Part 3
9 janvier.--Je m'acclimate. Le matin et le soir amènent sous la véranda construite devant nos chambres des passants d'aspect bien divers. Dès l'aurore, apparaissent les ménagères somalies, les pêcheurs de requins se pressant, courant et portant des poissons attachés par paquets de poids égaux aux extrémités d'une barre flexible; puis débouchent, graves et solennels, des chameaux chargés de broussailles; une heure plus tard, les charrettes à bœufs distribuent l'eau potable envoyée de la distillerie à chaque maison européenne ou celle des citernes destinée aux lavages. Ces groupes matineux sont suivis de rapides équipages qui amènent d'Aden à leurs comptoirs de Steamer-Point les négociants zoroastriens. De la place, des barbiers banians en quête de cheveux à couper guettent les étrangers assis sous les vérandas des hôtels et s'efforcent d'attirer leur attention en projetant, à l'aide du miroir professionnel, un rayon de soleil sur la victime de leur choix; ces figaros sont si habiles, qu'ils trouveraient moyen de raser ma propre barbe.
A dix heures et demie sonne la cloche du déjeuner. Puis le calme se fait, les fenêtres se ferment, et aucun bruit importun ne vient troubler la sieste. Chut!... la ville dort. Deux heures avant le coucher du soleil, un coup de canon retentit, suivi de bruyantes détonations. On met le feu aux mines que les officiers du Royal Engineer font journellement forer pour installer des batteries nouvelles. Steamer-Point se réveille. Arabes et Somalis descendent des chantiers; les uns prennent le chemin d'Aden ou de Malla, les autres se dirigent vers le bazar des bouchers et des marchands de comestibles.
La chaleur tombe; le _high-life_ se montre dans de beaux équipages et circule sur la route poudreuse qui longe la mer, passe devant le temple protestant, l'église catholique, le sémaphore et le bureau télégraphique situé à cinq kilomètres du port. Voici le moment où triomphent les mirobolants panaches des plus élégantes ladys et les chevaux des officiers les mieux montés. A six heures chacun rentre au logis et y demeure. Seuls les étrangers ou les militaires se rendent dans un café-concert dont les murs bleus, l'orchestre discordant et les demoiselles badigeonnées affoleraient les mélomanes les plus affamés de musique.
Une fois la semaine, le canon du sémaphore annonce, par trois ou deux coups, l'arrivée d'un bâtiment de la compagnie Péninsulaire Orientale ou des Messageries françaises. Fût-ce l'heure sacrée de la sieste, la ville s'émeut à ce bruit. Les cochers endormis dans leur voiture se dressent en sursaut et courent vers le débarcadère; les hôteliers gourmandent leur chef, préparent des glaces et des sorbets; les boutiquiers ouvrent leurs comptoirs. Bientôt arrivent des troupeaux de voyageurs, heureux de fouler un sol immobile. Les uns s'empilent dans des voitures et courent vers les citernes d'Aden; les autres envahissent les magasins des parsis; le plus grand nombre s'attablent devant les cafés et achètent, en buvant du champagne détestable, des plumes d'autruche offertes par des juifs, des casse-têtes ou des bracelets d'argent ayant plus ou moins appartenu au roi Ménélick. Quand s'est écoulé le délai accordé aux passagers, chacun retourne à bord, pliant sous le poids d'acquisitions hétéroclites.
11 janvier.--Le _Huzara_ mouillait hier soir en rade de Steamer-Point. Nous avions une telle crainte de manquer le départ, qu'une heure après l'arrivée du paquebot la mission était embarquée.
Le commandant et les officiers sont Anglais; la barre passe des mains des Indiens dans celles de matelots américains, allemands ou suédois; le charpentier a vu le jour sur les rives du Peï-ho; des Portugais de Goa, fortement mâtinés d'asiatique, sont chargés du service.
On parle à bord toutes les langues, mais on les parle peu, car état-major et passagers ne cessent de manger:
7 heures, premier déjeuner: thé, café, chocolat; _pommes de terre_.
9 heures, second déjeuner: quatre plats; _pommes de terre_.
