et faire respecter les envoyés d'un gouvernement ami de la Perse. Écrivez dans ce sens au mouchteïd, et ce chef religieux profitera certainement de l'occasion qui lui est offerte d'être agréable à Sa Majesté Impériale.
«Veuillez recevoir, etc.»
Puis, comme l'arrivée d'un courrier émotionnait nos pusillanimes ouvriers, toujours enclins à rêver de chaîne au cou, de pieds endoloris, de nez ou d'oreilles délicatement supprimés, mon mari fit appeler Ousta Hassan: «Ce soir même tu vas partir pour Dizfoul; tu ramèneras autant d'ouvriers que tu en pourras embaucher: cent, cinq cents, mille. Les travaux jusqu'ici n'ont été que jeux d'enfants, un simple début. A ton retour j'aurai tracé des excavations nouvelles.»--Ousta Hassan, alléché par les bénéfices qui arrondissent tous les soirs son escarcelle, a pris de son pied léger le chemin de la ville.
15 mars.--Aucune découverte n'est venue calmer nos inquiétudes. Quelques ossements se sont montrés blanchissants sous la pioche; comme on leur assurait une sépulture,--sera-ce la dernière?--les ouvriers mettaient à jour une potiche de terre cuite, haute de soixante-cinq centimètres et fermée par un boulet de pierre.
«Un trésor! De l'or, de l'argent, des pierres précieuses!» s'est écrié Mirza Abdoul-Raïm, accouru sur l'appel d'un soldat espion payé par l'espionné.
Ni l'un ni l'autre assurément, mais le crâne intact et les os disjoints d'un bonhomme dont les derniers souhaits ne furent pas, j'imagine, de figurer à titre de pièce rare dans un musée du Faranguistan.
Quel fut le culte de cet ancêtre? A quelle race appartint-il?
Sous le règne des Achéménides, les cadavres des disciples de Zoroastre étaient déposés dans un _dakhma_ et livrés aux oiseaux de proie; d'ailleurs les palais de Suse, alors dans toute leur splendeur, n'eussent pas servi de cimetière. Les Sassanides restaurèrent les pratiques du culte mazdéen, oubliées sous les Parthes. Chrétiens et musulmans n'entrèrent jamais en lutte avec les lois qui régissent l'anéantissement des choses et des êtres.
Ce serait donc à la période troublée qui sépare les derniers Achéménides des premiers Sassanides, c'est-à-dire à l'époque des Parthes, que devrait remonter l'intéressant spécimen d'archéologie funèbre découvert dans la tranchée.
M. Houssay, Abdoul-Raïm et moi avons enlevé les ossements avec les égards dus à leur grand âge, et tamisé, sans découvrir le plus petit objet, la poussière granuleuse et blonde qui fut un être pensant.
Les yeux du mirza s'éteignent, la bouche grimace une moue réjouissante, le nez s'allonge. «_Peder soukhta!_ (père brûlé), s'écrie le colonel désappointé; c'était bien la peine de laisser refroidir le thé!» Et traitant désormais l'habitant de la potiche avec le plus parfait mépris, il en abandonne l'entière propriété à M. Houssay.
L'anthropologie rendra peut-être la parole à ces antiques débris.
Non loin de la potiche est également apparue une brique de faïence grossière.
Deux des tranches sont émaillées. Sur l'une, des bandes jaunes et bleues, séparées par un cloisonné noir, encadrent des marguerites blanches peintes sur fond bleu; la deuxième est décorée de denticules bleus, blancs et verts. En parcourant les crevasses, nous avions déjà rencontré des fragments de la même matière, mais aucun d'eux n'était coloré. La base arrondie d'un petit vase de verre merveilleusement irisé, un bracelet de verre émaillé, un fragment d'inscription cunéiforme, résument les trouvailles de la journée.
17 mars.--Les nuages accumulés par les vents du golfe Persique attendaient l'heure de la prière pour inonder la plaine. Les cataractes du ciel se déversent sur la tente qui se tend comme la peau d'un tambour, l'eau tombée sur les tumulus court torrentueuse.
La nuit vient. Pour toute cuisine nous possédons la calotte du ciel; un trou et quelques briques suppléent aux fourneaux économiques les plus perfectionnés. On dînera ce soir d'un souvenir du _Tonkin_, un fromage de Hollande destiné à fêter les grands saints du calendrier. Envisageons d'une âme sereine cette cruelle perspective.
