A Suse

Part 2

Chapter 23,696 wordsPublic domain

L'Abyssinie, pays très montagneux, coupé de fertiles vallées, produit en abondance fruits, céréales, fourrages, plantes textiles. Seul le sel fait défaut. S'il arrive sous forme de blocs réguliers, durs et bien taillés, il est considéré comme une monnaie d'aussi bon aloi que les thalaris d'argent frappés à l'effigie de Marie-Thérèse; s'il se brise en chemin, sa valeur devient infime, car il ne sert plus qu'à saler la nourriture des animaux, aussi friands que l'homme de cet indispensable condiment. A part le sel, les caravanes transportent à Kaffa des armes de guerre--instruments de civilisation par excellence,--de l'eau de Lubin et des images d'Épinal fort prisées de la reine.

Je ne doute point qu'il ne soit nécessaire de soumettre les noires beautés du Choa à de nombreuses ablutions parfumées, mais le chargement d'une caravane annuelle doit suffire au décapage de toute la nation. Pour ma part, ce ne seraient pas des troupes et un gouverneur que j'enverrais à Obock, mais une compagnie de parfumeurs.

La conquête de l'Abyssinie par la pommade et les eaux de toilette, voilà l'avenir.

Au retour, les caravanes sont libres d'acquérir et d'emporter le miel, le café, le musc et la poudre d'or recueillie en très petite quantité dans les rivières. On ne traite pas ces divers achats avec de nombreux intermédiaires. Sa Majesté seule règne, brocante, accapare le produit des terres ou de l'industrie privée, et confond si bien ses intérêts avec ceux de ses sujets, qu'elle oublie le plus souvent d'établir une distinction entre les siens et les leurs.

Il est très chagrin depuis quelques années, l'excellent Ménélik. L'éléphant disparaît; les défenses d'Abyssinie, si recherchées des Indiens, deviennent aussi rares dans les magasins royaux que le sourire sur les lèvres de madame Ménélik, à la veille de renoncer à l'eau de Lubin, faute d'ivoire pour la payer. En vain le couple souverain fait-il rechercher les cimetières où ces pachydermes vont mourir loin de tous les yeux: les ossuaires sont si bien cachés, que les plus habiles chasseurs sont revenus bredouilles. Le noir monarque a promis une couronne d'or à celui qui le mettrait sur une bonne piste; il est à craindre que cette parure démodée ne soit pas fondue de sitôt.

De ses aptitudes commerciales ne jugez pas que le nouvel ami de la France soit un homme mal né. Fi donc! Ménélik descend en ligne directe de la reine de Saba. Se targuant de cette illustre origine, il revendiqua jadis le droit de coiffer la couronne de plumes placée sur la tête du roi Jean. Défunt Salomon, un ancien ami de la famille, mit les deux princes d'accord en leur suggérant l'ingénieuse pensée de sacrifier Mars sur l'autel de l'hyménée--beau sujet de tableau--et d'assurer, par le mariage des héritiers présomptifs du Choa et de l'Abyssinie, la réunion des deux pays.

Si toutes les compétitions et les guerres se terminaient par l'holocauste peu coûteux de quelque divinité hors d'usage!

Un roi d'aussi noble souche que Ménélik ne peut se dispenser de rendre de fréquents hommages au Créateur; à son exemple, les habitants du Choa, catholiques fervents, chôment le vendredi, le samedi, même le dimanche, et honorent si souvent la Vierge, saint Michel et les bienheureux les plus renommés du paradis, que l'on célèbre à Kaffa trois cents fêtes annuelles. Soixante jours de travail assurent l'existence des familles condamnées à gagner leur pain à la sueur de leur front. Le reste du temps il est loisible aux gens des classes laborieuses de conserver la peau sèche, et nul d'entre eux ne se prive de ce plaisir.

