A Suse

Part 7

Chapter 73,789 wordsPublic domain

Plus d'appréhension! plus de soucis! Avoir atteint cette terre de Suse, camper sur les débris des palais des grands rois, n'est-ce point déjà une victoire? Je le croirais, à voir la figure rayonnante de Marcel. Vous ouvrirez vos flancs, montagnes jalouses qui recelez l'histoire du passé! Vous livrerez vos trésors, nécropoles inviolées! Ne sommes-nous point les héritiers des vainqueurs de Salamine?

28 février.--On n'est guère tenté de prolonger son sommeil lorsqu'on couche tout vêtu, flanqué d'un fusil et d'un revolver, autant pour les avoir sous la main à la première alerte que pour préserver armes et munitions de l'humidité qui se dégage du sol et de celle qui tombe des parois de la tente. Le réveil est douloureux et le malaise que l'on éprouve en se mettant sur pied est pis encore. Les herbes, déjà hautes, sont chargées de gouttes rondes, brillantes comme du cristal; un épais brouillard couvre le pays et permet à peine de s'orienter vers la seconde tente, plantée à dix mètres de la nôtre. Il semble que le corps soit plongé dans un bain de vapeur glacée et que l'âme elle-même ressente quelque atteinte de cette lourde atmosphère.

Vers sept heures, le brouillard s'éclaire, s'opalise, se divise en nuages transparents; le croissant, puis la flèche blanche du tombeau de Daniel apparaissent; encore quelques minutes, et la plaine, la chaîne des Bakhthyaris, le cours du Chaour, la forêt rouge qui borde les rives lointaines de la Kerkha, s'argentent, puis se dorent aux rayons d'un énorme soleil. Les tentes fument, les herbes boivent les dernières gouttes de rosée, la toile se lève sur une radieuse journée, mais l'orchestre reste muet. Nul gazouillement, nul babil ne salue le réveil de la nature; les rossignols ont fui depuis longtemps cette solitude désolée.

Lézards engourdis par l'hiver, nous réchauffions béatement nos épaules au seul feu que l'homme ne peut à son gré éteindre ou allumer, lorsqu'une nombreuse troupe de cavaliers est apparue sur les pentes douces du tumulus. Des Arabes coiffés de la couffè et de la corde de chameau, vêtus d'une chemise aux interminables manches pointues, couverts d'un aba de laine, armés de fusils à pierre, ouvrent la marche et sont suivis d'autres nomades, porteurs de longues lances. Derrière ce premier groupe s'avance un homme d'un certain âge--sa barbe est teinte en rouge--monté sur une belle jument blanche. Cheikh Ali, l'homme à la barbe acajou, est le chef de cette tribu dont les feux ont attiré hier mon attention; c'est le gros bonnet de la plaine de Suse. Un tapis est étendu sur le sol, et chacun de nous prend place vis-à-vis du cheikh.

Le nouvel arrivant ne parle pas persan; Mçaoud se présente comme interprète, mais s'acquitte si mal de ses fonctions, qu'il faut recourir à un domestique indigène. Chacun y met du sien, excepté le cheikh, dont le mutisme ne me semble pas encourageant. S'il paraît décidé à nous vendre beurre, moutons, poulets et œufs, il refuse de nous procurer des ouvriers. Est-ce méfiance, crainte de l'autorité religieuse ou civile de Dizfoul? redoute-t-il de fournir des hommes dont on reconnaîtra les services à coups de bâton? A la même demande présentée sous des formes différentes Cheikh Ali répond toujours en frottant ses deux mains l'une contre l'autre: «_Arab, la, la!_» (Arabes, non, non!) En termes moins laconiques ce geste et ces paroles signifient: «Les Arabes ne travaillent pas, adressez-vous aux Persans de Dizfoul, vile engeance bonne à tout bât.»

Le seul désir de nous présenter leurs devoirs n'avait pas amené autour de notre tente Cheikh Ali et les chefs des principales tribus de la plaine.