En croirai-je mes papilles olfactives! Le poulet et le pilau traditionnels font leur fumante apparition, abrités sous la robe ruisselante de Mahmoud. Le cuisinier creusa des fossés autour du feu, confectionna avec des caisses vides un abri au-dessus de sa marmite et, en dépit d'Éole et du plus terrible de ses enfants, il remplit avec conscience les devoirs de sa haute charge. L'inévitable ou l'irréparable n'émeuvent pas le musulman. Pas un de nos serviteurs ne songe à reprocher au ciel son inclémence; pas un cependant ne possède un vêtement de rechange et n'enlèvera pour dormir ses habits trempés de pluie. A quoi servirait de perdre son temps et sa peine en vaines récriminations?
Je suis même surprise d'entendre les domestiques discuter gravement la position, les dimensions et les formes d'une cuisine construite avec des roseaux comme les _capars_ loris. J'en viens presque à considérer nos gens comme de grands caractères: quel calme, quelle insouciance de tout bien-être, quelle force de volonté physique et morale! Ils sont menteurs, voleurs, paresseux et le reste; mais peuvent-ils résister aux mauvais exemples partis des sphères les plus hautes?
Plus je fréquente le peuple persan, plus je me sens portée à lui tenir compte de ses incontestables vertus et à rendre les grands responsables de ses vices. Des gouverneurs il apprend que bien mentir est faire preuve de génie; _madakheliser_ (malverser) indique de l'adresse et de la prévoyance; trembler au souffle du vent est un indice de sagesse; s'humilier devant les forts, écraser les petits, une action louable si bien liée aux habitudes du pays, que chacun peut espérer la commettre un jour.
Pendant que je philosophe, la pluie devient de plus en plus lourde; elle affaisse sous son poids les parois de la tente exposées au vent. La toile tient bon et ne se laisse pénétrer par aucune gouttière, mais à travers les fils s'établit un suintement capillaire. Il semble que, d'une main puissante, un géant soutienne une cloche d'eau suspendue au-dessus de nos têtes.
On ne montera pas la garde cette nuit.
Jamais, assure Dor Ali, les Arabes n'oseraient s'aventurer hors de leur campement. Des torrents dangereux pour les cavaliers et les piétons courent dans la plaine; le ciel est si noir qu'on n'aperçoit pas les tentes à dix pas de distance, quand meurt au dedans la lumière qui les rend semblables à de gigantesques fanaux.
18 mars.--Le ciel subit une crise hivernale. Depuis quarante-huit heures, il pleut, il pleut sans trêve ni merci, et cependant les nuages sont toujours aussi sombres et aussi bas. Enveloppés de caoutchouc de la tête aux pieds, nous essayâmes de franchir le seuil de notre prison de toile; cette tentative ne fut pas heureuse. Dix minutes ne s'étaient pas écoulées que nous regagnions notre asile semi-protecteur, les jambes mouillées jusqu'aux genoux, le corps confus de chutes dans les trous et les fondrières ouvertes par les eaux. Que faire? Plier le dos devant l'orage et piétiner tout le jour un sol que les infiltrations ont rendu boueux.
Il serait inhumain de laisser nos gens sans abri: l'une des deux tentes leur a été concédée; nous nous contenterons désormais d'un cône très aplati dont le diamètre mesuré sur le sol ne dépasse pas six mètres. Les objets susceptibles de se dégrader à la pluie nous disputent encore cet espace où l'on vit, on mange, on fume, on travaille et l'on dort. Quant à bouger, il n'y faut pas songer: seul un stratégiste de premier ordre étendrait pied ou patte sans heurter quelqu'un ou quelque chose.
Dieu soit loué, nous possédons des livres. Chers livres! compagnons d'humeur égale, maîtres qui ne savez pas rudoyer, esclaves toujours disposés à servir vos tyrans, bienfaiteurs qui donnez avec bonne grâce et vous soumettez à toutes nos fantaisies au logis comme en voyage! Bénédictin eut-il pour vous des yeux plus doux que les miens? Que vous offrirai-je en échange de vos attraits, si ce n'est la place la mieux abritée des gouttières?
Jamais souvenir du _home_ lointain ne hanta mon esprit sous une forme plus persistante. L'activité physique rend seule tolérable l'existence que nous menons ici. Il ne faut pas avoir le temps de se prendre soi-même en pitié.
19 mars.--Béni sois-tu, soleil radieux, première œuvre du Créateur! Ton apparition rend l'ardeur à mon âme, l'espoir à mon cœur oppressé, la chaleur à mes membres engourdis. Tes rayons vivifient la nature prosternée devant toi, ils dorent la plaine noyée dans de légères vapeurs pareilles à des flocons rosés, les montagnes irisées dont les cimes neigeuses arrêtent les regards vers le septentrion, les herbes tremblantes ponctuées d'anémones rouges comme les gouttes d'un sang généreux. Il semble que le printemps soit né en ces deux journées si tristes, et que, pour fêter sa résurrection, il ait revêtu la plus riche des parures. Soleil, que ne suis-je venue deux mille ans plus tôt sur cette terre où tu fus adoré! Mes mains se seraient élevées vers toi pour t'offrir des sacrifices, j'eusse été l'une de tes prêtresses!
