Part 5
Le paysage se transforme dès qu'on s'éloigne de Mohammereh. Aux sombres et paisibles bois de dattiers succèdent des rives inhabitées, plates, couvertes d'efflorescences salines. Je reconnais la coupole de l'imam-zadé Ali Ben Houssein entouré de quelques arbres, le campement de Salounieh, les palmiers de Sabah, auprès desquels nous amena jadis la chaloupe poussive de Cheikh M'sel, palmiers que l'on aperçoit plusieurs heures avant de les atteindre et qui paraissent changer sans cesse de position, tant le cours du fleuve est sinueux. Nous passons devant le petit village d'Ismaïliah. A partir de ce point, la plaine apparaît verte, tapissée d'immenses champs de blé, appartenant tous au châtelain de Felieh, le marquis de Carabas de la région.
Voisines du fleuve, se dressent les tentes brunes des nomades. Dans les champs paissent d'innombrables troupeaux de chameaux, de moutons et de vaches qui traînent avec peine leur ventre arrondi. Les tamaris deviennent plus beaux, les konars chargés de baies rouges tachent la plaine de leur grosse boule de feuillage sombre. Au bord de l'eau viennent des femmes vêtues de chemises rouges, la tête et la taille couvertes d'un aba indigo, le crâne entouré d'un turban brun. Toutes portent leurs cheveux coupés en frange sur le front, tressés sur les tempes; des boutons de métal ou des anneaux d'argent sont enfilés dans les narines. Elles ne paraissent pas sauvages et nous laissent regarder, sans témoigner de mécontentement, leurs traits largement découpés.
A la nuit tombante, le _marcab_ (bateau à vapeur) atteint le barrage d'Ahwaz, bâti sur un affleurement rocheux. Le vapeur ne saurait franchir cet obstacle. Nous débarquons et prenons le chemin du village. Le calme et le silence sont complets; à peine les échos des montagnes répondent-ils aux appels de quelques bergers attardés.
Des ruines, tristes débris de monuments hypostyles, d'antiques tombeaux creusés dans le roc, un cimetière arabe, le barrage et les amorces de canaux desséchés attestent seuls la grandeur évanouie de l'ancienne Aginis.
12 février.--Nous avons troqué les bateaux contre la caravane. Il était temps: je me momifiais à ce régime maritime. Avant-hier la mission atteignait Waïs, et le lendemain le confluent de l'Ab-Dizfoul, du Karoun et de l'Ab-Gargar, une de ses dérivations. Sur la rive droite apparaissait le village de Bend-Akhil, ainsi nommé d'une digue, aujourd'hui disparue, qui aurait jadis été maçonnée avec du bitume. Un fleuve à franchir sans pont! quoi d'extraordinaire? Le contraire me surprendrait. Cependant les guides, joignant les mains en forme de portevoix, hèlent les habitants du bourg, et bientôt un _belem_ caché dans un repli du rivage s'approche de nous.
C'est un étrange spectacle que le passage d'une eau profonde par une nombreuse caravane.
La pluie tombait depuis le matin. Avant d'atteindre la rivière, nous avions barboté à qui mieux mieux dans un marais fangeux. Dès que les charges engluées de boue et les harnachements des animaux eurent été jetés au fond de l'embarcation, les bateliers saisirent la longe des chevaux considérés comme les plus dociles ou les meilleurs nageurs et poussèrent au large. Les animaux nagèrent avec ardeur, luttèrent contre le courant, et entraînèrent vers la berge opposée le bateau que leurs efforts avaient empêché d'aller à la dérive. Puis il s'agit, terrible besogne, de pousser les mulets dans le Karoun.