Possesseur d'un fusil de chasse venu d'Angleterre par voie de Bombay et de Bassorah, Cheikh Ali croyait être le roi du pays. Hier soir nous avons essayé nos carabines, en prenant comme cible une pierre blanche qui domine la crête des éboulis de la citadelle. Le résultat de notre tir était connu des nomades deux heures plus tard. Dès l'aurore ils prenaient le chemin du campement. Marcel, M. Babin et M. Houssay ne se sont pas fait prier pour donner à nos voisins un _tamacha_ (spectacle) capable de leur inspirer un salutaire respect; ils ont atteint le but, distant de quatre cent cinquante mètres. Le tour de Cheikh Ali était venu; ses projectiles tombaient tous dans la vallée. Rien de comique comme le naïf désappointement des assistants et leurs figures s'allongeant à chaque insuccès. Les parents du cheikh, ses plus fidèles sujets, ont demandé la permission de tenter une nouvelle épreuve; elle n'a pas été plus heureuse. Nos tireurs restent interdits, au fond très humiliés. Un malin veut rétablir le prestige des Arabes. «Il faut que Khanoum tire à son tour!» s'écrie-t-il. Khanoum hésite: va-t-elle compromettre la réputation de ses camarades ou confesser que les femmes du Faraguistan sont d'une autre pâte que les hommes? Jamais de la vie. Je mets un genou en terre, j'épaule: quatre fois ma balle fait éclater la pierre et voler une triomphante poussière. Des cris enthousiastes saluent la fin du tir, les Arabes se précipitent pour toucher mon arme et le pan de mon habit: «Sois bénie! que Dieu conserve tes jours!» etc. Nous ne serons pas attaqués de sitôt.

Cheikh Ali remonte à cheval et disparaît dans un nuage de fumée, qu'entretient autour de lui une fusillade furieuse.

L'après-midi s'est passée sur les tumulus et dans les profondes crevasses qui déchirent leurs flancs, sans qu'un indice ait pu nous déterminer à les attaquer en un point plutôt qu'en un autre. La kalehè Chouch est un livre fermé dont il est bien difficile de commencer le déchiffrement. Cependant Marcel pressent que l'entrée de l'apadâna, dont Loftus déblaya les bases de colonnes, est située vers le sud, et doit être précédée d'un pylône analogue au portique Viçadayou de Persépolis. La position des inscriptions trilingues, gravées sur les faces--est, sud, ouest--des soubassements qui portent les quatre colonnes centrales de la travée nord, ne lui permet pas de douter que la grande entrée de la salle du trône ne regardât la citadelle.

C'est donc fort loin des excavations anglaises qu'il s'est décidé à chercher les portes et les escaliers, sûr de les y découvrir si quelques vestiges du palais ont survécu aux siècles et aux révolutions. Ces considérations l'ont engagé à couper en biais une ligne de crête placée, par rapport à l'apadâna, dans la position du portique persépolitain. Cette première excavation aura quatre mètres de large et soixante mètres de long.

Seuls les ouvriers font défaut; malgré les efforts des émissaires expédiés aux nomades dont les tentes nous environnent, personne ne s'est encore présenté.

En revanche, Mirza Abdoul-Raïm, que nous n'attendions pas encore, déboucha par la route de Dizfoul, accompagné d'un seïd authentique, si j'en crois son énorme coiffure bleue, et d'une dizaine de mollahs au turban non moins volumineux.

Tous s'engouffrèrent dans le tombeau de Daniel, puis ils remontèrent à cheval, firent l'ascension du campement, et nous demandèrent la raison de notre brusque départ du _gabr_. «Les fouilles, répondit Marcel, nécessitent ma présence constante sur les tumulus, où nous sommes d'ailleurs plus proprement, si ce n'est aussi chaudement logés que dans le voisinage du prophète.»

Après ce court interrogatoire, mirza, seïd et mollahs redescendirent. Sur le soir je vis le turban bleu reprendre, à une allure rapide, la route de Dizfoul.

1er mars.--Les fouilles de Suse devaient commencer aujourd'hui; Marcel l'avait annoncé, il a tenu parole. Son bataillon n'est pas brillant: un vieil Arabe qui paît, faute de nourriture plus substantielle, les jeunes chardons de la vallée, un borgne en instance auprès du prophète pour obtenir la guérison de son dernier œil fort compromis, le fils d'une veuve mourant de faim sous la protection du même Daniel, deux soldats auxiliaires subalternes de Mirza Abdoul-Raïm, nos domestiques et ses collaborateurs. Armés de pelles et de pioches, nous nous sommes dirigés vers un mur de briques qui apparaît dans un éboulis voisin des tentes. Avant d'attaquer la grande tranchée, il est bon de reconnaître le terrain.