1 heure, lunch: hors-d'œuvre, trois plats chauds, deux plats froids, dessert; _pommes de terre_.
4 heures: thé, beurre et gâteaux; _pommes de terre_.
6 heures, dîner: cinq plats, dessert, _pommes de terre_.
8 heures: thé, café, limonade; _pommes de terre_.
Nos compagnons de table suffisent à de pareilles exigences et considèrent avec mépris des estomacs incapables de lutter avec des autruches faites hommes.
Si le cuisinier et ses acolytes sont toujours en travail, ils n'enfantent aucun chef-d'œuvre; puis le système qui consiste à présenter à chaque convive un menu composé de douze plats dans lequel il est autorisé à choisir ceux qu'il préfère, peut convenir à des fils d'Albion, mais nécessiterait de notre part une étude approfondie du _Manuel du parfait cuisinier anglais_, édité à Goa.
15 janvier.--Le _Huzara_ est un féroce marcheur: sans se presser il file six nœuds à l'heure. Encore si l'on était en sécurité sur cette tortue marine! Hier j'ai entendu le second qui se félicitait d'avoir terminé le nouvel arrimage des caisses d'allumettes, arrimage fort compromis à la suite d'un coup de vent supporté par le _Huzara_ la veille de son arrivée à Steamer-Point. Avoir abandonné une cartouche pour monter sur un bâton de phosphore!
Le bord, plus monotone encore que l'hôtel de l'Univers, offre comme unique distraction le spectacle d'une famille zanzibarienne. Hadji Mohammed, grand vizir du sultan de Zanzibar, se rend au célèbre pèlerinage de Kerbéla; mais avant d'atteindre les lieux saints il doit s'arrêter à Mascate, afin de présenter ses devoirs à l'imam, propre frère de son maître. Les relations des deux princes n'étaient pas fort tendres dans ces derniers temps. Aujourd'hui la paix est conclue et le vizir apporte sans doute quelques présents destinés à la cimenter.
Bien que Hadji Mohammed soit un homme pieux et demande cinq fois par jour la direction de la Mecque afin de s'orienter vers la Kaaba quand vient l'heure de la prière, il ne dédaigne pas la cuisine anglaise et prend à la table commune les repas officiels. Il n'en est pas de même de sa femme, mignonne et jolie personne, dont la prunelle très blanche se détache sur une peau presque aussi foncée que celle de ses négresses. Vêtue d'une chemise de crêpe de Chine vermillon, d'un pantalon de satin vert brodé de perles autour des chevilles, drapée dans un voile de soie bleu foncé pointillé de rouge, elle sort dès l'aurore de sa cabine, signalant son passage par le tintement de cassolettes d'or suspendues à son cou et par les heurts d'énormes bracelets qui semblent à chaque pas abandonner ses petits pieds. Des esclaves ont déjà couvert le rouf d'un beau tapis persan; elle s'accroupit au centre, surveille la toilette et les jeux de ses enfants, puis, à l'heure du repas, leur donne la becquée du bout des doigts, becquée puisée dans un énorme plat de riz et de mouton. La noble dame passe la journée à lire le Koran ou des poésies gouzeraties et, le soir venu, regagne sa cabine, pour reprendre le lendemain la même vie inactive.
A peine a-t-elle abandonné sa place favorite, qu'on apporte une chaise longue et des couvertures blanches. Le vizir s'allonge, se couvre et abandonne ses pieds nus à deux esclaves. Ceux-ci les prennent avec respect et, doucement, exercent des frictions savantes; peu à peu les caresses s'amollissent; les mains noires effleurent l'épiderme du maître. Une heure de massage suffit habituellement pour amener le sommeil; hier l'opération s'est prolongée jusqu'au milieu de la nuit. Le temps paraissait bien long aux deux nègres; ils se consolaient en saisissant leurs propres pattes et en les pétrissant d'un air attentif et convaincu.