Cheikh M'sel nous a donné une escorte de dix cavaliers, placés sous les ordres de Cheikh Faharan, esclave noir qu'il paya tout enfant deux mille quatre cents francs et promut récemment général de ses troupes. Le singulier bonhomme! Avec quelle étourdissante dignité il abandonne sa patte enfumée aux baisers d'une foule idolâtre et daigne abaisser ses regards sur le commun des mortels! Le général relève sa robe bien au-dessus des cuisses, se laisse glisser de sa monture, et, comme un chef doit payer de sa personne dans les circonstances critiques, il court le marais, ramène les chevaux affolés, les précipite dans la rivière, s'efforce de les y maintenir, hurle, exécute des moulinets avec les bras et les jambes, lance des paquets de boue, à destination des quadrupèdes,... sur ses voisins, et se démène comme un vrai diable tombé dans la vase bénite. Coups de fouet, encouragements, invocations à Allah s'entre-croisent et s'entre-nuisent. Bref, nous fussions restés sur la rive s'il ne s'était rencontré une belle âme de jument, car il se trouve de belles âmes même dans l'espèce chevaline, qui, prise de pitié pour ses maîtres, ne se fût décidée à sauver leur honneur. La brave bête s'est jetée à l'eau, et messieurs les chevaux ont suivi leur conductrice.
Cheikh Faharan n'est pas le seul capitaine dont le grand fleuve de l'Arabistan ait consacré la renommée.
Bend-Akhil fut de tout temps une position stratégique de premier ordre. D'importants tumulus, disséminés autour du village, désignent encore l'emplacement d'une grande cité abandonnée. C'est en amont de ce point qu'Eumène et Antigone se disputèrent l'empire d'Orient et le trésor de Suse. Je crois être la première à signaler l'emplacement précis de ce champ de bataille célèbre. La disposition des lieux et l'étude des opérations militaires conduites par les successeurs d'Alexandre ne laissent aucun doute à cet égard.
Les habitants de Bend-Akhil sont taillés sur le modèle des statues antiques. Les femmes enroulent de grands voiles indigo sur leur chemise rouge, se parent d'anneaux d'argent, de colliers et de bracelets d'ambre ou de corail. Accroché au turban de laine bleu, pend un chapelet de pierres de couleur, terminé par une monnaie d'argent à l'effigie de Marie-Thérèse. Les hommes, vêtus d'un pagne noué sur les reins, sont vigoureux et bien découplés.
Malgré la pluie qui fait rage au dehors et tombe en larges gouttes au dedans, beaux messieurs et belles dames se succèdent sans relâche ni parapluie devant l'ouverture béante de l'étable où nous avons pris gîte.
Vers le soir, Sliman, un des chaouchs, arrive avec les bagages. A peine entré, il remplit la pièce de ses gémissements. Quelle détestable acquisition! Alors que nous aurions besoin d'auxiliaires actifs pour nous débrouiller au milieu des caisses boueuses, préparer le thé, cuire le pilau quotidien et sécher une partie de nos vêtements, Sliman s'allonge dans le meilleur coin et laisse à ses maîtres l'honneur de le servir.
«Et ça se dit soldat! soupire son collègue Mçaoud, tout en essayant d'allumer un feu rebelle. S'il était Kabyle comme moi, s'il avait dix-neuf ans de service, vingt-deux campagnes, sept blessures et s'il _avait allé à Mixique_!
--Tu es allé au Mexique?
--En chemin de fer.
--Comment, en chemin de fer?
--Eh oui!
--Où as-tu pris le train?
--A _Marsille_.
--Où l'as-tu quitté?
--A _Mixique_.»
Tel est Sliman; tel est Mçaoud.
13 février.--L'honneur du _Mixique_, ayant abandonné un instant le gros de la caravane, est tombé au beau milieu d'un conciliabule de sangliers. Le mulet, épouvanté, se débarrassa de son maître et se sauva. Si les bêtes puantes eussent eu l'ombre d'une mauvaise intention, l'Algérie eût perdu un de ses plus vaillants défenseurs, et nous un serviteur qui nous a déjà valu plus d'ennuis qu'il n'est long.