Dans l'Éden abyssin, les fils de Bellone et les artisans sont également favorisés. Le héros assez fortuné pour compter à son actif les meurtres authentiques de dix Gallas a le droit de porter, outre le plumet fantastique emprunté aux Somalis et aux Danakils, une longue manchette d'argent qui couvre l'avant-bras. Faveur bien autrement précieuse, il peut se nourrir, sa vie durant, aux dépens des marchands de comestibles. Pareilles récompenses sont bien de nature à surexciter l'ardeur des guerriers du Choa. Dieu me garde d'ailleurs de contester leur courage; ils sont braves jusqu'à la folie: l'armée égyptienne l'apprit à ses dépens.

Hélas! tout n'est-il pas heur et malheur dans ce bas monde! Si la vie est douce aux vainqueurs, si après la bataille ils boivent dans une délicieuse oisiveté l'hydromel versé à pleine coupe et se gorgent, sans désemparer, de galettes de dourah, il est interdit aux troupes royales d'être battues. Les chairs des fuyards sont déchirées avec des lanières de peau d'hippopotame; les capitaines malheureux sont assommés à coups de coude dans le dos par des praticiens experts. Ce traitement permet aux clients du bourreau de rentrer au foyer domestique, mais leur assure l'éternité dans un délai qui ne dépasse pas quatre jours.

L'intendance de l'armée du Choa me paraît aussi devoir être prônée. Une troupe, forte de cinq à six cents soldats, vient-elle à s'ébranler, elle se fait précéder de milliers de femmes qui charrient les vivres, les munitions et les bagages des combattants. Ceux-ci s'avancent graves et nobles, fièrement campés sur leur cheval de bataille, et ne s'embarrassent même pas de la lance et du bouclier, que des esclaves tiennent à leur disposition.

Quand nous ferons assommer nos généraux vaincus, quand la plus belle moitié du genre humain qui effleure de ses talons Louis XV l'asphalte des Champs-Élysées portera sur ses blanches épaules les bagages des troupes, la régénération sociale ne sera plus un vain mot et notre patrie sera mûre pour de hautes destinées!

Concluons. Obock n'est pas une station de caravanes; l'Abyssinie se suffit à elle-même et n'achètera pas de longtemps des produits français; l'accès du Choa est difficile et le deviendra d'autant plus que l'on pensionne les chefs somalis. Il n'est petit sire capable de résister au plaisir de piller une caravane, si pareil fait d'armes constitue un titre à une rente annuelle de sept ou huit mille francs en échange d'une apparente soumission.

Partout où nous plantons le drapeau tricolore, il faut qu'il s'enracine. Mais pourquoi doter une tour, un hôpital et vingt huttes de paille d'un gouverneur et de bureaucrates? Cinquante hommes placés sous les ordres d'un officier vigoureux, un comptable de la marine, des dépôts de charbon bien organisés, un appontement, quelques balises et des bouées suffiraient à faire respecter notre pavillon et assureraient, en cas de nécessité, l'approvisionnement de notre flotte ou des navires qui ne voudraient pas toucher à Aden.

II

Le rocher d'Aden.--Steamer-Point.--La ville d'Aden.--Les parsis.--Arrivée du _Huzara_.--L'océan Indien.

4 janvier.--Dix-huit heures de traversée séparent Obock de Steamer-Point. Longtemps avant d'atteindre le port, on aperçoit les crêtes déchirées de montagnes aux lignes superbes, qui se découpent sur un ciel aussi bleu que les eaux où se mirent leurs flancs dressés à pic. Bientôt apparaît, entre deux sommets placés vis-à-vis l'un de l'autre, comme Gibraltar et Algésiras, une baie assez vaste, assez sûre pour abriter les flottes de guerre et de commerce de l'Angleterre. Sur les hauteurs s'élèvent des tours d'observation ou de défense, des remparts, tout un système de fortification compliqué.

Steamer-Point, ville de création récente, doit la vie aux nombreux bateaux qui circulent entre l'océan Indien et la Méditerranée; Aden, vieille cité arabe, située dans un repli de la montagne, à dix kilomètres du nouveau port, communique directement avec l'Arabie.