16 janvier.--Rien de nouveau. Les voyageurs mangent et flirtent, le temps est admirablement beau. La mer seule m'occupe et me distrait. Hier le navire avait déjà rencontré de nombreuses méduses; aujourd'hui nous avons traversé un véritable banc d'invertébrés. L'ombrelle est brun-jaunâtre comme un champignon des bois; les tentacules, longues de quinze centimètres, sont mauve rosé. Il semble que les méduses montent à la surface des eaux lorsque la mer a été réchauffée par les rayons du soleil, et qu'elles disparaissent le soir, ou plus tôt si les flots viennent à s'agiter. Ce sont des personnes recueillies, qui n'aiment ni l'écume ni le bruit des vagues.
Depuis deux jours le soleil, à son coucher, offre un admirable spectacle. La lune nouvelle lui dispute l'horizon. Entre les deux astres qui brillent au ciel pour le repos et la sécurité des voyageurs, l'atmosphère se colore de teintes d'une adorable délicatesse, se dégradant depuis le jaune orange jusqu'au gris ardoise, avec des transitions vertes, roses, mauves et bleues d'une exquise délicatesse. Le globe de feu disparaît rayonnant, l'arc lunaire triomphe et prend tout son éclat au milieu d'une lumière cendrée très intense. Des lambeaux du firmament, pavés de planètes et d'étoiles, tombent dans l'Océan, bientôt le ciel et la mer semblent confondus. La nuit est complète et les flancs du navire reflètent les phosphorescences des eaux coupées par l'éperon de l'avant ou les remous blancs laissés comme un chemin neigeux derrière l'hélice.
La France est bien loin!
III
A bord de l'_Assyria_.--Bender-Abbas.--Chah Abbas et la Compagnie des Indes.--Destruction d'Ormuzd.--Gombroun.--Linga.--Bahreïn.--Les pêcheries de perles.
23 janvier.--J'ai vu la terre des Indes, mais, hélas! de trop loin pour présenter mes respects aux célèbres alligators qui sont, paraît-il, le plus bel ornement de Kurachee. Comme nous approchions d'une côte fort basse, les timoniers signalèrent un steamer appartenant à la flotte du golfe Persique. Il attendait, sous pression, un passager du _Huzara_, le nouveau directeur du service sanitaire de la Compagnie.
Arrivée au port vers trois heures, la mission était transportée sans délai à bord de l'_Assyria_. Puisse ce nom être d'heureux augure!
Nous sommes seuls à l'arrière. L'avant est encombré de pèlerins arabes, persans et indiens. Allah me préserve de mettre en doute la piété des musulmans; mais, sans médire de leur ferveur, il est bien permis d'attribuer leurs incessantes pérégrinations au plaisir de quitter de trop nombreuses épouses, de voir des pays nouveaux et de se décharger du souci des affaires sous un prétexte honnête ou même louable. Quel que soit leur but, les habitants du littoral de la mer des Indes et du golfe Persique envahissent, semblables à des troupeaux humains, les paquebots de la _British India_. Troupeaux, c'est le mot, car, parqués au-dessus de leurs bagages, abrités de la pluie ou du soleil par une simple toile, ils demeurent immobiles durant toute la traversée et n'abandonnent leur place que pour assister matin et soir aux distributions d'eau ou préparer à tour de rôle, dans des cuisines larges de deux pieds, le pilau quotidien.
27 janvier.--L'_Assyria_ vient de ranger Ormuzd et de faire sa première escale à Bender-Abbas, dans une rade immense, où pourraient manœuvrer les flottes de l'Europe.
A droite, à gauche, le long de la côte jaune se montrent des jardins et un grand nombre de villages; au centre s'étend la cité persane, que domine un rideau de montagnes neigeuses.
On jette l'ancre à trois milles de terre, auprès d'un navire démâté mouillé sur la limite des bas-fonds. Ce ponton sert de magasin et d'entrepôt aux bateaux de la Compagnie. Une partie du chargement de l'_Assyria_ étant à destination de Bender-Abbas, nous avons le temps de débarquer. Le _belem_ qui vient chercher la poste se dirige vers un môle ruiné. Il ne l'atteint pas. Comme à Obock, le trajet s'achève à dos d'homme.
Bender-Abbas ne diffère guère des villes persanes que j'ai visitées pendant mon premier voyage. Les maisons neuves se mêlent aux constructions ruinées, la boue et les détritus couvrent le sol mal nivelé des rues; les bazars, mi-partie en terre et feuilles de palmier, montrent des boutiques dont la propreté contraste avec l'état d'abandon des voies qui les desservent.