L'honneur d'inaugurer les travaux m'avait été réservé. Fort émue, j'ai saisi une lourde pioche de sapeur et travaillé jusqu'à extinction de forces; Marcel m'a relayée, tandis que nos acolytes enlevaient la terre. Dès midi le mur était déblayé sur deux mètres de profondeur, mais il nous a faussé compagnie, et nous avons dû l'abandonner en faveur de la base de colonne située à l'angle sud-est du palais. Deux heures avant le coucher du soleil, les ouvriers ont cessé le travail pour faire leur prière. Ils reçurent avec une évidente satisfaction quinze _chaïs_ (soixante centimes) par homme et promirent, _In-ch' Allah_, de revenir le lendemain.

2 mars.--Aujourd'hui et hier se sont écoulés d'une façon aussi monotone qu'avant-hier. Le chantier compte cinq invalides: pas un de plus, pas un de moins. Nous avions espéré que le bruit de nos largesses se serait envolé dans la plaine aussi rapidement que la renommée des armes françaises! Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?

3 mars.--Deux de nos infirmes, les mains crevassées par le maniement de la pelle, nous ont offert leur démission.

4 mars.--Une fausse joie à enregistrer. Elle nous est apparue sous la forme d'un cavalier et d'une vingtaine d'Arabes armés de pelles pointues. La folie des _Faranguis_ cherchant des trésors dans ces terres désertes ravit de bonheur les nouveaux venus. Marcel, devenu biblique, les invite à cultiver sa vigne et leur promet paye entière malgré l'heure tardive; mais ils répondent par de formidables: «_La! la!_» (Non! non!), font tournoyer leur pelle au-dessus de leur tête et s'éloignent en esquissant autour de leur chef une ronde guerrière. Les Israélites devaient danser ainsi devant le veau d'or. Renseignement pris, ces pseudo-ouvriers sont des _bildars_ (possesseurs de pelle) de Cheikh Ali. Ils vont ouvrir les canaux d'arrosage qui amènent les eaux du Chaour dans les blés de la tribu.

5 mars.--Un homme qui depuis l'aurore nous épiait au travail et nous examinait au repos vient de solliciter une audience de Marcel.

L'étranger porte le turban des Dizfoulis. Le regard et le sourire manquent de franchise, le visage dénote une certaine intelligence, l'allure un mélange de timidité et d'audace dont seuls les poltrons en rupture de ban connaissent le secret. On ne bâtit pas en hiver; Ousta Hassan, maçon de son état, est donc inoccupé. Creuser des trous ne nécessite pas un esprit plus délié que construire des murs quand le diable reste neutre. Notre homme embaucherait des terrassiers et les amènerait si on lui promettait un honnête salaire. Après de laborieuses négociations, Marcel a fixé à quinze chaïs le prix de la journée. L'entrepreneur recevra un kran et touchera une prime quotidienne de deux chaïs par ouvrier placé sous ses ordres.

«Il faudrait aussi engager Dor Ali, ajoute le compère en nous présentant un personnage à la figure inquiète et à la bouche muette. C'est un ancien _toufangtchi_ (fusilier), obligé d'abandonner la carrière des armes parce que sa solde n'était jamais payée et qu'on ne lui fournissait ni une _koledja_ (redingote) à mettre sur le dos ni un grain de poudre à jeter dans le bassinet de son fusil.

--J'engage aussi Dor Ali, réplique Marcel; mais faites-moi connaître l'un et l'autre le motif qui vous a conduits au _gabr_.

--Tout Dizfoul s'occupe de vous. Hier, comme nous parcourions le bazar, on nous raconta que, sur les quatre Faranguis, il y en avait un, le plus petit, qui avait piqué une tête au milieu du Chaour avec l'espoir de pénétrer dans la chambre sépulcrale où l'on conserve, loin des regards profanes, le corps du saint prophète. Depuis quatre jours, ajoutait-on, il n'était pas remonté à la surface, buvait l'eau du ruisseau et se nourrissait de poissons crus. «Si nous allions jouir de cet étonnant spectacle: il est gratuit, ai-je dit à Dor Ali. J'aimerais bien voir ce Farangui quand il abandonnera la compagnie des carpes et des tortues.» Nous n'étions retenus par aucun engagement; prendre un baudet, charger sur son dos un peu de farine, nous diriger vers le _gabré Danial_, ne demandait pas grand temps.