Au pied de rochers dénudés, tachés de blanc et de gris par les résidences des hauts fonctionnaires et les _bungalows_ des sous-officiers indiens, s'étend une place demi-circulaire. Les maisons, bâties à l'italienne, ornées d'arcades et de vérandas, ont vue sur la rade. Les consulats, les boutiques des négociants européens ou parsis et deux hôtels d'apparence honnête occupent les plus belles. Derrière cet écran, la ville arabe et ses cafés, où grouillent pêle-mêle marins étrangers, nègres et Somalis. On parle au bazar les langues des cinq parties du monde, et l'on paraît s'entendre: c'est la seule différence à signaler entre les gens qui le fréquentent et les constructeurs de la tour de Babel.

Nous prenons gîte à l'hôtel de l'Univers, longue caserne appuyée sur un rocher brûlant. Entre les murs et le roc vivote un jardin qui fait, non sans raison, l'orgueil de M. Suel, son propriétaire. Steamer-Point, où il ne pleut guère, s'alimente d'eau vaseuse conservée dans les citernes et d'eau de mer distillée à chers deniers. Afin de décharger M. Suel de toute accusation de prodigalité, j'ajouterai que les trois ou quatre arbrisseaux, objets de sa sollicitude, sont placés au centre d'un massif bordé par des culots de bouteilles. L'_architecte paysagiste_ s'est d'ailleurs mis en frais d'inspiration: les culots varient de forme et de couleur. Ici s'alignent les cruchons rougeâtres des curaçaos de Hollande, là les verres foncés des champagnes, plus loin les ventres pansus des pullnas. Sont-ils nombreux les mortels fortunés qui, après avoir eu l'heureuse chance de trouver à Steamer-Point la plus efficace des eaux de santé, peuvent contempler le grès qui la contint dans la situation réservée d'habitude aux géraniums ou aux pâquerettes!

Rien n'est vert dans ce paradis des bouteilles, pas même les quatre arbustes mieux pourvus de bois que de feuilles, si ce n'est un perroquet dont l'enthousiasme ne connaît pas de bornes lorsqu'il admire son image dans un globe métallique suspendu auprès de son perchoir.

5 janvier.--Les communications ne sont ni faciles ni fréquentes entre Aden et Bouchyr. Nous voici condamnés à sept jours d'hôtel de l'Univers; c'est un bateau anglais qui viendra nous délivrer. Chaque mois part de Glascow un navire de la Compagnie British India. Il prend les voyageurs de Steamer-Point pour le golfe Persique, les transporte à Kurachee, où il les passe à un collègue qui les promène pendant vingt jours avant d'atteindre l'embouchure du Chat-el-Arab. Le _Huzara_ sort du canal de Suez, mais il emploiera une semaine à descendre la mer Rouge. Nous péririons d'ennui s'il ne nous restait le plaisir de tourmenter nos jeunes camarades en leur apprenant le persan.

6 janvier.--Marcel a hélé un carrosse campé sous un auvent de tôle construit au centre de la place. En route vers _Aden-Ville_! Équipage et automédon sont dignes de s'appareiller. Au-dessus d'un véhicule à quatre roues, des baguettes de fer supportent une toiture et des rideaux de cuir qui interceptent les rayons du soleil; un cheval de petite taille et de faible apparence traîne cette patache. Le conducteur, coiffé de ses cheveux crépus, vêtu d'une ample chemise de coton blanc, fait claquer son fouet, et la machine roule avec la vitesse du vent. On ne verse jamais; c'est interdit par la police. Mais, en dépit de cette sage ordonnance, les nouveaux venus ne peuvent se défendre de certaines appréhensions.

A part ces légitimes inquiétudes, la promenade est charmante. Le chemin longe les bords de la mer, puis il s'en écarte, laisse sur la droite le port réservé aux bateliers indigènes et pénètre dans un village, jadis important, dont les rares maisons menacent ruine. Il ne reste que ces habitations délabrées et un vaste cimetière, de Malla, ville de quinze mille habitants, qui s'étendait au pied de la montagne.