Sous des auvents délabrés, les épiceries avec leurs pains de sucre alignés, suspendus par la tête et vêtus d'une robe collante de papier argenté, les drogues vertes ou bleues mêlées à des plateaux chargés de pâtisseries polychromes, les pots à gingembre éclairant de leur émail turquoise les vieux cuivres où s'amoncellent le safran, les dattes et les piments secs aux chaudes couleurs. Un peu plus loin s'ouvre une raffinerie sommairement installée: quelques cuves de terre cuite et des caisses de rebut composent une usine et un séchoir rudimentaires.
Derviches, soldats déguenillés, singes tenus en laisse roulent deci, delà. A ma vue les quadrumanes hurlent d'effroi et oublient les tours les plus faciles aux gens de leur espèce.
La nouvelle du débarquement des Faranguis s'est propagée dans Bender-Abbas, la foule grossit, s'écrase, et s'injurie à dire d'expert. Un marchand de cachemire, cicerone bénévole, prend pitié de la mission, et, se dirigeant vers une des portes de la ville, la conduit en rase campagne.
Sur le fond stérile de la plaine se détache un mimosa géant. Des femmes vêtues de rouge remplissent leurs vases de forme antique ou causent avec des laveuses. Derrière ce bouquet de verdure, bien doux à des yeux endoloris par les reflets aveuglants du soleil, s'élèvent des constructions en moellons. L'une d'elles, à peu près effondrée, ressemble à une ancienne église chrétienne; les autres, en forme de pyramide, recouvrent des sépultures européennes. Elles sont connues des indigènes sous le nom très exact de «tombeaux des Anglais».
La rade de Bender-Abbas et l'île d'Ormuzd, que l'on aperçoit sur la gauche, ont joué un rôle important dans l'histoire des relations commerciales de la Perse et de l'Occident. Ormuzd, rocher dénudé, sans eau, sans végétation, couvert de dépôts salins, mais pourvu d'un port admirable, fut habité d'abord par les Arabes, lorsqu'ils abandonnèrent la Perse aux conquérants tartares. L'île reçut de ces premiers occupants le nom d'Ormuzd, suprême souvenir du pays perdu. Au quinzième siècle elle tomba aux mains d'Albuquerque et, dès cette époque, devint, malgré sa proverbiale insalubrité, une des colonies portugaises les plus prospères, un de ces caravansérails francs où se concentrait le commerce du monde oriental.
Vers le commencement du dix-septième siècle, sous le règne de Chah Abbas, les Européens établis aux Indes formèrent le projet de nouer des relations avec l'Iran. Anglais, Français et Hollandais installèrent à Gombroun (aujourd'hui Bender-Abbas) d'importantes factoreries. Le monarque persan se montra d'autant plus favorable à la création de ces comptoirs, qu'il considérait d'un œil envieux les colonies lusitaniennes, dont il méditait l'anéantissement. Le Portugal, dès cette époque, ne disposait plus d'une marine puissante; néanmoins Chah Abbas se rendait compte qu'il lui était impossible de prendre Ormuzd sans le concours d'une flotte européenne et d'un capitaine plus expérimenté que son général, Emin Kouly Khan.
Il exploita la jalousie qu'inspirait à l'Angleterre l'établissement portugais et conclut un traité d'alliance avec la Compagnie des Indes Orientales. La Compagnie, exemptée du payement de tous droits sur les marchandises importées à Gombroun, prélèverait même une part des taxes réclamées aux autres nations; en échange de ces faveurs, elle devait fournir les moyens de conquérir Ormuzd.
Une flotte fut assemblée et les coalisés mirent le siège devant la place.
Les Portugais se défendirent avec courage; mais, épuisés par la faim, la soif et la maladie, ils capitulèrent. La ville, abandonnée aux Persans, fut pillée et détruite.