Visitons nos tranchées. Elles sont envahies. A mesure que les eaux s'abaissent, absorbées par les couches profondes, apparaissent des fissures, indiscutables pronostics d'éboulements prochains. Faute de bois pour étançonner les parois, il faut laisser aux désagrégations le temps de se produire. Marcel abandonnera la fouille C pour attaquer une nouvelle tranchée, B, perpendiculaire à la façade sud du palais et tracée dans l'axe général de la construction. Cette excavation le renseignera sur la position des portes--si elles ne sont pas ruinées,--sur leur forme et leur ornementation.
La première couche de terre était farcie de scorpions. Comme la nature, ils semblent se réveiller de leur torpeur hivernale et remonter en masse vers l'herbe verte. Quelle variété de races et de couleurs! Grands et petits, gros et courts, blancs, noirs, verts, jaunes, ces vilains animaux se livrent de fratricides combats dans la boîte où les dépose M. Houssay, et témoignent par ces luttes de l'énervement que leur procure une aussi triste situation.
L'un d'eux, caractère vindicatif, a piqué un jeune garçon. Le bistouri et l'acide phénique ont eu vite raison de l'infection venimeuse et prévenu les conséquences, souvent fort graves, d'un semblable accident. Lorsque les ouvriers ont vu leur camarade debout deux heures plus tard, leur surprise s'est donné libre carrière.
Grâce aux soins prodigués par M. Houssay, aux médicaments aussi gratuits que les conseils, nous conquérons l'estime de nos voisins. La réputation des Faranguis s'étend de proche en proche; non contents de venir nous consulter sur leurs maux présents et à venir, les nomades poussent la confiance jusqu'à nous supplier de réparer des montres acquises dans les bazars de Bassorah, des fusils inénarrables et une tabatière à musique sans engrenages ni ressort. La charge de recevoir ces importuns m'incombe en général. Les gens riches me proposent dix chaïs (40 centimes); puis, comme je me récuse, ils se consultent du regard et font miroiter devant mes yeux l'appât d'un kran tout entier. Artaxerxès lui-même ne saurait me corrompre..., à moins qu'il ne m'offrît un carré de côtelettes.
Le mouton se dérobe devant nous, l'agneau s'évanouit, ombres vaines toujours poursuivies et jamais atteintes! A l'exemple de Cheikh Ali, il n'est mauvaises excuses que ne donnent les Arabes, si avides d'argent, pour refuser de nous vendre leurs bêtes à laine.
Je soupçonne Mirza Abdoul-Raïm d'être l'âme de ce pacte de famine. Quand le colonel comprit que nous allions rendre l'âme, il fit amener, soi-disant de Dizfoul, trente brebis maigres, galeuses, déplumées, ainsi que des animaux atteints de maladie mortelle, et les proposa pour un prix quintuple de leur valeur réelle. Depuis lors une lutte cruelle se livre entre les instincts honnêtes de M. Houssay naturaliste et l'amour-propre de M. Houssay pourvoyeur.
Diagnostiquant la phtisie des brebis à leur aspect extérieur, le naturaliste fit taire le pourvoyeur et refusa de laisser paraître sur notre table une viande malsaine. Mieux vaut encore le régime du pilau et du poulet bouilli: s'il n'est point de nature à développer une honteuse gourmandise, il a du moins le mérite d'être salubre.
Quand on lui communiqua cette décision, le mirza jura devant le soleil et la lune qu'il ne paissait pas de plus beaux moutons dans les prairies d'Éden, et promit cependant de les renvoyer à leur légitime propriétaire. En attendant cet heureux jour, il a préposé un habitant du _gabr_ au soin de les mener paître et d'arracher les derniers flocons de laine égarés sur leur dos. Quand je passe auprès de ces tristes squelettes, que je compte leurs côtes, les nœuds de l'épine dorsale, que je considère leurs flancs aplatis, leur éticité pathologique, une pensée, toujours la même, obsède mon esprit. Bon gré, mal gré, ce sera par notre intermédiaire que les élèves du mirza accompliront leur destinée. Les trente y passeront. Nos jeunes camarades, auxquels j'ai prédit le sort qui nous attend, ont fait serment de s'opposer jusqu'à la mort aux criminelles tentatives d'Abdoul-Raïm; le temps dira qui de nous connaît le mieux le caractère des Persans.