Il y a quelques années, une épidémie de choléra se déclara dans la presqu'île; bientôt elle gagna Malla et sévit si violemment, que la population noire fut décimée. Avec l'insouciance caractéristique des musulmans, les corps étaient portés au cimetière voisin, couverts d'une mince couche de poussière et bientôt déterrés par les chiens ou les vautours. L'autorité anglaise s'émut, défendit d'inhumer les morts auprès des vivants et désigna un emplacement écarté où les cadavres devaient être enfouis avec certaines précautions. Le lendemain une émeute éclatait sur le territoire d'Aden. Quinze mille musulmans, s'exaspérant à la voix des plus fanatiques d'entre eux, refusaient d'obéir aux _infidèles_ et menaçaient de saccager Steamer-Point si on les empêchait de suivre les rites funéraires de l'Islam. Le gouverneur dut céder; mais, dès que l'épidémie eut pris fin, il invita les habitants de Malla, qui logeaient dans des bungalows de paille et de roseaux, à porter leurs pénates de l'autre côté de la baie, non loin du village de Cheikh Otman.

Une année expirée, on livra aux flammes l'ancien village. Les maisons de maçonnerie furent épargnées, sous la réserve que leurs propriétaires ne les répareraient jamais.

Depuis cette époque, le gouverneur ne dissimule pas son projet de purger la presqu'île de Somalis et d'Arabes, engeance fanatique, insoumise le jour où elle l'oserait, onéreuse à nourrir, et surtout à abreuver, si par extraordinaire Aden était jamais bloqué.

Au delà de Malla la voiture escalade la montagne; le panorama de la baie, limité par les promontoires violâtres qui s'avancent au milieu des eaux bleues, se déploie dans toute sa beauté. On s'élève encore; les regards franchissent les premiers plans, dominent les terres basses que blanchissent à l'horizon des dépôts de sel situés entre Aden et Cheikh Otman, distinguent les jardins de ce village semblables à une oasis, puis les mâtures des nombreux bâtiments à l'ancre dans le port, et se reportent enfin sur les deux sommets rocheux, jambages de la porte colossale qui met la mer en communication avec la baie.

Et le petit cheval galope toujours, entraînant sans faiblir la voiture pleine. Il croise des chameaux chargés de balles de moka; il regarde avec envie les beaux équipages qui portent les parsis à leurs comptoirs de Steamer-Point, et s'écarte prudemment des officiers anglais descendant à fond de train les raides lacets: la bonne bête ne se soucie pas de traîner un supplément de poids et se demande à chaque tournant si chevaux et cavaliers ne vont pas se précipiter au milieu de ses voyageurs.

Enfin, nous atteignons le col. Un ouvrage fortifié précédé d'un pont-levis en défend l'accès. La porte est ouverte depuis l'aurore jusqu'à huit heures du soir. Même en plein jour le corps de garde est encombré de _red coats_. Précaution illusoire: la clef de la place appartient, une fois l'an, à qui veut la prendre. Pendant la nuit de _Christmas_ on chercherait vainement un bon Anglais, fût-il soldat ou général, en état de veiller sur ce poste.

Au delà de la fortification, la route passe entre deux murailles de rochers taillées par la nature et régularisées à la mine. Dès la sortie du défilé apparaissent les maisons blanches d'Aden, entourées de montagnes grises. Vis-à-vis de moi le rocher s'aplatit devant un horizon de mer. Sur les flots couleur d'acier se détachent un phare blanc et les casernes grises de la garnison anglaise.

Comme autour de Malla et de Steamer-Point, les hauteurs sont couronnées d'ouvrages reliés par des chemins couverts. Le piton isolé qui se dresse à droite de la ville supporte une construction circulaire aux murs blanchis à la chaux. Un vol d'oiseaux de proie monte la garde au-dessus de la _tour du Silence_, le _dakhma_ des parsis, où l'on a dernièrement déposé le corps d'un adorateur d'Aouramazda[1].

[Note 1: Voir _la Perse, la Chaldée et la Susiane_, par Jane Dieulafoy, page 137. Librairie Hachette.]

Les maisons de la ville sont basses, percées d'ouvertures nombreuses et rappellent comme aspect les constructions italiennes. Des cafés ventilés, des boutiques de comestibles où s'étalent les beaux légumes venus de Cheikh Otman se succèdent dans la rue qui conduit à la place du Marché. Là s'amoncellent, dans des parcs étroits, chèvres et moutons, charges de sorgho et de foin, ronces à brûler apportées par de longues caravanes de chameaux.