Pour ma part, je ne puis pardonner à Mçaoud d'avoir fabriqué hier au soir un potage _mixico-kabyle_, où il a mis indistinctement un gigot de mouton et une partie des boyaux de la bête. Cette soupe nous avait paru bizarre, mais le combustible avec lequel elle avait été cuite--de la bouse de chameau--pouvait à la rigueur expliquer son arôme. Et puis nous avions faim, nous étions fatigués, il faisait nuit. Ce matin il m'est échu une boule entourée d'une enveloppe blanche et graisseuse. Je l'ai déchirée a belles dents sans descendre de cheval; dès la première bouchée je me suis déclarée pleinement satisfaite: mon lot contenait la preuve indiscutable que le mouton préparé par notre chef improvisé n'était pas mort de la famine et se nourrissait d'herbes sèches et dures. Nul d'entre nous ne s'est senti le cœur d'achever le déjeuner; quand les cris de Mçaoud ont retenti, nous avons pu suivre la chasse le cœur joyeux et l'estomac léger. Les _goraz_ ont pris la fuite avec une vivacité que je n'aurais pas attendue d'animaux aussi lourds; nous nous sommes lancés à leur poursuite de toute la vitesse de nos montures, mais, après deux heures de course folle à travers les tamaris, les fugitifs nous ont amenés devant les berges d'un canal impossible à franchir. Au delà de cet obstacle ils ont nargué nos balles.
14 février.--La chasse avait retardé la marche du convoi; le soleil se couchait qu'on n'avait pas aperçu Chouster. Nous avons attendu le jour chez des nomades; l'aurore nous trouvait en selle. A midi la caravane atteignait l'imam-zadé Neïzan, bâti dans les faubourgs de la ville; une demi-heure plus tard, elle passait devant un tombeau de saint adossé aux premières maisons. L'état de ruine et de misère dans lequel je laissai Chouster lorsque je quittai l'Arabistan a singulièrement empiré. Certains quartiers s'effondrent au point que les rues sont impraticables. Seuls êtres vivants dans cette cité déserte, des cigognes nichent sur le faîte des _badguirs_ (preneurs de vent) qui dominent les terrasses transformées, depuis les dernières pluies, en verdoyantes prairies.
Notre logis était préparé chez le seïd Assadoullah Khan, promu récemment aux fonctions de gouverneur de la ville. Le _hakem_ ou satrape chargé de l'administration des provinces du Loristan, de l'Arabistan et de la Susiane habite encore Dizfoul; il ne tardera pas, assure-t-on, à venir prendre possession de sa résidence d'hiver, située dans la citadelle. Marcel a l'intention de rejoindre ce grand dignitaire avant qu'il s'éloigne du voisinage de Suse; mais il importe d'abord de remettre au représentant de la noblesse religieuse de précieuses recommandations.
15 février.--J'ai été reçue ce matin dans l'andéroun de notre hôte, Mirza Assadoullah Khan. Le digne homme est nanti d'un nombre respectable de femmes: épouses, filles, sœurs, belles-sœurs et servantes, réunies dans une immense maison divisée en compartiments multiples.
Ces dames me connaissent déjà et m'accablent de compliments. Toutes se groupent au pied d'une chaire de bois sur laquelle on m'invite à me jucher. Vieilles et jeunes me considèrent sans jalousie comme un être supérieur, capable d'interroger l'avenir, de guérir les malades, d'exorciser le diable. Il est bien malheureux, assurent-elles, que je ne sois pas musulmane; je serais parfaite selon leur cœur. Très flattée.
L'affaiblissement de la race, la stérilité des femmes et la petite vérole, terrible aux enfants en bas âge, font le malheur des Chousteris. La population décroît chaque année; sur douze femmes assises autour de moi, quatre n'ont jamais eu d'enfant, six autres les ont perdus, deux seulement donnent à cette sainte tribu cinq rejetons plus ou moins malingres.
Les familles des citadins sont toutes dans le même cas. Que dis-je! chez la plupart d'entre elles la misère vient s'ajouter à tant d'infortunes.
En sortant de l'andéroun, j'ai accompagné Marcel chez Hadji Seïd Houssein, grand pontife de l'Arabistan. La maison du patriarche était entourée d'un bataillon de curieux ou de dévots. Nous entrons dans une cour. Au nord s'élève un talar couvert d'une voûte rappelant les voussures ogivales de nos chapelles gothiques. Cette salle est béante sur une de ses faces: on ne connaît pas l'usage des vitres à Chouster, et les pièces où l'on dort, même au cœur de l'hiver, n'ont d'autres fermetures que de légers volets. Un lustre de verre, vieil héritage de famille, décore la voûte; sur le sol sont étendus de grands tapis de feutre fauve recouverts de bandes d'étoffe de coton blanc et bleu fabriquées dans le pays. Au dehors du talar, se groupe une foule compacte. Elle s'écrase, mais demeure silencieuse, tant elle respecte la maison hospitalière où pénètrent indifféremment riches bourgeois, et loqueteux sordides, dont les guenilles abritent des parasites que la sainteté du lieu ne semble pas encourager à garder la diète.
