A Suse

Part 4

Chapter 43,727 wordsPublic domain

30 janvier.--Depuis Kurachee l'_Assyria_ a toujours couru le long des côtes du Béloutchistan et de la Perse. En quittant le mouillage de Linga, le navire met le cap sur les îles Bahreïn, situées dans les eaux arabiques.

Ces îles, très fertiles et fort commerçantes, donnent leur nom à la baie qui les entoure, comme elles prirent autrefois celui de la côte voisine. Elles doivent leur richesse agricole à des conduits artésiens qui passent au-dessous de la mer, et leur importance commerciale à des bancs d'huîtres perlières déjà célèbres au temps d'Alexandre.

L'histoire de Bahreïn se résume en celle de ses pêcheries. C'est pourtant de Bahreïn que sortirent les bandes de pillards qui désolèrent la Mésopotamie et ravagèrent Ctésiphon sous les premiers rois sassanides; de ce port cingla vers la Perse une flotte célèbre: elle portait la première armée arabe qui tenta d'envahir l'Iran.

L'expédition fut battue par le satrape Chehrek, demeuré fidèle à Yezdigird, tandis qu'une tempête coulait ses navires.

Si le vent mollit, la pluie s'abat torrentueuse. Le _belem_ de la poste vient chercher les passagers; comme à Bender-Abbas, il touche fort loin de la plage. Mais les indigènes ont aperçu des casques blancs; ils lancent à l'eau des ânes vigoureux et, grimpés sur ces montures, accostent l'embarcation. Un quai naturel défend la ville contre les hautes marées. Au sud s'élève l'hôtel de la poste, grand bâtiment surmonté du pavillon anglais; au nord trône une batterie de canons archaïques. Ces pièces se prélassent devant la résidence officielle du cheikh Aïssa Ben Ali, sultan de Bahreïn. Malgré son palais et son artillerie, le cheikh Aïssa est un prince... _décoratif_, car il est bien connu que les îles _riches_ sont la propriété incommutable de l'Angleterre. Bahreïn ne fait pas exception à la règle: ses nombreux habitants pensent et vivent sous l'aile protectrice du colonel Ross, jaloux de leur faire digérer les marchandises anglaises: clous, draps, sucres, cotonnades et riz des Indes, que la _British India_ apporte tous les quinze jours.

Actuellement les bazars, où s'empilent des myriades de poissons secs, paraissent calmes, presque déserts. Il n'en est pas toujours ainsi. Au mois de mars la ville s'éveille. Le commerce des perles y amène les tribus de plongeurs et les marchands indiens: exploités et exploiteurs. Le cheikh, afin de ménager le repeuplement des bancs, désigne lui-même l'emplacement où chaque bateau doit pêcher; au signal convenu les embarcations sortent du port.

Le plongeur adresse une courte invocation à Allah, aspire sa provision d'air passe l'orteil droit dans l'anneau d'une galette de plomb, se munit d'un filet que maintient ouvert un cerceau d'osier, s'arme d'un long poignard dont il se servira contre les requins et, après avoir lié autour de ses reins la corde qui le met en communication avec la barque, se précipite dans le gouffre azuré.

Entraîné par le lest suspendu à son pied, le pêcheur atteint le banc, ramasse les huîtres, les jette dans le filet et se fait hisser dès qu'il se sent oppressé. Les Arabes de Bahreïn restent de soixante à soixante-dix secondes sous l'eau; quelques-uns d'entre eux, devenus légendaires, demeuraient pendant six minutes au fond de la mer. De même, certains hommes sont fatigués après avoir plongé douze fois; d'autres soutiennent ce pénible travail durant plusieurs heures. Un nouveau signal rappelle les bateaux. Les huîtres, déposées sur une grève soigneusement close, sont jetées dans des chaudières d'eau bouillante, ou abandonnées jusqu'à ce que la décomposition des matières animales permette de les ouvrir sans endommager la perle.

Patrons et acheteurs surveillent avec la même vigilance la séparation de la coquille et du manteau. Les ouvriers employés à ce travail sont trop peu vêtus pour qu'il soit nécessaire de visiter leurs poches chaque soir; on se contente, quand l'un d'eux porte la main à la bouche, de le purger avec énergie et de nettoyer ainsi les cachettes les plus discrètes. Le prix des objets dérobés fait pardonner cet abus de l'huile de ricin.