Deux pêcheurs arabes sont arrivés ce matin, portant dans une étoffe de poil de chèvre un monstre marin qu'ils venaient de piquer au trident dans les eaux boueuses du Chaour. C'est une carpe gigantesque, déformée par les ans, couverte d'une peau semblable à du cuir. Les filets, épais de dix doigts, ont été mis à la disposition du chef; le squelette de l'animal, précieusement enterré, sera dirigé vers la France quand les fouilles prendront fin. Étant donnée la grosseur anomale de cette bête, on se demande quel est son âge; peut-être naquit-elle sous le règne de Chapour ou de Khosroès. Ne mange-t-on pas des homards ou des langoustes centenaires? Les lustres passent sur certains êtres sans ruiner leurs organes; un animal stupide résiste à l'effort du temps, qui emporte l'homme et ses œuvres.
20 mars.--Nous installions les ouvriers dans la fouille C, abandonnée à la suite des pluies, quand plusieurs d'entre eux nous entourèrent et se plaignirent avec amertume de Mirza Abdoul-Raïm. Cet honnête homme, installé auprès des Dizfoulis, exige de chacun d'eux, sous peine du bâton, une redevance journalière de quatre _pouls_, soit environ dix centimes. Nul jusqu'ici n'a osé résister, mais tous assurent qu'ils abandonneront les chantiers plutôt que de verser une partie de leur salaire entre les mains d'un tyran dont les prétentions croîtront chaque jour en proportion de leur faiblesse. Marcel, fort ému, est aussitôt rentré et a fait comparaître le mirza.
Après une verte semonce, mon mari, peu soucieux de se brouiller avec ce cauteleux personnage, lui offrit un traitement équivalent aux bénéfices illicites qu'il prélève sur les ouvriers, sous promesse de laisser en paix nos malheureux protégés.
«Me croyez-vous capable de manger le pain de ces pauvres gens! Qu'on me pende par les oreilles, qu'on m'attache une corde autour du cou s'il y a un mot de vrai dans ces bavardages nauséabonds! Les Dizfoulis, je le confesse, m'ont offert, suivant l'usage, un _pichkiach_ journalier, qu'ils eussent été heureux de me faire accepter; mais je l'ai refusé avec horreur. Ainsi je fais de vos propositions. Mon père était de grande famille, je suis de race noble et colonel; vous m'humiliez profondément en suspectant mes meilleures intentions! Vous me blessez dans ce que j'ai de plus cher: mon honneur de soldat et de gentilhomme (_doouletman_).»
Ce soir, au moment de la paye, les plaignants étaient réunis autour des tentes. Le mirza s'est avancé le front haut, la mine fière et, comme il convient à un noble colonel: «Qui de vous ose prétendre que je m'attribue une partie de son salaire? Qu'il se montre, cet infâme calomniateur!
--Nul n'oserait porter une accusation aussi fausse,» ont répondu les ouvriers, tremblants à la seule pensée de la bastonnade qui attend leurs pieds dès la rentrée au _gabr_.
En résumé, Abdoul-Raïm est sorti de cette épreuve blanc comme neige, pur comme l'enfant qui tête le sein de sa mère, mais fort aigri contre nous.
Cependant il importait de retenir les terrassiers! La crise était d'autant plus malencontreuse que le déblayement devient tous les jours plus laborieux.
Les couches d'argile résistante rencontrées au-dessous des maisons arabes ou sassanides ne forment pas une strate continue, mais occupent des zones bien limitées. Aussi les tranchées s'approfondissent-elles irrégulièrement. Quelques amorces, C, atteignent 1m,40; d'autres sondages, B, descendus à 2m,30, ont mis à découvert de grandes briques posées sur un lit de cailloux fort épais, sorte de radier qui paraît s'étendre d'une manière uniforme sous le palais et ses dépendances.
Le carrelage est réglé au niveau de l'arête supérieure des dalles énormes sur lesquelles reposent les colonnes de l'apadâna achéménide.
Excepté ce dallage, mis à nu sur presque toute la longueur de la tranchée B, on n'a rencontré aucune trace des enceintes ou des portes qui précédaient le palais. Notre déception est extrême, car le volume des terres qui restent encore à déblayer est trop restreint pour dissimuler des monuments de quelque importance. Cette excavation va être abandonnée et les ouvriers reportés sur les attaques C, profondes aujourd'hui de près de deux mètres.
Les fouilles A du palais se continuent dans de meilleures conditions.