A Suse

Part 9

Chapter 93,738 wordsPublic domain

Les membres de taureaux accouplés, appartenant aux chapiteaux bicéphales, ont été trouvés et amenés sur le sol à l'aide de crics. De longtemps je n'oublierai la mine ahurie des Dizfoulis devant ces engins. Nos hommes en étaient arrivés à perdre la notion des poids; sans de minutieuses précautions et une continuelle surveillance, ils se seraient fait broyer. Les fragments sont assez nombreux pour que l'on puisse, par la pensée, reconstituer l'animal gigantesque qui couronnait les colonnes. Voici le ventre couvert de poils frisés, les lourds genoux de la bête; un collier, orné de marguerites et d'une fleur de lotus en guise de pendeloque, entoure le cou. La base, le fût, le chapiteau atteignaient vingt-deux mètres de hauteur.

A côté d'une base gît la tête du monstre. Elle rappelle celles qui terminaient les chapiteaux dont on a retrouvé l'image sur la façade rupestre des hypogées achéménides. L'extrémité du museau, ainsi que les cornes, les oreilles, signalées par de profondes mortaises, manquent encore.

Ces sculptures, exécutées dans un calcaire noir au grain très fin, éveillent l'idée d'un art décoratif puissant et d'une technique avancée. Des tailles heureusement diversifiées mettent en relief certains muscles, estompent les autres et donnent au marbre des tons dont les différences, inappréciables dans l'ensemble, enlèvent à la masse des colosses toute monotonie.

Le hasard est-il une seconde Providence? Ces monstres de dure matière se sont brisés en mille pièces lorsque les palais s'écrasèrent dans la poussière, et, sous leurs débris, tombés presque du ciel, apparaissent des poteries intactes.

La découverte des taureaux ravit et inquiète à la fois mon mari. Un mètre cube de marbre pèse près de trois tonnes; les chameaux du pays ne sauraient porter une charge supérieure à deux cents kilogrammes; les indigènes ne connaissent pas la charrette, même de nom; le Chaour, sur lequel on pourrait peut-être aventurer des embarcations, est coupé de barrages. En supposant même qu'on brisât ces obstacles, où se procurer des canots? Comment se comporterait un _kelek_ (radeau persan) lorsqu'il serait chargé de caisses très lourdes et lancé sur un cours d'eau étroit, sinueux, bordé d'une végétation arborescente? Comment franchirait-il les rapides de l'Ab-Dizfoul? Jamais problème plus difficile à résoudre ne fut proposé à des gens plus mal outillés.

La crainte de ne pouvoir enlever cette année les objets de grand poids empêche Marcel de rejeter sur le déblayement de l'apadâna les Arabes venus en grand nombre mettre à notre service leurs bras et leurs pelles et les terrassiers qui abandonnent la tranchée C à mesure qu'ils atteignent le carrelage.

Deux nouvelles tranchées, L (tumulus nº 2) et I (citadelle), ont donc été piquetées. La première, en forme de baïonnette, part de la vallée et se dirige vers une sorte de cratère régulier situé au sud du tumulus barlong. Ce tracé n'a pas été choisi d'une manière arbitraire. Bien que le plan ne soit pas encore levé, il semble que les reliefs du sol ne sont pas répartis au hasard. Marcel a essayé de reconstituer un groupement dont la dépression est le centre, puis il s'est efforcé de couper des constructions hypothétiques et un éperon qui s'avance dans la vallée centrale.

Avant de prendre ce parti, nous avions tenté de découvrir sur le périmètre du tumulus un affleurement des murs d'enceinte ou de leurs fondations. En cheminant de proche en proche, on eût atteint une porte et pénétré à l'intérieur du palais. Vain espoir. Nos laborieuses investigations n'ont décelé aucun indice, aucun guide satisfaisant. On doit donc s'enfoncer sous terre à la conquête du fil d'Ariane, car il n'entre pas dans les vues de mon mari de faire des trous quelconques et de _chercher_ à l'aveuglette des objets de musée; des fouilles exécutées avec méthode peuvent seules donner des résultats scientifiques.