«Dor Ali croyait connaître le chemin de Chouch, mais il s'est perdu et m'a fait coucher sous un konar. Je tremble encore à la pensée que les Arabes auraient pu voler mon âne. Enfin, nous apercevons la flèche blanche du tombeau. La crainte d'arriver trop tard me rend des jambes de vingt ans; je cours et je m'installe sur les rives du Chaour.

«Que cherches-tu? me demande un pâtre.--J'attends la sortie du jeune homme qui vit sous l'eau.--Tu es aussi fou que les chrétiens. Tes Faranguis sont là-haut; ils déterrent une grosse pierre.» Nous sommes montés et nous avons été forcés de convenir que vous ne différiez guère des hommes ordinaires. Remuer la terre sans nécessité me semble une singulière occupation, mais cela vous regarde. Si le cheikh Taher et l'imam djouma, que j'irai consulter, m'y autorisent; si le sous-gouverneur, auquel je puis faire parler, parce que ma femme est la belle-sœur du cousin de son _pichkhedmet_ (valet de chambre) favori, ne me le déconseille pas; si, après avoir pris l'avis de mes parents et des familles de mes femmes, je ne vois pas de trop grandes difficultés à vous servir, je vous amènerai des ouvriers. Je partirai ce soir avec Dor Ali.

--_Peder soukhta!_ (père brûlé), s'écrie celui-ci d'une voix étranglée, tu feras bien le voyage tout seul. Si on te détourne d'avoir commerce avec les chrétiens, tu te tireras d'embarras, parce que tu es un homme puissant. Tu as réparé la maison de mollah Houssein et celles de bien d'autres religieux qui ne t'ont jamais payé tes journées; puis ta femme est la belle-sœur du cousin du pichkhedmet favori du khan; mais moi!... on me mettrait la chaîne au cou, on meurtrirait la plante de mes pauvres petits pieds, peut-être m'étranglerait-on. Si j'ose prendre la détermination de travailler ici, personne ne me reverra à Dizfoul.

--Quel mobile te pousse à m'offrir tes services, puisque notre fréquentation est si dangereuse? demande Marcel.

--_Mon cœur est serré._ Je suis veuf. Ma _pauvre petite_ femme est morte!...

--Je regrette d'avoir ravivé ta douleur.

--Voilà trois ans que j'épargnais trente krans pour en acheter une autre; un voisin me les a volés. Je suis au désespoir!» Et Dor Ali, ému jusqu'aux larmes, essuie ses pleurs avec un pan de sa... koledja.

«Conduis-toi bien, conclut mon mari avec le plus grand sérieux: je te promets que d'ici six mois tu auras les moyens d'acheter une Persane et une Arabe. Tu pourras comparer leurs mérites respectifs.

--_In-ch' Allah!_» (S'il plaît à Dieu!)

Enfin, si le cheikh le veut, si l'imam djouma le permet, si le khan l'autorise, si les femmes d'Ousta Hassan le tolèrent, si les familles des femmes d'Ousta Hassan n'y font point d'opposition, les fouilles commenceront tôt ou tard.

6 mars.--Mahomet n'est pas notre concierge! Nous avons neuf ouvriers! Des soldats qui se rendaient de Dizfoul à Havizè passaient hier près du tumulus. Quatre d'entre eux, ayant appris que les deux guerriers mis à notre solde touchaient une paye de colonel, ont abandonné le fusil pour la pioche et sont venus ce matin réclamer des outils. Comme nos Cincinnatus avaient caché les plaques de cuivre des kolahs et des ceinturons, leurs seuls insignes militaires, nous avons pu les enrôler sans scrupule et leur remettre les armes pacifiques des terrassiers. Au reste, Marcel est tellement impatient, qu'il engagerait Satan et sa femme s'ils se présentaient.