«Les plongeurs, dit Maçoudi, ne se nourrissent que de poissons, de dattes et d'aliments du même genre; _on leur fend le bas de l'oreille pour laisser passage à la respiration_, attendu qu'ils bouchent leurs narines avec un appareil taillé en fer de flèche, fait de _zebel_, qui est l'écaille de la tortue marine dont on fabrique les peignes, ou bien encore en corne, mais jamais de bois; ils portent dans les oreilles du coton imprégné d'huile, dont ils expriment une faible partie lorsqu'ils sont au fond de la mer, ce qui les éclaire comme une lumière. Ils enduisent leurs pieds et leurs cuisses d'une matière noire, qui fait fuir au loin les monstres marins par lesquels ils craindraient d'être engloutis. Quand ils sont au fond de la mer, ils poussent des cris semblables aux aboiements des chiens et dont le bruit perçant leur sert à communiquer entre eux[2].»

[Note 2: Maçoudi, _les Prairies d'or_. Texte et traduction de M. Barbier de Meynard, t. I, p. 329.]

La perle est un bijou si seyant, que dès la plus haute antiquité elle acquit une grande valeur. La Chine comptait au nombre de ses taxes un tribut payé en perles, et le _Rh'ya_, dictionnaire des compilations, écrit, dit-on, plus de mille ans avant Jésus-Christ, la signale comme originaire des provinces occidentales du Céleste-Empire. Les Grecs la mirent au rang des objets précieux; la loi romaine la classait parmi les valeurs transmissibles aux descendants; un collier de perles était le symbole de l'union conjugale.

Quelques auteurs anciens voyaient dans la perle l'œuf du mollusque.

Pline faisait remonter les huîtres des profondeurs où la nature les a reléguées, et leur confiait le soin charmant de transformer en perles les gouttes de rosée recueillies, au mois de mai, entre la coquille et le manteau.

La génération des huîtres mères, contée par les Indiens Paravas, ne le cède en gracieuse fantaisie à aucune légende: Vénus elle-même ne rougirait pas de pareille origine. A l'époque des grandes pluies, l'eau des torrents s'écoule dans la mer sans se mêler avec les ondes amères; elle s'épaissit au soleil, forme une crème blanche qui se divise en légers fragments; chacun d'eux prend vie, devient un animal dont la peau s'épaissit et acquiert finalement une telle consistance, que son poids l'entraîne au fond de la mer, où il revêt la forme d'une huître. Des esprits satisfaits d'une pareille version devaient expliquer sans peine la présence de la perle dans la coquille.

Mais, de tous les poètes, qui fut plus poète que Saadi?

«Une goutte de pluie tomba du sein des nuages; en voyant la mer immense, elle demeura toute confuse. Que suis-je, dit-elle, à côté de l'Océan? En vérité, je me perds et disparais dans son immensité!

«En récompense de cet aveu modeste, elle fut recueillie et nourrie dans la nacre d'une coquille; par les soins de la Providence, elle devint une perle de grand prix et orna le diadème des rois. Elle fut grande parce qu'elle avait été humble, elle obtint l'existence parce qu'elle s'était assimilée au néant[3].»

[Note 3: Saadi, _le Boustan_. Traduction de M. Barbier de Meynard, p. 181.]

La vérité fait toujours mauvaise figure auprès de la fiction: oyez plutôt. La perle, formée de couches concentriques, serait une concrétion calcaire mêlée à une substance organique. Elle ressemblerait à la nacre de certains mollusques, et l'on provoquerait même son développement artificiel soit en pratiquant une piqûre dans les valves, soit en introduisant un corps étranger entre la coquille et le manteau. Ce corps étranger deviendrait une source d'irritation et déterminerait autour de lui le dépôt de la précieuse nacre.

Tous les mollusques ne sont pas des ouvriers également habiles. Les artistes fabriquent des globules sphériques; d'autres façonnent des poires; les paresseux engendrent des perles attachées à la coquille nommées «boutons de perles»; les incohérents composent les perles bossuées ou baroques si heureusement utilisés par les artistes de la Renaissance. La loupe employée en sertissages, et la semence, comprenant les plus petites perles, sont l'œuvre des apprentis.