Le cocher joint à ses fonctions habituelles celles de cicerone; il nous conduit d'abord chez un Français qui habite Aden depuis de longues années et monopolise le commerce des cafés. M. Tian me propose de visiter ses magasins, où une multitude de femmes trient les cafés de Moka avant de les expédier en Europe. Les grains les plus petits et les moins réguliers proviennent d'arbustes sauvages; leur arôme est d'une extrême finesse. On doit cependant les enlever, pour donner à la marchandise un aspect qui nuit à sa qualité, mais satisfait l'acheteur innocent.

Comme il serait charmant d'écrire un traité des idées préconçues! Aux fraises des bois ne préfère-t-on pas les gros fraisards sans parfum, les roses monstrueuses venues en serre aux frais bouquets d'églantier ou de fleurs des champs, les joues fardées au duvet de la jeunesse, les raideurs et les déformations à l'épanouissement de la Vénus de Milo!

Presque toutes les trieuses sont noires de peau, fanées par le travail, mais vêtues de robes sans couture, drapées avec un art inconscient.

«Ne partez pas encore, nous dit notre hôte: voici un Arabe qui vient me proposer cent balles de café.» Le marché se traite devant moi, et pourtant il me serait difficile d'en suivre les péripéties. Les deux négociants réunissent leurs mains au-dessous d'un foulard épais, et, les yeux dans les yeux, entrent en communication. Les pressions exercées sur la première phalange indiquent les unités, sur la seconde et la troisième les dizaines et les centaines. Les gens d'Aden ont une telle habitude de ce langage muet, qu'une affaire importante, avec le marchandage qu'elle comporte, se conclut sans échange de paroles et à l'insu des curieux.

Comme à Steamer-Point, presque tout le commerce est entre les mains des parsis. Depuis de longues années déjà, nombre de négociants étaient venus camper dans la ville arabe. Mais, privés de prêtres et d'édifices religieux où ils pussent célébrer les cérémonies du culte, ils n'amenaient pas leur famille et, fortune faite, regagnaient les Indes. Le gouvernement anglais ne tarda pas à constater l'heureuse influence des guèbres sur la prospérité de la colonie, et autorisa les sectateurs d'Aouramazda à bâtir un pyrée et un dakhma (tour funéraire). Le feu sacré, solennellement apporté de Bombay, au grand mécontentement des musulmans, précéda les familles des négociants les plus riches et les mieux posés d'Aden.

Marcel veut donner à nos jeunes camarades le réjouissant spectacle du dakhma. Un mur d'enceinte enclôt un emplacement rectangulaire, aux extrémités duquel s'élèvent deux maisons blanches. L'une est le temple du feu, où les _mobeds_ (prêtres) entrent seuls; l'autre comprend un salon ajouré par des portes-fenêtres. On nous introduit dans cette pièce, réservée aux fidèles. Elle est blanchie à la chaux, meublée d'une grande table entourée de sièges, et ornée de chromolithographies de souverains morts ou détrônés.

Le _destour_ (chef des prêtres), un homme de haute taille, aux yeux noirs très fendus, à la barbe coupée en pointe, se présente. Comme ses ancêtres les mages, il est vêtu d'étoffes de lin. Autour de ses cheveux frisés s'enroule un turban de mousseline, plus blanc, s'il est possible, que ses vêtements. La conversation s'engage en persan et prend vite une tournure familière. Le mobed me montre les instruments du culte: bassin d'argent servant à triturer les brindilles de grenadier employées dans les sacrifices, pinces de même métal destinées à toucher le feu sacré, voile blanc qu'on attache devant la bouche du prêtre pour préserver la flamme divine de toute souillure. On apporte également les textes sacrés des Zoroastriens imprimés aux Indes: le Vendidad, compilation religieuse, le Vispêred, collection de litanies pour le sacrifice, et le Yasna, recueil d'hymnes écrites dans une langue plus ancienne que les deux premières parties de l'Avesta. Voici encore le «Petit Avesta», composé de courtes prières que les fidèles doivent prononcer à certains moments du jour, du mois, de l'année et en présence des différents éléments.