Depuis quelques jours nous occupons deux cent quatre-vingt-dix terrassiers. Ils appartiennent aux trois races distinctes de la Susiane, et forment trois groupes, qui travaillent sous nos ordres sans se mêler, soit le jour, soit la nuit, sans contact les uns avec les autres.

Les premiers venus, les Dizfoulis, creusent les tranchées de l'apadâna, et se barricadent dès la tombée du soleil dans le tombeau de Daniel. Ils sont petits, chétifs, malingres, mal conformés, affectés de maladies purulentes, ornés de bandeaux et d'emplâtres, vilains d'aspect, habillés d'une peau chocolat clair, et présentent les caractères saillants de certaines races noires. Le front, haut de deux doigts, est entouré de cheveux plantés en rond; le crâne est petit, la bouche lippue, les talons saillants. Leur goût ou leurs habitudes les portent à se réunir dans des villes ou des villages bâtis. Je considérerais volontiers les Dizfoulis comme les derniers représentants de la vieille race susienne.

Bien que nous ayons engagé le rebut de la population, la plupart des citadins venus chez nous ne sont dépourvus ni d'intelligence ni d'adresse, qualités qui vont s'atrophiant au lieu de se développer avec l'âge.

La violence de leurs sentiments religieux contraste de la façon la plus brutale avec leur extrême pusillanimité et leur morale pervertie. Ils tremblent à la vue de la plaque du ceinturon militaire, s'humilient devant la mine chafouine d'un ferrach du gouverneur et craignent les nomades au point de ne pas oser franchir les trois cents mètres qui séparent le _gabr_ de nos tentes s'ils ne se forment en groupe compact. Sur cent, il s'en trouve six qui lisent couramment et deux qui écrivent mal. Tous parlent un patois traînard, mêlé de mots locaux étrangers aux vocabulaires persan, arabe ou turc. Leurs vêtements usés, déteints, témoignent d'une excessive misère. Cette pauvreté expliquerait jusqu'à un certain point leurs infirmités morales et physiques.

Les plus élégants portent deux _koledjas_ (redingotes) taillées dans une cotonnade de couleur voyante, croisées sur la poitrine et fermées par une ceinture enroulée autour de la taille. La première est pourvue de manches largement fendues, qui laissent paraître les manches ajustées de la seconde. Ces vêtements à pans tombent sur un ample pantalon de coton bleu, large comme une jupe. Une calotte de piqué blanc entourée d'un turban bleu, dont une extrémité flotte sur la nuque, coiffe les hommes mûrs; le bonnet de feutre noir ou brun, pareil à celui des habitants de l'Adjem, est adopté par les jeunes gens. Les sybarites chaussent des _guivehs_ grossiers; le ciel, dans sa clémence, s'est chargé d'endurcir les pieds des plus pauvres et de les pourvoir de souliers inusables.

Le beau sexe est représenté par la femme du cuisinier, les épouses plus ou moins légitimes de quelques ouvriers, trois ou quatre fillettes noiraudes et sauvages. Jeunes ou vieilles montrent, sous le _tchader_ qui les couvre des pieds à la tête, une figure maussade à guérir de l'amour les chimpanzés eux-mêmes. L'accès du campement est interdit aux _dames_; néanmoins elles rodent sans cesse autour de nous, dans la pieuse intention de s'approprier tout ce qui traîne. A part cette affection pour le bien d'autrui, une curiosité insatiable et une habileté sans pareille à dissimuler sous leur voile inviolable les objets les plus volumineux, je ne saurais constater chez les femmes dizfoulies qu'une surprenante paresse. Quand elles ne s'installent pas devant nos tentes des heures durant, elles se perchent comme des guenons sur la crête des remblais, au risque de dégringoler avec les terres qui s'éboulent, et ne rentrent au tombeau de Daniel que pour se quereller ou se battre. Une aisance même relative ne saurait être le lot de ménages où seul le mari travaille et gagne quelques chaïs. Aussi bien les Dizfoulis, la plupart du temps inoccupés, souvent payés en bourrades, sont-ils condamnés, leur vie durant, au pain d'orge et à l'eau boueuse. Nul cependant n'oserait demander à sa femme de pétrir et de cuire.