Il ne faut pas considérer seulement la forme d'une perle, mais encore son eau et son orient. L'eau est la couleur; les teintes varient du blanc azuré ou argenté, au blanc jaunâtre, au jaune d'or plus ou moins vif, au rose, au bleu, au lilas et au noir. Les perles de toute eau offrent des cercles de nuances différentes qui rendent leur éclat moins parfait: elles sont dites «rubanées». En Occident on estime surtout la couleur blanche et ses variétés azurées ou jaunes. Les Arabes préfèrent la teinte jaune, indice d'inaltérabilité. On entend par orient la pureté, le chatoiement, l'éclat, qualités qui, réunies, triplent quelquefois la valeur de perles de grosseur égale.

Les anciens recevaient leurs perles des Indes et du golfe Persique: le mot grec _margaritis_, dérivé du persan _mèrvarid_, témoigne de cette origine. On en a découvert de nouveaux bancs sur les côtes d'Australie, d'Amérique et autour de quelques îles de l'océan Pacifique. Les pêcheries de Bahreïn ne sont pas moins fort actives: au printemps elles occupent quinze cents bateaux et donnent un revenu annuel de dix millions, dont la population indigène ne profite guère.

Pas une perle dans le bazar: toutes sont vendues et emportées dès la fin de la pêche.

Prenons la clef des champs. Holà, les âniers!

Le sol est boueux et les sentiers glissants: peu importe, nos montures ont des ailes et nous amènent, après une série de chutes variées, au pied d'une vieille mosquée que signalent deux minarets encore debout. Cet édifice, jadis très vaste, a subi de nombreuses restaurations.

Procès-verbaux de réfections, élégants chapiteaux ornés d'épigraphes, nombreuses inscriptions à la louange d'Allah, dalles funéraires appliquées deci, delà, diront l'histoire de l'édifice à qui aura le loisir d'interroger les textes.

Non loin des ruines jaillissent des sources chaudes d'une merveilleuse transparence. Le cristal le plus pur paraîtrait trouble à côté d'elles. Autour du griffon, puis le long des canaux qui déversent dans des rigoles d'irrigation l'eau d'un puits artésien, s'étendent des champs de luzerne semés en planches comme nos potagers, et si verts, et si beaux, que chaque tige de fourrage semble pousser en serre chaude. Ce sont des jardins, toujours des jardins, traversés au galop des baudets, sous les feuilles ruisselantes des magnolias et des dattiers, sous les fleurs jaunes des mimosas vaporeux dont les troncs servent d'appui à des chèvrefeuilles embaumés. Une multitude de huttes recouvertes de nattes en feuilles de palmier, des cultivateurs habillés de blanc et des femmes vêtues de rouge jettent au milieu des bois une note vivante qui complète le charme du paysage.

Éloignez-vous de ma mémoire, rives du Nil et du Chat-el-Arab, roseraies parfumées d'Ispahan et de Chiraz: auprès de Bahreïn vous êtes de tristes déserts!

IV

Arrivée à Bouchyr.--Mohammereh, son origine, ses différents avatars.--Le Karoun.--Ahwaz.--Champs de bataille de Waïs et de Bend-Akhil.--Chouster.

31 janvier.--Bouchyr.--Nous avons quitté l'_Assyria_ par un temps épouvantable. La barque du pilote tira des bordées pendant plus de deux heures; elle atteignit enfin la ville, qu'on n'apercevait pas à cent mètres de distance, tant la pluie tombait drue et serrée. Mouillés comme des marsouins, nous fûmes recueillis dans le poste des douaniers, puis remis aux mains de quelques soldats. Ces vaillants nous guidèrent jusqu'au logis préparé par les soins du gouverneur. Je connais cet immeuble pour l'avoir déjà habité. Elle est toujours charmante, ma maison, avec ses tentes de coutil drapées devant les grandes baies, ses boiseries découpées, ses bouquets de palmiers verts qui masquent les lézardes de la façade. Et je ne paye ni impôts ni réparations locatives.