7 mars.--La colonne de l'apadâna est déblayée. Elle s'appuie sur une énorme dalle carrée, engagée, comme ses voisines, dans une épaisse couche de gravier. Des buissons épineux couvraient l'emplacement du palais et en rendaient l'accès presque inaccessible; ils ont été coupés autour des quatre bases ornées d'inscriptions. Aucun des textes cunéiformes perses, mèdes et babyloniens n'est intact. Tous furent brisés par la chute des colonnes et des chapiteaux voisins. Voici la traduction de ces documents, donnée par M. Oppert d'après la copie de Loftus:

«Dit le roi Artaxerxès, grand roi, roi des rois, roi des pays, roi de cette terre, fils du roi Darius, fils du roi Artaxerxès; d'Artaxerxès fils du roi Xerxès, de Xerxès fils du roi Darius, de Darius fils d'Hystaspe, Achéménide. Ce palais (_apadâna_), Darius, mon trisaïeul, le bâtit; plus tard, du temps d'Artaxerxès, mon grand-père, il fut brûlé par le feu. Par la grâce d'Ormazd, d'Anahita et de Mithra, j'ai ordonné de reconstruire ce palais. Qu'Ormazd, Anahita et Mithra me protègent contre tout mal, moi et ce que j'ai fait; qu'ils ne l'attaquent pas, qu'ils ne le détruisent pas.»

Hélas!

VII

Arrivée de quarante terrassiers dizfoulis.--Attaque d'une grande tranchée.--Message de Mozaffer el Molk.--La pluie.--Dizfoulis, Loris et Arabes.

8 mars.--Barak-Allah! Alhamdou-lillah! Les augures d'Ousta Hassan nous ont été favorables. La nuit dernière le digne maçon arrivait au _gabr_, suivi de quarante terrassiers; dès l'aurore il nous présentait son bataillon. Le déblayement des bases du palais est provisoirement suspendu; les soldats passent au grade de surveillants, car la grande tranchée C, piquetée le lendemain de notre installation, accaparera désormais tous les hommes. Elle est divisée en chantiers de dix mètres. Seuls les chantiers impairs seront attaqués; si l'on découvre une piste, on la suivra sans s'occuper des fractions encore respectées; dans le cas contraire, on fouillera ces dernières. Chaque tronçon est pourvu de trois piocheurs et de neuf pelleteurs. Quatre hommes gardent les bagages, cuisent le pain de la compagnie et alimentent le chantier d'une eau vaseuse puisée dans le Chaour.

La journée commence vers cinq heures et demie, à l'instant où le disque solaire, émergeant au-dessus d'un ruban de montagnes roses, éclaire l'horizon; elle s'interrompt une demi-heure, le temps de manger une galette d'orge, l'unique nourriture des ouvriers, et cesse vers quatre heures, au cri de _tamam!_ (fin), parti des tentes et joyeusement répété dans les chantiers. Ousta Hassan et Dor Ali prennent des mains de M. Babin le salaire quotidien, vérifient les comptes, palpent les krans et les remettent aux terrassiers réunis derrière les tentes. Dès lors chacun est libre. Les Dizfoulis regagnent le _gabr_, quelques ouvriers loris se retirent dans une cabane de roseaux voisine de nos tentes, M. Babin met à jour son carnet d'attachement, M. Houssay collectionne des insectes, Marcel et moi recommençons une visite minutieuse du champ de bataille.

Le soleil ayant séché les crevasses, nous pénétrâmes ce soir jusque dans les derniers replis de la plus profonde. Tout à coup un sanglier énorme, les défenses en arrêt, débuche de l'étroite galerie où nous sommes engagés. Le monstre me frôle de si près et me charge de si bon cœur, qu'il m'apparaît semblable à un colosse antédiluvien. Il gravit avec plus de calme l'escarpement de la crevasse; je me retourne et puis apprécier la véritable grandeur de la bête puante. Armons les revolvers et reprenons la promenade interrompue. Les traces d'un guépard, empreintes sur la terre molle, nous conduisent à une tanière creusée dans les flancs du tumulus. Omoplates de moutons, ossements de chevaux ou de buffles, piquants de porcs-épics, s'étalent devant ce repaire. Les recoins de la caverne sont fouillés à coups de revolver; elle est vide. Des lions _authentiques_ tiennent parfois compagnie aux panthères et prélèvent chaque nuit la dîme royale sur les troupeaux des nomades. Le jour ils ne quittent guère la jungle située entre le Chaour et la Kerkha. C'est fort heureux pour Sliman et Mçaoud.