Depuis notre arrivée, les ouvriers auraient pu modifier leur ordinaire: la farine coûte six sous les sept kilogrammes, les œufs deux sous la douzaine, les herbes comestibles ou les chardons la peine de les cueillir. Mais les uns poursuivent la même chimère que Dor Ali; les autres espèrent, grâce à leur sagesse et à leur économie, savourer, ne fût-ce qu'un jour, les jouissances favorites des classes riches.

Parmi les Dizfoulis qui sont venus s'engager sous la bannière d'Ousta Hassan, il ne s'en trouve pas dix qui n'aient demandé un congé afin d'aller, «de peur des Arabes», porter à la ville le fruit de leur labeur. Ils reviennent tout de neuf habillés, flambants comme des princes, enduits de henné des cheveux aux ongles des pieds, preuve qu'ils se sont accordés, après les douceurs du hammam, de fugaces amours, et montrent des figures d'enfants heureux quand je me refuse à les reconnaître.

Bien peu négligent de nous offrir au retour trois ou quatre _madanis_ (citrons doux) ou quelques gâteaux enveloppés dans un pan d'étoffe très sale.

«L'or que le riche tire par quintaux de ses coffres n'a pas le mérite de l'obole donnée par l'artisan. Chacun mesure le fardeau à ses forces; une patte de sauterelle est lourde pour la fourmi.»

Malgré ces témoignages de déférence, les voyageurs apportent de la ville des ferments malsains. La pluie diluvienne dont nous avons supporté deux jours et deux nuits les atteintes pénibles est l'œuvre diabolique des chrétiens. Si plusieurs maisons de la ville se sont effondrées, si les fleuves grossis ont ébranlé une arche du pont de Chouster, si les blés pourrissent sous l'eau, n'est-ce point un avertissement céleste?

On se souvient de la peste épouvantable qui sévit sur Dizfoul lorsque, il y a trente ans, des Faranguis osèrent, pour la première fois, fouler de leurs pieds sacrilèges les terres de Daniel. Aujourd'hui encore les cendres du prophète tressaillent, Allah s'irrite, le ciel gronde et pleure toutes ses larmes; les maux actuels sont les sinistres avant-coureurs de fléaux pires encore.

Le lendemain de ces joyeux entretiens les figures sont longues, les chantiers lugubres; nous n'avons pas fait dix pas hors des tranchées que surveillants et ouvriers, très désireux de conserver un salaire inespéré, mais plus jaloux encore de mettre d'accord leur paresse et leur désir de ne pas se brouiller avec le ciel, s'assoient avec un ensemble touchant. Un enfant, grimpé sur un point culminant, surveille les alentours: «_Amed!_» (il vient!), s'écrie-t-il dès qu'apparaît un casque blanc. Chacun reprend alors la pelle ou la pioche. Les ouvriers ne nous trompent point: leur peau sèche témoigne de leur inactivité. Les pauvres diables sont si faibles, si mal nourris, boivent l'eau malsaine du Chaour en telle abondance, qu'ils fondent après avoir jeté dix pelletées de terre. Ils pourraient parler de la sueur du peuple en connaissance de cause, mais ils n'ont point encore rêvé de ces formules sacro-saintes des grandes civilisations européennes.

Élevons-nous jusqu'au chantier de la citadelle.

Forts, vigoureux, solidement charpentés, pourvus de barbes de _fleuve_ qu'ils ne coupent jamais, les Loris sont à la fois agriculteurs et pasteurs. Mais, retenus dans un périmètre restreint par la nécessité de cultiver du blé, ils ne s'éloignent jamais beaucoup de leurs terres ensemencées ou des pâturages qui leur sont attribués par Cheikh Ali. Tous font partie de la tribu de Kérim Khan, campée sur les bords de la Kerkha. A considérer leur crâne dolichocéphale, leurs cheveux plats et noirs, leur nez fin, leurs yeux largement fendus, souvent bleus, on se souvient de la race persane du Fars et des conquérants aryens du pays.