Excepté le soleil, tout nous sourit depuis notre débarquement. Le gouverneur fit complimenter Marcel dès son arrivée; le _naïeb_, chargé de ce soin, s'empressa de nous apprendre que son maître tenait les firmans royaux à la disposition du chef de la mission. Il apportait, avec les salams officiels, une excellente lettre du docteur Tholozan. Les dernières difficultés sont résolues; que Dieu protège nos travaux!

J'ai revu l'aimable famille du colonel Ross, les frères Malcolm et les agents de la maison Hotz.

L'ancien gouverneur a disparu. Peu de temps après notre départ, la population de Bouchyr, lasse de lui payer des impôts exorbitants, se mutina et mit le siège devant le palais. Mirza Moustofi Nizam prit la fuite, déguisé en pêcheur--grandeur et décadence,--mais ses bagages furent saccagés et pillés. Depuis cette époque, le soin de faire le bonheur du peuple a été dévolu au fils aîné de Çahabi Divan, gouverneur de Chiraz.

Si notre ex-ami n'avait pas le tempérament d'un lutteur, il possédait au plus haut degré les qualités d'un bon fonctionnaire oriental. Pendant son séjour à Bouchyr, il avait fait d'honorables économies. Aussi bien, pour parler persan puisque nous sommes en Perse, son cœur ne demeura-t-il pas longtemps à l'étroit ou gêné dans les entournures. Grâce à de puissantes protections achetées à beaux deniers comptants, il administre aujourd'hui la province de Kirman, plus gras, mieux nourri que jamais et possesseur d'un titre sonore: _l'Heureux du royaume_. La prévoyance est mère du bonheur.

4 février.--Cruelle déception! M. Babin s'est aperçu que le tachéomètre était brisé et,--perte bien autrement grave--que la pharmacie et nos fusils manquaient à l'appel. Pourtant le nombre des caisses avait été vérifié. Une paire de roues aura été comptée pour un colis au chargement, et pour deux au déchargement. Plus de quinine, plus d'expéditions cynégétiques autour des tumulus si giboyeux de Suse! Par bonheur, il nous reste les carabines et les cartouches du ministère de la guerre.

Malcolm Khan, témoin de cette déconvenue, nous a conduits à sa campagne. Il habite l'été un joli site maritime entouré de jardins. Des eaux douces, dues aux pluies hivernales, ont recouvert allées et massifs, et c'est en s'aidant de la brasse et de la coupe que le jardinier alla cueillir un superbe bouquet, au milieu duquel se signalait, par son étrange couleur, une rose verte.

Le précieux arbuste qui la porte est originaire de Maurice; il doit à une maladie spéciale la couleur anomale de ses fleurs. La santé est un présent divin; la rose verte ressemble à une agglomération de feuilles pliées et serrées les unes contre les autres; elle manque d'éclat, ne connut jamais la jeunesse et ne dégage aucun parfum; cette duègne des fleurs semble flétrie avant de naître.

Chemin faisant, M. Malcolm m'apprit que le prince Zellè Sultan consentait à recevoir les fonds de la mission, et autorisait le gouverneur de l'Arabistan à rembourser mon mari sur les impôts de la province. Nous pourrons traverser la Susiane sans crainte des voleurs. La négociation de cette affaire et la nécessité de prendre les firmans et des lettres de recommandation avaient forcé Marcel d'interrompre son voyage; il lui est désormais loisible de reprendre la mer.

6 février.--A bord de l'_Arabia_. Sur le Chat-el-Arab.

En 1852, la commission anglaise, chargée de délimiter les frontières de la Turquie et de la Perse, profitait des immunités qui la couvraient pour pénétrer en Susiane. Elle était attirée par la réputation locale de la Kalehè Chouch (citadelle de Suse) et rêvait de donner une sœur à Ninive ou à Dour Saryoukin.

Le massif de la citadelle fut attaqué tout d'abord; trois mois durant, le général Williams, puis Sir Kennet Loftus, sillonnèrent de tranchées les tumulus qui s'élèvent auprès du célèbre tombeau de Daniel.