L'assistance s'agite et donne passage à un homme d'une quarantaine d'années, coiffé d'un énorme turban bleu, vêtu d'un aba noir. Malgré son apparente vigueur, il tient la haute canne emblématique de la royauté achéménide, que portent de nos jours les grands dignitaires du clergé chiite.
Le nouveau venu s'assied grave et solennel, et, après les salutations d'usage, affirme que la mission n'aura pas à se plaindre de ses subordonnés. Cheikh Taher de Dizfoul calmera l'émoi que pourrait provoquer l'installation des chrétiens dans le voisinage du tombeau de Daniel. Sur ces paroles, murmurées d'une voix sourde, nous allions lever la séance, quand la foule s'écarte de nouveau devant un seïd à barbe blanche, appuyé sur les épaules de deux jeunes gens. Le peuple, saisi d'une ineffable émotion, se précipite, baise avec la plus profonde vénération les mains et les habits du vieillard; d'enthousiastes frémissements saluent Hadji Houssein, le protecteur des pauvres et des humbles, l'homme qui tant de fois plaida et gagna la cause des malheureux devant les gouverneurs de la province. Nul mieux que le chef de la noblesse religieuse de l'Arabistan ne s'est incarné dans le rôle de défenseur des opprimés.
Hadji Houssein, affligé d'un asthme suffocant, gagne sans le souffle l'extrémité du talar. La première fatigue passée, il raconte avec d'innombrables détails l'histoire de ses souffrances et, plein de confiance dans la science des Européens, demande un remède aux maux dont ses quatre-vingts ans l'ont comblé.
Dès l'instant où le seïd tient en main une ordonnance anodine, il se désintéresse de tout et de tous et, l'œil atone, abandonne la parole à son fils aîné.
Sur-le-champ la conversation tourne court.
«Croyez-vous en Dieu?
--Oui.
--Combien y a-t-il de dieux?
--Un seul.
--Croyez-vous qu'Aïssa (Jésus) soit Dieu?
--Oui.
--Alors vous croyez en plusieurs dieux, puisque au temps où Aïssa était sur la terre, vous aviez encore un Dieu dans le ciel. Dieu est-il omniscient?
--Certainement.
--Êtes-vous fataliste?
--Non!
--Pourquoi?
--Parce que la tendance à ne voir dans l'histoire du monde que la réalisation des prévisions inscrites de toute éternité sur le grand livre divin enlève à l'homme le sentiment de sa responsabilité, de ses devoirs sociaux et fournit le meilleur des prétextes à sa paresse naturelle. Si vous n'étiez fatalistes, laisseriez-vous périr les œuvres de vos ancêtres? Ne répareriez-vous pas les digues et les canaux qui sillonnaient jadis la fertile Susiane et dont vous avez, depuis l'hégire, confié l'entretien à la bonne volonté d'Allah?
--Comment conciliez-vous la prescience divine et le libre arbitre?
--Dieu, dirais-je avec les Moutazelites[4], n'aime pas le mal; il n'est pas l'auteur des actions humaines; les hommes pratiquent le bien qui leur est ordonné, ils évitent le mal qu'il leur est défendu de faire, à l'aide d'un pouvoir que Dieu leur accorda et qu'il a incarné en eux. Il n'ordonne que ce qui lui plaît; il ne défend que ce qui lui est odieux. Toute œuvre bonne émane de lui; mais il n'est pour rien dans les mauvaises actions défendues par lui. Il n'impose pas à ses adorateurs un fardeau au-dessus de leurs forces, et ne leur demande que ce qu'ils peuvent donner. La faculté de faire ou de ne pas faire n'existe chez eux qu'en vertu de cette puissance que Dieu leur a communiquée, qu'il possède exclusivement, qu'il anéantit ou qu'il maintient suivant sa volonté. Il aurait, s'il l'eût voulu, contraint l'homme à lui obéir; il l'aurait préservé nécessairement de tout acte de désobéissance; il pouvait le faire, et s'il ne l'a pas voulu, c'est afin de ne pas supprimer les épreuves et les tentations auxquelles l'homme est assujetti.»