Placés sous la direction d'un chef désigné par Kérim Khan, ils n'ont eu garde de se mêler aux Dizfoulis, enfermés dans le tombeau de Daniel. Dès leur arrivée, quelques-uns d'entre eux coupèrent les ginériums et les roseaux fort épais du Chaour; les autres apportèrent, de la jungle baignée par la Kerkha, des buissons arborescents et, à l'aide de joncs, ils bâtirent une cabane dont la toiture est beaucoup plus étanche que nos tentes. Les _capars_ se sont multipliés et forment, avec une cuisine, une salle à manger et un laboratoire d'histologie, un véritable camp autour de nos deux tentes blanches. Les Loris se nourrissent mieux que les Dizfoulis. Une fois par jour j'aperçois le vieux gardien des _capars_ s'absorbant, grave et solennel, dans la confection du pilau, puis arrivent de la tribu œufs, poules et agneaux. Habillés à la dernière mode de Dizfoul, mais vêtus d'étoffes sombres, les nomades persans portent le bonnet de feutre brun, la chemise courte aux longues manches, les deux vestes tombant sur le large pantalon bleu ou vert, et sont tous les propriétaires légitimes d'un immense manteau sans couture, l'_aba_ de laine brune, qui les abrite du froid et de l'humidité des nuits. Dépouillés de ce vêtement distinctif, on ne saurait cependant les confondre avec leurs voisins, tant leur aspect est différent, leur allure plus noble et plus fière. Braves sans exagération inutile, grands voleurs de buffles ou de moutons, très craintifs de l'autorité civile, tellement ignorants que leur chef reconnaît à peine le cachet de son maître, les Loris professent, comme tous les nomades, une religion des plus calmes. Monothéistes, mais superstitieux, ils peuplent la plaine de leurs chimériques conceptions et se montrent en somme les plus accommodants des musulmans. Le tombeau de Daniel lui-même paraît incapable de dégeler leur cœur. Quand un nomade a prononcé le nom d'Allah et invoqué l'assistance d'Ali dans un cas difficile, il se tient quitte envers le Créateur et ne perd pas son temps à discuter des questions théologiques.

On se plaint sans cesse des injustices du sort, des erreurs de la nature. Les œuvres du ciel sont parfaites. Dieu, je l'avoue, n'est pas prodigue de ses biens et n'allie pas souvent dans les mêmes créatures l'intelligence et la beauté,--ces deux qualités semblent même exclusives l'une de l'autre;--il refuse parfois le plus grand de tous les biens, la santé, à ceux qui possèdent la richesse; il ne donne pas toujours la conscience de leur bonheur aux heureux. Peines ou joies, faveurs ou maux sont également répartis. C'est ainsi qu'Allah dota les Loris d'une force et d'une vigueur peu communes et combla d'infirmités les Dizfoulis. Cependant les malingres, les chétifs, forment notre meilleur contingent, tandis que les colosses, lourds d'esprit comme de corps, semblent avoir deux mains gauches, cassent tout ce qu'ils touchent, détruisent sans s'en douter les indices les plus précieux, bûchent comme des sourds et, au demeurant, font la plus médiocre des besognes.

Restent les Arabes, qui, malgré le refus de Cheikh Ali et son mépris pour les travailleurs, envahissent chaque matin les tranchées du tumulus nº 2. Mœurs, caractère, costume, sont encore plus nettement tranchés que ceux des Loris.

Graves, courageux, emportés au point que leurs gros yeux roulant dans leur orbite et leurs traits contractés mettent en fuite les Dizfoulis, attachés à une personne bien plutôt qu'à un principe, plus inintelligents que les Loris, mais mentant, volant toujours avec noblesse, les Arabes ont le secret d'associer à chacune de leurs qualités le défaut opposé. Dans leur cœur, dans leur esprit se mêlent sans s'exclure les sentiments et les passions les plus contraires: ardeur au pillage et respect pour l'hôte, esprit de rapine et libéralité, cruauté froide et générosité chevaleresque. Indépendants d'âme et de corps, ils retournent le soir à leur campement, sans souci des fauves, des voleurs (les loups ne se mangent pas entre eux) et des fées malfaisantes qui parcourent les steppes. Plus sobres que les Dizfoulis, ils n'apportent même pas de pain et se nourrissent de quelques dattes mêlées aux chardons poussés dans les crevasses.