Le succès répondit mal à l'attente des Anglais. Quelques bases de colonnes saillant au-dessus du sol, quelques fragments de sculptures amenèrent la découverte des substructions d'une grande salle hypostyle. Ce fut tout.

Des démarches maladroites pour s'emparer d'une inscription engagée dans le cénotaphe du prophète surexcitèrent à tel point le fanatisme religieux, que les nomades, affolés, tuèrent les serviteurs de la mission. Sir Kennet Loftus dut battre en retraite.

Il quittait Suse, que le choléra éclatait à Dizfoul. Cette épidémie, attribuée à la vengeance du prophète irrité de la présence des infidèles, mit le comble à l'horreur que le nom chrétien inspire aux musulmans de l'Arabistan.

Depuis cette époque nul européen, si ce n'est mon mari et moi, n'a séjourné auprès du tombeau de Daniel.

En 1882, nous parcourûmes la Susiane, seuls, sans argent, sans bagages. Combien la situation est différente et plus délicate aujourd'hui!

La mission, gênée par un volumineux convoi, composée d'un personnel bien restreint, mais capable cependant de porter ombrage aux esprits soupçonneux, sera sans cesse aux prises avec les traverses de la vie sédentaire. Pourra-t-elle les vaincre? Nos amis de Bouchyr ne semblent pas l'espérer. Les dangers que Loftus courut à Suse, les difficultés qu'il ne parvint pas à surmonter, malgré ses attaches diplomatiques, ne sont pas encore oubliés. Chacun nous a dit adieu avec une mine contrite, de mauvais augure.

7 février.--Ce matin, le steamer stoppait devant Felieh. Comme la mission s'apprêtait à débarquer, Cheikh M'sel montait à bord. Il venait recevoir le consul d'Angleterre et sa femme, qui devaient chasser le lion en sa compagnie et apporter comme appât leur bébé, une mignonne fillette de six mois. Le départ a été retardé de quelques jours: l'enfant n'était pas assez gras.

Le cheikh nous accueille avec amabilité et paraît avoir oublié les ennuis que nous valurent sa chaloupe détraquée et son personnel insoumis. Prenant les devants, il nous introduit lui-même dans cette demeure de Felieh jadis tout imprégnée de l'âpre odeur des combats. Les serviteurs présentent toujours le café, le fusil en bandoulière et le poignard à la ceinture, mais le cheikh et son entourage ont la figure heureuse et reposée.

Je m'informe de Torkan Khanoum et de sa panthère.

«Elles ne sont plus ici.»

Insister serait malséant. L'andéroun, auquel j'ai rendu visite dès le soir même, est actuellement soumis à l'autorité d'une autre femme de défunt Cheikh Djaber, qui vivait à Bassorah lors de mon premier voyage. Golab Khanoum est Kurde, mais parle correctement l'arabe et le persan. A l'inverse des femmes de Cheikh M'sel, de moins en moins élégantes, elle est mise avec recherche et porte les toilettes et les bijoux dus à la générosité de son vieil époux. La tête, serrée par un bandeau de soie noire à la mode de Bagdad, est couverte d'une calotte ornée de sequins. La taille est prise dans une double tunique: la première, de brocart violet à semis d'or; la seconde, de soie blanche chargée de dessins cachemire. Ces deux vêtements, décolletés en cœur, découvrent une guimpe de gaze fermée par des boutons de rubis et descendent jusqu'à la cheville, perdue dans les bouffants d'un pantalon bleu pâle. Sur ce brillant costume est jeté l'aba de laine noire brodé de fils colorés.

Ceinture, pendeloques accrochées à la coiffure, bracelets et anneaux de jambes, bagues de pieds et de mains surchargées de pierreries, complètent la toilette.

Je n'ai découvert qu'une jolie femme dans le troupeau réuni sous mes yeux: Fathma Khanoum, sœur de Cheikh M'sel, grande fille à la taille élancée et aux traits élégants, mais à la physionomie trop placide. Les cheveux noirs, taillés en frange sur le front, forment deux grosses nattes sur les tempes; une toque couverte de pièces d'or imbriquées disparaît en partie sous les plis légers d'une gaze noire qui vient s'enrouler autour du cou. La chemise de soie émeraude laisse apparaître un pantalon de brocart rouge lamé d'or. Sur la poitrine tintent des breloques d'argent enrichies de turquoises, des reliquaires contenant des amulettes, des cassolettes à parfums.