Puis un guide nous conduit jusqu'au dakhma, situé sur un piton. Un sentier très raide débouche auprès de la tour réservée à la sépulture des prêtres; à mesure qu'on s'élève, le panorama de la ville, blanche au milieu des rochers gris, apparaît plus saisissant. Avant d'atteindre le sommet du pic, on abandonne le sentier pour gravir des degrés taillés dans la pierre et l'on arrive enfin devant la porte d'une enceinte circulaire. Pas de clef à la serrure; un premier gamin fait la courte échelle; un second, s'aidant des aspérités du mur, franchit la clôture, pousse le verrou et nous introduit dans la place. Un porche rustique où les morts font antichambre précède la _tour du Silence_, dont la porte, celle-ci inviolable, dissimule aux yeux des profanes les tristes débris qu'elle conserve.

De nombreux corbeaux interrompent leur ronde macabre et s'éloignent en poussant des cris de colère. Le dakhma possède depuis peu de jours un nouveau locataire: à défaut des corbeaux, une odeur nauséabonde décèlerait le cadavre.

Les guèbres ne sont pas arrivés sans difficulté à pratiquer leurs rites funéraires. Les musulmans protestent, non sans raison, contre les émanations intolérables qui se dégagent du dakhma et, plus encore, contre les souillures auxquelles les expose ce cimetière en plein vent. Rarement conviés à un régal de chair humaine, les oiseaux de proie se livrent de véritables combats sur les corps et parfois laissent tomber les lambeaux de chair ou les ossements emportés à tire-d'aile. Un grillage recouvre la tour; mais, comme la précipitation avec laquelle un cadavre est dévoré témoigne du bon accueil qu'Aouramazda fait à l'âme du défunt, les règlements de police doivent souvent être violés. Laissons aux goules emplumées le soin de préserver de toute souillure la terre, l'eau ou le feu.

En sortant du temple guèbre, nous prenons la direction des citernes, _pièce de_ _résistance_ offerte à la curiosité des voyageurs par les cochers de Steamer-Point.

Les bassins, situés au fond d'une immense anfractuosité, non loin de la brisure où passe la route, sont l'œuvre des Portugais. Leurs ingénieurs mirent à profit les saillants des deux parois rocheuses, bâtirent des barrages et créèrent ainsi de vastes réservoirs destinés à emmagasiner l'eau de pluie que consomme la ville. Après la conquête, les Anglais n'eurent garde de laisser dégrader ces ouvrages; les bassins furent multipliés, cimentés, et s'étagèrent les uns au-dessus des autres dans les moindres replis de la ravine.

Les tons rougeâtres des rocs dénudés, l'aspect sauvage de la faille, rendent plus doux aux regards les figuiers, les banians aux larges feuilles, aux racines adventives et les arbrisseaux délicats venus dans les fentes de la montagne. Près des bassins croit l'arbre à gousse, le _salas_; plus loin, fleurissent les gueules de l'_ingal_ aux longues étamines jaunes, et les grappes violettes du _golm_ et du _bendi_. Nichés au milieu des rochers, entourés d'eau et de verdure, gazouillent des oiseaux, roucoulent des tourterelles et voltigent des papillons si nombreux, que la flore et la faune du pays semblent vivre tout entières au fond de cette gorge étroite. Aimable fête qu'une promenade dans ce paradis. Combien cette verdure repose les voyageurs dont les regards n'ont rencontré depuis près d'un mois que les ronces d'Obock et le jardin de l'hôtel de l'Univers!

Reprenons le chemin de Steamer-Point. Un tunnel percé récemment débouche sur un cirque naturel. L'esplanade, transformée en champ de manœuvres, est entourée de casernes à l'usage des artilleurs cipayes. Comme dans celles d'Aden, le _panka_, agité par des nègres, se meut nuit et jour, éloigne les moustiques et entretient une température qui permet de dormir pendant les plus chaudes nuits d'été.