Tels étaient les Arabes des temps archaïques qui, sous la conduite d'Abraham, pillèrent l'arrière-garde de Koudour Lagamer, un des plus vieux rois d'Élam dont le nom ait bravé les siècles, tels ils furent sous les Sassanides quand ils lancèrent du Hedjaz ces cavaliers rapides qui s'essayèrent à la conquête du vieux monde en enlevant Ctésiphon et en dévastant les frontières de la Susiane, tels je les retrouve aujourd'hui. Jamais race ne fut moins abâtardie et n'aspira moins à la vie civilisée. Elle a même perdu les conquêtes morales qu'elle devait à l'influence de l'islam.

Plus de science, plus de littérature, plus de livres, mais des contes que les vieux aèdes débitent le soir autour d'un feu dont la flamme fuligineuse tient lieu de luminaire, quelques traditions se rapportant à la généalogie et aux exploits des ancêtres. Les nomades reçoivent aussi la visite de baladins qui les distraient des plaisirs de la chasse ou du pillage, monotones à la longue. Dernièrement nous vîmes s'avancer vers le tombeau de Daniel, où elle allait faire une station avant d'atteindre les tentes de Cheikh Ali, une troupe de danseurs placée sous la direction d'un impresario de dure mine. Les cris des musiciens retentissent, le tambour cylindroconique résonne, les violes monocordes grincent rageusement. Des jeunes gens, aux longs cheveux, revêtent des jupes féminines, dénouent les interminables manches de leur chemise et, saisissant des castagnettes de métal, improvisent une danse lascive, mêlée des pirouettes les plus inattendues. Les manches rasent le sol de leur pointe effilée, puis se déploient en blanches ailes au-dessus de la tête du danseur, les jupes tourbillonnent, les cheveux volent sur le visage; derrière les nuages de poussière le garçon disparaît assez pour donner aux spectateurs de bonne volonté l'illusion de la danseuse.

Peu de grâce dans les mouvements, aucune mélodie dans cette musique criarde, mais un tableau brillant où se confondent les rubis des tarbouchs, les notes joyeuses d'hémisphères d'argent qui retombent en grappes sur les cheveux noirs, les ciselures étincelantes des boucles de la ceinture. Comme repoussoir, un cercle d'Arabes, la peau tannée, la couffè bleue retenue par la corde de poil de chameau, l'aba de laine brune jetée sur les épaules.

J'ai demandé à ces musiciens rébarbatifs de me laisser transcrire les vers qui, à la mode espagnole, accompagnent par moments le son des instruments. Fi les gens à courte imagination répétant la leçon apprise! Les vrais fils d'Apollon n'invoquent jamais en vain le maître des Muses. Nos poètes improvisent suivant leur fantaisie, et la source divine coule toujours aussi abondante et aussi pure de leurs lèvres de bronze.

Voici pourtant quelques strophes saisies au vol.

«Tu m'es apparue en rêve, moins avare et plus docile que tu ne l'es en réalité.

«Que le matin ne peut-il s'éloigner et ne plus se montrer! Que la nuit ne peut-elle se prolonger pendant mille ans!

«Si le sommeil pouvait se vendre, certes tu en aurais fait renchérir le cours parmi les hommes.

«Je t'ai vue dans mon sommeil; il me semblait que je buvais sur tes lèvres un suave baiser.

«Ta main était dans la mienne et nous reposions sur la même couche.

«Au moment où je m'éveillai, ma main droite pressait tes mains et ta main pressait la mienne.

«J'ai passé ma journée entière à chercher le sommeil pour te voir dans mes rêves et le sommeil n'est pas venu.

«Et comment se résigner loin d'une belle à la taille flexible qu'on ne peut sans être injuste comparer à un paon.

«C'est lui faire injure que de dire qu'elle est un saule planté dans les jardins célestes.

«C'est une injustice que de lui donner pour égale la perle qui se cache au sein des mers.»