Les khanoums, assises autour d'un énorme fanal, jouaient une partie de cartes qui m'a paru avoir les plus grandes analogies avec l'innocente bataille. Les cartes étaient données trois par trois, les plus fortes l'emportaient. Les levées prenaient place sous le pied chargé de bagues de chacune des partenaires. Golab Khanoum m'assura qu'elle aurait mieux aimé me garder auprès d'elle, que de me voir aller à Suse, où m'attendent bien des misères. Elle m'eût appris l'arabe; en échange de ses bons procédés, et afin de lui être agréable, j'aurais dû me raser les ongles jusqu'à la chair. Il n'est pas convenable de laisser croître cette _corne blanche_ qui rappelle les griffes des animaux.

10 février.--La mission a quitté Felieh sur le vapeur de Cheikh M'sel. Marcel insista pour louer le _Karoun_, puis pour rembourser le prix du charbon. Le cheikh refusa la moindre rémunération: «Je ne fais pas de différence entre l'argent de mes amis et le mien,» répondit-il. Pareille générosité est bien rare en Orient.

Le navire descend le Chat-el-Arab, tourne à gauche, range Mohammereh et pénètre dans l'embouchure du Karoun. Comme son voisin, ce beau fleuve arrose une plaine qui, à droite et à gauche, s'étend toujours plate, tandis qu'elle est bornée au nord par une montagne aux lignes ondulées, longue barrière joignant Havizeh à Mendeli.

Les rives du Chat-el-Arab et du Karoun témoignent de la formation très rapide d'un delta. Depuis le commencement de notre ère, la côte s'avancerait dans le golfe d'un mille anglais tous les soixante-dix ans. Ce colmatage anomal aurait pour cause originelle le peu de profondeur du golfe, sa largeur restreinte, la grande masse de boues charriées dans un bassin que ne parcourt aucun courant et que n'agite aucune tempête. Les vases, ramenées par le reflux, forment des lignes de hauts-fonds, telle que la barre de Fau; ces obstacles obligent le fleuve à s'étendre sur l'estuaire et, faute de vitesse, à déposer les terres et les sables qu'il transporte. La nature quaternaire de la plaine est d'ailleurs indiquée par les efflorescences salines du sol et la présence de coquillages semi-fossiles semblables à ceux que l'on trouve dans le golfe.

Il est question pour la première fois de la province que nous traversons dans l'histoire de Saryoukin, fondateur de la dynastie des Sargonides. Dour-Yakin, l'ancêtre de Mohammereh, fut assiégée et prise d'assaut par le célèbre roi d'Assyrie.

Dour-Yakin, fort maltraitée, renaquit quelques milles plus au sud, sous le règne d'Alexandre et prit le nom du conquérant. Les habitants de la cité perse de Dourine y furent transportés. De cette époque date le canal du Karoun au Chat-el-Arab; il fut creusé afin de faciliter l'accès du Pasitigris (Karoun moderne), qui se jetait dans le golfe par des canaux vaseux: le Khar Kobban et le Khar Bahmech Chir.

Le grand nom du roi de Macédoine ne fut pas une égide protectrice pour la ville nouvelle. Alexandrie, détruite par une crue du fleuve, rebâtie sous le règne d'Antiochus, reçut de ce prince le nom d'Antioche; ruinée de nouveau, elle fut reconstruite et protégée contre les inondations. Un roi arabe, Spasinès, fils de Sogdonacus, exécuta ces travaux. Il éleva des digues, des quais, appela la cité Charax de Spasinès et la déclara capitale d'une principauté prospère, la Characène, dont l'histoire nous est mal connue.

Sans cesse ballottée au gré des fluctuations politiques, la vieille Dour-Yakin changea encore de nom et de maître. Baptisée Kerkhi-Misan et Asterábád par les Sassanides, puis Maherzi et Mohammereh par les Arabes, elle fut disputée il y a quelques années entre les Turcs et les Persans et attribuée à ces derniers en vertu du traité d'Erzeroum.