Au terme du traité conclu entre Chah Abbas et la Compagnie, les prisonniers chrétiens appartenaient aux Anglais. Les vaincus eurent-ils à se louer de cette clause spéciale? J'en doute. Après s'être vanté de son humanité, Mormox, le chef de l'expédition, écrit naïvement: «C'est du ciel qu'il me faut désormais attendre ma récompense, car les Portugais ne sont guère reconnaissants» (1621).
En apprenant la reddition d'Ormuzd, Chah Abbas fut transporté de joie et n'eut plus qu'un souci: manquer à ses engagements. Il dénia aux Anglais le droit de s'installer dans l'île ou sur tout autre point du golfe et accabla de vexations ses anciens complices; depuis cette époque, l'histoire des factoreries de Gombroun se réduit au récit des dangers et des misères dont pâtissent les établissements commerciaux dans les pays où le bon plaisir tient lieu de loi. Chah Abbas ne profita pas de la ruine des comptoirs portugais; il crut avoir assez fait pour la prospérité de Gombroun en changeant son ancien nom contre celui de Bender-Abbas (Port d'Abbas).
Franchissons deux siècles. Bender-Abbas avait été cédé au sultan de Mascate contre une redevance annuelle; le locataire manqua bientôt à ses engagements. Le chah demanda la restitution de la ville, qui n'avait jamais été vendue, mais affermée; l'imam de Mascate fit la sourde oreille, et la guerre fut déclarée.
Un corps de troupes composé de cinq mille hommes, choisis parmi les toufangtchis des provinces de Chiraz et de Kirman, indisciplinés, mal vêtus, minés par la fièvre, prit la route de Bender-Abbas. L'attaque fut fixée au 9 du Rabi oul awal (1854). Au moment d'agir, les chefs se trouvèrent en complet dissentiment. Depuis l'aurore jusqu'à trois heures du soir, ils discutèrent le plan d'attaque. Enfin les troupes s'ébranlèrent. Elles arrivèrent jusqu'à trois cents pas de la ville sans perdre un homme, bien que les Arabes les eussent saluées de quatre décharges successives.
Vous vous représentez les sapeurs ouvrant des parallèles, tressant des fascines, dressant des gabions farcis? Détrompez-vous: l'armée était munie de huit pioches, et les seuls fourneaux creusés avec ces outils furent les fourneaux destinés à cuire le pilau des régiments.
Après avoir reçu sans dommage les bordées des Arabes, les _toupchis_ (canonniers) royaux jugèrent qu'ils devaient riposter: il y allait de leur dignité. Leurs quatre pièces firent beaucoup de bruit et peu de mal. Les officiers avaient déjà déclaré qu'après une journée si bien remplie il était grand temps de se reposer, quand un maçon suédois, promu récemment médecin principal des armées persanes, réunit dix soldats et leur promit cinq tomans (cinquante francs), la première moitié payable d'avance, la deuxième après l'exécution de son projet, s'ils parvenaient à occuper une petite éminence voisine des murs. Ces héros, à cinq francs pièce, s'élancent et atteignent le but sans blessure. L'impulsion est donnée. L'enthousiasme devient général. Craignant une attaque sérieuse et ne doutant pas que l'ennemi, maître des hauteurs qui commandent la ville, n'y traînât ses canons, les Arabes désertent les remparts. Soldats et officiers persans, de paisibles agneaux se métamorphosant en lions, déposent leurs armes, escaladent les murailles hautes de six mètres, les franchissent et ouvrent les portes aux moins agiles.
La guerre cependant ne devait pas se terminer sans effusion de sang.
Les Arabes s'étaient réfugiés partie dans la citadelle, partie sur les bateaux demeurés en rade. Vers le soir, des soldats d'Hamadan vinrent innocemment sur la plage respirer la brise de mer. Terrifiés à leur aspect, les Arabes qui n'avaient pu s'embarquer se jetèrent à la nage et tentèrent de rejoindre les _belems_. Les Persans retournèrent au camp, ramenèrent un canon de douze et le pointèrent sur les fuyards. Ils mettaient le feu à la pièce quand une salve à mitraille, tirée de la citadelle, abattit un capitaine, un lieutenant, vingt-huit hommes et quatre chevaux. Il aurait poussé à nos héros des ailes de perdreaux ou des jambes de lièvres qu'ils ne se seraient pas enfuis plus vite. Cependant les troupes royales rétablirent le combat. Trois jours durant, elles bombardèrent la citadelle et ajoutèrent une page nouvelle à l'épopée nationale en emportant l'ouvrage veuf de ses défenseurs.