Les fauves ne peuplent pas seuls les alentours de Suse. Sur l'herbe verte se promènent, panache en l'air, des _dorradjs_ au plumage foncé, dont les formes rappellent celles des francolins. Des perdrix, petites de taille, brunes de chair, passent si nombreuses, que le bruit de leurs ailes sifflantes réveille le souvenir lointain d'un train de chemin de fer, tandis que leurs légers escadrons tachent le ciel de nuages vivants. Moins légères sont les feuilles que chassent l'automne et les premiers frimas. Mais les voilà déjà perdues dans l'atmosphère bleue. Où vont les voyageuses? Quels climats lointains les attirent? En vertu de quelle loi éternelle traversent-elles de génération en génération cette plaine jadis bruyante, aujourd'hui abandonnée des hommes?

Pourquoi interroger la nature? «Notre esprit n'enfante que des atomes au prix de l'immensité des choses,» dit Pascal.

Aussitôt que les vapeurs du soir estompent la vallée, des vols de canards sauvages s'abattent, en criant, au milieu des ginériums, barbotent dans le marais et babillent avec les cigognes ou des geais verts plus semblables à des gemmes qu'à des êtres animés. Sort cruel! nous n'avons que des fusils de guerre.

La chasse nous offrirait une agréable distraction et, si elle était heureuse, modifierait un ordinaire d'une monotonie désespérante. Jusqu'ici nous avions eu d'excellent mouton, mais depuis trois jours il est devenu impossible de se procurer une bête à laine, grande, petite, grasse, maigre, de sexe masculin, féminin ou neutre.

Cheikh Ali assure qu'il s'est défait de la majeure partie de ses troupeaux, et ne peut distraire aucune tête de son cheptel; le pâtre du _gabr_ chante une chanson différente, qui se termine par le même refrain. M. Houssay, élu chef de gamelle, se désespère. Le matin il nous offre du poulet _sokh_ (lisez: frit) et du pilau; le soir du pilau et de la volaille au gros sel. Puis le lendemain c'est tout le contraire: on sert le soir le poulet frit et le pilau; on réserve pour le matin le riz et la poule au pot. L'eau du Chaour est marécageuse, chargée de détritus organiques; Marcel recommande de la faire bouillir, afin de détruire les germes malsains et les animaux visibles à l'œil nu. Je ne discute pas la mesure, elle est sage; mais le goût de fumée combiné avec le parfum de la vase achève de rendre intolérable notre unique boisson. La privation de légumes verts se fait cruellement sentir; si je m'écoutais, j'irais, en compagnie du vieil Ali, notre premier ouvrier--par ordre de date,--paître les chardons des crevasses.

Que penserait de moi Golab Khanoum, la belle-mère de Cheikh M'sel? «Dévorer l'herbe des champs et laisser pousser ses ongles au delà de leur union avec la chair!» Elle me prendrait pour une fille légitime de Nabuchodonosor, si tant est que Golab Khanoum ait jamais ouï parler du roi de Babylone.

12 mars.--Mauvaise journée, mauvaises nouvelles.

La grande tranchée C commence à s'approfondir. Après avoir déblayé les fondations d'épaisses murailles, derniers débris de la ville arabe qui couvrait encore les tumulus à la fin du douzième siècle, les ouvriers se sont enfoncés dans une terre dure, solide, d'une propreté de mauvais augure.

Malgré son peu d'intérêt, ce chantier est l'objet de mes prédilections. Sur le soir, Marcel est venu me rejoindre; il tenait une feuille de papier rose dont la teinte gaie contrastait avec son visage sévère.

«Une lettre de Mozaffer el Molk.»

J'ai abandonné la tranchée pour un repli de terrain où l'on est défilé des regards indiscrets.

Voici la dépêche dans toute sa saveur:

«Monsieur,

«Les musulmans sont ignorants, incivilisés et hors de règle; ils sont enfin une pierre d'achoppement pour l'avancement de vos travaux. En mon absence, il vous est très difficile, je crois, de diriger votre mission. Le tumulte des passions de la religion islamique causera peut-être un grand danger qu'il me sera impossible de comprimer.