[Note 4: Secte religieuse très puissante sous le règne de Yazir, khalife de Bagdad, mort l'an 126 de l'hégire.]
Et la controverse continue sans acrimonie ni violence, mais avec une logique d'autant plus fastidieuse qu'on ne peut, en dernier ressort, arguer de l'axiome fondamental du catéchisme: «Un mystère est un fait que nous ne pouvons pas comprendre, mais que l'Église nous ordonne de croire.»
La discussion se termine, à la grande joie de Marcel; s'il a tenu haut et ferme le drapeau de la chrétienté, c'est grâce aux leçons de théologie musulmane que lui donna jadis le P. Pascal, supérieur des Mékitaristes d'Ispahan.
Malgré ce succès, notre avocat a quitté la maison du seïd avec l'intention bien formelle de ne pas s'exposer à un nouvel assaut.
V
Départ de Chouster.--Rencontre de Mirza Abdoul-Raïm.--Mozaffer el Molk et sa suite.--Dizfoul.--Visite à Cheikh Mohammed Taher.
18 février.--Une caravane ne pourra-t-elle jamais se mettre en route à l'heure dite? Les muletiers sont engagés, l'argent accepté, les bagages liés, les augures et le calendrier favorables, le départ fixé à l'apparition de l'aurore, et les pieds du _tcharvadar bachy_ (muletier en chef) semblent rivés au sol. Il faut raccommoder un bât, retrouver un muletier égaré, laisser mourir un voyageur au lieu d'exposer ses os à blanchir sur les grands chemins. En vérité, les propriétaires des bêtes de selle ou de somme aiment à tâter animaux et gens. Ils se ménagent ainsi des retours offensifs au logis conjugal et escamotent une étape dont la longueur donnerait aux colis le temps de blesser les mulets mal bâtés.
Enfin nous franchissons le pont tortueux jeté sur le Karoun.
Une crête rocheuse coupe l'horizon. Après l'avoir gravie, la caravane s'engage dans une plaine inculte. L'air est transparent, un soleil vermeil caresse de ses rayons les herbes folles poussées depuis le commencement des pluies et le frayé poudreux qui se déroule semblable à un interminable serpent. Sur la gauche de ce chemin, que n'effleura ni déflora jamais ingénieur ou cantonnier, s'élève une construction cubique. Le _takht_ (trône) recouvre un _âbambar_ (magasin d'eau); sur la terrasse se profilent des corps humains nonchalamment étendus. Nous approchons. Aussitôt les voyageurs descendent de leur observatoire; l'un d'eux s'avance vers mon mari et lui remet une dépêche de Mozaffer el Molk. Cette lettre, écrite en français, est l'œuvre du médecin de Son Excellence, Moustapha Khan, qui reçut jadis du docteur Tholozan des leçons de thérapeutique et de grammaire.
Le gouverneur annonce son prochain départ de Dizfoul et son arrivée à Chouster; il engage la mission à l'attendre dans cette dernière ville avant de hâter sa marche vers le tombeau de Daniel.
Pendant cette lecture j'examine l'émissaire du gouverneur; le bonhomme, de son côté, cherche à lire sur la physionomie de mon mari l'impression produite par un message aussi inattendu. La tête est fine, intelligente, les yeux petits mais vifs, le nez droit, le profil régulier, le corps bien proportionné; les cheveux et la barbe ont cette belle couleur acajou que donne le henné. Malgré l'âge accusé par la teinture, l'envoyé du gouvernement affecte des allures juvéniles et porte un costume persan d'une élégance raffinée. Il n'est pas vieux, mais usé avant l'âge. Tel m'apparaît le colonel Mirza Abdoul-Raïm, au demeurant d'une politesse et d'une correction académiques. Il nous invite à faire l'ascension de la terrasse, à prendre place sur son tapis, et prépare avec une solennité méticuleuse un thé digne des dieux. Entre temps il décline ses titres et qualités.