Le coffre-fort du chah prit une part active et directe à ce succès; les généraux, au lieu de courtiser l'éloquence guerrière, avaient suivi l'exemple du médecin en chef, et promis un beau toman d'or à tout homme qui apporterait une tête d'Arabe. Je laisse à deviner le sort des prisonniers. Tous furent passés au fil de l'épée, y compris le commandant de la place, le Beloutchi Mollah Seïd. Les Iraniens laissèrent sur le champ de bataille cent cinquante blessés et cinquante tués; leurs ennemis perdirent huit cents hommes. Le fils de l'imam de Mascate, atteint grièvement comme il regagnait un bateau sous une grêle de balles, put néanmoins rapporter à son père la nouvelle du désastre.
Depuis cette facile victoire, Bender-Abbas a le bonheur de posséder un gouverneur persan. Elle n'en est pas plus fière et se glorifie seulement de ses belles mandarines, de son air humide et des chaleurs accablantes de ses étés.
28 janvier.--L'_Assyria_ n'a pas rangé la côte et suivi le canal peu profond situé entre le continent asiatique et l'île de Tavila. Le navire se dirige vers le détroit d'Ormuzd, qui met en communication la mer d'Oman et le golfe Persique. La terre apparaît violette et décharnée sous la lumière crue d'un ciel orageux; les éclairs déchirent l'horizon dans la direction du Ras-el-Djébel et de la côte arabique.
La mer bondit, l'écume blanchit la crête des vagues; des embruns embarqués à l'avant balayent le pont de l'une à l'autre de ses extrémités. Officiers et matelots revêtent leur _suroi_ de toile jaune et chaussent les grandes bottes étanches.
29 janvier.--Les claires-voies ont été fermées pour la première fois depuis notre départ de Kurachee; la nuit nous a paru éternelle dans les étuves closes qui servent de cabines. A la pointe du jour, une violente secousse ébranle le bateau de l'avant à l'arrière et débarrasse de ma personne la dure banquette où je cherche le sommeil. Le mouvement régulier et ininterrompu de l'hélice, ses trépidations si énervantes, mais dont l'arrêt porte l'inquiétude et l'angoisse dans les cœurs les plus optimistes, cessent brusquement. Je cours sur le pont; on ne saurait s'y tenir debout, tant l'_Assyria_, échouée sur un banc de sable, donne de la bande à tribord.
Il est six heures du matin; les étoiles pâlissent; l'horizon, encore alourdi, s'illumine timidement: c'est l'aurore aux doigts gris perle, puis rosés. Le globe d'or tient mal les promesses de sa belle avant-courrière: à peine a-t-il embrasé l'atmosphère, qu'il se cache derrière les épais nuages accumulés par l'orage de la nuit. Avant de disparaître, le soleil éclaire une côte fort basse et des bouquets de palmiers isolés du sol par un nuage dense où leurs stipes restent plongés. La réalité joue le mirage.
Le vent souffle de terre; quelques manœuvres combinées des voiles et de l'hélice suffisent à dégager la proue. Vapeur arrière. L'_Assyria_ reprend sa position normale. Encore un effort, et nous voici en pleine mer, puis en vue de Linga.
Les bas-fonds, si fréquents dans cette étrange mer dont la profondeur n'excède jamais cent mètres, et que l'on devrait nommer le marais persique, obligent à mouiller fort loin d'une ville bâtie le long de la côte. Ses maisons hautes, percées de nombreuses ouvertures, les terrasses grises, les bois de palmiers plantés derrière les habitations, les quilles de grosses felouques tirées sur le sable, apparaissent à travers un chantier de construction navale en pleine activité.
Il faut renoncer à débarquer: la mer est trop grosse. Le commandant se contente d'expédier le courrier. Dès que la chaloupe du bord et son équipage trempé jusqu'aux os sont de retour, il commande de lever l'ancre.