La contemplation et l'air pur du désert ne sauraient être les aliments exclusifs d'une race. Si l'homme ne vit pas seulement de pain, encore lui en faut-il. Écorcher le sol avec un mauvais socle de bois tiré par des animaux de taille et de race différentes, confier une claire semence à des champs de configuration bizarre, creuser au printemps des rigoles d'irrigation aboutissant à un canal venu du fleuve voisin, noyer les céréales dès les premières chaleurs, suffisent, avec l'aide de Dieu et du soleil, pour donner au cultivateur trente fois la semence. L'aide du ciel n'y faut pas, car les Arabes ont des intelligences évidentes avec Allah. Quant au soleil, on peut s'en fier à son zèle. Mais il arrive parfois que des voisins, passant avec leurs troupeaux, sortent des limites qui leur sont tracées, et ne se font nul scrupule de faire paître les champs du prochain. La tribu lésée s'assemble, arme, tâche de s'approprier les auteurs irresponsables du délit et vole de préférence les troupeaux de buffles, car les _gavmich_ (bœufs-moutons), d'humeur essentiellement aquatique, traversent, sans demander la main, les fleuves qui coupent le pays et mettent ainsi, ô les ingrats, une barrière difficile à franchir entre leurs anciens maîtres et les nouveaux.

Ces razzias sont la source de véritables guerres. Tandis que les buffles volés par les uns, repris sans ménagement par les autres, vont grossir le trésor d'un troisième larron, qui est en général le gouverneur de la province, les _vendetta_ se perpétuent et entretiennent les habitudes belliqueuses des nomades.

Un sport très noble est encore le pillage des caravanes qui traversent le désert dans la direction de Bassorah et d'Havizè. Pareil exercice est malheureusement limité. Sous peine d'éloigner les négociants persans, indispensables aux Arabes pour acheter et évacuer les laines, les peaux et le beurre, quelques grands chefs se sont vus contraints de protéger, contre rançon s'entend, les conducteurs de convois. Malheur à qui essaye de s'exonérer du péage ou traverse le pays à ses risques et périls!

Bien que les Sémites aient occupé de toute antiquité la rive droite du Tigre, ils ne se sont jamais fixés en Susiane d'une manière durable.

La tribu de Cheikh Ali, qui nous fournit nos ouvriers, se dit originaire du Nedjd et ne fait pas remonter au delà deux cent cinquante ans son arrivée dans la plaine située entre le Karoun et la Kerkha.

Fath Aly Chah mit à sa disposition un immense parcours et la combla d'encouragements. Peu à peu les présents diminuèrent de fréquence et de valeur, puis la culture devint gratuite; Mohammed Chah réclama un léger tribut, Nasr ed-Din l'augmenta dans des proportions qui vont sans cesse croissant. Les nomades, désaffectionnés, mécontents de ces vexations fiscales, indépendants de caractère, abandonnèrent la Susiane pour la Mésopotamie.

En 1850 les Arabes dressaient quinze mille tentes dans la plaine alluvionnaire qui s'étend du Tigre aux montagnes des Bakhtyaris; aujourd'hui ils refusent de donner des renseignements statistiques, mais je pense qu'on ne compterait pas six ou sept mille familles de ce côté de la Kerkha. Si pareil mouvement continue, la Susiane sera déserte avant dix ans. Afin de combattre l'émigration, le roi choisit le plus puissant des chefs arabes, et chargea ce grand vassal de percevoir l'impôt, quitte à payer une taxe régulière. Cheikh Ali, investi de cette fonction, s'ingénie de son mieux à maintenir les nomades dans un état d'obéissance relative. Sa figure maussade, son air préoccupé, ne sont pas de nature à faire envier sa haute situation.

VIII

Première découverte.--Suse en hiver.--La tribu de Kérim Khan.--Segvends et Loris.--Visite au campement lori.--Apparition d'un miroir chez les nomades.--Alerte.

21 mars.--Sir Kennet Loftus avait cherché au nord de l'apadâna la grande entrée des palais perses. Mon mari espérait la découvrir au sud, et nos premières tranchées s'achèvent sans qu'aucun indice ait révélé le voisinage d'une porte. Marcel est cruellement déçu; je ne sais plus lui rendre courage.