Envoyé à Saint-Pétersbourg comme secrétaire d'ambassade, il dut, après avoir goûté de la vie civilisée, revêtir--quel crève-cœur!--l'uniforme militaire. Ses fonctions actuelles sont plutôt diplomatiques que guerrières; elles consistent à entretenir la mauvaise harmonie parmi les chefs nomades et à s'installer chez les contribuables trop récalcitrants. Son cœur se dilate à la pensée de vivre auprès de nous pendant notre séjour à Suse.
Commis à l'insigne honneur d'apporter au chef de la mission la lettre de Mozaffer el Molk, il court le pays depuis plusieurs jours; mais des coliques contractées en passant la rivière de Konah l'ont contraint d'interrompre son voyage; l'arrivée tardive de la dépêche est la conséquence de ce contre-temps pathologique.
L'essoufflement, l'attitude fatiguée des chevaux et du nouveau venu me feraient plutôt croire que bêtes et gens sont venus de Dizfoul tout d'une traite. Quoi qu'il en soit, la mission ne saurait rebrousser chemin. Hâtons notre marche et gagnons la ville avant le départ de Mozaffer el Molk.
Sur le soir la caravane atteignait le joli village de Konah, bâti à mi-chemin de Chouster et de Dizfoul. L'heure était trop avancée pour franchir une rivière torrentueuse; nous nous sommes arrêtés au _tchapar khanè_ (maison de poste), dépourvu depuis bien des lustres de courriers et de chevaux. Les bêtes prennent place le long des râteliers; la mission s'installe dans une grande pièce veuve d'huisseries; de son côté, Mirza Abdoul-Raïm fait balayer le centre de la cour, y dépose ses bagages et se prépare à passer en plein air une froide nuit de février. Quoique bien aguerrie, je ne puis voir sans une commisération mêlée d'envie un homme aussi âgé que le colonel choisir un domicile aéré de préférence à une chambre couverte, si ce n'est close.
Vers minuit on mène grand bruit à la porte de la maison de poste; nos gens parlementent longtemps; enfin patte blanche est montrée; elle appartient à un courrier de Mozaffer el Molk. Dès demain le tchapar khanè doit être nettoyé et pourvu des approvisionnements nécessaires à l'entretien du camp de Son Excellence. Les ordres transmis, le _ferach_ fraternise avec Abdoul-Raïm.
Notre arrivée épouvante-t-elle Son Excellence? Aux termes de sa lettre, le gouverneur devait entrer à Chouster dans une huitaine de jours. Nous sommes en route depuis vingt-quatre heures pour l'aller rejoindre, et déjà il s'ébranle! Impénétrable mystère!
Le conseil de la mission, dont tous les membres, sans exception, ont l'insigne honneur de faire partie, s'assemble et prend aussitôt une importante décision.
Monté sur le meilleur de nos chevaux, Marcel devancera l'aube afin de saisir le gouverneur avant son départ; il obtiendra l'autorisation de toucher les fonds versés chez le banquier de Zellè Sultan, demandera la permission d'embaucher des ouvriers. La caravane passera la rivière quelques heures plus tard et gagnera Dizfoul à l'allure fatale que ne saurait modifier la volonté d'Allah.
28 février.--La rivière de Konah, large de huit cents mètres, est divisée en plusieurs bras par des bancs de gravier où les chevaux reprennent haleine après avoir lutté contre le courant. Au delà du cours d'eau, apparaît un joli bosquet de konars (jujubiers) que domine la pointe blanche d'un _imam-zadé_ (tombeau de saint). Ci-gît Djoundi Chapour la Savante, fondée par les Sassanides et abandonnée après la conquête arabe. Sur les sites des villes broyées par la tourmente musulmane, les nomades bâtirent des tombeaux ou des mosquées qui ne tardèrent pas à devenir le centre de cimetières inviolables. Ainsi le repos octroyé aux générations qui viennent dormir le dernier sommeil à l'ombre d'un cénotaphe vénéré prolonge la paix des villes mortes et protège les sanctuaires, uniques et précieux indices d'une puissance évanouie dans la poussière des siècles.
Sous le bouquet de verdure, auprès d'un ruisseau limpide, s'agitent des ferachs fort occupés à dresser une tente de soie rouge, ornée de dessins bleus et verts, et couverte d'un coutil imperméable. Ce palais provisoire est destiné à Mozaffer el Molk.